CHATEAU DE CHANTILLY — LA GALERIE DES CERFS
mêlée des ennemis à la sanglante bataille de Fribourg, et repris par les troupes enthousiastes.
Au devant des jardins s’élèvent, sur des socles, la statue du grand Condé par Coysevox, et celles de quelques-uns de ses plus illustres familiers, La Bruyère, Molière, Le Nostre, Bossuet. Ces belles figures inanimées ne contemplent de leurs yeux de marbre que l’ombre de ce qu’elles admiraient jadis, lorsqu’elles se préparaient à l’immortalité. Où sont les eaux jaillissantes dont le bruit ne se taisait ni jour ni nuit? Où sont les savantes compositions du jardinier de Louis XIY ? Aujourd’hui, le bourg et sa campagne limitent
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lie très près la perspective, et deux grottes du goût le plus classique, creusées en contre-bas de la plate-forme du Connétable, font seules quelques murmures et répandent quelque fraîcheur. Cependant le dix-huitième siècle, qui n’entendait pas la nature comme le dixseptième, n’en a pas détruit les créations. Elles existent, tracées en pleine forêt et bordées par les vivantes murailles des charmilles, les grandes allées sombres où le grand Condé « savait parler à chacun selon ses talents >>. On peut encore errer dans le bois de Sylvie, chanté en plus mélodieux sonnet par le pauvre poète proscrit, Théophile de Viaud, dont céans, la duchesse de Montmorency, Marie- Félicie des Ursins, abrita un moment l’infortune. Plus loin, le jardin anglais ombrage les fabriques à la mode à l’époque sentimentale de Marie-Antoinette, d’Hubert Robert et de Florian.
Les allées du parc conduisent insensiblement dans la forêt, se ramifiant à des routes droites, à des sentiers, ou layons, percés à travers les futaies de chênes, de hêtres, de tilleuls, de bouleaux. Ces multiples chemins rendent toute promenade facile et charmante, que l’on veuille aller au rond-point de la Table-Ronde, traditionnel rendez-vous de chasse des princes, ou aux étangs de Commelle, vers le castel troubadour de la Reine-Rlanche.
Plantée sur un sable sabloneux mêlé d’argile, la forêt occupe une superficie de 2 4S0 hectares et se rattache aux forêts limitrophes de Coye, du Lys, d’Hallate, de Pontarmé ; l’exploitation de ce domaine assure à l’Institut un revenu déjà évalué à plus de 300,000 francs; c’est là un beau denier, un royal cadeau.
Jadisprospérait, sous l’influence du château princier, la petite ville ; ses ouvrières aux doigts de fée brodaient les ravissantes dentelles que Ton paye aujourd’hui au poids de l’or ; cette industrie est ruinée. L’herhe pousse dans les hôtels de la grand’rue. La fastueuse porte Saint-Denis, assez large pour livrer passage à des foules, hàille sur le vide. L’église paroissiale serait indifférente sans le grave monument qui porte cette inscription : « Condœrum corda 'per triginta annoSy hocsubmarmorey civium fideicredilay intra Cantiliacum domun recepit. Plus nepos hœres Henricus Aurelianensis, anno MDCCCLXXXVIll mense septembri. »
Les courses, instituées en 1834 sur ce turf prédestiné, le dressage, l’entraînement des chevaux voilà ce qui constitue le véritable
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labeur, le mouvement, la fortune de Chantilly. Des écuries de gentlemen riders, comme celles de MM. Schickler, Aumont, Delamarre, Kent, remplacent ses ateliers disparus; des palefreniers, des jockeys y sont d’importants personnages, et le jour périodique, le jour solennel du mois de juin, où l’on y dispute le prix du jockeyclub, y doit tenir lieu de fête patronale et nationale. Sinon, ne seraitil pas ingrat?
Nombre d’Anglais et certains Parisiens que l’industrie chevaline, ou leur goût, fixent à Chantilly, en habitent les belles avenues. Un peu à l’écart M“® veuve James de Rothschild habite le château des Fontaines; riant édifice, rose et blanc, visible de très loin. Les appartements, dont la décoration n’a pas été achevée, — • la mort subite du baron de James ayant interrompu les travaux, — contiennent pourtant de très belles choses, entre autres, une collectio d orfèvreries catholiques en or et en vermeil, ciselées et incrustées de pierres précieuses, des émaux, des pièces de céramiques...
