DÉMONSTRATION DK L’ORIGINE DES ESPÈCES
PAX I.A SSUSCTlOil NATHMCXE,
PAITI PAOOVSS.
A. Accroissement rapide des organimet (page* 30, 276). Origine de> Espèce!, 5 * idit., p. 75.
B. Le nombre des individus reste stationnaire (pages 32, 277).
CONSEQUENCES nEcESSAINES
dont ohtcune
devient S son tour un Tait privé.
Lutte pour l'existence. La moyenne des morts étant égale à celle des naissances (Yoy. Oni/ine des espèces, cb. in).
A. Lutte pour l’existence .
B. Hérédité combinée avec la unnVrfion, c’est-à -dire,ressemblance générale entre les parents et leur progéniture, combinée avec des dilTérences individuelles (pages 277, 300, 303, 323).
Voyer Origines dés Espèces, cbap. 1 , U et v.
Surt'ifflncc des plus aptes, soit, sélection naturelle, ce qui signifie simplement, qu'en somme, ceux qui sont le moins propres à conserver leur existence, périssent.
Origine des espèces, ch. iv.
CRÉATION PAR LOI
A. Survivance des plus aptes.
B. Modifications des conditions e2(ern«« ellea sont universelles et incessantes.
Voyes Lyell, Principes de Géologie.
Modifications des formes organiques ; ayant pour but de les maintenir en harmonie avec les conditions externes modiHées ; les changements que subissent celles-ci sont permanents, en ce sens qu'elles ne deviennent Jamais identiques à ce qu'elles ont été ; ceux des formes organiques doivent donc être permanents daoe le.mâpu sens du terme, et c'est ainsi que se forme l'espéee.
LE DÉVELOPPEMENT DES RACES HUMAINES D'APRÈS LA LOI DE LA SÉLECTION NATURELLE.
Parmi les savants qui ont porté le plus loin l’étude de l’homme, il existe une grande différence d’opinion, sur quelques questions très-essentielles concernant son origine et sa nature. Les anthropologistes sont maintenant à la vérité à peu près d’accord sur ce point, que l’apparition de l'homme sur la terre n’est pas récente; elle doit remonter, d’après l’opinion de tous peux qui ont étudié la question, à une très-haute antiquité.
Nous avons, il est vrai, constaté avec une certaine exactitude, le minimum de temps pendant lequel il doit avoir existé ; mais nous n’avons fait encore aucun pas vers la détermination de la période beaucoup plus longue durant laquelle l’homme peut avoir existé, et a probablement existé. Nous pouvons affirmer avec une certitude suffisante qu’il doit avoir habité la terre il y a mille siècles ; mais nous ne sommes point certains et nous n’avons même aucune preuve positive, qu'il n’ait pas vécu il y a dix mille siècles. Nous savons à u’en pas douter que l’homme fut contemporain de beaucoup d’animaux aujourd’hui disparus, et qu’il a survécu à des changements géologiques qui furent cinquante ou
DÉVELOPPEMENT DES RACES HUMAINES. 3i0
cent fois plus considérables qu’aucun de ceux de l’époque historique ; mais nous ne pouvons assigner aucune limite précise au nombre des espèces auxquelles il a peut-être survécu, ou aux révolutions géologiques dont il peut avoir été témoin.
Divergence des opinions concernant l'origine de l'homme.
Les opinions sont donc assez unanimes sur cette question de l’antiquité do l'homme, et, si certains points sont, de l’aveu de tous, encore douteux, chacun attend avec impatience que des preuves nouvelles viennent les éclaircir ; par contre, d’autres questions qui ne sont pas moins obscures et difflciles, sont souvent tranchées avec un esprit très-dogmatique : on avance des doctrines comme des vérités établies sur lesquelles on n’admet ni doute ni hésitation, et l’on paraît supposer que la preuve e.st complète, qu’aucun fait nouveau ne saurait jamais modifier nos convictions. C’est particulièrement le cas lorsqu’il s’agit de l’unité de l’espèce humaine. Est-ce que les différentes formes sous lesquelles l’homme existe aujourd’hui sont primitives, ou bien sont-elles dérivées de formes préexistantes ? En d’autres termes, est-ce que l’homme constitue une espèce ou plusieu rs ? A cette question on fait des réponses distinctes et diamétralement opposées l’une à l’autre. Un parti affirme que l'homme constitue une espèce et essentiellement une seule, que toutes les différences observées ne sont que des variations locales et
temporaires, produites par les conditions physiques et morales qui l’entourent ; l'autre parti maintient avec la même assurance que l’homme est un genre, composé lui-même de plusieurs espèces^ dont chacune est invariable, et a toujours été aussi distincte ou même plus distincte que nous ne la voyons aujourd’hui. Cette divergence d’opinion est assez remarquable, car les deux partis sont bien au courant du sujet; tous deux s’appuient sur un grand nombre de faits ; tous deux rejettent ces anciennes traditions de l’humanité qui prétendent rendre compte de son origine, et tous deux aftlrment n’avoir d’autre but que la recherche courageuse de la vérité. Mais chacun persiste à ne regarder que la portion de vérité qui se trouve de son côté et l’erreur qui est mêlée à la doctrine opposée. Je désire montrer comment ces deux théories peuvent se combiner, do façon à éliminer l’erreur de chacune d’elles, en retenant ce qu’elle a de vrai ; c’est au moyen de la célèbre théorie de M. Darwin sur la sélection . naturelle, que j’espère y parvenir, conciliant ainsi les opinions contradictoires des anthropologistes modernes.
Examinons d’abord les arguments que présente chacun des partis.
Les partisans de l'unité de la race humaine font observer qu’il n’existe aucune race qui ne soit reliée aux autres par des transitions : chacune présente dans la couleur, les cheveux, les traits, la forme, des variations assez considérables pour combler la distance qui la sépare des autres. Aucune race, dil-on, n’est homo-
gène ; il existe toujours une tendance à varier : le climat, la nourriture, les habitudes produisent et rendent permanentes des particularités physiques; et celles-ci, bien que faibles dans les périodes limitées soumises à notre observation, doivent, pendant la longue durée de l’existence de l’homme, avoir suffi pour produire toutes les différences que nous voyons aujourd’hui. D’ailleurs, ajoute-t-on, les partisans de la théorie opposée ne sont pas d’accord entre eux ; les uns reconnaissent trois espèces d’hommes; d’autres en admettent cinq; d’autres encore cinquante ou cent cinquante; les uns pensent que chaque espèce fut créée par couples, tandis que d’autres veulent que les nations aient apparu d’un seul coup ; il n’y a donc de stabilité et de conséquence dans aucune théorie, sauf celle d’une seule souche primitive.
D’autre part, les défenseurs de l’opinion contraire ont beaucoup d’arguments en leur faveur. Nous n’avons aucune preuve, disent-ils, que la race humaine ait subi des changements importants, les seules modifications dont nous soyons certains, sont insignifiantes; au contraire, la permaneuce de la race est attestée par des faits nombreux. Les Portugais et les Espagnols, établis depuis deux ou trois siècles dans l’Amérique du Sud, conservent leurs principaux caractères physiques, intellectuels et moraux; les Boers hollandais au Cap, et, aux Moluques, les descendants des anciens colons hollandais, n’ont point perdu les traits et la couleur des races germaniques; les Juifs, dispersés dans toutes les régions de la terre, ont encore partout le même type
SI
caractéristique; nous voyons par les sculptures et les peintures de l’Égypte que, pendant au moins quatre à cinq mille ans, les traits différents duNègre et du Sémite n’ont subi aucun changement; enfin des découvertes récentes prouvent que les constructeurs des tiimulus de la vallée du Mississipi et les habitants des montagnes du Brésil avaient, même à l’enfance de notre espèce, quelques traces du même type particulier qui aujourd’hui encore distingue la conformation de leur crâne.
Si nous voulons trancher impartialement cette controverse en ne jugeant que d’après les arguments avancés de part et d’autre, il est certain que la théorie de la diversité primitive de la race humaine semble la mieux établie. Ses adversaires n’ont point réussi à réfuter ce fait que les races existantes nous apparaissent permanentes aussi loin que nous pouvons remonter dans leur histoire, et ils n’ont point réussi non plus à faire voir qu’à une époque plus ancienne, les variétés bien tranchées actuellement aient été plus rapprochées qu’elles ne sont aujourd’hui.
Toutefois, ce n’est là qu’une preuve négative. L’immobilité pendant quatre ou cinq mille ans n’exclut point le progrès durant une période antérieure ; elle ne le rend même pas improbable, s’il y a des arguments généraux pour l’admettre, et si nous pouvons montrer qu’il y a, dans la nature, des causes qui, lorsque certaines conditions sont remplies, doivent arrêter la marche de toute modification physique. Une telle cause existe, je le crois, je vais tâcher de faire voir quelle eu est la nature et de quelle façon elle agit.
Esquisse do la tbéoric de la Sélection naturelle.
Pour faire comprendre mon argument, il est nécessaire que j’expose en quelques mots la théorie de la Sélection naturelle que M. Darwin a publiée, et comment elle explique les modifications de formes que subissent les animaux et les plantes.
La multiplication des êtres organisés présente partout comme trait principal ce caractère, que la ressemblance générale exacte se combine avec plus ou moins de variation individuelle. L’enfant possède plus ou moins exactement les mêmes particularités que ses parents, leurs difformités comme leurs beautés; il leur ressemble en général plus qu’à aucun autre individu ; cependant les enfants des mêmes parents ne sont pas tous semblables, et il arrive souvent qu’ils diffèrent considérablement, soit de leurs parents, soit les uns des autres. Cela est également vrai de l’homme, de tous les animaux et de toutes les plantes. De plus, on observe que ces différences n’ont pas lieu dans certains caractères seulement, tous les autres restant exactement semblables ; bien au contraire, les individus diffèrent de leurs parents et entre eux dans tous les caractères, dans la forme, la grandeur et la couleur, dans la structure des organes internes ou externes, dans ces particularités subtiles dont dépend la constitution, aussi bien que dans celles encore plus insaisissables qui déterminent l’esprit et le caractère. En d’autres termes, les indivi-
dns d’une même souche varient de toute façon dans tous leurs organes et dans leurs fonctions.
Ceci posé, la santé, la force, une vie longue, ont pour condition l’harmonie entre l’individu et l’univers qui l’entoure. Supposons qu’à un moment donné, celte harmonie soit complète ; un certain animal est parfaitement conformé pour s’assurer de sa proie, pour échapper à ses ennemis, résister aux intempéries des saisons, et pour élever une descendance nombreuse et saine. Mais voici qu’un changement se produit. 11 survient par exemple une série d’hivers rigoureux qui rend la nourriture plus rare, et cause une immigration d’autres animaux qui font concurrence à ceux du district. Le nouvel arrivé est rapide à la course, et surpasse ainsi ses rivaux dans la poursuite du butin; les nuits sont plus froides et exigent la protection d’une plus épaisse fourrure, ainsi qu’une alimentation plus riche pour maintenir la chaleur du corps. L’animal que nous supposions parfait a donc cessé d’être en harmonie avec le milieu où il vit, il court le risque de succomber au froid ou à la faim. Mais ses descendants ne sont pas tous identiques. Quelques-uns sont plus rapides que les autres : ils réussissent alors à se procurer une nourriture suffisante ; d’autres sont plus robustes et doués d’une fourrure plus épaisse, et conservent ainsi leur chaleur durant les nuits froides. Les autres, plus lents, plus faibles, moins bien fourrés, s’éteignent bientôt.
Il en est ainsi successivement à chaque génération ; c’est le cours naturel des choses, tellement inévitable qu’on ne saurait le concevoir différent : ceux qui sont
le mieux conformés vivent, ceux qui le sont le moins bien meurent.
On dit quelquefois que nous n’avons aucune preuve directe de cette sélection dans la nature. Mais il me semble que nous en avons une plus universelle et par conséquent meilleure que ne le serait l’observation directe, c’est la nécessité même de la chose. En effet, puisque tous les animaux sauvages se multiplient suivant une progression géométrique, tandis que leur nombre réel reste stationnaire, il est clair qu’il en meurt annuellement autant qu’il en naît ; si donc nous nions la sélection naturelle, nous sommes forcés d’admettre que, dans un cas tel que nous l’avons supposé, les individus robustes, sains, rapides à la course, bien fourrés, bref bien organisés sous tous les rapports, ne possèdent aucun avantage, et qu’ils ne vivent pas en moyenne plus longtemps que ceux dont la conformation est moins bonne; or c’est là une assertion que ne soutiendra jamais un homme sain d’esprit.
Mais ce n’est pas tout; le rejeton ressemble en général à ses parents; ainsi les survivants de chaque génération seront plus forts, plus rapides, mieux fourrés que les précédents, et si ce développement se continue pendant des milliers de générations, l’harmonie sera redevenue parfaite entre l’animal et les conditions noutelles auxquelles il est soumis. Mais ce sera alors un autre animal. Non-seulement il sera plus rapide et plus fort, mais il aura probablement changé de forme et de couleur, acquis peut-être une plus longue queue, ou des oreilles d’une forme différente, caron a cons-
taté ce fait, que si une partie d’un animal subit une modiflcation, d’autres parties changent également, comme s’il y avait entre elles une espèce de sympathie. C’est ce que M. Darwin appelle la corrélation de croissance, et il en donne comme exemples les chiens sans poils, dont les dents sont imparfaites, les chats blancs, quisontsourds quand ils ont les yeux bleus, les pigeons H bec court dont les pattes sont petites, et d’autres cas également curieux.
