Drofigos (Dicrourus). — Ces oiseaux sont d’un noir
luisant, leur queue est longue et fourchue. Les sexes sont semblables et leurs nids ouverts. On peut vraisemblablement expliquer ce fait par la raison que ces oiseaux n’ont pas besoin de la protection d’une couleur moins voyante. Ils sont très-querelleurs, attaquent souvent et repoussent les corbeaux, les faucons, les <
milans, et comme ils sont demi-sociables, les femelles
ne risquent guère d'être attaquées pendant l’incubation.
2. Loriots (Oriolidæ). — Les véritables loriots portent de très-vives couleurs; dans plusieurs espèces orientales les sexes sont tout à fait ou presque semblables et les nids sont ouverts. Celte exception est
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l'uDB des plus sérieuses, mais elle confirme cependant la règle jusqu’à un certain point, car ou a remarqué que ces oiseaux mettent le plus grand soin à dissimuler leur nid dans l’épaisseur du feuillage et surveillent leurs petits avec une sollicitude incessante. Ils ressentent donc l’absence de la protection dérivée d’une couleur sombre et suppléent à cet inconvénient par le développement des facultés mentales.
3. Brèves (Pittidæ). — Ces oiseaux élégants et de couleurs éclatantes sont généralement semblables dans lesdeux sexes. Leur nid est ouvert. Cette exception n’est cependant qu’apparente, car il est curieux de constater que presque toutes les couleurs vives sont sur la surface inférieure, le dos étant d’ordinaire brun ou vert olive, la tête noire, rayée de brun ou de blanc ; nuances qui s’harmonisent aisément avec le feuillage, les rameaux et les racines qui entourent le nid, construit ordinairement sur le sol ou près de terre, et qui ainsi concourent à protéger l’oiseau,
4. Grallina Australis. — Cet oiseau est de couleurs tranchées, blanc et noir. Les sexes sont semblables et son niil est construit dans un endroit exposé, sur un arbre; il est ouvert et fait d'argile. Celte exception est très-frappante au premier abord, mais je ne suis pas convaincu qu’elle soit très-grave. Avant de pouvoir déclarer que la couveuse est réellement très-visible sur son nid, nous devons connaître l’arbre qu’elle habite en général, la couleur de son écorce ou des lichens qui la recouvrent, les teintes du sol et des autres objets environnants, On a remarqué que de
THÉORIE DES NIDS d’oISEAUX. 265
petites taches blanches et noires se confondent à une certaine distance en une couleur grise, l’une des plus communes dans la nature.
5. Nectarineidæ. — Chez ces charmants petits oiseaux les mâles seuls sont ornés de vives couleurs, et les femelles sont très-ternes ; cependant dans tous les cas constatés jusqu’à présent, ils bâtissent des nids recouverts. Ceci est une exception négative plutôt que positive, car des causes autres que le besoin de protection peuvent empêcher la femelle d’acquérir les couleurs du mâle ; une circonstance curieuse jette quelque lumière sur ce sujet. On croit que \6mk\eA\xLeptocomazeylanicaa\AQ à l’incubation. Ilest donc possible que ce groupe d’oiseaux ait anciennement bâti un nid ouvert, et que quelque changement de conditions ayant amené le mâle à couver, l’adoption d’un nid en dôme soit devenue nécessaire. Je dois dire cependant que cette exception est la plus sérieuse que j’aie encore rencontrée.
6. Maluridæ. — Chez ces petits oiseaux, les mâles sont ornés des plus vives couleurs, tandis que les femelles sont de couleurs ternes, et ils bâtissent cependant des nids en forme de dôme. 11 faut observer que le plumage du mâle est uniquement nuptial, et qu’il ne le conserve que pendant très-peu ’de temps ; les deux sexes sont semblables pendant tout le reste de l’année. 11 est donc probable que le dôme du nid est destiné à préserver de la pluie ces délicats petits êtres, et qu’une cause encore inconnue aura développé la couleur chez le mâle.
11 est encore un cas, qui au premier abord semble
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être une exception, mais qui n'en est réellement pas une, et qui mérite d'être mentionné. Chez le Jaseur ordinaire (Bombycilla garrula) , les sexes sont presque identiques, et les extrémités rouges des ailes, dont la forme est très-élégante, sont à peu près, sinon tout à fait, aussi apparentes chez la femelle que chez le mâle. 11 construit cependant on nid ouvert, et au simple aspect de l'oiseau, on serait porté à croire, d'après ma théorie, qu'il doit bâtir un nid fermé. Mais sa couleur le protège, en fait, d'une manière aussi efficace que possible. 11 ne se reproduit que dans des latitudes élevées, et son nid, placé dans des sapins , est principalement formé de lichens; or les nuances délicates de gris cendré et violacé de la tète et du dos de cet oiseau, le jaune des ailes et de la queue, s’harmonisent admirablement avec les teintes des diverses espèces de ces plantes, tandis que les pointes rouges représentent la fructification d'un lichen commun le Cladoniacoccifera.'LA femelle, dans son nid, n'offre par conséquent aucune couleur distincte de celles qui l'environnent, et ces teintes mêmes sont réparties dans les mêmes proportions sur son corps et sur les alentours ; l'oiseau est donc, à quelque distance, impossible à distinguer de son nid, ou d'un amas naturel des plantes dont celui-ci est fait.
Je crois avoir exposé toutes les exceptions de quelque importance à la loi qui fait dépendre la coloration sexuelle du mode de nidification. On voit qu'elles sont peu nombreuses, comparativement aux exemples qui appuient la loi générale, et, dans plusieurs cas, quelques circonstances dans les mœurs ou la structure de
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l’espèce suffisent à les expliquer. Il est aussi curieux de rappeler que je n’ai presque pas trouvé d’exceptions positives, c’est-à-dire de cas où des femelles très-éclatantes habitent des nids découverts. On pourra plus rarement encore citer un groupe d’oiseaux chez lequel toutes les femelles porteut à leur surface supérieure des couleurs voyantes, et couvent cependant dans des nids ouverts. Les cas nombreux dans lesquels des espèces d’oiseaux dont les deux sexes sont de couleurs ternes, bâtissent des nids couverts ou cachés, n’affectent en rien ma théorie, puisque celle-ci est uniquement destinée à expliquer pourquoi les femelles éclatantes de mâles également éclatants habitent toujours des nids en dôme ou cachés, tandis que les femelles obscures de mâles éclatants ont presque toujours des nids ouverts et exposés. Le fait qu’on retrouve parmi les oiseaux dont les deux sexes sont ternes, des nids de toute espèce, montre simplement que, comme je l’ai affirmé, la coloration de la femelle est, dans la plupart des cas, déterminée par le caractère du nid, et non pas vice versd.
Si cette manière de voir est correcte, si ce sont bien là les influences variées qui ont déterminé les caractères du nid de chaque oiseau, la coloration générale des femelles, ainsi que la relation de ces deux phénomènes entre eux, nous ne pouvons guère espérer une série de témoignages plus complète que celle que nous venons d’exposer. La nature est un réseau si embrouillé de relations complexes, que, quand nous trouvons une série de phénomènes qui se correspondent, dans des
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centaines d’espèces, de genres et de familles, dans toutes les parties du système, nous sommes forcés d’y reconnaître une connexion réelle ; quand en outre on peut prouver que l’un des deux facteurs de ce problème dépend des conditions d'existence et d’organisation les plus stables et les plus fondamentales, tandis que l'autre est universellement reconnu pour un caractère superficiel et aisément modifié, il reste peu de douti* sur leur relation respective de cause et d’effet.
Des modes variés do protection chez les animaux.
L'explication que je viens de tenter, pour rendre compte de ce phénomène, ne s’appuie pas seulement rur les faits que j’ai pu exposer ici. On a vu, dans l’essai sur la mimique, le rôle important rempli par le besoin do protection dans la détermination des formes extérieures et de la couleur, et quelquefois même dans celle de la structure intérieure des animaux. Je puis, comme éclaircissement sur ce dernier point, indiquer les petites épines recourbées, fourchues ou étoilées d’un grand nombre d’éponges, auxquelles on attribue principalement la fonction de rendre ces animaux immangeables. Les Holothuries ont une protection analogue : plusieurs d’entre i lies ont, comme le Synapta, des piquants en forme d’ancre, plantés dans la peau ; d’autres (Ciwiera squamata) sont couvertes d’une cuirasse calcaire très-dure. Plusieurs de ces dernières sont d’une belle couleur rouge ou violette, et par con-
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séquent très-apparentes, tandis que l’espèce alliée du Trépang, ou bêche de mer (Holotkuria edttlis) qui n'est pas munie d’arme défensive, est d’une couleur terne, analogue au sable et à la boue du fond de la mer sur lequel elle repose. Beaucoupdes petits animaux marins sont presque invisibles à cause de leur transparence, tandis que ceux dont les couleurs sont vives sont souvent pourvus d’une protection spéciale, soit de tenta^ cules venimeux, comme la physalie, soit d’une cuirasse calcaire, comme les étoiles de mer.
Dans certains groupes les remellcs possèdent la protection spéciale qui leur est plus nécessaire qu’aux mâles.
