ÉGLISE DE NOGENT-SUR-SEINE
LA BRiE
ce soir, au bal de l’assemblée, voir danser nos gars, nos filles, leurs papas et leurs mamans ; leur entrain vous prouvera si je dis vrai.
Nous y allâmes, non sans avoir, delà côte, que nous avions gravie, embrassé l’immense étendue des plaines de la Brie, où le chemin de fer devait nous conduire, en zigzags, par Arcis-sur-Aube, Méry, Nogent-sur-Seine, Provins, Brie-Comte--Robert, Coulommiers, Château-Thierry, Meaux, Lagny... Le voyage, dit-on, n’est pas des plus récréatifs ; mais nous partions sous d’heureux auspices
.. Arcis-sur-Aube, Méry-sur-Seine. La bonneterie occupe ces paisibles petites villes; elles ont depuis longtemps effacé les traces des héroïques batailles de 1814, livrées à leurs portes, et jusque dans leurs rues, alors dévorées par l’incendie, pleines de morts, de mourants, de canons sans affûts, de chariots démontés. Terrible et grand, comme ces souvenirs d’invasion, Danton domine Arcis de sa haute renommée. On a dressé une statue, non au politique éclaboussé du sang des massacres de septembre, mais au tribun-patriote dont la fougueuse éloquence, l’intrépide énergie, imprimèrent à la France, envahie par l’étranger, le superbe et victorieux élan de Valmy et de Jemmapes!
Peut-être les admirateurs de Gustave Flaubert cliercheront à Nogent-sur-Scine la maison où vécut le héros si humainement banal de l’Education sentimentale, et des archéologues crédules, les ruines (lu Paraclet, fondé aux alentours, sur les bords de l’Ardusson : soins superflus ! Le frais vallon où le fugitif Abélard condamné, proscrit par les conciles « pro quadani novitate verborum et sensuum » se réfugia avec la permission de l’évêque de Troyes, n’a rien retenu de sa présence. L’herbe a poussé sur les fondations de l’abbaye que les disciples du hardi philosophe, venus en foule «pour se nourrir de sa parole « et « pourvoir à ses besoins » édifièrent si vite, et qu’après eux gouverna son amante quintessenciée, la savante Héloïse. L’écho a perdu le souvenir de son éloquente parole et la terre a dévoré ses ossements ensevelis, suivant le chroniqueur de Nangis, ici même sous celte épitaphe :
« Est salis in titulo : Petrus hic jacet Abelardus.
Gui soli patuit scibile quidquid eral. »
L’ILE-DE-FRANCE
ni
... Le train s’éloigne de la Seine et s’arrête aux rives de la Voulzie :
... Est-ce un fleuve aux grandes îles? Non Mais, avec un murmure aussi doux que son nom.
Un tout petit ruisseau coulant visible à peine ;
Un géant altéré le boirait d’une haleine,
Le nain vert überon jouant aux bords des flots Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots.
Si la Voulzie n’est pas tout à fait la charmante rivière entourée de « bois noirs de mûres » et coulant « dans un nid de fleurs », que chanta l’infortuné poète Hégésippe Moreau,
Bluet éclos parmi les roses de Provins.,
elle mène qui en suit les bords à la plus intéressante petite ville de la Brie. Provins, longtemps capitale riche et forte des comtes de Champagne et où l’on frappait les deniers ou oboles si recherchés encore des numismates, garde en partie, après de nombreux sièges, sa physionomie du moyen âge. Il s’enferme encore dans une enceinte continue de S kilomètres de murs étrécis, de tours écimées etde larges fossés, jardins, où luisent, flammes odorantes, les roses issues des roses de Jéricho, que le comte Thibaut rapporta de la Palestine.