Ainsi, admettant donc les prémisses suivantes : 1” Toute espèce de particularité est plus ou moins héréditaire; — 2® Les descendants de chaque animal varient plus ou moins dans toutes les parties de leur oi^anisation; — 3® Le milieu, dans lequel vivent ces animaux, n'est pas absolument invariable; toutes propositions incontestables; considérant, ën outre, que les animaux d’une contrée quelconque (ceux du moins qui ne sont pas en voie d’extinction) doivent à chaque période successive être mis en harmonie avec les conditions environnantes, nous avons tous les éléments d’un changement dans la forme et la structure des animaux, marchant d’accord avec les modifications quelconques du milieu ambiant. Ces changements, comme ceux qui se produisent dans le milieu, doivent nécessairement être très-lents, mais de même que ces derniers nous laissent apercevoir leur importance quand nous considérons leurs résultats après de longues périodes d'action, dans les révolutions géologiques par exemple, de même les modidcations parallèles dans la vie animale deviennent de plus eu plus frappantes en
Oigitized by
proportion de leur durée, comme nous le voyons en comparant les animaux aujourd’hui vivants avec ceux que nous exhumons des couches géologiques de plus en plus anciennes.
Telle est en peu de mots la théorie de la sélection naturelle, qui explique les changements du monde organique comme parallèles à ceux du monde inorganique et comme dépendant de ceux-ci dans une certaine mesure.
Nous devons voir maintenant si cette théorie peut s’appliquer à la question de l’origine des races humaines, ou s’il existe chez l’homme.quelque chose qui le place en dehors de cette catégorie d’êtres organisés sur lesquels la sélection naturelle a exercé une si puissante influence.
Différence des effets de la sélection naturelle sur les animaux et sur l’homme.
Pour étudier ces questions, nous devons d’abord rechercher pourquoi la sélection naturelle a une action si puissante sur les animaux. Nous trouverons, je crois, que cela tient à ce que l’individu, vivant isolé, est entièrement livré à ses propres ressources; une légère blessure, une courte maladie, amèneront souvent sa mort, simplement parce qu’il se trouvera à la merci de ses ennemis. Si un herbivore un peu malade n’a pas bien mangé pendant un ou deux jours, il sera inévitablement victime du premier carnassier qui attaquera le troupeau. De même, le moindre ailaiblisse-
ment chez un carnassier l’empêche de poursuivre sa proie, et le fait mourir de faim. 11 n’y a, en règle générale, aucune assistance mutuelle entre les adultes qui leur permette de traverser une période de maladie.
11 n’y a non plus aucune division du travail, chacun doit remplir toutes les conditions de l’existence, et par conséquent la sélection naturelle maintient tous les individus à un niveau à peu près égal.
Il en est tout autrement pour les hommes tels que nous les connaissons aujourd'hui, car la sociabilité et la sympathie les réunissent. Chez les tribus même les plus sauvages, on vient en aide aux malades, tout au moins en les nourrissant ; un individu moins robuste et moins vigoureux que la moyenne n’est pas pour cela condamné à mourir, non plus que celui dont les membres ou les organes sont faibles ou imparfaits. La division du travail existe à quelque degré : les plus agiles chassent, les plus faibles pêchent ou recueillent des fruits, ils échangent ou partagent leur nourriture. L’action de la sélection est par là entravée, et la mort u’atteint pas toujours, comme chez les animaux, les faibles, les petits, les moins alertes, ceux dont la vue est la moins perçante. A mesure que les qualités physiques perdent de leur importance, les qualités morales et mentales en acquièrent, et exercent une influence croissante sur le bien-être de la race. La capacité d’agir de concert pour pourvoir à la sécurité de tous et se procurer des aliments ou un abri, la sympathie qui fait tour à tour assister les uns par les autres, le sens du droit qui nous empêche de faire du tort à notre pro-
Chain, la diminution des penchants querelleurs et destructeurs, la répression des appétits actuels et la prévoyance intelligente de l’avenir, toutes ces choses ont dû, dès leur apparition, produire un grand bien dans la communauté et devenir par là même les objets de la sélection naturelle. Car il est évident que ces qualités ont dû concourir au bien-être de l'homme, le protéger contre ses ennemis du dehors, contre les dissensions intestines, contre les intempéries des saisons ou la famine, bien plus efficacement qu’aucune modification purement physique. Les tribus chez lesquelles ces avantages moraux prédominaient, ont dû, dansla lutte pour l’existence, vaincre celles qui en étaient moins douées, maintenir et augmenter leur nombre, tandis que les autres diminuaient et finissaient par disparaître.
Quand aussi des changemenlsdans la géographie physique d’un pays ou dans le climat forcent un animal à changer sa nourriture, son vêtement ou ses armes, il ne peut le faire que par des modifications correspondantes dans sa propre organisation. S’il s’agit de capturer des proies plus considérables, comme il arrive, par exemple, si, par suite de la diminution des antilopes, un carnassier est obligé de s’attaquer à des buffles, ce ne seront que les plus forts qui pourront persister, les mieux pourvus de dents et de griffes pourront seuls combattre et vaincre ces grands animaux ; la sélection naturelle commence immédiatement à agir, et par son action ces organes se trouvent peu à peu appropriés à leur tâche nouvelle. Mais l’homme, dans un cas semblable, n’a pas besoin d’accroissement dans sa force.
sa vitesse, ses ongles ou ses dents. 11 se fait des lances plus acérées, un arc mieux construit, il établit des pièges adroits, ou réunit une troupe nombreuse de chasseurs pour circonvenir sa proie. Les facultés gui lui permettent de faire cela ont seules alors besoin d’accroissement. ce sont elles qui seront modifiées par la sélection naturelle, tandis que la structure et la forme de son corps resteront les mêmes.
Quand une période glaciale arrive, les animaux doivent acquérir une fourrure plus épaisse ou une enveloppe de graisse, sous peine de mourir de froid, et ceux qui étaient naturellement les mieux vêtus seront conservés par la sélection naturelle. L’homme, dans ces circonstances, se fera des vêtements plus chauds ou des maisons mieux closes, et la nécessité de faire de la sorte réagira sur sa constitution mentale et sa condition sociale, qui progresseront, tandis que son corps demeurera nu comme parle passé.
Lorsque la nourriture habituelle d’un animal devient rare ou manque tout à fait, il ne peut continuer à exister qu’en devenant propre à se nourrir d'autres aliments, peut-être moins nutritifs ou d’une digestion moins facile. La sélection naturelle, dans ce cas, agira sur l’estomac et les intestins, et leurs variations individuelles seront utilisées, de manière à mettre la race en harmonie avec sa nourriture nouvelle. 11 est cependant probable que, dans beaucoup de cas, ceci ne se vérifie pas : il est possible que, les organes intérieurs ne se modifiant pas assez rapidement, l’animal en question diminue de nombre et finisse par s’éteindre. Mais
l’homme se préserve de semblables accidents en surveillant et en guidant l’action de la nature. Il sème la graine de la nourriture qu’il préfère, et s’assure ainsi des provisions indépendantes des accidents amenés par la variabilité des saisons, ou les causes naturelles de perte. Il domestique des animaux, dont il se nourrit ou se sert pour s’emparer de sa nourriture, et rend par là inutiles les modifications de ses organes digestifs ou de ses dents. L’homme, d’ailleurs, fait partout usage du feu, et peut par son moyen rendre comestibles un grand nombre de substances végétales et animales, dont il lui serait sans cela presque impossible de se servir; il obtient par là une variété et une abondance d’aliments telle qu’aucun animal ne la possède.
Ainsi donc, l’homme, par la seule faculté de se vêtir et de se faire des armes et des outils, a enlevé à la nature la puissance do modifier lentement, mais d’une manière durable, sa forme et sa structure pour les mettre en harmonie avec les changements du monde, puissance qu’elle exerce sur tous les autres animaux. Ceux-ci, pour pouvoir vivre et maintenir leur nombre, doivent subir dans leurs mœurs, leur structure et leur constitution des modifications correspondantes à celles par lesquelles passent les races qui les entourent, les animaux dont ils se nourrissent, le climat ou la végétation des contrées qu’ils habitent. L’homme atteint le même but au moyen de son intelligence, dont les variations lui permettent, tout en conservant le même corps, de se maintenir en har-
monie avec le monde qui se modifie sans cesse.
Sous un rapport cependant la nature agit sur l’homme comme sur les animaux, et modiûe en quelque degré ses caractères extérieurs. M. Darwin a montré que, chez les animaux comme chez les végétaux, la couleur de la peau est en corrélation avec certaines particularités constitutionnelles, de sorte que souvent des signes extérieurs indiquent, soit la prédisposition à certaines maladies, soit le contraire. Or, nous avons toute raison de croire que ce phénomène s’est présenté, et jusqu’à uii certain point se présente encore dans la race humaine. Dans les localités où régnent certaines maladies, les individus des races sauvages qui y sont prédisposés doivent mourir rapidement, tandis que ceux qui ne le sont pas, survivent, et deviennent les ancêtres d’une race nouvelle. Ces individus favorisés seront probablement caractérisés par des particularités dans la couleur, avec lesquelles des dififérences dans la qualité et l’abondance des cheveux semblent être en corrélation ; ainsi ont pu se développer ces différences de couleurs entre les races, qui ne paraissent pas être le résultat de la température seule ni des particularités les plus frappantes du climat.
Dès le moment, par conséquent, où les instincts sociables et sympathiques sont entrés en action, et où les facultés morales et intellectuelles ont atteint leur plein développement, l’homme, semble-t-il, cesse d’être influencé par la sélection natux'elle en ce qui touche sa nature puremeut physique. Entant qu’animal, il reste presque stationnaire, les changements du
milieu qui l'entoure cessant de produire sur lui les effets puissants que nous reconnaissons dans le reste du monde organique. Mais, dès que ces mêmes influences ont cessé d’agir sur son corps, elles affectent son esprit ; toute variation dans sa nature morale et mentale, qui lui permet de se préserver mieux des accidents, d’assurer en commun avec ses semblables son bien-être et sa sécurité, sera conservée et accumulée ; lés meilleurs spécimens de la race se multiplieront, tandis que les êtres inférieurs et grossiers disparaîtront graduellement, et nous verrons cette marche rapide de l’organisation mentale, qui a élevé les races même les plus abjectes de l’espèce humaines! fort au-dessus de la brute, bien qu’elles s’en rapprochent beaucoupdans la conformation physique, et qui, conjointement avec quelques modifications à peine perceptibles dans la forme, a produit la merveilleuse intelligence des races européennes.
Influence de la nature extérieure sur le développement de l'esprit humain.
Mais, dès l’époqueoü commença ce progrès moral et intellectuel, et où les caractères physiques de l’homme se fixèrent et devinrent pour ainsi dire immuables, une nouvelle série de causes devait entrer en jeu et prendre part au développementintellectueldel’espècehumaine. Les aspects divers de la nature devaient se faire sentir à leur tour, et influencer profondément le caractère de l’homme primitif. Quand l’action de la force qui avait
modifié le corps commença à s’exercer sur l’esprit, les races durent se perfectionner fi la rude école des difficultés causées par la stérilité du sol et l’inclémence des saisons ; celte influence a dû produire une race plus robuste, plus prévoyante, plus sociable, que dans les régions où la terre produit chaque année en suffisance la nourriture végétale, et où il n’est pas besoin de prévoyance ou d'esprit inventif pour se mettre ù l’abri des rigueurs de l’iiiver. N’est-ce pas un fait que, dans tous les .siècles et dans toutes les parties du monde, les habitants des zones tempérées ont été supérieurs à ceux des contrées plus chaudes? Toutes les grandes invasions ou migrations ont été du nord vers le sud, plutôt que le contraire, et il n’exislo, ni aujourd’hui ni dans les traditions du passé, aucune trace d’une civilisation indigène intertropicale. La civilisation elle système politique des Mexicains et des Péruviens venaient du nord, et avaient pris naissance, non dans les riches plaines tropicales, mais sur les plateaux élevés et stériles des Andes. La religion et la civilisation de Ceylan y furent apportées de l’Inde septentrionale, tous les conquérants successifs de l’Inde vinrent du nord-ouest, les Mongols du nord conquirent les Chinois du midi, et en Europe ce furent les tribus hardies et aventureuses du nord qui inondèrent le midi et lui communiquèreut une vie nouvelle.
Extinction des races inférieures.
Cette même loi de la conservation des races favori-
sées dans la lutte pour l’existence, conduit nécessairement à l’extinction de toutes les races inférieures et peu développées sous le rapport intellectuel, avec lesquelles les Européens se trouvent en contact. L’Indien Peau-Rouge, dans l’Amérique septentrionale et au Brésil, le Tasmanien, l’Australien, le .Maori dans l’hémisphère austral vont s’éteignant, non par suite d’une cause spéciale, mais par l’effet inévitable d’une lutte inégale au double point de vue physique et moral. Sous ces deux rapports, la supériorité de l’Européen est manifeste; en quelques siècles, il s’est élevé de l’état nomade où le chiffre de population était presque stationnaire, à son état actuel de civilisation, avec une plus grande force moyenne, une plus grande longévité moyenne, et une capacité d’accroissement plus rapide ; et cela au moyen des mêmes facultés qui lui permettent de vaincre l’homme sauvagedanslalutte pour l’existence, et de se multiplier à ses dépens, tout comme les végétaux de l’Europe transplantés dans l’Amérique du Nord et l’Australie, étouffent les plantes indigènes par la vigueur de leur organisation, et par leurs facultés supérieures de reproduction.
Origine des races humaines.
Si cette manière de voir est correcte, si, à mesure que les facultés morales, intellectuelles et sociables de l'homme se sont développées, sa structure physique a étésoustraiteàl’intluence delà sélection naturelle, nous
avons là uno donnée très-imporlante sur la question de l'origine des races. Car il s'ensuit que les grandes modifications d’organisation et de forme extérieure, qui de quelque type animal inférieur ont fait sortir l’homme, ont dû se passer avant que son intelligence l’eût élevé au-dessus de la brute, à une époque où il vivait en troupes, on peut à peine dire en société, où son esprit était capable de perception, mais non de réflexion, où le sens du droit et la sympathie n’étaient point encore éveillés en lui ; comme tous les autres organismes, il était alors soumis à la sélection naturelle, qui maintenait sa constitution physique en harmonie avec le monde.