Reprenons notre chemin le long de la Nonnette.
... Senlis !
— Monsieur descend-il à l’hôtel du Grand-Monarque?
Nous répondons au garçon qui nous interroge, le nez en l’air:
— Va pour le Grand-Monarque^ mais vous avez sans doute une voiture ?
— Non, Monsieur, à quoi nous servirait une voiture ! H y a qu’un bon hôtel à Senlis, et c’est le mien; nous n’avons tous les deux que cent pas à faire, moi portant votre valise, pour y aller. Oh ! les voyageurs ne nous tourmentent pas !
Hélas! que ne vous tourmentent-ils? Peut-être alors, vénérable hôtel du Grand-Monarque ^ les infortunés que déçoit votre honnête apparence, trouveraient-ils chez vous des chambres moins surannées et des repas plus substantiels.
Osant troubler le silence agaçant de la table d’hôte, un voisin nous dit :
— Je suis venu ici, il y a trente-cinq ans bien sonnés; c’était pendant ma lune de miel ; j’y reviens et me promène aux alentours sans but, par sentiment.
— Vous voulez marcher dans les empreintes de votre jeunesse! Douce chimère !
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— C’est un peu cela. Chaque pas que je fais me rappelle un instant de bonheur ou de plaisir.
— Et vous laisse un instant de regret.
— La ville n’a pas changé, mais l’hôtel a vieilli autant que
moi. Tout y est comme je l’ai vu, mais fané, ébréché, poudreux! 11 est vrai que j’avais, en ce temps-là, des yeux qui ne regardaient pas.
— Oui, les yeux de vos vingt ans et la taie de l’amour pardessus.
Senlis peut consoler d’un méchant repas et d’un mau-^ vais lit, l’aimable
CHATEAU DE LA REINE-BLANCHE vieillC petite vlllC !
Longuement, en devisant de son passé, nous avons fait le tour de son enceinte galloromaine, car elle est ancienne. Les Sylvanectes, qui l’avaient construite au milieu de leurs forêts, combattirent Jules César; elle devint cité romaine et les conquérants, après l’avoir appelée Augustomagnus, lui rendirent son nom Sylvanectum. Les mérovingiens, les carlovingiens, les comtes de Vermandois, d’autres princes, Henri IV même, ont résidé à Sylvanectum et les murailles de leur château enclosent encore une maison de plaisance, où Ton ne cache pas aux curieux les ruines étrangères.
En contournant les rues dédaliennes, étroites, sonores, bordées de maisons fleuries, assoupies, dont la ville est formée, notre compagnon poursuivait son impossible rêve, et en commençait un autre de retraite obscure et profonde pour sa prochaine vieillesse. Il lisait leurs étiquettes singulières : rue de Chat-Huret, rue du Heaume, rue du Puits-Tiphaine, rue des Rouillards, et n’ayant entre elles que
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l’emoarras du choix : « Voyez, nous disait-il, comme tout cela esta la fois vieillot et confortable ! Pour cultiver des roses, me livrer en paix aux calculs du jeu de domino et du bésigue, faire mes quatre repas et dormir mon saoûl, trouverai-je jamais mieux? Et pour prier, songer aux chères âmes mortes, quelle charmante église !
La cathédrale, n’oubliez pas que Senlis fut un évêché, élevait sous nos yeux son portail aux délicates proportions, et nous admirions surtout son clocher, ajouté comme une pièce de Chantilly, fin comme un peuplier, robuste comme un chêne. Ce bijou délicat et solide fut peutêtre édifié par les soins du brave évêque Wanri, l’un des vainqueurs de Bouvines, lequel, ayant pris part à la bataille et tué nombre d’Allemands à coups de masse d’armes, s’en justifiait en affirmant que « si l’Eglise défend de percer avec le glaive, elle n’interdit pas d’assommer avec une massue ».