On distingue deux villes dans Provins : la ville haute, la ville basse. La première et la plus ancienne se presse dans un étroit périmètre contre un étrange donjon nommé indifféremment grosse Tour, Tour de César, ou Tour aux Prisonniers, et la bizarre église Saint-Quiriace. L’autre, au pied de ces constructions noires et massives, s’étend, commerçante et bourgeoise. La gothique église Sainte-Ayou en est le seul édifice ; elle offre des portes ouvragées et, au dedans, d’assez bonnes sculptures sur bois, d’un artiste local, Nicolas Blasset. Mais la ville haute, toute en petites rues obscures, exiguës, mal pavées, encombrées de plâtras, ne manque pas de caractère. C’est bien du moyen âge assurément que datent ses maisons chenues, enfoncées dans la terre, et dont les portes basses, en bois vermoulu, sont encore ornées de pointes de diamant, de dents de scie, parfois surmontées d’écussons. Voici de pauvres demeures d’artisans du douzième et du treizième siècle, de plus grands logis de clercs ou d’officiers, l’hôtei méfiant d’un prévôt ou d’un trésorier. La Tour de César, curieux
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ouvrage militaire du douzième siècle, compliqué au quatorzième par l’Anglais, maître de Provins, est carrée à la base, octogonale ensuite, ceinte d’une chemise flanquée de quatre tourelles, qui se rattachent au centre par des arcs-boutants, et assise sur une plateforme dont les débris jonchent le sol. On a fait de cette rareté archéo-
PORTE SATNT-JEAN A l'ROVINS
logique le clocher de Saint-Quiriace ; et la maison du sonneur s’adosse prosaïquement à ses murailles rébarbatives.
A côté de Saint-Quiriace, coiffé d’une abominable coupole en ardoise, comme une énorme casquette de jockey, on reconnaît, insérés dans le collège, les restes du palais des comtes de Champagne : la chapelle, de sveltes arceaux, des souterrains.
Un habitant de Provins, si vous invoquiez sa complaisance, vous indiquerait d’autres précieux vestiges ; le cube de grès de la place du Châtelet, qui servait de billot dans les exécutions capitales ; les neuf
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portes, plus ou moins intactes, de l’enceinte, la double salle voûtée, mi-souterraine, appelée Grange aux Dîmes, l’élégante façade de l’hôtel Vauluisant, et celle d’une riche demeure du treizième siècle ; le cloître et la salle capitulaire d’un couvent de clarisses, que l’hôpital général a remplacé. Sans nul doute, il n’oublierait pas non plus de
vous promener autour des remparts changés en promenades, d’où la ville et le paysage se montrent sous divers et charmants aspects, ni de vous vanter les vertus curatives des sources ferrugineuses éprouvées des malades de la contrée...
Bien près de Provins^ à Saint-Loup de Naud, s’élève la singulière église d’un monastère aboli ; miromane et gothique, ingénieuse et compliquée, elle est décorée de peintures murales du douzième siècle ; le Christ bénisseur, auréolé d’une amande d’or et tenant ouvert un livre sur on lit ; salus popiili ego sum^ y préside une cour d’apôtres et d’évangélistes.
Et la plaine s’étend devant nous, sans bornes, sans ombre, plantée TOUR DE CÉSAR A Pi^oviNs cérédes, de bette-
raves , tachetée par hasard d’un bouquet de bois. On traverse Nangis, patrie du chroniqueur; Champeaux, où naquit Guillaume le scoliaste; Rozoy, agricole bourgade. Les deux châteaux d’Armainvillers, l’un au duc de laRochefoucauld-Doudeauville, l’autre à M. Pereire, et la splendide résidence de Ferrières au baron Alphonse de Rothschild, brillent, dans ces plates campagnes, au milieu de parcs immenses et de jardins entretenus à grands frais. Plus d’un voyageur éprouvera le désir de visiter ce château de Ferrières, que l’imagination remplit volontiers des mer-
LA lUUE
veilles de l’art et du luxe. Ce désir n’est point irréalisable; le richissime maître du logis n’en refuse pas l’accès, et son majordome en fait complaisamment les honneurs.
Au fond d’un bois taillis, peuplé de gibier réservé pour les chasses, le château même, construit par l’architecte anglais Paxton, dans un style un peu sec, mais original, plus conforme au goût de son pays qu’à celui de la Renaissance, développe quatre façades blanches, à hautes fenêtres cintrées encadrées de pilastres doriques. 11 se compose d’un avant-corps et de deux ailes, ayant chacune deux étages, élevés sur un soubassement utilisé pour le domestique et les communs. Aux angles montent des tourelles dont l’ordonnance est celle de l’édifice, et que surmontent d’élégantes coupoles à campaniles. Une terrasse à l’italienne borde les toits plats ; à l’avant-corps s’adosse un porche à larges baies, terminé en terrasse et présentant, entre des frises et dans les mains de petits génies, des écussons armoriés aux lettres J. R. : James Rothschild, auteur du moderne Ferrières.
