‹ La SeineChapitre 48 sur 93 · ÉTANG ET COUR. DE LA FONTAINE · texte numérisé non relu

ÉTANG ET COUR. DE LA FONTAINE

comme des gens qui courent après ce qu’eux, pauvres Suisses qu’ils sont, ont attrapé depuis longtemps... »

Les buissons do roses, les bosquets de clématites, de lilas, de chèvrefeuille, les allées sinueuses, les ruisselets, les ponceaux et les kiosques du Jardin anglais ont remplacé, devant l’aile neuve de Louis XV, le Jardin des Pins, planté sous François P'', impénétrable rideau cachant aux indiscrets les bains do la duchesse d’Etampes, l’impudique Grotte des Pins. A l’extrémité du jardin, d’énormes cariatides de grès, moroses et grimaçantes comme des faunes captifs, se dressent encore emprisonnées dans les murs de la grotte.

Des jardins du château à la forêt, le passage est facile et nous n’avons aucune transition aménager. La lisière de l'une est la limite

L’ILE-DE-FRANCE

des autres et les parterres symétriques de Le Nostre rejoignent in sensiblement les végétations libres et fougueuses des roches. A mille métrés de l’avenue de Maintenon, le sol blanc et sableux s’enfonce déjà sous les pieds, forcés de glisser sur les myriades d’aiguilles vertes tombées des pins. Sous les massifs des résineux, la solitude s’approfondit; les grès, recouverts de lichens et de mousse, s’accroupissent, rampent et se heurtent par masses confuses, dans l’ombre des taillis; des fougères les éventent; on entend comme le prélude des grandes symphonies prochaines.

Le rocher d’Avon en est l’une des belles phrases. Il entasse longuement, en ligne continue, de l’ouest à l’est, des blocs gigantesques, revêtant toutes les formes, toutes les altitudes, pêle-mêle, droits, obliques, ronds , carrés, triangulaires, piqués sur leurs pointes, comme des cônes renversés, ou plantés sur leurs bases comme des pyramides, dessinant ici d’improbables menhirs, là de fantastiques dolmens, excavés en grottes ou rapprochés en défilés, rangés en cercles ou contournés en spirales, partout si étrangement équilibrés qu’ils semblent défier les lois de la pesanteur et vous menacer de leur chute subite. Mais les cimes des pins étendent leur épaisse ramée sur ces blocs ; par endroits seulement, leurs blancheurs micacées transparaissent et, de loin, on dirait les formidables sépulcres d’une race anéantie, épars sous les arbres funéraires d’un cimetière abandonné

Au sommet de la pente nommée le Mail de Henri IV, sous un cèdre, reposez-vous un instant; le Palais, derrière vous, n’est plus qu’une façade blanche et rose, criblée de lueurs scintillantes : tous ses disparates se sont fondus dans une harmonie parfaite. Plus d’une fois vous retrouverez sur votre chemin cette vision magique, rappel de l’art au milieu des sauvages tableaux de la nature.

Franchissez le fossé poudreux du polygone d’artillerie, dernière tranchée creusée par les utilitaires au seuil de la forêt. Au delà, le rocher de Boutigny, le mont Merle, le rocher Fourreau vous opposent successivement, dressés, amoncelés en murailles parallèles, leurs grès livides, pareils à d’énormes ossements cuits au soleil, et les uns sur les autres haussés, bordant des ravins au fond desquels s’étalent des pelouses semées de touffes de bruyères et croissent de maigres bouleaux mélancoliques.

Près de ces scènes de mort, d’une si émouvante tristesse, les opu-

dans la santé et dans la force. A l’abri de leurs rameaux, vastes ombrelles, la flore sylvestre serpente ou s’élance, et foisonne : les fougères nouvelles balancent leurs palmes sur l’amasjauni des fougères mortes; les ronces, le lierre et les lianes enchaînent leur vrilles tenaces en réseaux infinis, les champignons monstrueux portent sur leurs corps menus leurs lourdes têtes chargées de poisons; les clochettes bleues des liserons, les boutons d'or des pâquerettes, les corolles d’argent des marguerites, étincellent comme de très humbles bijoux, parmi les végétations folles et vigoureuses, et leurs souffles légers se mêlent à d’enivrantes senteurs.