Dans la lutte pour l’existence, la facilité de se cacher est l’uii des moyens de conservation les plus efficaces, et cette protection s’acquiert par les modifications de couleur plus facilement que par tout autre moyen, puisque ce caractère est sujet à des variations nombreuses et rapides. L’exemple que je viens de traiter est tout à fait analogue à celui des papillons. En règle générale, le papillon femelle est do couleurs ternes et peu visibles, alors même que le mâle est le plus brillamment paré, mais, quand l’espèce est protégée de ses ennemis par une odeur désagréable, comme c’est le cas des Danaïdes, des Héliconides et des Acréides, les deux sexes étalent les mêmes vives nuances. Parmi les espèces qui cherchent une protection dans l’imitation de ces formes privilégiées, on remarque que chez les Leptalides, insectes faibles et d’un vol
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lent, la ressemblance existe dans les deux sexes, parce que tous deux ont également besoin de protection, tandis que dans les genres plus vigoureux et d’un vol rapide (Papilio, Pieris, Diadema), les femelles seules, en général, imitent les autres groupes, et deviennent quelquefois par là plus brillantes que leurs mâles, renversant ainsi les caractères usuels et presque universels des deux sexes. Ainsi, dans les merveilleux insectesfeuilles de l’Orient, du genre Phylliuni,\& femelle seule imite les feuilles vertes, parce que sa sécurité pendant le temps de la ponte est nécessaire à la perpétuation de la race. Chez les mammifères et les reptiles, il y a rarement une différence de couleur entre les sexes, même quand ces couleurs sont brillantes, parce que la femelle n’est pas nécessairement plus exposée au danger que le mâle. Ou ne connaît pas on seul exemple chez les papillons ci-dessusmentionnés, Diadema, Pieris et Papilio, ni chez aucun autre, d'un mâle qui imite seul les Daoaïdes ou les Héliconides. Ce fait peut, je crois, être considéré comme une confirmation de ma manière de voir; d’autant plus que la couleur, étant bien plus riche chez les mâles, semble devoir se prêter à chaque instant à toute modification utile. Cette observation parait se rapporter à cette loi générale, que chaque espèce, comme aussi chaque sexe, est susceptible de modification dans la mesure exacte qui lui est nécessaire pour se maintenir dans la lutte pour l’existence, mais pas au delà. L’insecte mâle, par sa structure et par ses mœurs, est moins exposé au danger que sa femelle, requiert une moins grande protection.
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et ne peut par conséquent pas l’obtenir seul, par le moyen de la sélection naturelle, tandis que la femelle l'acquiert par ce moyen, parce qu’une protection extraordinaire lui est indispensable, soit à cause des risques qu’elle court, soit à cause de sa grande importance au point de vue de la reproduction.
M. Darwin reconnaît que le besoin de protection a pu être quelquefois la cause des couleurs sombres des oiseaux femelles. (Origine des espèces, 4‘ éd. anglaise), p. 241); mais il ne parait pas attribuer à ce fait un rôle aussi important dans les modifications de couleur, que je suis moi-même porté à le faire. Il rappelle dans le même paragraphe (p. 240) , que les oiseaux et les papillons femelles sont tantôt trèsternes, tantôt aussi brillants que les mâles, mais parait considérer ce fait comme dû à des lois particulières d’hérédité, d’après lesquelles les variations de couleur se perpétuent tantôt dans un sexe seulement, tantôt dans les deux. Sans nier l’action d’une telle loi, que M. Darwin me dit pouvoir appuyer sur des faits, j’attribue la différence, dans la plupart des cas, au plus ou moins grand besoin de protection ressenti par les femelles de ces divers groupes d’animaux.
Ceci fut déjà remarqué il y a un siècle par l’Hon. Daines Harrington ; dans le travail déjà cité, il rappelle que tous les oiseaux chanteurs sont petits, et propose, ce que je crois erroné, d’expliquer ce fait par la difficulté qu’auraient de grands oiseaux à se cacher, si leur voix attirait l’attention de leurs ennemis; il ajoute ensuite : « Je serais porté à croire que c’est pour la
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« même raison que les femelles ne chantent jamais, « car ce talent serait encore plus dangereux pour elles n durant l’incubation, et c’est ce même motif qui, « peut-être, doit expliquer leur infériorité au point de « vue du plumage. » Nous avons là un curieux presientiment de l’idée qui fait le sujet principal de cet essai ; il a passé inaperçu pendant près d'un siècle, et je ne l’ai connu moi-même que tout récemment, M. Darwin l’ayant signalé à mon attention.
Conclusion.
Quelques personnes seront peut-être disposées à penser que les causes auxquelles j’attribue une si grande partie des phénomènes qui frappent nos yeux dans la nature sont trop simples et trop insignifiantes, pour un résultat aussi considérable.
Mais il faut observer que tous les détails de la structure des animaux ont pour but essentiel la conservation de l’individu, et celle de l'espèce. Jusqu’à présent on a trop souvent considéré la couleur comme une circonstance adventice et superficielle , comme un caractère donné à l'animal non à cause de son utilité intrinsèque, mais pour plaire à l’homme, ou même à des êtres encore supérieurs, ou pour ajouter à la beauté et à l’harmonie idéale de la nature. Si tel était le cas, la couleur des êtres organisés serait évidemment une exception à tous les autres phénomènes naturels; au lieu de se rattacher à des lois générales, et d’être déterminée
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par des conditions extérieures sans cesse modifiées, elle dépendrait d’une wlonté dont les motifs doivent à jamais nous rester inconnus, et nous devrions abandonner toute recherche sur son origine et ses causes. Mais, chose curieuse, à peine avons-nous commencé à examiner et à classer les couleurs des êtres, que nous leur découvrons une relation intime avec une quantité d’autres phénomènes, et que nous les trouvons soumises comme ceux-ci, à des lois générales. J’ai cherché ici à élucider quelques-unes de ces lois en ce qui touche les oiseaux, et j’ai montré l’influence exercée par le mode de nidiGcalion sur la couleur des femelles.
J’ai précédemment fait voir jusqu’à quel point et de quelle manière le besoin de protection a déterminé les couleurs des insectes, de quelques groupes de reptiles et de mammifères, et je voudrais maintenant attirer l’attention sur ce fait, établi par M. Darwin, que les vives nuances des fleurs sont aussi soumises à cette grande loi de l'utilité, bien qu’elles eussent été longtemps considérées comme prouvant que la couleur avait été créée pour autre chose que pour le bien de son possesseur. Les fleurs n’ont pas grand besoin de protection, mais les insectes sont très-souvent nécessaires pour les féconder, ou pour maintenir intacte la vigueur de leurs organes reproducteurs. Leurs couleurs éclatantes, comme leur parfum et leurs sécrétions sucrées servent à attirer ces animaux ; nous avons une preuve que c’est là la fonction principale de la couleur, dans le fait que les plantes qui peuvent être parfaitement fécondées au moyen du vent et ne réclament
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pas l’aide des insectes, n’ont que rarement, ou même jamais, de fleurs éclatantes.
Cette vaste extension du principe général de l’utilité à la question de la couleur dans les deux règnes organiques, nous oblige à reconnaître que le principe du règne de la loi a pris pied sur ce terrain, où jusqu’à présent les défenseurs des créations spéciales se croyaient invincibles. Aux adversaires de l'explication que j’ai donnée des faits cités dans cet essai, je crois pouvoir rappeler, sans manquer à la courtoisie, qu’ils doivent s’attaquer à l’ensemble des phénomènes, et non à un ou deux d’entre eux pris isolément. On est forcé d’admettre qu’un grand nombre de faits se rattachant à la couleur dans la nature, ont été coordonnés et expliqués par la théorie de l’évolution et de la sélection naturelle. Jusqu’à ce qu’on explique un ensemble de faits au moins aussi considérable, au moyen d'une autre théorie, on ne peut s’attendre à ce que nous abandonnions celle qui nous a si bien servi, et qui a révélé un si grand nombre d’harmonies intéressantes autant qu’inattendues, parmi les phénomènes les plus comoHinément présentés par les êtres organisés, phénomènes, il est vrai, très-négligés et peu compris jusqu’à aujourd’hui.
CRÉATION PAR LOI
Parmi toutes les critiques qui ont été opposées à la théorie célèbre deM. Darwin sur l’Origine des espèces, il en est une qui séduit particulièrement un grand nombre de personnes instruites et intelligentes ; nous voulons parler de la doctrine que M. le duc d’Argyll a développée dans son ouvrage sur le liègne de la loi. Le noble auteur exprime les sentiments et les idées de cette nombreuse catégorie de gens qui prennent intérêt au progrès de la science en général et de l’Histoire naturelle en particulier, mais qui n’ont jamais étudié par eux-mêmes la nature dans ses détails ; ces personnes n’ont pu acquérir cette connaissance directe de la structure de formes alliées, de ces gradations merveilleuses qui relient entre eux les groupes et les espèces, de la diversité iuHnie des phénomènes de la variation chez les êtres organisés, connaissance qui est absolument nécessaire pour apprécier entièrement les faits et les raisonnements contenus dans le grand ouvrage de M. Darwin.
Le duc d’Argyll consacre à peu près la moitié de son livre à l’exposition de ce qu’il appelle « Création par loi; » il explique si clairement les difficultés et les
CRÉATION PAR LOI
objections qu’il trouve à la théorie de la Sélection naturelle, qu’il me parait convenable de les réfuter complètement; on verra que ses propres principes conduisent à des conclusions aussi difficiles à accepter qu’aucune de celles qu’il reproche à M. Darw'in.
Le duc d’ArgylI insiste surtout sur cette idée que nous rencontrons dans toute la nature des preuves d’une Intelligence, et que celles-ci sont particulièrement évidentes, partout où nous constatons soit \xae combinaison, soit les caractères du beau. C’est là ce qui, d’après l’auteur, indique une surveillance constante, une intervention directe du Créateur, aucun système de lois ne pouvant suffire à l’expliquer.
Or, l’ouvrage de M. Darwin a pour principal objet de montrer que tous les phénomènes qui s’observent chez les êtres vivants, ces organes merveilleux, celle structure complexe, la variété infinie des formes, des grandeurs et des couleurs, les rapports compliqués qui relient les êtres, peuvent avoir été produits par l’action de quelques lois générales fort simples, qui ne sont ellesmêmes pour la plupart que l’énoncé de faits certains. Voici quelles sont les principales de ces lois, les principaux de ces faits.
J . La loi de la multiplication suivant une progression géométrique. — Tous les êtres organisés ont une puissance de multiplication énorme. Bien qu’elle soit plus faible chez l’homme que chez tous les autres animaux, une population humaine, dans des circonstances favorables, peut se doubler en quinze ans, ou centupler en un siècle. La postérité de beaucoup d’animaux ou de
CRÉATION PAR LOI
plantes peut, en une seule année, atteindre un chiffre dix fois ou mille fois plus considérable que le nombre primitif.