Senlis possédait d’autres églises intéressantes ; il les a utilisées : Saint-Frambourg, œuvre du douzième siècle, abrite un marché, le gothique Saint-Pierre est l’écurie d’une caserne, Saint-Aignan un théâtre, l’abbaye de Saint-Vincent, due à la reine Anne (de Russie), femme d’Henri P", un pensionnat. Mais nous n’oublierons pas de sitôt le svelte clocher de Notre-Dame ; il nous suivra, il nous réjouira pendant nos excursions à travers le Valois. Nous en apercevrons la flèche amincie comme une aiguille, de la hauteur voisine, où le parc d’une villa encadre les débris de la Victoire, fondée par Philippe-Auguste, en mémoire de la glorieuse journée de Bouvines ; nous l’apercevrons encore des donjons ruinés de Montépilloy, et de
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la Butle des Gens d'armes, plateau sablonneux, isolé entre la forêt d'Ermenonville et le grand parc de Mortefonfaine.
11 est loin de nous le temps où le parc idyllique, bucolique, philosophique, d’Ermenonville, attirait à ses vertueuses chaumières, à ses temples de la raison, à ses tombeaux sententieux, à ses ruines mélancoliques, Paris, la province et l’étranger! C’était alors un lieu de pèlerinage national, presque universel. Le sincère et viril interprète des beautés de la nature, Jean-Jacques Rousseau, n’était-il pas mort mystérieusement, tragiquement peut-être, au milieu de ces « créations »
du marquis de Girardin, dont la mode cachait le ridicule ?
Combien de nos aïeux, de nos aïeules, sont allés, le cœur ému, visiter le cénotaphe, debout encore dans l’île des Peupliers, où la dépouille du grand écrivain, depuis jetée aux vents par les profanateurs du Panthéon, a reposé du mois de juillet 1778 au 16 août 1794!
On se récitait, chemin faisant, les phrases passionnées de la Nouvelle Héloïse, o\x les éloquentes tirades de V Emile \ on s’attendrissait! on pleurait! Nous ne sommes plus tellement sensibles. Mais une promenade dans ces jardins « expressifs », toujours les mêmes, avec leurs grottes, leurs cascades, leurs sublimes horreurs, leurs inscriptions et leurs solitudes, a le charme particulier d’une excursion à travers les idées, les sentiments et les goûts d’un autre âge.
Sous les arbres d’Ermenonville florissait autrefois l’abbaye de Châlis, fondée par Louis le Gros ; des allées du Désert, seule partie vraiment pittoresque du parc, on en découvre quelques pans de murs, une chapelle, enfermant des œuvres d’art, des reliques. Au midi, la forêt d’Ermenonville atteint presque Dammartin grosse bourgade de la Brie, naguère animée parle commerce, les liées et venues des diligences, bien délaissée maintenant. Dans
PORTE D ENTREE DU COLLEGE DE J ü I L L Y
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l’église paroissiale de Dammartin, repose sous un sarcophage qui le représente tout armé, le plus célèbre de ses comtes, Antoine de Chabannes, capitaine des Écorclieurs, lieutenant de Charles Vil, âme damnée de Louis XI. Il ne reste pas vestige de son donjon, qu’une énorme entaille traversait de haut en bas, ce qui donnait lieu au dicton bizarre : « Il est comme le château de Dammartin, il crève de rire. » Non loin de Dammartin, en plaine, le collège de Juilly, fondé en 1638 par les oratoriens, garde dans sa chapelle les tombeaux d’Henri d’Albret, roi de Navarre, et la statue du cardinal de Bérulle. Le pare du collège touche à Nantouillet, somptueuse résidence, au seizième siècle, du cardinal-ministre Antoine Duprat, qui l’avait rempli d’œuvres d’art rapportées de ses ambassades en Italie. Une ferme occupe les bâtiments de ce château, et c’est étrange de voir les plus délicates sculptures, la Salamandre et le chiffre de François 1", orner des étables, des granges, où donne entrée un ravissant portail, encore muni d’une statue mutilée de Jupiter olympien. Un fermier se chauffe à la cheminée de la salle des gardes, blasonnée aux armes du prélat ; il s’amuse à déchiffrer les mots païens inscrits au-dessous des médaillons mythologiques encastrés
dans le chambranle sculpté: Jovi genitori et jwotectori .