L’homme formait probablement, à une époque trèsreculée, une race dominante, très-répandue dans les régions chaudes du globe tel qu’il était alors, et, comme nous le voyous chez les autres espèces dominantes, il se modifiait graduellement d’après les conditions locales. A mesure qu’il s’éloignait de sa patrie primitive, et se trouvait exposé à des climats extrêmes, à des variations dans sa nourriture, à des ennemis nouveaux appartenant au monde organique ou inorganique, de légères variations utiles dans sa constitution étaient rendues permanentes par la sélection, et, d’après le principe de la corrélation de croissance, étaient accompagnées de changements correspondants dans sa formu extérieure. Ainsi ont pu prendre naissance les caractères frappants et les modifications spéciales, qui distinguent encore les principales races : la couleur noire, rouge, jaune ou rosée de la peau, la nature bouclée, raide ou
laineuse de la chevelure, l’abondance ou la rareté de la barbe, la direction horizontale ou oblique des yeux, les formes diverses du pelvis, du crâne et des autres parties du squelette.
Mais, pendant que ces évolutions s’accomplissaient, le développement intellectuel avait, par une cause in* connue, progressé beaucoup et atteint le point où il devait commencer à influencer l’existence tout entière, et subir lui-même, par conséquent, l’action irrésistible de la sélection naturelle. Celle-ci a dû bien vite donner la prépondérance à l’esprit ; c’est alors qu’a dû commencer le langage, ouvrant lui-même la voie à un développement toujours croissant des facultés mentales; dès lors, l’homme physique devait demeurer presque stationnaire. L’art de faire des armes, la division du travail, la prévision de l’avenir, la répression des appétits, les sentiments moraux, sociaux et sympathiques, exerçant une influence déterminante sur son bien-être, devaient être soumis au plus haut degré à l’action de la sélection naturelle, et, si l’on admet cette théorie, l’on explique la persistance étonnante des caractères purement physiques, qui a été jusqu’à présent une pierre d’achoppement pour les défenseurs de l’unité de l’espèce humaine. Nous pouvons donc maintenant concilier les opinions contradictoires des anthropologistes à ce sujet. L’homme peut, il doit même à mon sens avoir été une race homogène, mais cela, à une époque dont il ne nous reste aucune trace, à une époques! reculée dans son histoire, qu’il n’avait pas encore acquis ce merveilleux cerveau, organe de l’intelligence, qui même à l’é-
tal le plus inférieur élève cependant l'homme si fort au-dessus des animaux les plus parfaits ; à une époque où il avait la forme mais à peine lu nature humaine, où il ne possédait ni la parole, ni les sentiments sympathiques et muraux, qui partout, quoique à des degrés divers, caractérisent aujourd’hui notre race. A mesure que ces facultés réellement humaines se développaient en lui, ses traits physiques acquéraient delà fixité, parce qu’ils perdaieut de leur importance pour son bien-être, et les progrès de son esprit faisaient plus pour le mettre en harmonie avec le milieu, que ne l’auraient fait les variations de son corps. Si donc nous pensons que l’homme n’a été réellement homme qu’à partir du moment où ces facultés supérieures ont atteint leurplein développement, nous sommes fondés à soutenir la distinction originelle des races; si par contre nous croyons qu’un être, presque semblable à nous par sa forme et sa structure, mais à peine supérieur à la bête par ses facultés mentales, doit cependant être considéré comme un homme, nous avons le droit de soutenir l’origine commune de toute l’humanité.
Application de cette théorie à la question de l'antiquité de l’homme.
Ces considérations nous permettent, comme nous le verrons, de placer l’origine de l'homme à une époque géologique beaucoup plus ancienne qu’on nel’acru possible jusqu’à présent. Il peut même avoir vécu pendant la période miocène ou éocène, alors qu’aucun des
Digilized by Coogle
mammifères existants n’était identique avec une espèce aujourd’hui vivante. Car pendant les longues séries de siècles qui ont vu ces animaux primitifs se transformer lentement, et devenir les espèces qui habitent aujourd’hui notre globe, la force qui agissait sur eux n’aiTectait chez l’homme que l’organisation mentale. Seul son cerveau augmentait en volume et en complexité, et son crâne subissait les changements de forme correspondants, tandis que l’organisme entier des animaux inférieurs se métamorphosait peu peu. Ceci nous aide à comprendre pou rquoi les crânes fossiles de Deniseetd’Engis sont si semblables aux formes actuelles, bien qu’ils aient indubitablement été contemporains des grands mammifères disparus depuis. Le crâne du iNéanderthal est peut-être un spécimen d’une race inférieure qui occupait alors le rang assigné aujourd’hui aux Australiens. Nous n’avons aucune raison de supposer que les modifleations du crâne, du cerveau et de l’intelligence, aient dû marcher plus vile que celles des autres parties de l’individu, et nous devons par conséquent remonter très-haut dans le passé pour y trouver l’homme dans une condition intellectuelle assez arriérée pour que la sélection naturelle et les circonstances extérieures exercent encore sur son corps leur action combinée. Je ne vois donc aucune raison de contester à priori la possibilité de découvrir dans les terrains tertiaires des traces de l’homme ou de ses œuvres. Leur absence dans les couches européennes de cette époque n’a que peu de poids ; car, à mesure que nous remontons vers l’origine, nous devons nous attendre à trouver la
distribution de rhomme sur la terre moins universelle qu’aujourd’hui.
D’ailleurs l’Europe était en grande partie submergée pendant l'époque tertiaire, et, bien que ses lies éparses aient pu n’ëtre pas habitées par l’homme, il ne s'ensuit pas qu’il n’ait pu exister à la même période dans les contrées chaudes ou tropicales. Si les géologues peuvent nous indiquer la plus vaste étendue de terre dans les régions chaudes du globe, qui n’ait pas été submergée depuis la période éocène ou miocène, c’est là que nous devrons chercher les traces des premiers ancêtres de notre race. C’est là que nous pourrons espérer de retrouver le cerveau toujours plus amoindri des races primitives, jusqu’à ce que nous arrivions au temps où le corps tout entier a varié d’une manière appréciable. Alors nous aurons atteint le point de départ de la famille humaine. Plus anciennement l’homme n’avait pas encore assez d’intelligence pour soustraire son corps aux modifications, et était ainsi soumis aux mômes variations, relativement rapides, que les autres mammifères.
Place do l'hoimne dans la nature.
Si les opinions ci-dessus énoncées sont réellement fondées, elles nous fournissent des motifs sérieux pour faire àl'homme une place à part, non-seulement comme étant la tête et le point culminant de la grande série des êtres organisés, mais encore comme étant en quelque degré un être nouveau et tout spécial. Dès les temps infiniment reculés, où les premiers éléments de la vie
organique apparurent sur la terre, chaque plante et chaque animal ont été soumis à la même grande loi de modifîçation physique. Son action irrésistible s’est exercée sur toutes les formes de la vie, pendant que la terre parcourait ses cycles d’évolution géologique, climatérique et organique. Elle les a toutes continuellement mais imperceptiblement façonnées de manière à les maintenir en harmonie avec le monde toujours changeant. Aucune créature vivante n’a pu échapper à cette nécessité de son être; aucune, si ce n’est peut-être les organismes les plus rudimentaires, n’aurait pu rester immuable et vivre, au milieu des changements incessants du monde qui l’entourait.
Enfin un être prit naissance, chez lequel cette force subtile que nous appelons Y intelligence, acquit une importance supérieure à celle de l’élément purement corporel. C’est elle qui donna à son corps nu et e.xposé, un vêtement pour le protéger contre l’inclémence des saisons. Incapable de lutter de vitesse avec le daim ou de force avec le bœuf sauvage, l’intelligence lui donna des armes pour les vaincre et s’en emparer. Suppléant à son inhabileté à se nourrir des herbes et des fruits sauvages, cette merveilleuse faculté lui enseigna à gouverner et à diriger la nature pour son propre avantage, la forçant à produire sa nourriture quand et où il lui plaisait. Dès le jour où la première peau de bête lui servit de manteau, où la première lance grossière fut employée à la chasse, où le premier feu servit à cuire la nourriture, où la première graine fut semée et le premier rejeton planté, une grande révolution s’accomplit dans la na-
turc, révolution sansanalogue jusque-là dans les âges de l'histoire du monde, car il avait paru un être qui n’était plusnécessairementsujet aux variations de l’univers, un être qui était jusqu’à un certain point supérieur à la nature, puisqu’il savait guider et régler son action, et pouvait se tenir en harmonie avec elle, non par les changements de son corps, mais par les progrès de son esprit.
C’est donc ici que nous voyons la vraie grandeur et la supériorité de l’homme. En considérant ainsi ses attributs particuliers, nous pouvons admettre que ceux qui réclament pour lui un ordre, une classe, ou même un sous-règne à part, ont pour eux quelque apparence de raison. L’homme est réellement un être à part, puisqu’il n’est pas soumis aux grandes lois qui s’exercent d’une manière irrésistible sur tous les autres êtres organisés. 11 y a plus : ayant surmonté ces influences pour lui-même, cette victoire lui permet d’exercer une action directrice sur d’autres existences que la sienne. Nonseulement il a échappé lui-même à la sélection naturelle, mais il peut dérober à la nature une partie de cette puissance qu’elle e.xerçait universellement avant qu’il fût au monde. Nous pouvons concevoir un temps où la terre ne produira plus que des plantes cultivées et des animaux domestiques, où la sélection de l’homme aura supplanté la sélection naturelle, et où les profondeurs de l’Océan seront le seul domaine dans lequel la nature pourra e.xercer ce pouvoir qui lui a appartenu pendant des séries de siècles.
Développement Tutur de l’humanité.
Nous pouvons maintenant répondre à une opinion souvent avancée. Quelques personnes affirment que si la théorie darwinienne de l’origine des espèces est vraie, l’homme lui-même doit changer de forme et devenir un être aussi différent de son état actuel qu’il l’est du gorille ou du chimpanzé ; et ils cherchent à se représenter par imagination quelle pourra bien être la forme de cet homme futur.
Mais il est évident que ce ne sera pas le cas, car nous . ne pouvons concevoir, dans ses conditions d’existence, aucun changement qui rende une altération importante de son organismeassez généralement utile et nécessaire, pour donner à ceux qui la subiraient des avantages sérieux dans la lutte pour l’existence, et conduire par là à la formation d’une espèce, d’un genre, ou d’un groupe d’hommes, nouveau et supérieur à l’homme actuel. D’ailleurs, nous savons que l’homme a été exposé à des modifications de la nature extérieure plus considérables qu’un animal supérieur ne pourrait les supporter sans changer lui-même, et qu’il les a traversées à l'aide d’une adaptation morale, et non corporelle. Entre l’homme sauvage et l’homme civilisé, la différence des mœurs, de la nourriture, du vêtement, des armes et des ennemis est énorme. En revanche, il n’y en a aucune dans la forme et la structure du corps, si ce n’est une légère augmentation dans le volume du cerveau, correspondante à l’accroissement de l’intelligence.
Nous avons donc toute raison de croire que l’homme peut avoir traversé et peut-être traversera encore une série d’époques géologiques, et que, sans changer lui même, il verra toutes les autres formes de la vie animale se transformer plusieurs fois. Les seuls caractères qui chez lui se modifieront seront la tête et le visage, comme étant en relation immédiate avec l’organe de l’intelligence, et exprimant les émotions les plus élevées de sa nature; et aussi, en quelque degré, la couleur, la chevelure et les proportions générales, en tant qu’elles sont en corrélation avec une résistance coustitutionnelle aux maladies.
Résumé.
En résumé, l’homme a, par deux moyens distincts, échappé àl’influence des lois qui ont incessamment modifié le règne animal :
1° La supériorité de son intelligence l’a rendu capable de se pourvoir d’armes et de vêtements, et de se munir par la culture du sol d’une provision constante d’aliments convenables. Ceci rend son corps indépendant de la nécessité qui existe pour les autres animaux de semettre en harmonie avec les conditions extérieures, d’acquérir une fourrure plus épaisse, des griffes ou des dents plus puissantes, de pouvoir en un mot se procurer et digérer de nouveaux aliments selon ce que peuvent exiger les circonstances.
2** Par la supériorité de ses sentiments moraux et sympathiques il devient apte à l’état social ; il cesse
(le piller les membres faibles de sa tribu, il partage avec des chasseurs moins heureux le produit de sa chasse, ou l’échange contre des armes que les plus infirmes peuvent façonner, il sauve de la mort les malades et les blessés ; il est ainsi soustrait à l’action de cette force qui amène impitoyablement la destruction de tout animal incapable de se suffire entièrement à lui-même. Cette force est la sélection naturelle ; or, elle seule peut, en accumulant et en rendant permanentes les variations individuelles, former des races bien définies, il s’ensuit donc que les différences aujourd'hui existantes entre les animaux et l’homme ont dû se produire avant que se fussent développées chez lui l’intelligence et la sympathie. Cette manière de voir rend possible et même nécessaire l’existence de l’homme à une époque géologique comparativement reculée. Car, durant les longues périodes pendant lesquelles les animaux ont subi dans leur structure entière des modifications assez importantes pour constituer des genres et des familles distincts, des changements équivalents n’ont pu, chez l’homme, affecter que la tête et le cerveau, tandis que son corps restait génériquement, et même spécifiquement, le même. Nous pouvons ainsi comprendre pourquoi le professeur Owen, se basant sur les caractères de la tête et du cerveau, place l’homme dans une sousclasse distincte des mammifères, tout en admettant que par la charpente osseuse de son corps, il est très-semblable aux singes anthropoïdes, « chaque dent, chaque « os, étant exactement homologue, en sorte que la déu termination de la différence entre les genres Homo et
« Pithccus, constitue la grande difficulté de l'anato- « mie comparée. »
Notre théorie reconnaît ces faits et en rend compte; ce qui peut-être confirme encore sa vérité, c’est qu’elle ne nous oblige ni à diminuer l’ablme intellectuel qui sépare l’homme du singe, ni à contester le moins du monde les ressemblances frappantes qui existent entre eux à d’autres points de vue.