2. Loi de limite des populations. — Le nombre des individus vivants qui représentent chaque espèce dans un pays ou sur toute la surface du globe, est en fait stationnaire. 11 suit delà quetoutcet énorme accroissement périt presque aussitôt qu’il aétéproduit,àla seule exception des individus àqui une place est faite par la mort des parents. Voici un exemple simple et frappant : dans une forêt de chênes, chaque arbre sème annuellement autour de lui des milliers et des millions de glands; mais aucun de ceux-ci ne produira un chêne avant qu’un vieil arbre ait péri ; tous disparaîtront après avoir atteint un degré quelconque de développement.
3. La loi de r hérédité, ou de la ressemblance de la progéniture avec les parents . — Celte loi est universelle, mais n’est pas absolue. Toutes les créatures ressemblent à leurs parents à un haut degré, et, dans la majorité des cas, très-exactement; même les particularités individuelles, quelle que soit leur nature, sont presque toujours transmises à quelques-uns des descendants.
4. La loi de la variation. — Elle est fort bien exprimée par ces vers :
No being on this earthly bail, h like anolher, ail in ail (I).
Les produits ressemblent beaucoup à leurs parents, ■
(I) Aucun âire iur celle boule terreitre n’etl de tout point semblable à un autre.
CRÉATION PAR LOI
mais non pas complètement; chacun possède son individualité. Celle variation elle-même varie quant au degré, mais elle existe toujours, non-seulement dans l’ensemble de l'individu, mais dans chacune de ses parties. Chaque organe, chaque caractère, chaque sentiment est individuel, c’est-à-dire s’éloigne plus ou moins du sentiment, du caractère, de l’organe, qui lui correspond dans tout autre individu.
5. La loi du changement perpétuel auquel sont soumises les conditions physiques à la surface du globe. — La géologie nous enseigne que ce changement a toujours eu lieu dans le passé, et nous savons aussi que partout il se continue aujourd’hui.
6. L équilibre ou V harmonie de la nature. — Lorsqu’une espèce est bien adaptée aux conditions qui l’environnent, elle prospère; si elle l’est imparfaitement, elle décline; si elle ne l’est pas du tout, elle s’éteint. Ce principe ne saurait guère être contesté, si l’on prend en considération toutes les conditions qui déterminent le bien-être d’un organisme.
Ce n’est là que l’exposé pur et simple de ce qui existe dans la nature, ce sont des faits et des principes qui sont généralement connus, généralement admis, mais aussi, lorsqu’il s’agit de discuter l’origine des espèces, généralement oubliés. De ces faits universellement admis, on peut déduire l’origine de toutes les formes de la nature par un enchaînement logique de raisonnements qui, à chaque pas, se vérifie par son accord avec la réalité ; en même temps qu’on explique ainsi beaucoup de phénomènes curieux dont on ne peut rendre
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compte autrement. II est probable que ces lois fondamentales ne sont que le résultat de la nature même de la vie et des propriétés essentielles de la matière, soit brute, soit organisée.
M. Herbert Spencer, dans ses Premiers principes et dans sa « Biologie » , me parait avoir assez bien fait comprendre cette connexion; mais pour le moment nous pouvons accepter ces lois simples sans remonter plus haut, et la question qui se pose est alors celle-ci : ces lois peuvent-elles avoir suffi pour produire la variété, l'harmonie, la combinaison parfaite et la beauté que nous admirons chez les êtres organisés, ou bien faut-il encore admettre l’intervention constante et l’action directe de l'intelligence et de la volonté du Créateur? Cela n’implique que cette question: Comment le Créateur a-t-il procédé? Le duc d’Argyll (et je le cite comme ayant bien exprimé les opinions des adversaires les plus intelligents de M. Darwin) maintient que le Créateur a personnellement mis en œuvre des lois générales pour leur faire produire des effets que ces lois par elles-mêmes ne seraient pas capables de produire; que l’univers seul, avec toutes ses lois intactes, serait une sorte de chaos, sans variété ni harmonie, sans but ni beauté; qu’il n’y a (et que par conséquent nous pouvons présumer qu’il ne saurait y avoir) dans l’univers, aucune force capable de tirer son développement d’elle-même. Je crois au contraire que l’univers est constitué de façon à être à soi-même son propre régulateur. Aussi longtemps qu’il renferme la vie, les formes dans lesquelles celle-ci se manifeste sont douées
CRÉATION PAR LOI
de la faculté de s’accommoder les unes aux autres, aussi bien qu’aux circonstances qui les environnent; cet accord a pour résultat nécessaire la plus grande somme possible de variété, de beauté, de puissance, parce qu’il provient de lois générales, non d’une surveillance continuelle et d’un arrangement des détails après coup.
An point de vue du sentiment et de la religion, cette théorie me paraît être une conception beaucoup plus élevée du Créateur et de l’univers, que celle que l’on peut appeler l’hypothèse de « l’intervention continue » ; mais d'ailleurs ce n’est point une question que doivent décider nos sentiments ou nos convictions; c’est une question de faits et de raisonnements. Le changement que la géologie nous prouve avoir toujours eu lieu dans les formes de la vie, peut-il s’expliquer par l’action de lois générales, ou bien faut-il absolument pour cela croire à la surveillance incessante d’une intelligence créatrice? telle est la question que nous avons à examiner, et, si nous faisons voir qu’il y a en faveur de notre théorie des faits et des rapprochements, c’est à nos adversaires qu’incombe la tâche difficile de prouver le contraire.
Que les métaphoras de M. Darwin sont exposées à être mal * comprises.
M. Darwin, employant contionellemenl la métaphore pour décrire les variations merveilleqses des êtres oi>-
CRÉATION PAR LOI
ganisés, s’est exposé à bien des malentendus, et a donné ainsi à ses adversaires une arme puissante contre luimême. « Il est curieux, » dit le duc d'Argyll, d'obser- « ver le langage que prend inslinctivement le disciple^ (I très-avancé du pur naturalisme, lorsqu’il veut décrire <1 la structure compliquée de cette curieuse famille de « plantes (les Orchidées). Il néglige complètement la « réserve que ton doit mettre à attribuer des intentions (I à la nature. L’intention est la seule chose qu’il voie,
« et, quand il ne la voit pas, il la cherche jusqu’à'ce (I qu’il l’ait trouvée. 11 a recours à toutes les expres- << sions, à toutes les comparaisons, pour indiquer une « intention, un but intelligemment poursuivi: artifice,
U curieux artifice, admirable artifice, ces termes-là re- H viennent sans cesse soussa plume. Voici, par exemple, a la phrase dans laquelle il décrit les caractères d'une « espèce particulière: « Le labellum développé prend 4 la forme d’un nectaire prolongé, afin tt attirer les Lé- A^fdoptères, et nous ferons voir tout à l’heure que <1 proba^mebt le nectar est placé ainsi à dessein, qu’il « ne peut être absorbé que lentement, dans le but de (I laisser à la substance visqueuse le temps de devenir « sèche et dure. »
Plusieurs autres exemples d’expressions analogues sont encore cités par le duc, qui prétend qu’il n’y a pour ces « artifices » aucune explication possible, à moins qu’on n’admette un inventeur personnel, qui arrange spécialement les détails de chaque cas, tout en les faisant produire par l’accroissement et la reproduction dans leur marche ordinaire.
CRÉATION PAR LOI
Or cette manière de considérer l’origine de la structure des orchidées présente une difficulté à laquelle le duc ne fait aucune allusion. La plupart des plantes à fleurs sont fécondées , ou sans l’intervention des insectes, ou bien , si celle-ci est nécessaire , sans que la structure de la fleur subisse aucune modiflcation bien importante. 11 est donc évident qu’il aurait pu être créé des fleurs d’une beauté aussi variée et aussi originale que les orchidées, et qui néanmoins auraient été fécondées sans avoir une structure plus compliquée que celle des violettes, du trèfle, des primevères ou de mille autres espèces. Les étranges dispositions que nous offrent les fleurs de certaines orchidées, sous la forme de ressorts, de trappes et de pièges, ne peuvent pas être nécessaires par ellesmêmes, puisqu’elles manquent dans mille autres fleurs, qui néanmoins atteignent le même but. M’est-ce pas alors une idée extraordinaire, que de s'imaginer le Créateur ces organes compliqués de quelques
fleurs, comme un mécanicien inventerait un jouet ou une surprise ingénieuse ? N’est-ce pas une conception plus élevée, que de voir dans ces phénomènes les résultats de ces lois générales qui, à la première apparition de la vie sur la terre, furent coordonnées de façon à produire nécessairement le plus grand développement possible de formes variées ?
Mais prenons l’un des cas les plus simples parmi ceux qui ont été cités, et voyons si nos lois générales sont impuissantes à l’expliquer.
CRÉATION PAR LOI
La stucture d'une orchidée, expliquée par la Sélection naturelle.
Il y a dans l’tle de Madagascar une orchidée, YAngrœcum sesquipedale , dont le nectaire est excessivement long et profond. D’où provient le développement extraordinaire de cet organe? Voici comment l’explique M. Darwin.