A l’est de Senlis, le Valois aux vieilles légendes, aux vieilles coutumes, n’a plus à nous offrir que de rares débris des châteaux des monastères, fondés de toutes parts sur son territoire par des comtes, des ducs, des rois de France delà lignée de Philippe VL Vez, antique capitale du pays, est un humble village où les ruines du château fort bâti par Louis d’Orléans semblent inexplicables ; Crépy, groupé sur un réseau de carrières, a son église romane de Saint-Thomas, bien décrépite ; le château de Villers-Cotterets, si magnifique et joyeux jadis, et dont l’on admire toujours les sculptures extérieures, le grand escalier, la chapelle ornée de fresques, est un triste dépôt de mendicité pour les indigents de Paris. Ces lamentables vaincus de la lutte pour la vie ne sont pas pour égayer une petite ville toute maussade. Pourtant le plus amusant des écrivains du siècle, un roi de la verve et de la belle humeur, Alexandre Dumas, naquit le 24 juin 1802 à Villers-Cotterets; sa statue en bronze s’élève à l’entrée de la Grand’Rue. Mais l’auteur' des Trois Mousquetaires avait dans les veines du soleil des Antilles ! Encore des ruines : à trois lieues
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de Yillcrs-Cotterets, celles de l’abbaye deLongpont; à deux lieues, celles de la Ferlc-Milon. Ici, une belle porte féodale, et dans le parc du comte de IMonlesquiou, un bâtiment des hôtes, du treizième siècle, des reliques précieuses et le vaisseau délabré, sans toiture', tout enguirlandé de lierre, de la grande église ogivale, consacrée le 24 octobre 1227 en présence de Saint Louis et de Blanche de Castille. — Là, un ensemble imposant de tours et de murailles, restes de l’une des grandes forteresses du duc Louis d’Orléans. On n’a pas distingué entre toutes les maisons de la Ferté celle où vint au monde, en 1639,
COLLÈGE DE JDILLY — l’ÉTANG ET LE MAHRONNIER DE MALEBRANCHE
le plus mélodieux des poètes, Jean Racine; du moins sa noble statue, sculptée par David d’Angers, décore la place de la mairie.
De Villers-Cotterets à Compiègne court une ligne de chemin de fer très fréquentée, car elle traverse la forêt et mène à Pierrefonds, délice du bourgeois parisien, superlative expression de ses goûts champêtres et poétiques, d’ailleurs, assez joli paysage, moitié artificiel, moitié naturel, comme peuvent les aimer les promeneurs du bois de Boulogne. A deux cents pas de la station, Pierrefonds séduit l’œil par la grâce, la gracilité de ses contours, par des couleurs claires et gaies. Des maisons paysannes étagées encadrent son lac transparent, où se réfléchissent les façades d’un établissement de bains et d’un casino; Pierrefonds n’est-il pas ville d’eaux, ville balnéaire? Au dernier plan une colline, un roc isolé supporte tout blanc, tout battant neuf, le château féodal flanqué de ses tours, couronné de ses créneaux et de ses mâchicoulis, de ses aigrettes et de ses flèches, que le duc Louis d’Orléans fit construire au
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quinzième siècle : voilà, n’est-ce pas, un tableau original? — Original, que dites-vous? Faible est l’épithète. C’est un burg des bords du Rhin, un site de la Suisse, des Pyrénées, s’exclament de bonnes âmes sédentaires! — N’est-ce pas plutôt un décor d’opéra, exécuté par un habile artiste, pour contenter une fantaisie souveraine? Quoi qu’il en soit, on peut se plaire à. Pierrefonds, sans même éprouver les vertus curatives de ses sources minérales et ferrugineuses.
Débarqué à peine, on s’empresse de gravir les chemins de ronde du cliâteau : les portes de cette propriété nationale sont ouvertes