Conclusion.
Je voudrais, à la fin de cette rapide esquisse d’un aussi vaste sujet, indiquer ses relations possibles avec l’avenir de la race humaine. Si mes conclusions sont justes, il arrivera inévitablement que les races supérieures moralement et hitellectuellement, remplaceront les races inférieures et dégradées, et la sélection naturelle, continuant à agir sur l’organisation mentale, produira une adaptation toujours plus parfaite des hautes faculés de l’homme à la nature qui l’environne et aux exigences de l’état social. Ses formes extérieures demeureront probablement les mêmes, sauf qu’elles acquerront de plus en plus ce caractère de la beauté qui résulte de la santé et d’une bonne constitution physique, raffinée et ennoblie parles facultés intellectuelles les plus élevées et les plus pures émotions; mais sa constitution mentale continuera à progresser et à s’améliorer, jusqu’à ce que le monde soit de nouveau occupé par une seule race, presque homogène, et dont alors aucun individu
ne sera inférieur aux plus nobles spécimens de l’humanité actuelle. Notre progrès vers ce résultat est très-lent, mais semble pourtant réel. Le moment actuel est une période anormale de l’histoire du monde, parce que les merveilleux développements do la science et ses vastes conséquences pratiques ont été donnés à des sociétés qui sont moralement et intellectuellement trop peu avancées pour en savoir faire le meilleur usage possible, en sorte que pou r elles ilsont été un mal autant qu’un bien. Parmi les nations civilisées d’aujourd’hui il ne semble pas possible que la sélection naturelle agisse de manière à assurer le progrès permanent de la moralité et de l’intelligence, car ce sont incontestablement les esprits médiocres, sinon les plus inférieurs à ce double point de vue, qui réussissent le mieux dans la vie et se multiplient le plus rapidement. Cependant il y a positivement un progrès, en somme permanent et régulier, soit dans l’influence d’un sens moral élevé sur l’opinion publique, soit dans le désir général de culture intellectuelle. Comme je ne puis attribuer ce fait à la survivance des plus aptes, je suis forcé do conclure qu’il est dù à la force progressive inhérente aux glorieuses facultés qui nous élèvent si fort au-dessus des autres animaux, et qui nous fournissent en môme temps lapreuve de l’existence d’êtres autres que nous, supérieurs à nous, desquels nous tenons peut-être ces facultés, et vers lesquels nous tendons peut-être à nous élever.
J’ai cherché, daos tout le cours de cet ouvrage, à montrer que les lois connues de variation, de multiplication etd’hérédité, dont les conséquences sont la lutte pour l'existence et la survivance des plus aptes, ont probablement suffi pour produire toutes les variétés déstructuré, toutes les merveilleuses adaptations, toutes les splendeurs de couleur et de forme que nous remarquons, soit dans le règne animal, soit dans le règne végétal. J’ai répondu autant qu’il m’a été possible aux objections les plus naturelles et les plus souvent répétées ; et j’ai, je l’espère, accru la certitude de cette théorie, en montrant comment les phénomènes delà couleur, sur lesquels s’appuient surtout les défenseurs des créations spéciales, peuvent être expliqués, dans presque toutes leurs modifications, par l’influence combinée de la sélection sexuelle et du besoin de protection. J’ai aussi essayé de montrer comment la même force qui a modifié les animaux a agi sur l'homme, et je crois avoir prouvé qu’aussitôt que son intelligence, en se développant, eut dépassé un certain niveau inférieur, ce progrès rendant inutiles les modifications de son corps, celui-ci a dû
cesser d’être matériellement affecté par la sélection naturelle.
Je vais donc probablement causer quelque surprise à mes lecteurs, en disant que, selon moi, ces principes dont je suis Tardent défenseur, ne suffisent pas à rendre compte de tous les phénomènes naturels : car je vais moi-même faire des objections et tracer des limites à la puissance de la sélection naturelle.
Je crois en effet que, aussi sûrement que nous pouvons reconnaître l’action des lois naturelles dans le développement des formes organiques, et concevoir clairement que des connaissances plus étendues nous permettraient de suivre pas à pas la marche de ce développement, aussi sûrement nous pouvons reconnaître l’action d’une loi plus élevée, indépendante des autres lois à nous connues, et les dépassant de beaucoup. Nous la voyons plus ou moins distinctement à l’œuvre dans un grand nombre de phénomènes, dont les deux plus importants sont l’origine de la perception ou du sens intime, et la manière dont l’homme est sorti d’un type animal inférieur. Je m’occuperai d’abord de la seconde question, comme se rapportant plus immédiatement aux sujets traités dans ce volume.
Ce que la sélection naturelle ne peut pas faire.
Quand nous considérons la question du développement de l’homme par les lois naturelles connues, nous devons avoir sans cesse présent à l’esprit le grand prin-
cipo (le la sélection naturelle et de la théorie générale de l’évolution, savoir, qu’aucun changement de forme ou déstructuré, aucun accroissement dans la dimension ou la complication d’un organe, aucun progrès dans la spécialisation ou dans la division du travail physiologique, ne peut se produire s’il ne concourt au bien de l’être ainsi modifié. M. Darwin lui-même a pris soin de nous pénétrer de cette idée, que la sélection naturelle ne peut pas produire la perfection absolue, mais seulement une perfection relative; elle ne peut placer aucun être beaucoup en avant de ses semblables, mais seulement autant qu’il le faut pour lui permettre de leur survivre dans la lutte pour l’existence. Elle peut bien moins encore produire des modifications qui seraient nuisibles à l’individu ainsi alTecté, et M. Darwin va jusqu’à répéter, à plusieurs reprises, qu’un seul cas de ce genre serait fatal à sa théorie. Si donc nous trouvons chez l’homme des caractères quelconques qui, autant que nous pouvons le prouver, ont dû lui être nuisibles lors de leur première apparition, il sera évident qu’ils n’oiit pas pu être produits par la sélection naturelle. 11 en serait do même du développement spécial d’un organe si ce développement était, ou simplement inutile, ou exagéré par rapport à son utilité. De semblables exemples prouveraient qu’une autre loi ou une autre force que la sélection naturelle a dû entrer en jeu. .Mais, si nous pouvions apercevoir que ces modifications, bien qu’inutiles ou nuisibles à l’origine, sont devenues de la plus haute utilité beaucoup plus lard et sont maintenant essentielles à l’achèvement du
APPLIQUÉE A l’homme.
développement moral et intellectuel de l’homme, nous serions amenés à reconnaître une action intelligente prévoyant et préparant l’avenir, aussi sûrement que nous le faisons quand nous voyons l’éleveur entreprendre une amélioration déterminée d’une race d’animaux domestiques ou d’une plante cultivée. Je ferai d’ailleurs remarquer que cette étude est tout aussi légitime et tout aussi scientifique que celle même de l’origine des espèces. C’est une tentative de solution du problème inverse. Il s’agit de découvrir une force nouvelle, bien définie, pour rendre compte de phénomènes qui, d’après la théorie de la sélection naturelle, ne devraient pas avoir lieu. Ce genre de problèmes n’est pas inconnu à la science, et leur recherche a souvent conduit aux plus brillants résultats. En ce qui concerne l’homme, il existe des faits de la nature de ceux auxquels je fais allusion, et je crois qu’en appelant l’attention de ce côté et en recherchant leur cause, je reste dans les bornes de l’investigation scientifique aussi strictement que dans aucune autre portion de mon ouvrage.
Que )e cerveau du sauvage est plus grand que cela n’csl nécessaire.
Que la dimension du cerveau est un élément important de la force intellectuelle. — Il est universellement admis que le cerveau est l’organe de l’intelligence, et l’on reconnaît avec presque autant d’unanimité, que sa dimension est l'un des plus importants entre les élé-
ments qui déterminent la capacité intellectuelle. II paraît indubitable que les cerveaux offrent des différences de qualité considérables, différences indiquées parole degré de complication des circonvolutions, par l’abondance de la substance grise, et peut-être par d’autres particularités encore inconnues; mais ces différences de qualité semblent simplement accroître ou diminuer l’influence de la quantité, et non pas la neutraliser. C’est ainsi que tous les écrivains modernes les plus éminents voient une connexion intime entre la dimension trèsréduite du cerveau chez les races inférieures, et leur faiblesse intellectuelle. Les collections du D'' J. B. Davis et du D** Morton donnent les chiffres suivants comme capacité moyenne du crâne chez les principales races humaines : T- •
Famille Teutonique 94 pouces cubes.
Esquimaux 91 »
Nt'gres 85 »
Australiens 82 »
Tasmaniens 82 »
Bushmen 78 »
Les derniers chiffres sont toutefois déduits d’un nombre de spécimens relativement petit et peuvent être au-dessous de la moyenne; de même nous trouvons un petit nombre de crânes finnois et cosaques donnant comme moyenne 98 pouces cubes, soit sensiblement plus que la race germanique. Il est donc évident que le volume absolu du cerveau n’est pas nécessairement beaucoup moindre chez le sauvage que chez l’homme civilisé, d’autant plus que nous
APPLIQUÉE A l’homme. 3o3 •
coDBaissons des crânes d’Esquimaüx mesurant 113 pou> CQs cubes, soit presque autant que les plus grands crânes d’Européei^. Mais, ce qui est plus curieux encore, c’est que les quelques débris aujourd’hui connus de l’homme préhistorique n’indiquent aucune augmentation appréciable de la cavité cérébrale depuis ces temps reculés. Un crâue suisse de l’âge de la pierre, trouvé dans les palafittes de Meilen, correspond exactement à celui d’un jeune Suisse d’aujourd’hui. La circonférence du fameux crâne du Néanderthal était au-dessus de la moyenne, et sa capacité, indiquant le volume du cerveau lui-raéme, était de 75 pouces cubes, ou à peu de chose près, la moyenne des crânes actuels eu Australie. Le crâne d’Engis, peut-être le plus an> cien aujourd’hui connu, et qui d’après sir John Lub> bock, « fut incontestablement contemporain du mammouth et de l’ours des cavernes, » est cependant, selon le professeur Huxley, « un crâne d’une bonne moyenne, qui pourrait avoir appartenu à un penseur, ou avoir contenu le cerveau inintelligent d’un sanvage » . Le professeur Paul Broca dit en pariant d^ hommes des cavernes des Eyzies qui furent certainement contemporains du renne dans le midi de la France : < La « grande capacité du cerveau, le développement de la « région frontale, la belle forme elliptique de la partie <1 antérieure du profil du crâne, sont des caractères in- (I contestables de supériorité, tels que nous sommes ha- « bitués à les trouver chezles races civilisées» (Mémoire lu au Congrès d’archéologie préhistorique, 1868) ; et cependant la grande largeur de la face, l’énorme déve-
loppement de la branche ascendante de la mâchoire inférieure, l'étendue et la rugosité des surfaces d'at~ tache des muscles, surtout des masticateurs, et le développement extraordinaire de l’aréte du fémur, indiquent une immense force musculaire, et des mœurs sauvages et brutales.
Ces faits pourraient presque nous faire douter que la dimension du cerveau soit en elle-même un indice de force intellectuelle, si nous n’en avions pas la preuve la plus claire dans ce fait, que tout Européen mâle et adulte, dont le crâne ne mesure pas dix-neuf pouces de circonférence, et dont le cerveau n’atteint pas soixantecinq pouces cubes, est invariablement idiot. Si nous ajoutons à ceci cet autre fait non moins certain, que les grands hommes, ceux qui combinent la finesse des perceptions avec la puissance de réflexion, la vigueur des passions, et l’énergie du caractère, comme Napoléon, Cuvier ou O’Connell, ont tous la tête plus grosso que la moyenne, nous devons tenir pour évident le fuit que le volume du cerveau est l’uno des mesures de l’intelligence, et peut-être la principale.
Dans ce cas, nous ne pouvons pas ii’êlre pas frappés de l’anomalie apparente que présentent beaucoup do sauvages très-inférieurs, dont le cerveau est aussi considérable que celui de la moyenne des Européens, et cela fait naître en nous l’idée d’un excédant de force, d’un instrument trop parfait pour les besoins do son possesseur.
Comparaison du cerveau de l'homme avec celui des singes anthropoïdes. — Afin de découvrir si cette no-
APPLIQDÉE K L’hOHUE. 355
tion a quelque fondement, comparons le cerveau de l’homme à celui des animaux. L’orang-outang m&le et adulte est tout aussi gros qu’un homme de petite taille, tandis que le gorille est Considérablement au-dessus de la moyenne des hommes, au moins comme corpulence et comme poids. Cependant, le cerveau de l’orang ne mesure que 28 pouces cubes, et celui du gorille 30, le plus grand spécimen connu va jusqu’à 34 1/2; Nous avons vu que si l'on se base sur les moyennes, la capacité crânienne des races sauvages les plus voisines de la brute, n'est probablement pas moins des 5/6 de celle des races civilisées les plus élevées, tandis que celle des singes anthropoïdes u'atteint que le tiers tout au plus de celle de l'homme ; ces proportions seront peut-être rendues plus claires si l’on dit que : la capacité crânienne do i’Européea étant 32, celle du sauvage sera 26 et celle du singe 10. Mais ce» chiffres nous donnent-ils une idée approximative de l’intelligence relative de ces trois groupes ? Le sauvage est -il réellement aussi voisin du savant et aussi éloigné du singe que ceci le donnerait à penser 7 II ne nous faut pas oublier, d’ailleurs, que les têtes des sauvages sont de dimensions très-variées, presque autant que celles des hommes civilisés. Ainsi, tandis que le plus grand crâne germanique de la collection du D' Davis mesure 112,4 pouces cubes, un crâne Araucanien mesure
115.5, un Esquimau 113,1, un indigène des Marquises 110,6, un Nègre 105,8, et même un Australien
104.5. Il n’est donc pas absurde de comparer le sauvage, soit avec l’Européen le plus parfait, soit avec le
Digitize^* CvOOgle
chimpanzé, le gorille el l’orang, el de voir s’il existe une relation proportionnelle entre le cerveau et l’intelligence.