Le pollen de cette fleur ne peut être enlevé que par quelques papillons de nuit très-grands, qui s’en emparent au moyen de la base de leur trompe, quand ils lâchent d’atteindre le nectar au fond du canal. Les papillons doués de la trompe la plus longue y parviendront le mieux ; ils obtiendront aussi le plus de nectar; ils préféreront donc les fleurs au nectaire le plus profond, et celles-ci par conséquent seront les mieux fécondées. Ainsi les orchidées au nectaire le plus profond et les papillons à la trompe la plus longue se prêteront un appui mutuel dans la lutte pour l’existence; il en résultera leur multiplication respective, aussi bien que l’allongement de la trompe du papillon et du nectaire de la plante. Rappelons - nous maintenant que ce dont il faut rendre compte, c’est seulement la longueur inusitée de cet organe. Le nectaire se trouve dans beaucoup d’ordres de plantes ; il est particulièrement répandu chez les orchidées; mais le cas qui nous occupe est le seul où la longueur de cet organe dépasse un pied. Comment la chose s’est-elle produite? M . Darwin a prouvé par l’expérience que les papillons qui
création par loi.
fréquentent les orchidées, enfoncent dans les nectaires leurs Ironapes en spirales , et fécondent la plante en transportant le pollen d'une fleur aux stigmates d’une autre. Il a en outre expliqué en détail le mécanisme de ce phénomène, et le duc d'Argyll reconnaît la sûreté de ses observations. Dans les espèces communes dans les lies Britanniques, telles que V orchis pyramidalis, il n’est pas nécessaire qu’il y ait coïncidence parfaite dans les dimensions du nectaire et de la trompe de l’animal; aussi un grand nombre d’insectes de diverses grandeurs servent à transporter le pollen, et à opérer la fécondation. Au contraire, pour Vangrœcmi sesquipedale, il est nécessaire que la trompe pénètre jusqu’à une partie spéciale de la fleur, ce qui ne peut être accompli que par un grand papillon qui enfouit sa trompe jusqu’à sa base, et s’efforce d’absorber le nectar qui occupe le fond do ce long tube, avec une profondeur d’un ou deux pouces au plus. Considérons maintenant de quelle façon les choses ont dû se passer à l’époque où le nectaire n’avait que la moitié de sa longueur actuelle, soit six pouces environ, et où la fécondation s’opérait par une espèce de papillon qui apparaissait au moment de la floraison et possédait une trompe à peu près égale au nectaire. Parmi les millions de fleurs d’angrœcum produites chaque année, quelques-unes dépassaient la longueur moyenne, d'autres lui restaient inférieures ; pour celles-ci la fécondation était impossible, car le papillon s’emparait de tout leur nectar sans être obligé pour cela d’enfoncer sa trompe jusqu’à sa base même; elle était au contraire facile pour
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les autres, et devait se faire le plus complètement pouc les plus longues d’entre elles. De cette façon la longueur moyenne du nectaire a dû s’augmenter chaque année, car, les fleurs petites étant stériles et les autres ayant une postérité abondante, l’effet produit a dû être le même que si un jardinier avait détruit les premières et n’avait semé que les graines de la grande variété ; nous savons par expérience que ce procédé a pour résultat d’allonger l’organe auquel on l’applique ; car c’est précisément ce moyen dont on s’est servi pour agrandir et modifier les fruits et les fleurs de nos jardins.
Cependant, les choses marchant ainsi pendant un certain temps, le nectaire acquerra une longueur telle, que beaucoup de papillons ne pourront plus atteindre que la surface du nectar; quelques-uns seulement, doués de trompes exceptionnellement longues, pourront en absorber une quantité considérable, et les autres, ne pouvant plus tirer de ces fleurs un approvisionnement suffisant, les négligeront; si le pays ne nourrissait aucune autre espèce de papillons, la plante souffrirait, et le développement du nectaire serait alors arrêté, précisément par la même cause qui jusque-là le favorisait; mais il y a une immense variété de papillons, avec de grandes différences dans la longueur de la trompe ; l’allongement du nectaire fera intervenir pour la fécondation de nouvelles espèces plus grandes, cd leur influence s’exerçant toujours dans le même sens, les papillons les plus grands finiront par accomplir seuls celte fonction. ^
A partir de ce moment, sinon déjà plus tôt, l’insecte
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subira lui-même une modification ; celui qui a la trompe la plus longue^ prendra le plus de nourriture, et sera par conséquent le plus vigoureux; aussi il fécondera le plus grand nombre de fleurs et laissera la postérité la plus nombreuse. D’autre part, les fleurs douées du nectaire le plus long étant mieux fécondées que toutes les autres, chaque génération verra cet organe s’allonger en même temps que se développera aussi la trompe des papillons. Et ce sera là un résultat nécessaire de ce fait, que comme dans toute la nature, ici aussi les organes des fleurs et des papillons oscillent autour d’une moyenne; à chaque génération, certains nectaires la dépassent et d’autres lui restent inférieurs, et il en est de mêmes des trompes des papillons. Sans doute mille causes auraient pu arrêter cette marche des choses avant qu’elle eût atteint le point où nous la trouvons parvenue. Si par exemple, à une période quelconque, la variation dans la quantité du nectar avait été plus grande que celle de la longueur du nectaire, il en serait résulté que des papillons plus petits auraient pu l’atteindre, et par conséquent effectuer la fécondalion. 11 aurait pu encore arriver que, par d’autres causes, la trompe des papillons se fût accrue plus rapidement que le nectaire, ou que cet accroissement fût, de quelque façon, nuisible aux insectes, ou bien encore que l'espèce douée de la trompe la plus longue fût très-diminuée par les attaques de quelque ennemi ou par toute autre cause. Dans tous ces cas- là, l'avantage aurait appartenu aux fleurs qui, avec un nectaire court, auraient pu être fécondées par les papillons de petites e.spèce$. Ce
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sont évidemment des obstacles de cette nature, qui ont agi dans d'autres parties du monde, et c’est pour cela que nous ne trouvons ce développement extraordinaire du nectaire que dans la seule lie de Madagascar et dans une seule espèce d’orchidées. J’ajouterai ici que quelques-uns des grands lépidoptères nocturnes des tropiques ont. la trompe presque aussi longue que le nectaire de Y Angræcum sesquipedale . J'ai mesuré exactement celle d’un spécimen du Maci'osila clueniius, de l’Amérique du Sud, dans la collection du British Muséum, et je l’ai trouvée longue de neuf pouces et quart. Elle est de sept pouces et demi dans le Macrosila Morganii, de l’Afrique tropicale. Une espèce dont la trompe serait de deux ou trois pouces plus longue, pourrait atteindre le nectar dans les plus grandes fleurs de Y Angræcum sesquipedale, dont le nectaire varie en longueur de dix à quatorze pouces. On peut prédire hardiment qu’un tel papillon existe à Madagascar; le naturaliste qui visitera cette lie pourra le chercher avec autant de certitude que les astronomes ont cherché la planète Neptune, et j’ose lui prédire le même succès.
Au lieu de cet agencement merveilleux qui agit par soi-mème, on propose la théorie que le Créateur de l’univers, par un acte direct de sa volonté, disposa les forces naturelles qui règlent la croissance de cette seule espèce déplanté, de façon à porter son nectaire jusqu’à cette longueur prodigieuse; et qu’en même temps, par un acte également spécial, il dirigea les sucs nourriciers dans le corps du papillon, de manière à accroître sa
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trompe exactement dans la même proportion, ayant, au préalable, construit l’Angræcnm de telle manière, que l’intervention de l’insecte fût absolument nécessaire au maintien de son existence.
Mais on ne nous donne aucune preuve quelconque, que l’accord ait été établi de cette manière. On allègue seulement le sentiment que nous avons qu’il y a là un agencement très-délicat, et l’impossibilité de le rapporter à aucune cause connue. Jecroisau contraire avoir montré qu’un tel agencement n'est pas seulement possible, mais inévitable, à moins que l'on ne conteste sur quelque point l’action de ces lois simples que nous avons déjà reconnu n’ètre que l’expression de faits positifs.
Adaptation amenée par les lois générales.
11 est difficile de trouver un cas analogue dans la nature inorganique ; mais l’exemple d’un fleuve fera peut-être comprendre le sujet en quelque degré. Supposons qu’une personne, ne sachant rien de la géologie moderne, étudie attentivement le bassin d’un grand fleuve. Près de son embouchure, c’est un chenal large et profond, rempli jusqu’au bord d’une eau qui coule lentement à travers la plaine, apportant à la mer un dépôt fin et abondant; plus haut dans son cours, il se divise en un certain nombre de canaux plus petits, qui tantôt traversent le fond plat des vallées, tantôt coulent entre des bords élevés; parfois, dans un district acci-
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denté, le lit est profond et rocailleux entre deux parois perpendiculaires, l’eau est profonde quand le lit est étroit, elle est basse quand il est large. Remontant encore plus haut, l’observateur atteint une région montagneuse, où des centaines de torrents et de ruisseaux, avec leurs mille petits tributaires, recueillent l’eau de chaque mille carré de la surface, chacun de ces canaux est calculé pour la quantité d’eau qu’il doit transporter ; on voit la pente de chacun de ces cours d’eau devenir de plus en plus rapide à mesure qu’on approclie de sa source, ce qui lui permet d’emmener l'eau des fortes pluies et d’entraîner les pierres et le gravier qui autrement arrêteraient son cours.
Dans chaque partie du système, on observe une adaptation exacte des moyens au but. L’observateur sera donc porté à dire que ce système doit avoir été fait à dessein, puisqu’il répond si bien à sa destination ; qu’une intelligence peut seule avoir si exactement mesuré les pentes, la capacité et le nombre des canaux à la nature du sol et à la quantité de pluie. 11 verra une adaptation spéciale aux besoins de l’homme dans ces larges rivières, tranquilles et navigables, coulant au travers de plaines fertiles qui nourrissent une nombreuse population , tandis que les torrents impétueux des montagnes sont limités à ces régions stériles où ne peuvent vivre que quelques bergers. Il écoutera avec incrédulité le géologue qui lui affirmera que cette adaptation si admirable à ses yeux est un résultat inévitable do l’action des lois générales, que les eaux aidées des forces souterraines ont donné à la contrée sa
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configuration, formé les collines et les vallées, creusé le lit des rivières et nivelé les plaines. Mais, que notre observateur continue pendant longtemps ses études, qu'il suive de près les petits changements qu’amène chaque année, et se les représente mille fois, dix mille fois augmentés, qu’il visite les différentes régions de la terre, qu’il regarde les évolutions qui s’accomplissent partout, et les preuves incontestables de changements plus grands dans le passé ; alors il comprendra que la surface de la terre, quelque belle et harmonieuse qu’elle lui paraisse, est, dans chacun de ses détails, l’œuvre de forces qui, ainsi qu’on peut le prouver, se contrôlent et se règlent mutuellement.