Franchissez avec nous la porte du péristyle, décoré d’un plafond de Tiepolo ; un large escalier à rampe dorée va nous conduire du vestibule en de vastes salons d’apparat constellés, pour ainsi dire, des chefs-d’œuvre de l’art et du travail, empruntés à toutes les époques: tableaux, ferrures, boiseries, horloges, bronzes, coffres, bahuts, bibelots, sortis parfaits des mains habiles et patientes des vieux maîtres. N’est-ce pas ainsi que notre âge, dénué de style propre, conçoit la somptueuse habitation moderne? L’industrie paraissant avoir tué le goût, nous demandons au passé les jouissances délicates que ses artistes et ses artisans savaient lui donner. Jamais les choses antiques n’ont eu plus de prix à nos yeux ni plus de valeur vénale ; le baron James de Rothschild les aimait et pouvait aisément les choisir et les grouper.
C’est pour cela que vous admirez dans la Salle à mamjer. à coté d’un beau portrait de Frans Hais, des landiers massifs, des basreliefs de bronze et des boiseries chantournées du dix-septième siècle ; dans un salon Louis XVI, sous un plafond d’Henry Lévy et près d’unejolie peinture de Leprince, un clavecin ayant appartenu à Marie-Antoinette ; dans le salon de famille^ une superbe tenture en cuir de Cordoue du quinzième siècle représentant, avec un éclatant coloris, le triomphe symbolique de Mardochée. Plus loin, dans le
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salon des tapisseries, voici de charmauts gobelins du dix-huitième siècle, où se jouent les Saisons de Boucher; un fauteuil Louis XVI, une horloge qui fut à la reine Marie-Thérèse, des tables en marqueterie, de Boule ou de ses élèves. La petite chambre suivante se nomme la chambre d'honneur : notre ennemi, notre vainqueur d’autrefois, le prince de Bismarck y demeura au mois de I septembre de l’année terrible, dans ces jours inoubliables où, vous vous le rappelez? eut lieu à Ferrières, entre lui et Jules Favre, l’entretien qui arracha des pleurs au délégué de la France. Que ce navrant souvenir ne vous empêche pas d’apprécier, comme elle le mérite, une étonnante beauté florentine, peinte par Léonard de Vinci, proche parente de la Joconde ; un sémillant portrait du comte d’Artois, de Toché, et les galantes fantaisies de Pater et de Lancret. Ensuite, une chambre à coucher vénitienne, discrète et sombre alcôve, semble calquée sur les purs modèles d’un palais du Rialto. Sur les murs d’un fumoir voisin, Eugène Lamy a jeté une fresque circulaire, enlevée comme une pochade, soignée comme un tableau de chevalet, mêlant, avec une spirituelle fantaisie, des contemporains familiers, des Parisiens du boulevard et du foyer de l’Opéra de 1850, masqués et travestis, dans les danses et les jeux d’un carnaval de Venise.
Là, s’il vous plaît, arrêtez-vous ; venez au balcon de la terrasse ; laissez vos regards errer dans le parc, digne de l’Angleterre. Des massifs contrastants de cèdres, d’ifs, de hêtres pourprés, de bouleaux, s’interposent entre des buissons de fleurs, des charmilles odorantes, les rives d’une vaste pièce d’eau, les pelouses sans cesse avivées par un léger arrosage, et se prolongeant comme à Piccadilly, à Hyde Park, en lointaines et vaporeuses perspectives.
Vous rentrez pour parcourir un grand nombre d’autres pièces
TOOR Dü CLOITRE A PROVINS
LA nuiE
richement meublées, chambres réservées à des princes, à des ambassadeurs, à des invités de marque et à des amis. Elles offrent de précieuses peintures : marines de Joseph Vernet, superbes portraits de Goya, de Vanloo, animaux et fruits de Snyders, une Sainte Famille d’Andréa del Sarto; la mémoire en oublie sans doute et des meilleurs.
Inséré au centre de l’édifice, dans toutes ses dimensions, le salon d'honneur, le hall, auquel un plafond vitré tamise une abondante lumière, réunit, comme un écrin, les chefs-d’œuvre du palais. Une galerie, bordée d’une balustrade en noyer sculpté, et où l’on monte par un escalier de pierre, à rampe d’ébène, orné de peintures de Snyders, partage ce musée en deux étages. En bas, sur un fond de tenture vert, traversé de boiseries luisantes à filets d’or, s’appuient des tableaux de Van Dyk, de Velasquez, du Guide, de Reynolds, de Rubens, de Largillière, de Van Cuyp, un fier officier de Rembrandt, le portrait de la Palatine par Rigaud, et celui de la baronne James de Rothschild par Ingres, chef-d’œuvre de grâce et de sentiment.