Etendue des facultés intellectuelles de F homme. — Il nous faut tout d’abord considérer de quoi est capable cet admirable instrument, le cerveau, arrivé à son plus haut point de développement. M. Galton, dans son remarquable ouvrage sur l'Hérédité du talent (1), fait remarquer l’énorme différence qui existe entre la puissance et la portée intellectuelle d’un savant ou d’un mathématicien exercé, et la capacité moyenne des Anglais. Le nombre des points obtenus par les lauréats en mathématiques dans les universités anglaises, est souvent plus de trente fois supérieur à celui des derniers candidats couronnés, qui sont cependant encore dans la bonne moyenne; et des examinateurs expérimentés disent que cette différence ne donne pas môme la mesure exacte de celle qui existe dans les facultés des individus. Si nous descendons maintenant jusqu’aux tribus sauvages qui ne savent compter que jusqu’à trois ou à cinq, el sont incapables d’additionner 2 et 3 sans avoir les objets devant les yeux, nous trouvons entre eux et un bon mathématicien une différence telle, que la proportion de un à mille l’exprimerait à peine. Nous savons cependant que le volume du cerveau pourrait être le môme dans les deux cas ou ne différer que dans la proportion do 5 à 6, d’où nous pouvons conclure avec quelque raison que
(l)GaUon, tlercditny Cniiius, LoiiJics, ISG9.
Digilized by Coogle
appliqüÆe a l'homme.
le sauvage possède un cerveau, qui, s’il est cultivé, est capable de remplir des fonctions très-supérieures en espèce et en degré à celles qui sont exigées de lui.
Considérons ensuite le pouvoir que possède l’homme civilisé égal ou supérieur à la moyenne, de concevoir des idées abstraites et de suivre des raisonnements plus ou moins complexes ; nos langages sont remplis d’expressions abstraites; nos affaires et nos plaisirs exigent la prévision continuelle d’un grand nombre de possibilités ; nos lois, notre gouvernement , notre science, nous obligent sans cesse à raisonner sur des séries compliquées de faits pour arriver an résultat cherché; même nos jeux, les échecs, par exemple, nous forcent à exercer à un haut degré toutes nos facultés. Comparez avec cela l’homme sauvage, avec son langage qui ne possède aiicun terme applicable aux conceptions abstraites; avec son manque absolu do prévoyance pour tout ce qui dépasse les nécessités les plus élémentaires, son incapacité de comparer, de combiner, ou de raisonner sur les généralités qui no tombent pas immédiatement sous ses sens. De mième, ' le sauvage ne possède, dans ses facultés morales et esthétiques, aucun de ces sentiments de sympathie universelle, de ces conceptions de l’infini, du bien, du beau et du sublime, qui occupent unè si grande place dans la vie de l’homme civilisé. Leur développement lui serait, au fond, inutile ou même nuisible, puisqu’elles amoindriraient en quelque degré la prépondérance des facultés animales et perceptives dont dépend souvent
son existence, dans la lutte acharnée qu’il soutient contre la nature et contre ses semblables. Cependant les rudiments de ces facultés et de ces sentiments existent sans doute en lui, puisque les unes ou les autres se mauifestent quelquefois dans des cas exceptionnels ou (les circonstances extraordinaires. Quelques tribus, par exemple, comme celle des Santals, sont connues pour un amour de la vérité aussi vif que l’éprouvent les plus moraux d’entre nous. L’Indou elle Polynésien ont un sens artistique remarquable, et les premières traces de ce sens sont clairement visibles dansles dessins grossiers des hommes paléolithiques, contemporains du renne et du mammouth en France. On voit quelquefois, chez les races les plus sauvages, des exemples d’amitié dévouée, de vraie reconnaissance, et d’un profond sentiment religieux.
I^ous pouvons, je crois, tirer de ces faits la conclusion que l’infériorité du sauvage que nous avons constatée relativement aux mathématiques, se montre dans tout son développement moral et intellectuel ; mais en revanche, puisque toutes ces facultés se manifestent chez lui occasionnellement, nous pouvons conclure qu’elles existent à l’état latent, et que la grandeur de son cerveau dépasse de beaucoup ses besoins dans son état actuel.
L'intelligence des sauvages comparée avec celle des animaux. — Comparons maintenant les besoins intellectuels du sauvage et le degré d'intelligence qu’il manifeste, avec ce que nous trouvons chez les animaux supérieurs. La vie des indigènes d’Àndaman, d’Aus-
APPLIQUÉE A l’homme.
Iralie, de Tasmanie, de laTerre de Feu, et de certaines peuplades Indiennes (t) du Nord de l’Amérique, ne réclame guère que l’exercice de quelques facultés dont certains animaux jouissent presque au même d^Pé que ces sauvages. Leur manière de prendre le gibier ou le poisson n’est pas plus ingénieuse et ne prouve pas plus de prévoyance que celle du jaguar, qui laisse tomber de la salive dans l’eau et saisit les poissons qui viennent la manger ; ou celle des loups et des chacals qui chassent en troupes; ou celle du renard, qui enterre les restes de sa nourriture et les garde jusqu’au moment où il en a besoin. Les singes et les antilopes placent des sentinelles pour se garder, les castors et les mulots construisent des demeures compliquées, l’orang-outang se dispose une couche pour dormir, et d’autres singes anthropoïdes se fout un abri dans les arbres : tous ces faits peuvent entrer en comparaison avec le degré de soin et de prévoyance que montrent certains sauvages dans les mêmes circonstances. L’homme possède des mains libres et perfectionnées, dont il ne se sert pas pour la locomotion, et qui lui ont permis de façonner des armes et des outils que les animaux ne pourraient pas foire, mais, après cela et dans la manière dont il s’en sert, il né manifeste pas plus d’intelligence que ne le feraient des animaux. Qu'est-ce que la vie du
(0 Digger Indians. Ce sont dea tribas réduites par des guerres malheureuses à un état de misère extrême. Elles paraissent avoir perdu l'usage des arts les plus élémentaires, même celui de construire des huttes, et vivent dans des trous et des cavernes. Vovcx Tylof, Reteanhts into tht earlg History of Uaninnd, Londres 1 870, p. 188. {Note du irad.)
sauvage, sinon la salisfaction de ses appétits par les moyens les plus simples et les plus faciles ? Où sont les pensées, les idées ou les actions qui l’élèTent beaucoup au-dessus du singe ou de l’éléphant 7 Cependant, il possède, nous l’avons vu, un cerveau infiniment supérieur au leur en dimension et en complication, et ce cerveau lui donne des facultés à l’état rudimentaire dont il n'a jamais besoin. Si cela est vrai des sauvages de notre temps, à combien plus forte raison cela doit-il l’étre de ces hommes dont les seuls outils étaient de grossiers silex, et qui, au moins en partie, étaient probablement plus dégradés qu’aucune race aujourd'hui existante? Et cependant les seules données que nous possédions à leur sujet, nous les montrent doués d’un cerveau tout aussi volumineux que celui de la moyenne des races sauvages les plus arriérées.
Ainsi, soit que nous comparions le sauvage au type le plus perfectionné de l’homme, soit que nous le comparions aux animaux qui l'entourent, nous arrivons forcément à conclure qu'il possède dans son cerveau grand et bien développé, un oi^ane tout à fait hors de proportions avec ses besoins actuels et qui semble avoir été préparé à l’avance, pour trouver sa pleine utilité au fur et à mesure des progrès de la civilisation. D’après coque nous savons, un cerveau un peu plus grand que celui du gorille aurait pleinement suffi au développement mental actuel du sauvage. Par conséquent la grande dimension de cet organe chez lui ne peut pas résulter uniquement des lois d’évolution, car celles-ci ont pour caractère essentiel d’amener chaque espèce à
Olgrtized by
AITLIQÜÉE A l’homme, '
un degré d'organisation exactement approprié à scs besoins et de ne jamais le dépasser; elles ne permettent aucune préparation en vue du développement futur de la race, en un mot, une partie du corps ne saurait jamais augmenter ou se compliquer si ce n’est en stricte coordination avec les besoins pressants de l’ensemble. Il me semble que le cerveau de l’homme préhistorique et du sauvage prouve l’existence de quelque puissance distincte de celle qui a guidé le développement des animaux inférieurs au travers de tant de formes variées.
Dp rulililé des poils qui couvrent les mammirères.
Considérons maintenant un autre point de l’organisation de l’homme, dont la portée a été presque entièrement négligée parles écrivains des deux partis. L’un des caractères les plus généraux de la classe des mammifères terrestres est le poil qui les couvre, et qui, toutes les fois que la peau est souple, tendre et sensible, forme une protection naturelle contre les intempéries, surtout contre la pluie. Ceci est en effet la principale fonction des poils, nous le voyons à la manière dont ils sont disposés pour faciliter l’écoulement de l’eau, étant toujours dirigés de haut en bas depuis la partie supérieure du corps. Ils sont toujours moins abondants sur les parties inférieures, et dans beaucoup de cas, le ventre en est presque dépourvu. Les poils de tous les mammifères marcheurs
sont couchés de haut en bas de l’épaule 'aux -doigts ; mais chez l'orang-outang, ils sont disposés de haut en bas de l’épaule au coude, et de bas en haut du coude au poignet ; ceci a sa raison d’être dans les mœurs de l’animal, qui, lorsqu’il se repose, élève ses longs bras au-dessus de sa tête ou s’accroche à une branche pour so soutenir, de sorte que la pluie coule le long du bras et de l’avant bras jusqu’aux longs poils qui se rencontrent. au coude. Pour la même raison, les poils sont toujours plus longs et plus serrés depuis la.nuque jusqu’à la queue le long de l’épine dorsale, où il se forme mémo souvent une crête de poils ou do soies. Nous retrouvons ce caractère chez tous les mammifères depuis les marsupiaux jusqu’aux quadrumanes, et il devrait, par cette longue durée, avoir acquis une persistance telle que nous le vissions reparaître constamment par hérédité, même après avoir été etTacépar des siècles de la plus rigide sélection. Nous pouvons d’ailleurs être sûrs qu’il n’aurait jamais pu disparaître entièrement par l’effet delà sélection naturelle, à moins d’être devenu assez positivement nuisible pour conduire invariablement à l’extinction des animaux qui en seraient affectés.
Que l’absence conslanle de poils sur certaines parties du corps de l'homme est un phénomène remarquable.
Chez l’homme, le poil a presque entièrement disparu, et, chose curieuse, plus complètement sur le dos que sur toute autre partie du corps. Les races
APPLIQUÉE A l’homme. 363
barbues et imberbes ont également le dos lisse, et même dans les cas où les membres et la poitrine sont couverts d'une grande quantité de poils, le dos et en particulier l’épine dorsale, en sont absolument dépourvus; c’est là un caractère tout à fait opposé à ce qui se présente chez les autres mammifères. Les Âïnos des lies Kouriltis et du Japon, sont, dit-on, une race velue, mais M. Bickmore, qui en a vu quelques uns et les a décrits dans un mémoire lu à la Société d’Ethnologie n’indique pas en détails sur quelles parties le poil est le plus abondant, et dit simplement qu’ils se distinguent par la grande abondance de leurs poils, non-seulement sur la tête et le visage mais sur le corps tout entier. Ceci pourrait parfaitement s’appliquer à tout homme dont les bras et la poitrine seraient velus, à moins qu’il ne fût spécifié que son dos l’était aussi, ce qui n’est pas le cas ici. La famille velue du pays des Birmans porte il est vrai des poils plus longs sur le dos que sur la poitrine, reproduisant ainsi le vrai caractère des mammifères, mais ceux du visage, du front et de l’intérieur des oreilles sont encore plus longs, ce qui est tout à fait anormal ; et la grande imperfection de toutes leurs dents montre qu’ici nous avons à faire k une monstruosité plutôt qu’à un cas de retour au type humain tel qu’il était avant d’avoir perdu son vêtement de poils.
3Ci I.IMITES DE EA SÉLECTION NATCIIELLE
L’homme tativage soulTre do l'absenco do poils.
Voyons maintenant s’il existe des prouves, ou s’il y a quelque raison de croire qu’un dos velu fût nuisible, soit au sauvage, soit à la forme animale inférieure de l’homme à un degré quelconque de sa transformation ; car, si les poils étaient simplement inutiles, comment pourraient-ils avoir disparu si complètement et ne pas se représenter fréquemment dans les races mêlées? C’est chez le sauvage que nous trouverons quelques éclaircissements. L’une des habitudes les plus com^ munes aux sauvages c’est de porter un vêtement sur le dos et les épaules, même s’ils n’en ont sur aucune autre partie du corps. Les premiers explorateurs observèrent avec surprise que les Tasmaniens des deux sexes, portaient sur leurs épaules la peau dekanguroo, leur unique vêtement; ils n’élaient donc pas guidés par un sentiment de pudeur, mais cherchaient simplement à préserver leur dos du froid et de la pluie. Le costume national des Maories se composait aussi d’un manteau jeté sur les épaules. Les Patagons en ont on aussi, et les indigènes de la Terre de Feu portent souvent un petit morceau de peau lacé sur leur dos, et qu’ils changent de place selon la direction du vent. Les Hottentots se couvraient le dos d’une peau assez semblable, qu’ils n’enlevaient jamais et dans laquelle ils se faisaient même enterrer. Sous les tropiques même, les sauvages ont le plus grand soin de tenir leur dos è l’abri de l’humidité. Les natifs de Timor emploient la
Digiiized by Googte
APPLIQUÉS A l’U0.MME.
feuille du palmier éventail, soigneusement pliée et cousue, qu’ilsportent toujours avec eux, et dont ils se font, en la déployant sur leur dos, une admirable protection contre la pluie. Presque toutes les races Malaises, ainsi que les Indiens de l’Amérique méridionale, se font do grands chapeaux de quatre pieds au moins de diamètre, qu’ils portent pendant leurs voyages sur mer pour préserver leur corps de la pluie, et ils en ont do plus petits du même genre dont ils se servent sur terre.