Bien plus, étendant encore ses recherches, il s’apercevra que tous les inconvénients qu’il pourrait attendre d’un défaut d’harmonie, se présentent en effet quelque part dans la nature, mais qu’ils ne sont pas toujours réellement fécheux. Regardant par exemple une vallée fertile, il dirait peut-être : « Si le lit de cette rivière <1 n’était pas bien combiné, si, sur une longueur de fl quelques milles, sa pente prenait une mauvaise di- « rection, l’eau ne pourrait s’échapper, et elle ferait « une vaste solitude de cette vallée aujourd'hui remplie fl d’êtres humains.» Il y a, en effet, des centaines de cas semblables, tous les lacs sont des vallées « dévasfl tées par les eaux » , et beaucoup d’entre eux, la mer Morte par exemple, sont un mal positif et font tache dans l'harmonie qui règne sur toute la surface de la terre.
« Si, dirait encore notre observateur, la pluie ne
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« tombait pas ici, et si les nuages passaient au-dessus « de nos têtes vers quelque autre région, celte plaine « verdoyante et cultivée deviendrait un désert ; » or, il y a, en effet, sur une grande partie de la terre, des déserts semblables, que des pluies abondantes transformeraient en séjours agréables pour l’homme. 11 pourrait encore, observant quelque fleuve navigable, penser qu’il suffirait de quelques rochers, ou de bords plus escarpés dans quelques endroits, pour le rendre inutile à l’hommo ; et un peu de recherche lui ferait voir dans toutes les parties du monde des rivières par centaines, ainsi rendues impropres à la navigation.
Les choses se passent exactement de même dans la nature organique. Nous apercevons certains exemples de combinaisons admirables, (elles que le développement inusité d’un organe, mais il nous échappe des centaines de cas, dans lesquels il n’en est pas ainsi. Sans doute, comme aucun organisme ne peut exister sans être en harmonie avec le monde qui l’entoure, cette harmonie se produira nécessairement d’une manière ou d’une autre, et cette adaptation est rendue possible dans la plupart des cas par la variation incessante, jointe à une puissance de multiplication illimitée. Le monde est ainsi constitué, que l’action de lois générales y produit la plus grande variété possible dans sa configuration et dans ses climats, et des lois aussi générales y ont fait naître les organismes les plus variés adaptés aux diverses conditions de chaque partie de la terre. Nos contradicteurs reconnaîtraient
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probablement eux-mêmes, dans les différences que présente la surface de la terre, l’action et la réaction réciproque de lois générales prolongées pendant dos siècles innombrables : c’est bien ainsi qu’ils expliqueraient les plaines et les vallées, les collines et les montagnes, les déserts, les volcans, les vents et les courants, les lacs, les rivières et les mers, et tous les climats si variés. Ils admettraient que le Créateur ne semble pas guider et contrôler l’action de ces lois, ici déterminant la hauteur d’une montagne, là le lit d’une rivière, rendant ici les pluies plus abondantes, là changeant la direction d’un courant. Ils admettraient probablement que les forces de la nature inorganique se règlent et se combinent d’elles-mômes, que le résultat oscille nécessairement autour d’une moyenne donnée (qui elle-même change lentement), et que, en dedans de certaines limites, il se produit la plus grande variété possible.
Or, s’il n’est pas nécessaire d’admettre l’intervention d’une intelligence ordonnatrice àchaque pas de l’évolution qui se poursuit incessamment dans le monde inorganique, pourquoi veut-on nous obliger à y croire dans le domaine de la nature organique? Ici, il est vrai, les lois qui sont à l’œuvre sont plus complexes, les agencements plus délicats, l’adaptation spéciale en apparence plus remarquable; maispourquoimesurerl’inteüigence créatriceàla nôtre? Prétendra-t-on que parce que l’harmonie est complète, elle suppose une machine trop compliquée, si compliquée, que le Créateur n’aurait pas pu la construire assez parfaite? La théorie de « l’intervention continuelle » met des bornes au pouvoir du
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Créateur. Elle implique qu’il ne pouvait pas agir ilaiis le inonde organique par de simples lois, comme il l’a fait dans le monde inorganique ; qu’il n’a pas su prévoir les conséquences des lois combinées de la matière et de l’esprit; qu’il se produit continuellement des faits contraires à l’ordre, et qui obligent le Créateur à changer le cours normal de la nature pour maintenir cette beauté, cette variété et cette harmonie, que nous-mêmes, avec nos intelligences bornées, pouvons concevoir comme résultant de lois invariables agissant et se réglant elles-mêmes. Quand même nous ne pourrions concevoir celte idée du monde se gouvernant lui-même, et capable d’un développement indéfini, ce serait rabaisser le Créateur que de lui imputer ce qui ne serait que l’incapacité de notre intelligence. Mais puisque beaucoup d’esprits humains peuvent concevoir, et même prouver en détail, l’action d’une loi invariable dans plusieurs des adaptations de la nature, il semble étrange que, dans l’intérêt de la religion, quelqu’un cherche à démontrer que le système de la nature, bien loin d’être supérieur à l’idée que nous nous en faisons, reste fort au-dessous d’elle. Quant à moi, je ne puis croire que le monde tombât dans le chaos s’il était abandonné à la lui seule; je ne puis croire qu’il ne possède en lui-même aucun pouvoir de produire la beauté ou la variété, et que l’action directe de la Divinité soit nécessaire pour faire apparaître chaque tache ou raie sur chaque insecte, chaque détail d’organisation dans chacun des millions d’organismes qui vivent ou ont vécu sur la terre. Car il est impossible de tra-
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cer une limite. Si quelques modifications organiques peuvent s’expliquerparuneloi, pourquoi pas toutes? Si certaines adaptations ont pu se produire d’elles-mêmes, pourquoi pas les autres? Si le principe est juste pour quelques variétés de couleur, pourquoi ne l’admettrait-on pas pour toutes celles que nous voyons ? On pense éluder la difficulté en faisant observer que partout apparatt un « but » précis, partant une « combinaison,» et que par conséquent (déduction illogique) on doit y reconnaître l’action directe d’une intelligence, puisque la nôtre produit de semblables « combinaisons » ; on oublie que toute adaptation, quelle que soit son origine, a nécessairement l’apparence d’un arrangement intentionnel ; le lit d’une rivière a l’air d’être fait /)owr la rivière, tandis qu’il est an contraire tailpar elle ; les couches minces d’un dépôt de sable semblent parfois avoir été triées, tamisées et nivelées à dessein ; les côtés et les angles d’un cristal sont parfaitement semblables à ce que ferait la main de l’homme; pourtant il ne nous parait pas nécessaire d’admettre dans chacun de ces cas l’intervention d’une intelligence créatrice, et nous ne trouvons point de difficulté à reconnaître que ces effets sont produits par la loi naturelle.
Du beau dans la nature.
Laissons pour un instant le côté général de la question, pour discuter un point spécial qui a été présenté comme concluant contre les théories de M. Darwin. Pour quelques personnes, le beau est une pierre d’a-
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choppement aussi bien que la combinaison. Elle.s ne peuvent concevoir l’Univers comme un système assez parfait pour développer nécessairement toutes les formes du beau ; un objet spécialement beau leur paraît dépasser les forces de l’univers, et lui avoir été ajouté par le Créateur pour son plaisir particulier.
Parlant des colibris, le duc d’Argyll dit : « En pre- <1 mier lieu il faut observer pour le groupe entier de ces (I animaux, que l’on ne peut prouver ni concevoir aucune (I connexion entre leur beauté admirable et une fonction n quelconque essentielle à leur vie. Si une pareille re- «lation existait, leur éclatante beauté appartiendrait « aux deux sexes, tandis qu’elle est presque toujours « limitée au mâle ; la femelle, avec scs couleurs plus (I sombres, n’est certainement pas plus mal partagée «dans la lutte pour l’existence. » — Puis, après avoir décrit les divers ornements de ces oiseaux, il ajoute : « La beauté et la variété de la forme, prises en elles- « mêmes, sont le seul principe ou la seule règle qui n paraisse avoir guidé le Créateur lorsqu’il forma ces
« oiseaux si merveilleusement beaux La couleur
« de topaze de l’aigrette ne vaut pas mieux dans la « lutte pour l’existence que ne vaudrait celle du sa- « pbir; une fraise qui se termine en paillettes d’éme- (I raudes, ne vaut pas mieux que si elle se terminait en » paillettes de rubis ; une queue ne sera ni plus ni « moins utile au vol, qu’elle soit ornée de plumes
« blanches sur les bords ou dans le milieu La
« beauté et la variété sont des choses que nous recheru chons pour elles-mêmes, quand nous pouvons em-
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« ployer, pour les obtenir, les forces de la nature; (( je ne puis concevoir aucune raison pour contester <1 ou mettre en doute qu’elles aient été aussi le but des M formes données aux organismes vivants. » (Reign of law, p. 248.)
