CHAPITRE XV
AU PAYS DU CIDRE
— Du cidre ou du vin?
— Du vin, s’il vous plaît.
On nous servit d’un vin léger, aigrelet, petit cousin de la piquette et certainement cousin du cidre. C’est que nous n’étions pas encore en pays normand. Houdan, aux confins de l’Ile-de-France, de la Beauce et de la Normandie, cultive le pommier sans négliger la vigne ; mais ses raisins sont maigres et ses pommes insuffisantes. Néanmoins, qu’il boive du vin ou de la bière, il est de bonne humeur, car il possède une source de richesse plus assurée : vous savez qu’on y élève la plus belle race de poules qui soit en France. Chaque semaine ses fermiers apportent au marché plusieurs milliers de ses volatiles et rapportent en échaige plusieurs milliers d’écus. Avec cela, pourquoi ne seraient-ils pas contents? Il faut voir ce marché, dont les perçants coquericos, les trocs, les querelles simulées et les rires réjouissent les vieilles murailles de l’énorme donjon du onzième siècle, au pied duquel il se tient. Houdan a été citadelle, seigneurie des Amaury de Montfort ; son église gothique et ses maisons de bois prouvent qu’il était alors aussi artiste que commerçant.
Maintenant nous entrons dans la région des esprits positifs, pratiques, calculateurs, dédaigneux de tout ce qui ne se chiffre pas; région de prairies immenses, de vastes fermes, d’exploitations agricoles de premier ordre et de villes industrielles, que prend tout entières le souci des intérêts matériels, la fièvre du gain et la sensualité.
Dreux est à la frontière de ce pays-là. La vallée de la Blaize, où il se répand, n’est pas salie par les déjections des usines. Il paraît agréable, à cause des jardins, des buis verdissant la colline où se dressent les ruines de son château fort. Cité romaine importante, cité forte au moyen âge, il a soutenu plus d’un assaut, et si la fameuse
AU PAYS DU CIDRE
bataille du 17 décembre 1S62, entre catholiques et protestants, ne lui fit point de mal, ayant été livrée dans la commune voisine de Marville-Moutiers-Brûlé, il souffrit, horriblement du siège de 1593. Tous ses habitant affamés, réduits à la dernière misère, allaient périr, lorsque Henri IV, donnant à chacun d’eux un écu, leur permit de s’en aller à la grâce de Dieu.
De tels désastres l’ont sans doute endommagé: il a cependant de
CUâPELLE de la FAUILLE d’oRLÉANS a DREUX
belles choses : les célèbres Metezeau, famille d’habiles architectes, dont il est la patrie, ayant souvent réparé ses pertes. L’un d’eux a sculpté le charmant portail de l’église Saint-Pierre, aux admirables vitraux ; un autre a construit le très bel et très original escalier tournant de l’hôtel de ville. Sur la place centrale s’élève la charmante statue en marbre blanc d’un cavalier du temps de Louis XllI; elle représente le magnanime poète de We7iceslas, Jean de Rotrou « né à Dreux le 21 août 1609, mort victime de son dévouement à ses concitoyens le 28 juin 1650 ».
Le plus curieux édifice de la ville, c’est celui dont l’on voit tout d’abord, au faîte de la colline, entre les murailles, les tours réparées du château fort, se profiler la ffèche gothique, s’arrondir le dôme
EN NORMANDIE
lombard, et se carrer lourdement les frontons gréco-romans. Ces architectures diverses composent la chapelle monumentale, com¬
mencée en 1810, par la duchesse douairière d’Orléans, mais agrandie et achevée magnifiquement par Louis- Philippe 1", pour servir de sépulture à tous les membres de sa famille.
Comme la plupart des œuvres artistiques de la mo-
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narchie de Juillet, ce mausolée brillanc, somptueux, est de ce style indéfinissable qui résulte du mélange de tous les styles. Mais l’intérieur est splendide, dallé de marbre et d’onyx, éclairé par des vitraux, chefs-d’œuvre de la manufacture de Sèvres,