Entre ces futaies qui les dérobent aux regards, des collines isolées

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lentes futaies de la Gorge-aux-Loups s’élèvent comme un chant de victoire. Chênes et hêtres centenaires entrelacent joyeusement leurs branches ; leurs tiges puissantes montent orgueilleusement vers le ciel et, par-dessus les allées silencieuses, se courbent et se joignent en voûtes triomphales. Ils sont comme les glorieux vainqueurs d’une bataille surnaturelle, comme les survivants d’un cataclysme sans nom, célébrant, après les destructions accomplies, le bonheur d’être

FORÊT DK FONTAINEBLEAU

ICO

L’ILE-DE-FUANCE

dominent la forêt ; on embrasse de leurs cimes l’immense étendue des ondes vertes, et aussi, vers le sud, la plaine, les champs de céréales que sillonne le Loing, que parcourt le chemin de fer, et les jolis villages de Bouron, de Montigny, et d’Episy, le hameau renommé de Mariette.

Mariette ! il y a longtemps, bien longtemps, car c’était avant le Pessimisme et le Naturalisme, qu’il fut découvert, ainsi qu’une île inconnue, adopté et colonisé par une société de peintres cherchant des sites ignorés, et de poètes rêvant de simplicité campagnarde et d’émotions champêtres ! Les quelques maisonnettes du hameau d’alors, l’auberge rustaude de Nana, existent, mais dans les seuls poèmes et récits d’Henry Murger. Depuis le pauvre historien de la bohème, des villas de parvenus et des hôtels très comme-il-faut ont pris la place des tonnelles où Musette arrosait devin clair son insouciante chanson. Et les « artistes » de ces parages, gentlemen corrects, ne vont plus qu’en cérémonial costume et suivis de domestiques portant chevalet, pinchard et cartons, visiter la Mare-aux-Fées, dont les grenouilles et les orvets seraient évidemment choqués, si ces messieurs manquaient aux convenances !

Les sites que le poète a vantés, le vulgaire veut les admirer après lui; il y transporte ses pénates, ses habitudes et ses goûts, et les voilà civilisés, gâtés! Puisses-tu ne jamais les revoir, imprudent rêveur, qui n’as pas su garder le secret de tes intimes jouissances ! C’est ta faute, c’est la faute de tes vers, de tes livres, si ce qui était beau hier ne l’est plus aujourd’hui, si d’insipides « maisons de plaisance » aux toits vernis ont chassé de la franche campagne les maisonnettes tapissées de vignes et les chaumes veloutés, si l’auherge avenante et simple s’est changée en prétentieux hôtel, et le bon paysan de jadis, qui te recevait la main ouverte, en avide bourgeois pressé d’exploiter «ton amour de la nature». Tu l’as voulu! On a pillé ton trésor et changé tes purs diamants en méprisables cailloux!

Ainsi Franchart, où nous allons, — mais en prenant soin de passer par la gorge des Houx, aux étranges fondrières, s’est civilisé. H y avait jadis à Franchart, près de la Roche qui pleure, bloc de grès d’où s’épanche continuellement un mince filet d’eau, un Ermitage, dont la chapelle ogivale n’a pas disparu. A côté de cette chapelle, un hôtel à la parisienne s’ouvre maintenant aux noces et parties fines.

LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU

attire dans la forêt le high-lifo de la nature et des cabinets particuliers. Comme il faut que ces gorges de Franchart soient d’une beauté solide pour résister à ces invasions! Mais leurs amoncellements, pareils aux ruines éboulées de villes colossales, ont toujours la môme grandeur farouche, le même aspect désolé, qui saisit l’àme la plus légère.

Des chemins frayés sous l’ombre impénétrable des sapins mènent aux gorges d’Apremont, hautaine beauté de la forêt découverte il y a trente ou quarante ans. Les poètes de l’école de Jean-Jacques, Jean- Jacques lui-même, paraissent avoir ignoré la forêt de Fontainebleau ;

un seul écrivain du commencement de ce siècle, Scnancourt, en a senti le charme mélancolique, décrit, dans certaines pages A'Obermann; mais

ce sont les peintres qui l’ont mise à la mode :

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