Cette affirmation, qu’on ne peut concevoir aucune connexion entre la splendeur des colibris et « une fonc- « tion quelconque essentielle à leur vie», est inexacte, carM. Darwin a non-seulement compris, mais encore prouvé, par l’observation et le raisonnement, que la beauté de la couleur et de la forme peut exercer une influence directe sur la fonction la plus importante de la vie, celle de la reproduction. Entre autres variations auxquelles les oiseaux sont sujets, il peut arriver que quelques individus soient doués de couleurs exceptionnellement brillantes, ils sont dès lors attrayants pour les femelles, et par conséquent laissent une progéniture plus nombreuse que la moyenne. L’expérience et l’observation ont montré que cette espèce de sélection sexuelle s’exerce effectivement ; or les lois de l’hérédité amènent nécessairement le développement ultérieur de toute particularité individuelle attrayante; ainsi la splendeur des oiseaux-mouches est en relation directe avec leur existence même. Il peut être indifférent qu’une aigrette ait la couleur de la topaze ou celle du saphir, mais une aigrette quelconque vaut peut-être mieux que pas d’aigrette du tout. Les diverses conditions auxquelles la forme mère doit avoir été soumise dans les différentes régions de son habitat, auront déterminé des variations de teintes dont quel-
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ques-unes étaient avantageuses. La raison pour laquelle les femelles ne sont pas ornées de plumes aussi brillantes que les mâles est suffisamment claire, l’éclat leur serait nuisible en les rendant trop apparentes pendant l’incubation ; la survivance des plus aptes a donc favorisé l’apparition de cette teinte vert foncé qu’on voit sur le dos d'un si grand nombre d’oiseauxmouches femelles, et qui les protègent le mieux pendant qu'elles accomplissent les importantes fonctions de couver et d’élever les petits.
Si l’on a présentes à l’esprit les lois dont l’action continue régit la multiplication des êtres, la variation et la survivance des plus aptes, le développement de la beauté variée et l'adaptation harmonieuse aux conditions extérieures paraissent des résultats, non-seulement concevables, mais nécessaires.
L’opinion que je combats dans ce moment n’a d’autre base qu’une analogie supposée entre l'esprit du Créateur et le nôtre, en ce qui concerne le goût du beau en lui-même ; mais si cette analogie existe véritablement, alors il ne doit y avoir dans la nature aucun objet qui soit laid ou désagréable à nos yeux : or il est indubitable qu’il y en a un grand nombre. S’il est certain que le cheval et le daim sont beaux et gracieux, en revanche l’éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros et le chameau sont l’inverse. Le plus grand nombre des singes ne sont pas beaux ; la plupart des oiseaux n’ont pas de belles couleurs, et un grand nombre d’insectes et de reptiles sont positivement laids. Or, d’où peut venir celte laideur, si l’esprit du Créa-
CnÉATlON PAR LOI.
teur est semblable au nôtre 7 Lorsque le principe qui a servi à expliquer une moitié de la création se trouve être inapplicable à l’autre, on ne se tirera pas d’affaire en disant que « c’est là un mystère inexplicable. » Nous savons qu’un homme doué d’un goût élevé et possédant une richesse illimitée, supprime dans tout ce qui dépend de lui les formes et les couleurs disgracieuses et désagréables ; si l’on veut expliquer la beauté de la création par le goût du beau chez le Créateur, nous demandons pourquoi il n’en a pas banni la laideur, comme l’homme riche et éclairé la bannit de sa maison et de sa propriété, et, si nous ne recevons aucune réponse satisfaisante, nous aurons raison de rejeter l’explication qu’on nous offre. Quand il s’agit des fleurs, auxquelles on se réfère toujours spécialement comme prouvant do la manière la plus certaine que le Créateur a voulu le beau en luimême, on ne tient pas compte de tous les faits. La moitié au moins des plantes de notre globe n’ont pas de fleurs brillantes ou belles, et M. Darwin est récemment arrivé à cette conclusion générale remarquable, que les fleurs sont devenues belles, dans le but unique d’attirer les insectes qui aident à leur fécondation. Il ajoute: «J’ai été amené à cette conclusion, encons- « tatant, comme règle invariable, que, lorsqu’une « fleur est fécondée par le vent, elle n’a jamais une « corolle de couleur vive. » Voilà un exemple étonnant et le plus inattendu de Vutilité de la beauté, mais il y a plus : il est prouvé que, lorsque la beauté est inutile à la plante, elle ne lui est pas donnée; on ne peut
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pas la supposer nuisible, elle est simplement superflue, et, comme telle, refusée. On devrait nous dire comment ce fait peut se concilier avec l’opinion que le beau a été un but en lui-même et a été donné intentionnellement aux objets de la nature.
De quelle raçon les formes nouvelles sont produites par la variation et la sélection.
Considérons maintenant une autre objection populaire, que le duc d’Argyll énonce comme il suit: « M. Darwin ne prétend pas avoir découvert la loi ou « la règle , suivant laquelle les formes nouvelles sont a sorties des anciennes. Il ne dit pas que les conditions (I extérieures, quelles que soient leurs modifications, (I puissent suffire à les expliquer... Sa théorie parait « être beaucoup plus qu’une simple théorie : elle pa- « ratt une vérité scientifique établie, en tant qu’elle (I explique, au moins en partie, la réussite, la durée et « l’extension des formes nouvelles, lorsqu’elles ont une « fois pris naissance, mais elle ne dit absolument rien (I de la loi suivant laquelle ces formes auraient pris (( naissance. La sélection naturelle ne peut rien faire, « si ce n’est avec les matériaux qui lui sont présentés ; « elle ne peut s’exercer que parmi des objets divers a déjà existants... Ainsi, pour parler exactement, ce « n’est point une théorie sur l’origine des espèces, mais fl seulement une théorie des causes qui amènent, ou le « succès ou l’extinction des formes nouvelles qui peu-
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« vent se produire dans le monde. » {Reign of law. p. 230.)
Dans ce passage, comme dans beaucoup d’autres, le duc d’Argyll émet la théorie de la « création par naissance, » il affirme que, pour faire naître chaque forme nouvelle de parents différents d’elle, il a fallu une intervention spéciale du Créateur, dans le but d’imprimer au développement une direction définie ; chaque nouvelle espèce serait donc en fait une création spéciale, quoique son existence ait commencé selon les lois ordinaires de la reproduction. 11 affirme ainsi que les lois de la multiplication et de la variation ne peuvent fournir à l’action de la sélection naturelle les matériaux nécessaires au moment nécessaire. Je crois, pour ma part, que l’on peut prouver le contraire logiquement en le déduisant des six lois évidentes énoncées plus haut, mais j’aime mieux faire la preuve au moyen des faiL^ très-nombreux qui établissent que les lois de la multiplication et de la variation suffisent à ce résultat.
L’expérience de tous les cultivateurs et de tous les éleveurs montre que si l’on examine un nombre suffisant d’individus, on est sûr d’y rencontrer toutes les variations cherchées. De là la possibilité d’obtenir des races et des variétés fixes d’animaux et de plantes, et il se trouve qu’une variation quelconque peut être accumulée par sélection, sans que cela affecte matériellement les autres caractères de l’espèce. Chaque génération paraît ne varier que dans la direction voulue; par exemple, dans les navets, les radis, les pommes de ferre et les carottes, les racines ou tubercules varient de
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grandeur, de couleur, de forme el de saveur, laiidis que la feuille et la fleursembleut rester presque stationnaires; au contraire dans le chou et la laitue, on peut modifier la forme et le mode de croissance du feuillage, sans altérer sensiblement la racine, la fleur ni le fruit. Dans le chou-fleur et le brocoli, les têtes varient ; dans les pois, la cosse seule change. Nous obtenons des formes innombrables de pommes et de poires, tandis que les fleurs et les feuilles des arbres restent tout à fait les mêmes. La même chose a lieu pour les groseilles de nos jardins. Mais aussitôt que, dans ce même genre, nous voulons une fleur nouvelle, nous l’obtenons dans le Ribes sanguineum, bien que des siècles de culture n’aient produit aucune différence positive dans les fleurs du Ribes grossularia. Que la mode demande un changement quelconque dans la forme, la grandeur ou la couleur d’une fleur, l’on est sûr qu’il se présente une variation suffisante dans la direction voulue, ce que nous voyons, par exemple, dans les roses, lesauricules, les géraniums. Il en est de même lorsque le feuillage d’ornement est en vogue, comme ç’a été le cas récemment ; nous avons des pelargoniums à feuilles zonées et du lierre panaché, et l’on découvre qu’une quantité de nos arbustes les plus communs et de nos plantes herbacées se sont précisément mis ii varier dans cette direction alors que cela nous convenait! Cette variation rapide n’a pas seulement lieu chez les plantes anciennes et connues, cultivées durant une longue suite de générations, mais le rhododendron de Sikim, les fuchsias et les calcéolaires des Andes, ainsi que les pelargo-
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niums du Cap, sont tout aussi accommodants, et varient précisément où, quand, et comment nous le voulons.
Les animaux nous offrent des exemples également frappants. Si nous désirons une qualité spéciale dans une espèce, nous n’avons qu’à en élever un nombre suffisant d’individus en les surveillant attentivement, et nous sommes certains d’y rencontrer la variation voulue qui est susceptible de presque tout le développement qu’on pourra désirer. Dans le mouton, nous obtenons la viande, la graisse et la laine ; dans la vache, le lait ; dans le cheval, la grandeur, la couleur, la force et la vitesse; dans la volaille, nous avons produit presque toutes les variétés de couleur, de curieuses modifications dans le plumage, et la capacité de pondre en toute saison. Le pigeon nous offre une preuve encore plus remarquable de l’universalité de la variation, car le caprice des éleveurs s’est tour à tour porté sur chacune des parties de cet oiseau, et la variation requise ne leur a jamais manqué. La grandeur et la forme du bec et des pattes ont subi des modifications qui, chez l’oiseau sauvage, caractérisent des genres distincts; on a augmenté le nombre des plumes de la queue, caractère qui est en général très-permanent et d’une grande importance pour la classification des oiseaux; on a aussi changé à un degré merveilleux, la taille, lacouleuret les mœurs de l’animal. Chez le chien, le degré de modification et la facilité avec laquelle elle s’effectue, sont presque aussi apparents. Quelles variations constantes, et cela dans des directions opposées, n’a-t-il pas fallu pour tirer d’une souche commune le
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barbet et le lévrier! Les instincts, les mœurs, l’intelligence, la taille, la vitesse, la forme et la couleur ont toujours varié, de façon à produire précisément les races dont l’homme avait besoin, ou que sa fantaisie ou sa passion lui faisaient désirer. Qu’il ait voulu un boule-dogue pour torturer un autre animal, un lévrier pour la chasse, un limier pour poursuivre ses semblables opprimés, les variations nécessaires ont toujours surgi.