Cela est donc évident, non-seulement il n’y a pas do raison de penser que le développement des poils sur lo dos eût été nuisible ou même inutile à l’homme préhistorique, mais les mœurs des sauvages actuels nous prouvent le contraire, puisqu’ils sentent le besoin de celte protection et cherchent à y suppléer de diflérenles manières. La position verticale de l’homme peut avoir contribué à conserver les cheveux de sa tête pendant que le reste do son corps s’est dépouillé; mais en marchant à la pluie ou au vent l’homme se pencheinstinctivoraent en avant et expose ainsi son dos; et ce fait indubitable, que c’est sur cette partie du corps que les sauvages souffrent le plus du froid et de l’humidité, démontre suffisamment que ce n’est pas à cause de leur inutilité que les poils ont cessé d’y croître. 11 est d’ailleurs difficile d’expliquer par une simple diminution d’utilité, la disparition d’un caractère si longtemps persistant dans tout l’ordre des mammifères, car cette circonstance ne déterminerait qu’une action sélectrice très-faible.
366 UMITES DE LA SÉLECTION NATDRELLE
Qae la peau nue de l'homme ne peot être le réaultat de la aélection naturelle.
Il me semble donc certain que la sélecüpn naturelle n'a pas pu produire la nudité du corps de l'homme. On ne saurait s’expliquer ce phénomépe comme résultant d'une série de variations ayant pour point de départ un type primitif velu. Les données que nous possédons tendent au contraire à montrer que des variations dans ce sens n'ont pu être utiles et out dû au contraire être jusqu’à un certain point nuisibles. Et même, si quelque corrélation inconnue avec dos qualités nuisibles, pouvait expliquer la disparition du poil chez l’homme primitif des Tropiques, nous ne pourrions concevoir comment, à mesure que la race s’étendait dans des climats plus froids, un caractère si persistant à l’origine, n’aurait pas reparu sous l'influence puissante du retour au type. Mais une pareille supposition est d’ailleurs insoutenable, car nous ne pouvons pas supposer qu’un organe commun à tous les mammifères, ait pu, dans un seul cas, se trouver dans une corrélation assez constante avec une qualité nuisible pour être éliminé parla sélection, et cela d'une manière si complète et si efficace, que nous ne le voyons jamais ou presque jamais reparaître, même chez les métis des races d'hommes les plus diverses. Il est difficile de trouver deux caractères plus différents que le développement du cerveau, et la distribution du poil sur le corps : et cependant tous les deux nous conduisent à la
APPLIQUÉE A l’hOMHE. 367
même conclusion : c'est qu’une force autre que la sélection naturelle a concoum à leur formation.
Le pied et la main de l’homme considérés comme offrant des difflcultés à la théorie de la sélection naturelle.
On peut aussi mentionner, parmi les points caractéristiques de l’homme difficiles à expliquer par la sélection naturelle, quelques autres détails moins importants selon moi, que les précédents ; par exemple, la spécialisation et la perfection du pied et de la main. Le pied de tous les Quadrumanes est un organe de préhension, et il a fallu par conséquent une sélection très-sévère pour donner aux muscles et aux os, la disposition qui du pouce a fait un orteil, si complètement qu’il n’est plus opposable chez aucune race, bien qne certains voyageurs aient vaguement affirmé le contraire. 11 nous est difficile de comprendre pourquoi celte capacité de préhension s’est perdue. Elle a certainement dû être utile pour grimper, et l’exemple des babouins prouve qu’elle n’est pas incompatible avec la locomotion terrestre. Cela a pu gêner la marche parfaitement verticale, mais nous ne comprenons pas ce que l’homme primitif, en tant qu’am/na/ avait à gagner à la station droite. De plus, ta main de l’homme renferme des facultés latentes, dont les sauvages ne font aucun usage, et dont ont dû se servir encore bien moins l’homme de , l’âge paléolithique et ses prédécesseurs plus grossiers encore. Elle a l’apparence d un
instrument préparé pour l’homme civilisé, et sans lequel la civilisation n’eùt pas été possible. Les singes se servent peu de leurs doigts séparés et de leurs pouces opposables; ils saisissent les objets gauchement et rudement, et il semble qu’une extrémité moins perfectionnée leur rendrait les mêmes services. Je n’attribue pas beaucoup de valeur à cet argument, mais s'il est prouvé qu’une puissance intelligente a guidé ou déterminé le développement do l’homme, nous reconnaîtrons les traces de son action dans des faits qui, par euxmémes, ne peuvent pas servir à la prouver.
La voix de l'homme.
La même remarque peut s’appliquer à un autre caractère particulier à l’homme, la puissance, l'étendue, la flexibilité et la douceur merveilleuse des sons musicaux produits par le larynx, surtout dans le sexe fémi^ nia. Les mœurs des sauvages ne nous indiquent pas comment la voix aurait pu se développer ainsi par la sélection naturelle, car ils n’en ont aucun besoin et n’cn font aucun usage. Le chant des sauvages n’est qu’un cri plaintif plus ou moins monotone, et les femmes ne chantent en général pas du tout. La voix ne compte certainement pour rien dans le choix de leurs femmes, car ce qu’ils apprécient c’est la santé, la force, la beauté animale : la sélection sexuelle n’a donc pu développer celle admirable faculté, qui ne s’exerce que chez les peuples civilisés. 11 semble que cet organe
APPLIQUÉE A l’homme. 369
ait été préparé en vue du prc^rès futur de l'homme, puisqu’il renferme des facultés latentes qui sont inu- * tiles à l’individu dans sa condition primitive. Les détails délicats d’organisation qui donnent au larynx sa merveilleuse puissance, n.’ont donc pas pu être le résultat de la sélection naturelle.
L’origine de certaines facultés intellectuelles ne peut s’expliquer par la conservation des variations utiles.
Passant maintenant à l’étude de l’âme humaine, nous éprouvons de grandes diffîcultés à expliquer la formation des facultés spéciales qui la caractérisent par l’accumulation de variations utiles. Les notions de justice abstraite et de bienveillance par exemple, ne semblent pas avoir pu s’acquérir par ce moyen, puisqu’elles sont incompatibles avec la loi du plus Jort, base essentielle de la sélection naturelle. Ici, toutefois l'impossibilité n’est qu’apparente, car nous devons considérer, non les individus, mais les sociétés, et il est clair que la justice et la bienveillance, exercées dans le sein d’une tribu, doivent la fortifier et lui donner la supériorité sur celles chez lesquelles le droit du plus fort prédominant, la majorité faible et maladive est abandonnée ou même impitoyablement détruite par les quelques individus forts.
Mais il existe une autre catégorie de facultés qui ne se rattachent pas à nos rapports sociaux, et qu’on ne peut par conséquent expliquer de la même manière.
tt
Telles sont par exemple celles dont dépendent les idées d’espace et de temps, d’éternité et d’infini, celles qui font trouver dans des combinaisons de formes et de couleurs de vives jouissances artistiques, celles enfin qui par les notions abstraites de forme et de nombre ont rendu possibles les sciences mathématiques. Comment l’une ou l’autre de ces facultés a-t-elle pu commencer à se développer, puisqu’elle ne pouvait être d’aucun usage à l’homme dans son état primitif de barbarie? Comment la sélection naturelle, ou la survivance des plus aptes, ont-elles pu favoriser le développement de facultés si éloignées des besoins matériels du sauvage et qui, malgré notre civilisation relativement avancée, sont, dans leur plus complet épanouissement, en avance sur notre siècle, et semblent plus faites pour l’avenir de notre race que pour son état actuel ?
Origine du sens moral.
Nous retrouvons cette même difficulté, quand nous cherchons à nous rendre compte de l’origine du sens moral ou de la conscience chez l’homme sauvage, car, bien que la pratique de la bienveillance, de l’honnêteté, de la véracité, ait pu être utile aux tribus qui l’exerçaient, cela ne nous explique pas l’idée de sainteté attachée aux actions que chaque tribu considère comme bonnes et morales, en opposition avec celles qui sont tenues pour simplement vlUcs, et qui sont appréciées tout autrement. L’hypothèse utilitaire (qui
APPLIQUÉE A l’homme.
n’est que la théorie de la sélection naturelle appliquée à l’intelligence), parait insuffisante pour expliquer le développement du sens moral. €ette question a été récemment l’objet de longues discnssions, et je ne donnerai ici qu’un seul exemple pour éclaircir ma pensée. La sanction utilitaire de la véracité n’est ni trèspuissante ni très-universelle; peu de lois lui prêtent leur appui ; le mensonge n’entratne pas une bien sévère réprobation ; dans tous les pays et dans tous les siècles, il a été tenu pour pardonnable en amour, et louable à la guerre ; aujourd’hui ce n’est qu’uu péché véniel dans l’opinion de la majorité de l’espèce humaine, en ce qui touche l’industrie, le commerce, la spéculation ; un certain degré de fausseté fait partie intégrante de la politesse en Orient comme en Occident, et de sévères moralistes ont autorisé le mensonge quand il s’agit d’éviter un ennemi ou d’empêcher un crime. Si donc la véracité a eu à lutter avec tant de difficultés, si sa pratique admet tant d’exceptions, et a nombre de fois amené la ruine ou la mort de ses plus ardents adeptes, comment pouvons-nous croire, que des considérations d’utilité aient jamais pu la revêtir du caractère sacré de la première des vertus, et pousser des hommes à l’apprécier pour elle-même, et à la pratiquer en dépit des conséquences?
C’est un fait , cependant, qu'une idée mystique de culpabilité s’attache au mensonge, non-seulement chez les classes supérieu res des peuples ci vilisés,mais encore chez des tribus entières de sauvages. C’est le cas par exemple pour les Kurubars et les Santals, tribus barbares des
372 UMITiiS DE L\ SÉLECTION NATURELLE
montagoes do l’Inde centrale, Sir Walter Elliott dit que ces sauvages sont connus pour leur véracité, n Le O fait (|ue les Kurubars disent toujours la vérité a passé « on proverbe. » (O/j the Characterislksiof the population of central and Southern India, Journal de la Société d’ethnologie de Londres. Vol. I, p. 107). Le major Jervis dit que les Santals sont les hommes les plus véridiques qu’il ait jamais rencontrés. Le fait suivant est cité comme exemple. Un certain nombre de prisonniers, faits pendant l’insurrection des Santals, furent renvoyés sur parole, et autorisés à aller travailler, moyennant un salaire, dans un certain lieu. Au bout de quelque temps, le choléra éclata parmi eux, et les obligea à s’en aller, mais tous, sans exception, revinrent remettre leur salaire à leurs gardiens. Ainsi deux cents sauvages, avec de l’argent dans leurs ceintures, firent trente milles pour rentrer en prison plutôt que de manquer à leur parole. Ma propre expérience des sauvages m’a fourni d’autres exemples analogues, quoique l’épreuve ne fût pas aussi sévère. De tels faits peuvent-ils s’e.\pliquer par Yutilité'I Mais alors, pourquoi cette utilité constatée par l’expérience auraitelle, dans quelques cas seulement, produit une impression profonde? Les expériences quant à l'ulilité de la véracité doivent, en somme, être à peu près égales pour tous; d'où vient donc que leur résultat soit dans quelques cas un sentiment de vénération qui efface toute considération d’avantage personnel, tandis qu’ailleurs, ce sent'ment est à peine à l’état rudimentaire?
La théorie des idées innées, que je soutiens eu ce
APPLIQUÉE A l’homme.
moment explique cela par la supposition de l’existence d'un sentiment du bien et du mal, inhérent à notre nature, antérieur à toute expérience d’utilité. Là où les relations d’homme à homme sont libres de toute entrave, ce sentiment s’attache à ces actes d’utilité générale ou de dévouement, que nous appelons moraux, et qui sont le produit de nos affections ou de nos sympathies : mais il peut être perverti, il l’est en effet souvent, et donne alors sa sanction à des actes d’utilité conventionnelle et étroite qui sont en fait immoraux. C’est ainsi que l’Indou, qui ment sans scrupule, se laissera mourir de faim plutôt que de toucher à des aliments impurs, et considère le mariage des femmes adultes comme une immoralité révoltante.
La force du sentiment moral dépend de la nature de l’individu ou de la race, de l’éducation et des mœurs; les actes qu’il sanctionne dépendront du degré de modification subi par les sentiments et les affections primitives de notre nature, sous l’influence des usages, des lois ou de la religion.
U est difficile de comprendre comment ce sentiment mystique du bien et du mal, qui est assez intense pour triompher des idées d’avantage et d’intérêt personnels, aurait pu se développer par une accumulation d’expériences d’utilité; il l’est plus encore do comprendre comment des sentiments produits par cette voie auraient pu être transférés à des actes dont l’utilité serait partielle, imaginaire ou même absolument nulle. Mais si le sens moral est une partie intégrante de notre nature, il est aisé de concevoir qu’il peut don-
374 LIMITES DE LA SÉLECTIOII NATDRELLE
ner sa sanction à des actes inutiles ou immoraux, comme le besoin naturel de boire, perverti, devient pour l’ivrogne un moyen de destruction.