Parmi ces excellentes peintures, dans les angles du salon, au milieu, pêle-mêle, dans un désordre savant, posées sur des gaines de marbre, sur des guéridons on malachite, étalés sur des chevalets, ou suspendus à la muraille, étincellent cent raretés exquises : les bustes en bronze de Louis XIV, de Condé, patinés par les Keller ; celui de Pierre le Grand et son hausse-col de cuivre, où des Russes et des Suédois, gravés au burin avec une finesse extrême, se livrent une bataille acharnée; un petit miroir, monté en biscuit, conseiller des grâces de la marquise de Pompadour; un cabinet italien incrusté d’ivoire; un brûle-parfums et des vases provenant du Palais d’Eté; des cariatides du dix-septième siècle ; un cabinet sculpté où la reine Henriette d’Angleterre serrait ses lettres et ses bijoux.
A la tribune, de superbes tapisseries dos Gobelins déploient, en plusieurs pages magistrales, les triomphes d’Alexandre, de Neptune, de la Paix, du Christianisme à Tolbiac; entre des vases, des faïences, des majoliques, des coupes, dos aiguières, des gouaches, des émaux, on remarque d’extraordinaires reliques : la poire à poudre et le bouclier de l’empereur Charlos-Quint, daté de 1535, sur lequel sont groupés avec une étonnante précision les combats de l’expédition barbaresque.
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Eu allant du château au village — que vous recommande une coquette église paroissiale édifiée dans le plus pur style du treizième siècle, — vous rencontrerez les écuries fort joliment construites dans un style renaissance de fantaisie, et aussi soignées, vernies, lustrées, que l’exige une époque de sport hippique, où les gentlemenriders logent leurs chevaux de race dans des lambris de marbre et des stalles d’acajou massif, et pour un peu leur offriraient gravement, comme l’empereur Caligula, de l’orge dorée dans des vases d’onyx. La nature achève la décoration du parc; les serres apparaissent comme de véritables bois de plantes exotiques, avec des arcades de feuillages et de roses enguirlandées, et des lampes fleuries ; le li rre éfoilé enlace même une charmante broderie aux fûts des becs de gaz.
... Revenons un peu sur nos pas; que le chemin de fer, repris à Gretz, nous mène dans le val accidenté du Grand-Morin. Au bord de cette rivière, les ruines de l’abbaye de la Celle subsistent, fort pittoresques et toutes chevelues, à côte d’un pont construit par les moines de Farenioutiers. Plus loin, à Faremoutiers, vécut une autre abbaye, celle que sainte Fare, fille d’un leude de Théodebert d’Austrasie, avait fondée pour les femmes, au septième siècle. Goulommiers, d’origine aussi antique — Colombarius dans les chartes du neuvième siècle, est moderne et indifférent. Lés informes débris du château bâti au dix-septième siècle, pour Catherine de Gonzague, et que ses contemporaines, M"® de Scudéry, M“® de la Fayette, louaient àl’envi, s’émiettent au milieu d’un parc morcelé, abandonné.
Des forêts de chênes et de hêtres brunissant l’horizon environnent Montmirail, où naquit le cardinal de Retz, où le somptueux château du duc de la Rochefoucauld-Doudeauville est moins célèbre, moins regardé que l’humble ferme de la Haute-Epine, immortelle depuis que Napoléon y coucha après la victoire du 11 février 1814.
... Château-Thierry... Si vous ne saviez que La Fontaine fut son glorieux fils, vous l’apprendriez dès vos premiers pas. Une rue porte son nom ; vous traversez la Marne qui la partage en deux villes, et sa statue en bronze se dresse devant vous, au bout du pont. Gravissez la colline ardue que haussent les ruines d’un château fort et les ombrages d’un parc, son buste vous y sourira. Descendez la
LA DRIE
meme colline par un autre versant et vous apercevrez sa maison même, pieusement entretenue, solide, et présentant une façade du seizième siècle à pilastres ouvragés, très élégante encore. On lit sur la porte : La Fontaine est né dans cette maison en 1621. Vous franchissez cette porte, le cœur ému, car vous aimez La Fontaine — qui pourrait ne pas l’aimer? — et ne vous semble-t-il pas que vous