Les faits nombreux, dont nous venons de faire une esquisse rapide, sont parfaitement expliqués par la loi de la variation énoncée au commencement de cet essai. La variabilité universelle, dont les effets sont petits, mais se produisent dans toutes les directions, et qui oscille sans cesse autour d’une moyenne jusqu’à cequ’une marche précise lui soit imprimée par la sélection naturelle ou artificielle, telle est la base simple de la modification indéfinie des formes vitales ; l’homme produit des modifications partielles, mal équilibrées et par conséquent instables, tandis que celles qui sont dues à l’action libre des lois naturelles, se mettent à chaque pas en harmonie avec les conditions externes par l’extinction de toutes les formes mal adaptées, et sont à cause de cela stables et comparativement permanentes. Pour être conséquents avec eux-mêmes, nos adversaires doivent affirmer que chacune des variations qui ont rendu possibles les changements produits par l'homme, a été déterminée à l’endroit et au moment nécessaire, par la volonté du Créateur. Toutes les races produites par l’horticulteur ou l’éleveur, par l’amateur de chiens ou de pigeons, par le preneur de rats, par le sportsman
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OU le chasseur d'esclaves, ont été créées au moyen de variétés qui se présentaient quand on en avait besoin; or ces variétés n’ont jamais fait défaut, il s’ensuivrait donc, que l'Être tout-puissant et tout sage aurait donné sa sanction à des choses que les esprits humains les plus élevés considèrent comme mesquines, triviales, ou dégradantes.
Ainsi me parait complètement réfutée la théorie d'après laquelle toute variation assez caractérisée pour qu’on puisse l’augmenter dans une direction donnée, résulte d'une action directe de l'Esprit créateur, théorie que, du reste, son inutilité absolue suffirait à condamner. La facilité avec laquelle l'homme obtient des races nouvelles, dépend principalement du nombre des individus entre lesquels il peut choisir; lorsque des centaines d’horticulteurs ou d’éleveurs poursuivent tous le même but, le travail de modification s’effectue rapidement; or, une race commune à l’état de nature, renferme mille fois ou un million de fois plus d’individus qu’une race domestique, et la survivance des plus aptes doit infailliblement préserver tous ceux qui varient dans la bonne direction, que ce soit dans les caractères les plus apparents ou dans de petits détails, dans des organes externes ou internes; par conséquent, si les matériaux suffisent à la sélection effectuée par l’homme, ils ne sauraient manquer pour accomplir la grande tâche de maintenir en nombre suffisant des organismes modifiés, parfaitement adaptés aux conditions toujours variables du monde inorganique.
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De l’objectioa basée sur les limites de la variabilité.
Je crois avoir imparlialement répondu aux principales objections du duc d’Argyll, et je vais prendre en considération une on deux de celles qui sont présentées dans un travail sérieux et raisonné, sur l’origine des espèces, inséré dans la North-Britisk Review en juillet 1867. L’auteur cherche d’abord à prouver que la variation est renfermée dans des limites strictes. Lorsque nous commençons à exercer la sélection dans nn certain but, la marche de la modification est comparativement rapide, mais lorsqu’elle a atteint un degré considérable, elle se ralentit de plus en plus, et finit par atteindre ses limites, qu’auCun soin dans l'éducation et la sélection ne peut lui faire dépasser. On cite comme exemple le cheval de course ; il est admis que, étant donné pour commencer un certain nombre de chevaux, ordinaires, une sélection attentive produirait en quelques années une grande amélioration, et que dans un temps relativement court on pourrait atteindre le type de nos meilleurs coureurs ; mais ce type lui-même n’a pas été perfectionné depuis bien des années, malgré les trésors d’argent et de travail qu’on y a consacrés. Ou voit dans ce fait la preuve que la variation, dans une direction quelconque, a ses bornes définies, et que nous n’avons aucune raison de croire qu’il n’en fût pas de même pour la sélection naturelle, malgré le temps illimité dont elle dispose. Mais l’auteur ne s’aperçoit pas que cet argument ne répond pas à la véritable ques-
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lion. Il ne s’agit pas, en effet, de savoir si un changement indéfini ou illimité est possible dans une ou dans foule direction, mais bien si les différences que l’on observe dans la nature peuvent avoir été produiles par des variations accumulées par sélection. En cequi concerne la vitesse les animaux terrestres sauvages ne dépassent pas un certain point ; tous les plus rapides, le daim, l’antilope, le lièvre, le renard, le lion, le léopard, le cheval, le zèbre et beaucoup d’autres, ont atteint presque le même degré, et rien n’indique qu’ils fassent aucun progrès dans ce sens, quoique depuis des siècles chacune de ces espèces ait dû voir se conserveries individus les plus rapides, et périr les plus lents ; ils sont depuis longtemps arrivés au maximum de vitesse compatible avec les conditions actuelles, et peut-être avec toutes les conditions terrestres imaginables. Mais, dans les espèces qui étaient restées beaucoup plus en arrière de leurs limites que le cheval, nous avons réussi à obtenir un progrès plus marqué, et à modifier leur forme d’une manière plus sensible. Le chien sauvage est un animal qui chasse beaucoup en société, et compte plus sur sa vigueur que sur sa vitesse: l'homme a produit le lévrier, qui diffère beaucoup plus du loup ou du dingo que le cheval de course du cheval arabe sauvage; en outre, les chiens domestiques présentent plus de variations de grandeur et de forme que la famille entière des Canidés à l'état de nature. Aucun loup, aucun renard, aucun chien sauvage, n’est aussi petit que nos plus petits terriers ou épagneuls, ni aussi grand que les plus grandes variétés du lévrier ou du terre-neuve, et certaine-
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ment, parmi les individus sanvages de cette famille, il n’y en a pas deux qui düTèrent autant dans la forme et les proportions que le bichon et le lévrier italien, ou le boule-dogue et le lévrier commun. Par conséquent, l’étendue connue de la variation est plus que suffisante pour faire dériver d’un ancêtre commun, toutes les formes de chiens, de loups et de renards.
On objecte encore que l’on ne peut développer davantage les caractères spéciaux du pigeon grosse-gorge ou du pigeon-paon ; dans ces oiseaux la variation semble avoir atteint ses bornes. Mais elle les a aussi atteintes dans la nature : la queue du pigeon-paon n’a pas seulement un plus grand nombre de plumes qu’aucune des trois cent quarante espèces de pigeons connues, mais plus que les huit mille espèces (i’oiseaux connues. Il y a nécessairement une limite au nombre de plumes que peut avoir une queue utile au vol, et on y est probablement arrivé chez le pigeon-paon. Beaucoup d’oiseaux ont l’œsophage ou la peau du cou plus ou moins dilatable, mais elle ne l’est chez aucun oiseau connu autant que chez le grosse-gorge; ici encore on a probablement obtenu le maximum compatible avec une existence saine. De la même façon, les différences do grandeur et de forme du bec parmi les différentes races de pigeons domestiques, sont plus grandes que celles qu’on observe entre les formes extrêmes du bec chez les différents genres et sous-familles du groupe entier des pigeons.
De ces faits, et de beaucoup d’autres analogues, nous sommes en droit de conclure que, si l’on appliquait
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à un organe une sélection sévère, nous pourrions, dans un temps relativement court, produire des différences beaucoup plus grandes que celles qui existent entre les espèces à l’état de nature, puisque celles que nous obtenons sont souvent comparables à celles qui distinguent les genres ou les familles. Ainsi, les faits présentés par l’auteur de l’article auquel nous avons fait allusion, concernant les limites définies de la variabilité dans les animaux domestiques, ne sont pas en contradiction avec la théorie d’après laquelle toutes les modifications qui existent dans la nature, sont le résultat de variations faibles et utiles accumulées par la sélection naturelle. En effet, ces modifications mêmes ont des limites également définies et très-semblables.
Objection à l’argument que nous tirons de la classiacation.
Le même auteur présente une autre objection à laquelle il est à peine nécessaire de répliquer. S’appuyant sur les calculs du professeur Thompson, d’après lesquels le soleil ne peut avoir existé à l'état solide plus de cinq cents millions d’années, il en conclut qu’il ne s’est pas écouté un /emps suffisant pour le développement trèslent de tous les organismes vivants. Quand même ces calculs pourraient prétendre h une exactitude approximative, on ne saurait affirmer sérieusement que cette période n’a pas pu suffire au travail des modifications et du développement organiques. Mais une autre objection de notre adversaire est plus plausible, c’est celle
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qu'il oppose aux déductions que nous tirons de la classification. L'incertitude qui règne parmi les naturalistes quant ù la distinction de l'espèce et de la variété, est aux yeux de M. Darwin un motif très-sérieux pour affirmer que ces deux termes ne peuvent pas s’appliquer à des choses dont la nature et l’origine différeraient complètement. L’écrivain de la North-Dritish Review conteste la valeur de ce raisonnement, parce que les œuvres de l’homme présentent exactement le même phénomène, et il donne comme exemples les inventions brevetées, pour lesquelles il est très-difficile de déterminer si elles sont nouvelles ou anciennes. J’accepte la comparaison, bien qu’elle soit très-imparfaite, et je dis qu’elle est tout en faveur des opinions de M. Darwin. En effet, les inventions de même nature ne se rattachent-elles pas toutes à un ancêtre commun, une machine à vapeur ou une horloge perfectionnée ne sont-elles pas les descendants directs d’une ancienne machine ou d’une ancienne horloge ? Y a-t-il dans l’art et la science, plus que dans la nature, des créations nouvelles? A-t-on jamais vu surgir une invention absolument originale, et dont aucune portion ne fût dérivée d’un objet déjà fabriqué ou décrit? il est donc évident que la difficulté que l’on trouve ù distinguer les différentes catégories d’inventions soidisant nouvelles, est de même nature que celle qu’ou trouve à discerner les espèces des variétés : ni les unes ni les autres ne sont des créations absolument nouvelles, mais toutes proviennent également de formes préexistantes, dont ellesdiffërent, comme elles diffèrent
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aussi entre élles, à des degrés variables et souvent imperceptibles. Ainsi, quelque plausibles que puissent paraître les objections de cet auteur, aussitôt qu’il sort des généralités pour entrer dans les détails, ses arguments se trouvent en réalité confirmer d’une manière frappante les opinions de M. Darwin.