Résumé des considérations qui prouvent l’insufBsance de la sélection naturelle pour expliquer le développement de l'homme.
Résumons brièvement ce qui précède. J’ai montré que le cerveau des races sauvages les plus inférieures, et autant que nous pouvons le savoir, celui des hommes préhistoriques, est peu inférieur en dimensions à celui du type le plus parfait de l’homme, tandis qu’il est infiniment supérieur à celui des animaux les plus élevés. 11 est universellement admis que le volume du cerveau est l’un des éléments les plus importants parmi ceux qui déterminent la force intellectuelle, et probablement le plus essentiel. Cependant, les facultés dont le sauvage fait usage, non plus que ses besoins intellectuels, ne dépassent guère ceux des animaux. Les sentiments élevés de morale pure, et d'émotions raffinées, la faculté de comprendre les raisonnements abstraits et les conceptions idéales, leur sont inutiles, se manifestent rarement, sinon jamais, et ne sont pas en relation nécessaire avec leurs mœurs, leurs besoins, leurs désirs ou leur bien-être. Ils possèdent un organe mental trop développé pour eux. La sélection naturelle n'aurait pu donner au sauvage qu’un cerveau un peu plus grand que celui du singe, tandis que celui qu’il possède est presque égal à celui du penseur.
APPLIQÜÉE A l’hOMMB.
La peau douce, nue, et sensible de l'homme, entièrement libre du vêtement de poils commun à tous les mammifères, ne peut pas non plus s’expliquer par la sélection naturelle. Les habitudes des sauvages nous montrent qu’ils ressentent le besoin de ce vêtement, qui chez l’homme manque complètement surtout dans les parties du corps qui chez les animaux en sont le mieux pourvues. Nous n’avons aucune raison de croire qu’il ait pu être nuisible ni même inutileà l’homme primitif, et, dans ces circonstances, sa suppression absolue, si absolue qu’il ne reparaît même pas dans les races mêlées, nous démontre que l’action d'une force autre que la loi de la survivance des plus aptes, a dû entrer en jeu pour faire sortir l’homme d’un type animal inférieur. Nous trouvons encore des difficultés du même genre, quoique moins importantes, dans quelques autres détails. Ainsi la perfection du pied et de la main semble superflue pour l’homme sauvage, chez lequel cependant les extrémités sont aussi complètement et aussi humai* nement développées que chez les races supérieures. La structure du larynx, qui donne à l’homme lu parole articulée et la faculté d’émettre des sons musicaux, et surtout son développement extrême chez les femmes, sont, nous l’avons vu, supérieurs aux besoins des sauvages, et à leurs habitudes connues, et il est impossible que cette faculté ait été acquise par sélection sexuelle, ou par la survivance des plus aptes.
L'âme de l’homme nous fournit des arguments du même genre, et presque aussi concluants que ceux que nous tirons de sa structure corporelle. Un grand nombre
Digilized by Googif
de ses facultés intellectuelles ne s’appliquent ni à ses relations avec ses senablables, ni à son progrès matériel. La conception de l’éternité et de l’infini, et toutes les notions abstraites de forme, de nombre et d’harmonie qui jouent un si grand rôle dans la vie des nations civilisées, sont absolument en dehors du cercle des idées du sauvage, et n’ont aucune influence sur son existence individuelle ni sur celle de sa tribu; elles n’ont donc pas pu se développer par la conservation^ des formes utiles de la pensée ; et cependant nous en trouvons des traces au milieu d’une civilisation trèspeu avancée, et dans un temps où elles ne pourraient' avoir aucun effet pratique sur le succès de l’îndividm, de la famille ou de la race. Nous ne pouvons pas davantage nous expliquer par la sélection naturelle le développement du sens moral ou de la conscience.
D’autre part, nous trouvons que ces caractères sont tous indispensables au perfectionnement de la nature humaine. Les progrès rapides que fait la civilisation quand les conditions sont favorables, ont pour première condition que l’organe de la pensée humaine ait été préparé d’avance, ait atteint son plein développement de volume, de proportions et d'organisation, de façon à n’avoir plus besoin que d’être exercé pendant quelques générations pour coordonner ses fonctions complexes. La nudité et la sensibilité de la peau, rendant nécessaires les vêtements et les maisons, ont dû développer chez l’homme uu esprit inventif et ingénieux, et, en faisant naître par degrés les sentiments de pudeur, ont pu influencer sa nature morale. La station
ArPLIQÜÉE A l’homme.
Tpriicale, affranchissant les mains do tout service de locomotion, était nécessaire à son avancement intellectuel ; la perfection extrême de ses mains a seule rendu possibles les arts de la civilisation qui placent certaines races si fort au-dessus des sauvages, et qui, dans leur état actuel, ne sont peut-être que les précurseurs d’un progrès moral et intellectuel plus considérable encore. L’admirable arrangement des organes vocaux a donné d’abord le langage articulé, et a produit ensuite ces sons musicaux, que les races supérieures seules apprécient, et dont les modulations harmonieuses serviront peut-être à des usages encore plus élevés et à des jouissances encore plus vives, dans un état supérieur à celui auquel nous sommes parvenus. De même, ces facultés qui nous permettent de dépasser le temps et l’espace, do réaliser les conceptions merveilleuses des mathématiques et de la philosophie, et qui nous inspirent un désir ardent de la vérité abstraite, sont évidemment essentielles au développement de l’homme comme être spirituel; nous voyons déjà ces facultés se manifester occasionnellement, à une époque historique si reculée, qu’elles dépassaient énormément même les quelques applications pratiques qui en ont été faites depuis ; or, il nous est impossible de concevoir leur développement par l’action d’une loi qui ne concerne, et ne peut concerner que le bien-être matériel et immédiat de l’individu ou de la race.
La conclusion que je crois pouvoir tirer de ces phénomènes, c'est qu’une intelligence supérieure a guidé la marche de l’espèce humaine dans une direction défi-
Jigiiizecrby Googl
nie et pour un but spécial, tout comme l’homme guide colle de beaucoup de formes animales et végétales. Les seules lois d’évolution n’auraient peut-être Jamais produit une graine aussi bien appropriée à l’usage de l'homme que le mais ou le froment, des fruits tels que celui de l’arbre à pain et la banane sans graines, des animaux comme la vache laitière de Guernsey ou le cheval de camion de Londres. Cependant, ces divers êtres ressemblent énormément aux productions de la nature laissée à elle-même, nous pouvons donc bien nous imaginer qu’une personne, connaissant à fond les lois du développement des formes organiques dans le passé, refusât de croire que dans ces cas -ci une force nouvelle soit entrée enjeu, et rejetât dédaigneusement la théorie d’après laquelle une intelligence directrice aurait contrôlé dans nn but personnel, l’action des lois de variation, de multiplication et de survivance; de même ma théorie sera peut-être rejetée par des personnes, d’ailleurs d’accord avec moi sur d’autres points. Nous savons, cependant, que celte action directrice s’est exercée, et nous devons par conséquent admettre comme possible que, si nous ne sommes pas les plus hautes intelligences de l’univers, un esprit supérieur a pu diriger le travail de développement de la race humaine, par le moyen d’agents plus subtils que ceux que nous connaissons. Je dois d’ailleurs reconnaître que cette théorie a le désavantage de requérir l'intervention d’une intelligence individuelle distincte, concourant à la production de l’homme intellectuel, mural, indéfiniment perfectible, que nous ne pouvons nous
Digitiz!
APPLIQUÉE A l'homme.
empêcher de considérer comme le but final et le dernier résultat de toute existence organisée. Cette théorie implique donc, que les grandes lois qui régissent le monde matériel ont été insuffisantes à produire l’homme, à moins d’admettre (ce que nous pouvons faire de bonne foi) , que le contrôle d’intelligences supérieures est nne partie nécessaire de ces lois, comme l’action du monde ambiant est l’un des agents du développement organique. Mais, quand même mon opinion personnelle ne serait pas confirmée, les objections que j’ai présentées demeureraient, et elles prouvent, je crois, qu’au delà de la loi de la sélection naturelle, il en existe une autre plus générale et plus fondamentale. Telle serait l’hypothèse d’une intelligence inconsciente répandue dans toute la nature organique, proposée par le D' Laycock et adoptée par M. Murphy, mais elle a selon moi le double défaut d’être inintelligible et impossible à prouver. 11 est plus probable que la loi véritable est hors de la portée de notre esprit ; mais nous avons, ce me semble, de nombreux indices de son existence et de sa connexion probable avec l’origine première de la nature vivante organisée. {Note A.)
Origiae du leni intime.
Nous ne pouvons toucher que très -brièvement ü la question de l’origine do la perception et de la pensée, car ce sujet est assez vaste pour remplir à lui seul un volume. Aucun physiologiste ni aucun philosophe ne s’est
380 LIMITI-S DE LA SÉLECTION NATCEELLE
cjicore hasardé à proposer une Ihéorie inlelligible, expliquant comment la perception peut être le produit de l’organisation, tandis qu’un grand nombre d’entre eux ont déclaré que le passage de la matière à l’esprit ne peut se concevoir. Le professeur Tyndall s’exprimait comme suit dans son discours présidentiel à la section de physique de l’Association Britannique à Norwlch en 18 G 8 :
« Le passage des phénomènes physiques dn cerveau « aux faits correspondants de perception ne saurait se a concevoir. En admettant l’apparition simultanée d’une n pensée définie et d’une action moléculaire définie « dans le cerveau, nous ne possédons pas, même sem- « ble-t-il à l’état rudimentaire, l’organe intellectuel qui «nous permettrait de passer par le raisonnement, de « l’un de ces phénomènes à l’autre. Tous deux se mani- « festent en même temps, mais nous ne savons paspour- « quoi. Quand notre intelligence et nos sens seraient « assez étendus, assez forts, assez éclairés, pour nous « laisser voir et sentir les molécules mêmes du cerveau, « quand nous serions capables de suivre tous leurs « mouvements, tous leurs groupements, toutes leurs « décharges électriques, s’il en existe, et, quand nous « connaîtrions à fond tous les états correspondants do >( la pensée et du sentiment, nous serions aussi loin (I que jamais de la solution de ce problème : Quelle est (I la connexion entre ces phénomènes physiques et la (I perception ? L’abtme entre les deux classes de phé>- « nomènes demeurerait infranchissable. »
Dans son dernier ouvrage (Introduction à la classifl-
APPLIQUÉE A l'huMME.
cation des animaux, 1809) le professeur Huxley adopte sans hésitation u la théorie bien établie, que la vie est la « cause et non lacooséquencede l’organisation.Dll soutient cependant dans son fameux article sur la » Base physique de la vie, » que la vie est une propriété du protoplasme , et que celui-ci doit ses propriétés à la nature et à la disposition de ses molécules. C’est pourquoi il l’appelle « la naatièro vitale, » et croit que toutes les propriétés physiques des êtres organisés sont dues à celles du protoplasme. Nous pourrions peut-être le suivre jusqu’ici, mais il va plus loin. Il cherche <i jeter un pont sur l’abime que le Prof. Tyndall avait déclaré « intellectuellement infranchissable, » et, par des moyens qu’il présente comme logiques, il arrive à la conclusion que « nos pensées sont l’expression de change- (I ments moléculaires dans cette même matière de la vie « qui est la source des autres phénomènes vitaux. » Je n’ai pu trouver dans les écrits deM. Huxley aucune indication de la marche qu’il suit pour passer de ces phénomènes vitaux, qui en dernière analyse consistent simplement en mouvements des particules de la matière, à ces autres phénomènes que nous appelons pensée, perception ou sens intime; mais, sachant qu’une affirmation aussi positive de sa part aura un grand poids auprès de beaucoup de personnes, je tâcherai de montrer, aussi brièvement que je pourrai le faire sans devenir obscur, que non-seulement celte théorie est impossible à prouver, mais encore qu’elle est, selon moi, inconciliable avec une conception juste de la physique moléculaire. Je dois dans ce but, et pour pouvoir
développer ma pensée, donner une rapide esquisse des travaux et des découvertes les plus récentes, touchant la nature essentielle et la constitution de la matière.
Nature de la matière.
Les philosophes les plus sérieux ont reconnu depuis longtemps que les atomes, en appelant ainsi des corps solides très-petits, desquels émanent les forces d'attraction et de répulsion qui donnent ses propriétés à ce que nous appelons la matière, — que les atomes, dis-je, ne peuvent servir absolument à riqn,, puisqu'il est universellement admis que ces atomes.ÿupposés ne se touchent jamais, et nous ne pouvons concevoir comment ces unités homogènes indivisibles et solides pourraient être eux-mêmes la cau&e première dts.jonees qui émanent de leurs centres.
Si donc aucune des propriétés de la matière n'est due aux atomes eux^mêmes, mais seulement ’aot forces qui émanent des points de l'espace désignés comme centres atomiques, il est logique de se représenter les atomes comme toujours plus petits jusq^^^Bil|||||i*iIs disparaissent, et qu'il ne reste plus à têur 'pHice que des centres de force localisée. 11 a été fait de nombreuses tentatives pour montrer comment les propriétés de la matière peuvent être dues à des atomes ainsi modifiés et considérés comme de simples centres de force. La meilleure, parce qu'elle est la plus simple et la plus logique, est celle de M. Bayma. Dans sa « Mécanique
APPLIQUÉE A l’homme.
moléculaire, » il a montré comment en partant de la simple supposition que ces centres sont doués de forces attractives et répulsives (agissant l’une et l’autre en raison inverse des carrés, comme la gravitation) et en les groupant en figures symétriques, composées d’un centre répulsif, d’un noyau attractif, et d’une ou plusieurs enveloppes répulsives, on peut expliquer toutes les propriétés générales de la matière, et, par des arrangements de plus en plus complexes, rendre même compte des propriétés spéciales, chimiques, électriques ou magnétiques, de certaines formes de la matière (1).