Article du Timet, traitant do la (élection naturelle .
Un article qui a paru dans le Times sur le « Règne de la Loi » , montre bien quelles notions erronées régnent chez les critiques et les auteurs populaires sur le sujet qui nous occupe .
Parlant d’une prétendue économie, qu’on remarquerait daus les procédés que la nature emploie pour adapter chaque espèce à la place qu’elle occupe et à son usage spécial, l’auteur s’exprime ainsi : « La loi de la sé- « leclion naturelle est en antagonisme direct avec cette N loi universelle de la plus grande économie possible, « car elle implique, au contraire, la plus grande perte « possible de temps et de puissance créatrice. Si nous « supposons qu'un canard, aux pieds palmés et au bec « spatulé, se nourrissant par succion, devienne une U mouette aux pieds palmés et au bec tranchant, se « nourrissant de viande, et que nous voulions nous re- « présenter cette transition aussi lente et au.ssi labo- « rieuse que possible, nous n’avons qu’à la concevoir « comme produite parla sélection naturelle. Dans la << lutte pour l'existence que devront soutenir les ca-
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U nards, le péril augmentera sans cesse, à mesure que « par le changement de leur bec ils s'éloigneront deleut* « première forme; et il atteindra son maximum, au n moment où ils commenceront à être des mouettes. 11 « faudra que plusieurs siècles s’écoulent, que des géné- « rations entières scient créées et périssent, pour que, «par le sacriGco d’innombrables individus d’une es- « pèce, il se produise un seul couple de l’autre. »
Ce passage présente la théorie de la sélection naturelle sous un jour si absurdement faux, que l'on serait tenté d’en rire, si l'on oubliait qu'un pareil enseignement, répandu par un journal aussi populaire, est de nature à égarer les esprits. 11 semble reposer sur l’idée que le canard et la mouette sont des parties essentielles de la nature, l’un et l’autre bien conformé pour la place qu’il occupe, et que si l’un était dérivé de l’autre par une métamorphose graduelle, les formes intermédiaires auraient été inutiles, insignifiantes, et n’auraient eu aucune raison d’être dans le systèmedel’univers.Orcette manière de voir ne peut exister que dans l’esprit d’un homme qui ne comprend point la théorie de la sélection naturelle, car celle-ci a pour base et pour premier principe la conservation des variations utiles seules, ou, comme on l’a exprimé avec justesse, la survivance des plus aptes. Les formes intermédiaires qui auraient pu se produire, pendant la transition du canard à la mouette, n'auraient point eu à subir une lutte pour l’existence extraordinairement difficile, et n’auraient point couru un « maximum de danger » ; bien au contraire, chacune d’elles aurait été aussi exactement en harmonie
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avec le reste de la nature, et aussi bien conformée pour prolonger son existence, que le sont aujourd’hui le canard et la mouette; sinon, elles n’auraient jamais été produites par la sélection nalurëlle.
Qu« lei Tonnes intermédiaires et douteuses des animaux éteints sont une preuve de transmutation ou de développement.
^L’erreur que nous venons de signaler met en lumière un autre point souvent négligé et qui est trèsimportant dans la théorie de M. Darwin; c’est qu’aucune forme actuelle ne dérive d’une autre encore existante, mais que l’une et l’autre descendent d’un ancêtre commun, différent de toutes deux, mais dans ses caractères essentiels, intermédiaire entre elles.. L’exemple du canard et de la mouette est par conséquent mal choisi, car l’un de ces oiseaux n’est pas dérivé de l’autre, mais tous deux le sont d’un ancêtre commun. Ce n’est point là une simple supposition, imaginée pour appuyer la théorie de la sélection naturelle, c’est un principe basé sur un certain nombre de faits incontestables. Si nous remontons dans le passé, nous rencontrons les restes fossiles d’un nombre toujours plus grand de races aujourd’hui éteintes, et nous voyons que beaucoup d’entre elles étaient intermédiaires entre des groupes d’animaux actuels. Le professeur Owen insiste souvent sur ce fait : il dit dans sa Paléontologie, p. 284 : n Les « reptiles éteints nous offrent l’e-xemple d'un orga- « nisme vertébré moins spécialisé, dans les affinités des
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(I Ganocéphales, des Labyrinthodontes, et des Ichtbyo- « ptérygiens avec les poissons ganoïdes; dans celles des U Plérosau riens avec les oiseaux, et dans les rapports « qui existent entre les mammifères et les Dinosau- (I riens. (Le professeur Huxley a récemment montré « que ceux-ci ont plus d’affinité avec les oiseaux.) Nous « en avons un autre exemple dans les Gryptodontes et « les Dicnyodontes, qui réunissent les caractères des » chéloniens, des lacertiens et des crocodiliens, et (■dans les Thécodontes et les Sauroptérygiens, qui (I combinent ceux du crocodile et du lézard. » Dans le même ouvrage, M. Owen dit encore que « l'Ano- (I plotherium ressemblait, dans plusieurs caractères (I importants, à l’embryon des ruminants, et qu’il con- « serva toute sa vie ses analogies avec un type mammi- « fère imparfait ; » il nous assure qu’il n’a « jamais (I négligé aucune occasion favorable pour insister sur « les observations qui montrent des organisations moins « spécialisées chez les races éteintes que chez les races U actuelles. >)
Les paléontologistes modernes ont découvert des centaines d'exemples de ces types primitifs moins spécialisés. Du temps de Cuvier, les ruminants et les pachydermes étaient considérés comme deux des ordres les plus distincts du règne animal, mais il est maintenant prouvé qu’il a existé une fois un certain nombre de genres et d’espèces qui relient par des degrés presque imperceptibles des animaux aussi différents que le porc et le chameau. Parmi les quadrupèdes actuels, BOUS ne pouvons guère trouver do groupe plus isolé
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que le genre Equus, qui comprend le cheval, J’âne et le zèbre; mais beaucoup d'espèces de Paleoplotherium, de Hippolherium, et de Hipparion, ainsi que dé nombreuses formes éteintes d'Equus qu’on trouve dans l’Inde, l’Amérique et l’Europe, établissent une transition presque complète avec l’Anoplotherium et le Paléothérium éocènes, qui sont aussi les types primitifs ou élémentaires du tapir et du rhinocéros. Nous devons aux recherches récentes de M. Gaudry en Grèce, beaucoup de faits analogues. Il a découvert, dans les couches miocènes de Pikermi, le groupe des Simocyonides, intermédiaire entre les ours et les loups, le genre Hyœnictis, qui relie la hyène avec la civette, l’Ancylotherium, qui est à la fois allié aux mastodontes éteints et au pangolin actuel, et enfin l’HelIadotherium, qui relie la girafe, aujourd’hui isolée, avec le daim et l’antilope. L’Archegosaurus des terrains de houille, est un type intermédiaire entre les reptiles et les poissons ; le Labyrintbodon, du trias, réunissait les caractères des batraciens avec ceux des crocodiles, des lézards et des poissons ganoides. Les oiseaux même, qui paraissent être de toutes les formes vivantes la plus isolée, et celle qu’on trouve le plus rarement à l’état fossile, présentent des affinités incontestables avec les reptiles. L’Arcbeopteryx oolithique, avec sa queue allongée couverte de plumes de chaque côté, coustitue l’un des anneaux de la chaîne rapprochés des oiseaux ; enfin le professeur Huxley a montré que le groupe entier des Dinosauriens a des affinités remarquables avec les oiseaux, et qu’entre autres, le Compsognathus se rapproche
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plus de leur organisation, que l’ Archéoptéryx de celle des reptiles.
Nous trouvons des faits analogues dans d’autres classes d’animaux, et nous avons à ce sujet l’autorité d’un paléontologiste distingué, M. Barande, d’après laquelle M. Darwin aflirme que, bien qu’on puisse certainement faire rentrer dans les groupes existants les invertébrés paléozoïques, cependant à cette époque reculée, les groupes n’étaient pas aussi distincts qu’ils le sont aujourd’hui ; M. Scudder nous apprend que quelquesuns des insectes fossiles découverts dans tes terrains de houille en Amérique, présentent des caractères intermédiaires entre ceux des ordres actuels. En outre, M. Agassiz insiste fortement sur la ressemblance des animaux anciens avec les formes embryonnaires des espèces existantes; mais, comme on sait que les embryons de groupes distincts se ressemblent entre eux plus que les individus adultes (il est même impossible de les distinguer à un âge très-peu avancé), cela revient à dire que les animaux anciens nous offrent exactement les formes qu’ont dû avoir, d’après la théoriede Darwin, les ancêtres des animaux actuels ; et cela, il faut le remarquer, dérive de faits admis par l’un des adversaires les plus importants de la théorie de la sélection naturelle.
Conclusion.
J’ai essayé de répondre impartialement et clairement à quelques-unes des objections qu’on oppose le plus
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commuQémeut à la théorie de la «électioa naturelle, et je l’ai toujours fait en m’appuyant sur des phénomènes certains et sur les déductions logiques qu’on petit en tirer.
Afin de rendre claire par un résumé général la suite des raisonnements que j’ai employés, je vais donner dans un tableau une démonstration abrégée de l’origine des espèces par la sélection naturelle. Pour ce qui est des faits, je renvoie le lecteur, soit aux ouvrages de M. Darwin, soit aux pages de ce volume où ils sont plus ou moins complètement exposés.