Chaque élément chimique consiste doue en une molécule formée d'atomes simples (ou éléments matériels, comme les appelle M. Bayma, pour éviter toute confusion) en nombre plus ou moins grand et d’un arrangement plus ou moins complexe; cette molécule est en équilibre stable , mais sujette à changer de forme par l’action attractive ou répulsive de molécules autrement constituées. Tel est le phénomène de la combinaison chimique, duquel résulte une nouvelle forme de
(I) L'ouvrage deM. Bavma, intitule Éléments de mécanique moléculaire a été publié en tSOG, et n'a pas excité l'attention qu'il méritait. II est remarquable par une grande lucidité, une disposition logique et des démonstrations géométriques et algébriques comparativement simples, de sorte qu’une connaissance peu approfondie des mathématiques suffit pour le comprendre et pour l’apprécier. 11 consiste en une série de propositions, déduites des propriétés connues de la matière, il en tire un certain nombre de théorèmes à l’aide desquels on résout les problèmes plus compliqués. Rien, dans tout l’ouvrage, n’est admis pour vrai sans démonstration, et le seul moyen d’échapper h ces conclusions serait, ou de démontrer la fausseté des propositions fondamentales, ou de trouver des erreurs dans le raisonnement subséquent.
381 Lnarrs de la sélectio.n naturelle
molécule, plus complexe et plus ou moins stable.
Les composés organiques dont sont formés les êtres vivants, sont, comme on sait, d’une complexité extrême et d’une grande instabilité, d’où résultent les changements de forme auxquels la matière organisée est continuellement soumise. Cela permet de concevoir comme possible que les phénomènes de la vie végétative soient dus à une complexité presque infinie de combinaisons moléculaires, assujetties à des changements définis sous l’influence de la chaleur, de l’humidité, de la lumière, de l’électricité, et probablement de quelques autres forces inconnues. Mais cette complexité croissante, quand même elle serait portée à l’infini, ne peut avoir d’ellemême aucune tendance à faire naître le sens intime dans ces molécules ou groupes de molécules. Si un élément matériel, ou mille éléments matériels combinés dans une molécule, sont tous inconscients, nous ne pouvons pas croire que la seule addition de un, deux ou mille autres éléments matériels pour former une molécule plus complexe, puisse, en aucune façon, fendre à produire un être conscient. Ces choses sont essentiellement distinctes. Dire que l’esprit est un produit, une fonction du protoplasme, un de ses changements moléculaires, c’est employer des termes auxquels nous ne pouvons attacher aucune conception claire. Nous ne pouvons admettre daus le tout une propriété qui manque à chacune de ses parties; et ceux qui raisonnent ainsi devraient proposer une définition précise de la matière, énonçant clairement scs propriétés, et montrer qu’un certain arrangement
APPLIQUÉE A l’homme. 38o
complexe de ses éléments ou atomes produirait nécessairement le sens intime. On ne peut échapper à ce dilemme : ou bien toute la matière est consciente, ou bien le sens intime est quelque chose de distinct de la matière, et, dans ce dernier cas, sa présence dans des formes matérielles prouve l’existence d’êtres conscients, en dehors et indépendants do ce que nous appelons la matière. (Note B.)
Idcnlité de la matière et de la furcc.
Les considérations qui précèdent nous amènent h la conclusion très-importante que la matière est essentiellement de la force et rien que de la force ; que la matière, dans l’acception populaire du mot, n'existe pas, cl qu’elle est, en fait, philosophiquement inconcevable. Quand nous touchons de la matière, nous n’éprouvons réellement qu’une sensation de résistance, qui implique une force répulsive, et certes le toucher est bien celui de nos sens qui nous donne les preuves en apparence les plus certaines, de la réalité de la matière. Ce principe, si on l’a constamment présent à l’esprit, jette une vive lumière sur presque tous les problèmes élevés de la science et de la philosophie, et spécialement sur ceux qui te rapportent à notre propre existence consciente.
Toute force est probablement force de volonté.
Une fois convaincus que la force ou les forces sont tout ce qui existe dans l’univers matériel, nous som-
386 LIMITES DE lA SÉLECTION NATURELLE
mes immédiatement conduits à rechercher ce que c'est que la force. Nous connaissons deux espèces de forces radicalement distinctes, au moins en apparence. Ce sont : d’une part, les forces élémentaires de la nature, la gravitation, la cohésion, la répulsion, la chaleur, l’électricité, etc., et, d’autre part, notre propre force do volonté.. Beaucoup de personnes nieront dès l’abord l’existence de celle-ci. On dira qu’elle n’est qu’une simple transformation des forces élémentaires, que la corrélation des forces comprend celles de la vie animale, et que la volonté elle-même n’est que le résultat d’un changement moléculaire dans le cerveau. Je crois cependant pouvoir montrer qu’on n’a jamais prouvé celte dernière assertion, ni même sa seule possibilité, et qu’elle constitue un saut téméraire du connu à l’inconnu. On peut admettre d’emblée que la force musculaire àes animaux et de l’homme n’est qu’une transformation des forces élémentaires de la nature. Cela est, sinon prouvé, du moins très-probable, et parfaitement en harmonie avec ce que nous savons des forces et des lois naturelles. Mais on ne prétendra pas que le bilan physiologique ait jamais été établi d’une manière assez précise, pour pouvoir dire que, dans aucun corps organisé, ni dans aucune de scs parties, on ne constate l’emploi d’une force qui dépasse même d’une quantité infinitésimale, ce qui aétédérivédes forces élémentaires connues du monde matériel. S’il en était ainsi, il deviendrait impossible d’admettre l’existence de la volonté, car, si celle-ci est quelque chose, elle est la puissance directrice des forces accumulées dans le corps, et cette
Digiliz^by GoosI
APPUQUÉE A l’hOMUE.
direction ne saurait s’exercer sans l’emploi de quelque force dans quelque partie de l’organisme. Quelque délicate que soit la construction d’une machine, quelque - ingénieuses que soient les détentes qui servent, à mettre en mouvement un poids ou un ressort avec le minimum d’effort, un certain degré de force extérieure sera toujours nécessaire. Do même, dans la machine animale, si minimes que soient d’ailleurs les changeinents qui doivent s’opérer dans les cellules et les fibres du cerveau, pour faire agir, par l’intermédiaire des courants nerveux, les forces tenues en réserve dans certains muscles, ici encore un certain degré de force est nécessaire. Si l'on dit que ces changements sont automatiques et provoqués par des causes extérieures, alors on annule une portion essentielle de notre sens intime, savoir, une certaine liberté dans la volonté, et l’on ne saurait concevoir comment, dans de tels organismes purement automatiques, il aurait pu naître un sens intime ou une apparence quelconque de volonté. S’il en était ainsi, ce qui semble être notre volonté serait une illusion, et l’opinion de M. Huxley, que « notre volition compte pour « quelque chose parmi les conditions qui déterminent « le cours des événements, » serait erronée, car notre volition ne serait plus alors dans la chaîne des phénomènes, qu’un anneau ni plus ni moins important que tout autre.
Ainsi, nous trouvons dans notre propre volonté, bien qu’en quantité minime, l’origine d’une force, tandis que nous ne constatons nulle autre part, aucune cause élémentaire de force : il n’est donc pas absurde de con-
dure, que toute force existante se ramène peut être à la force de volonté, et que par conséquent l’univers entier ne dépend pas seulement de la volonté d'intelligences süpérienres, ou d’une Intelligence Suprême, mais qu’il est cette volonté même.
On a dit souvent que le vrai poète est un prophète, et ce qui sera peut-être reconnu comme le faille plus élevé de la science et la plus grande vérité delà philosophie, se trouve exprimée dans ces beaux vers :
Cod of Ibe Granile and (he Rose !
’ Soûl of tbe sparrow, and tbe bee ;
Tbe migbty lide of being Qows
Tbrough coiMitIcss cbanaels. Lord, from tbec.
It Icaps to life in grasa and flowcrs,
Tbrough every grade of being runs;
While, trom Creation's radiant towers, lUglory flames in Stars and Sans (i).
Conclusion.
Ces considérations sont en général tenues pour dépasser de beaucoup les limites de la science ; mais elles me paraissent être des déductions plus légitimes des faits scientifiques, que celles qui réduisent l’iinivers entier à la matière ; bien plus, à la matière entendue et définie do façon à être philosophiquement inconcc-
(I ) Dieu du granit et do la rose I Ame du passereau et de l’abeille ! Le flot puissant de l'Ctre, découle de toi. Seigneur, par d’innombrables ruisseaux. 11 jaillit, portant la vie dans l'bcrbc et dans les fleurs ; toute la chaîne des êtres le reçoit, et, des sommités radieuses de la création, sa gloire éclate en astres et en soleils.
Digitize:' ■
APPLIQUÉE A l’homme.
vablc. C’est certainement un grand progrès que de se débarrasser de l’opinion qui admet l’existence de trois choses distinctes : d’une part la matière, objet réel existant par lui même, et qui doit être éternelle puisqu’on la, suppose indestructible et incréée; d’autre part la force, ou les forces de la nature, données ou ajoutées à la matière, ou bien constituant ses propriétés nécessaires; enfin l’intelligence, qui serait, ou bien un produit de la matière et des forces qu’on lui suppose inhérentes, ou bien distincte quoique coexistant avec elle. 11 est bien préférable de substituer à cette théorie compliquée, qui entraîne des dilemmes et des contradictions sans fin, l’opinion bien plus simple et plus conséquente, que la matière n’est pas une entité distincte de la force, et que /a force est un produit de t esprit.
La philosophie a depuis longtemps démontré notre incapacité de prouver l’existence de la matière, dans l’acception ordinaire de ce terme, tandis qu’elle reconnaît comme prouvée pour chacun, sa propre existmce consciente. La science a maintenant atteint le même résultat, et cet accord entre ces deux grandes branches des connaissances humaines doit nous donner quelque confiance dans leur enseignement. La manière de voir à laquelle nous sommes arrivés me paraît plus grande, plus sublime et plus simple que toute autre. Elle nous fait voir dans l’univers un univers d’intelligence et de volonté. Grâce à elle, nous pouvons désormais concevoir l’intelligence comme indépendante de ce que nous appelions autrefois la matière, et nous entrevoyons comme possibles une infinité do formes de l’être, unies
à des manifestations infiniment variées de la force, tout à fait distincles de ce que nous appelons matière, et cependant tout aussi réelles.
La grande loi de continuité que nous voyons dominer dans tout l’univers, nous amène à conclure à des gradations infinies de Têtre et à concevoir tout l’espace comme rempli par l’intelligence et la volonté. D’après cela, il n’est pas difficile d’admettre que dans un but aussi noble que le développement progressif d’intelligences de plus en plus élevées, celte force do volonté primordiale et générale, qui a suffi pour la production des animaux inférieurs, ait été guidée dans de nouvelles voies, convergeant vers des points définis. S’il en est ainsi, ce qui me parait très-probable, je ne puis admettre que cela infirme en aucun degré la vérité générale de la grande découverte de M. Darwin. Cela implique simplement que les lois du développement organique ont été appliquées à un but spécial, de même que l’homme les fait servir à ses besoins spé ciaux. En montrant que l’homme n’est pas redevable de tout son développement physique et mental à la sélection naturelle, je ne crois pas réfuter cette dernière théorie ; ce fait est aussi bien compatible avec elle que l’existence du chien barbet ou du pigeon grosse gorge, dont le développement ne peut pas non plus être attribué à sa seule action.
Telles sont les objections que je voulais opposer à l’opinion qui rapporte la supériorité physique et mentale de l’homme à la cause qui parait avoir suffi pour la production des animaux. On essayera sans doute de
APPLIQUÉE A l’ HOMME.
les contester ou de les réfuter; j'ose penser cependant qu’elles résisteront à ces attaques, et qu'elles ne peuvent être vaincues que par la découverte de nouveaux faits ou de nouvelles lois, entièrement différentes de tout ce que nous connaissons aujourd’hui.
J’aime à croire, que mon exposition de ce sujet, quoique très-incomplète, a été claire et intelligible, et j’espère qu’elle portera à de nouvelles recherches, soit les adversaires, suit les partisans de la théorie de la sélection naturelle.
NOTES
NOTE A (page 379).
Quelques critiques me paraissent s’être complètement mépris sur le sens des expressions que j’ai employées ici. Ils m’ont reproché de chercher à surmonter une difficulté en faisant un appel inutile et peu philosophique aux « causes premières I) ; d’admettre que « notre cerveau est l’œuvre de Dieu, et que nos poumons sont celle de la sélection naturelle », enfin, d’avoir fait de l’homme « l'animai domestique de Dieu ». Un savant éminent, M. Claparède, me fait continuellement appeler h mon aide une « Force supérieure », la lettre m^uscule F, voulant dire, je pense, que cctteForcc supérieure est la Divinité. Je ne puis expliquer ce malentendu que par l’impuissance où est aujourd’hui tout esprit cultivé, de se représenter l’existence d’une intelligence supérieure intermédiaire entre l’homme et la Divinité. Les anges et les archanges, les esprits cl les démons, sont depuis si longtemps bannis de nos croyances, que nous ne pouvons plus nous les figurer comme des réalités, et la philosophie moderne ne met rien à leur place. Cependant, la grande loi de la conii~ nuité, dernier terme de la science moderne, qui semble absolue dans tous les domaines de la matière, de la force et de l’esprit, aussi loin que nous pouvons les explorer, ne peut manquer d’être vraie aussi au delà de l’étroite sphère de notre vision. Il ne peut y avoir un abîme infini entre l’homme et le Grand Esprit de l’univers; une telle supposition me parait au plus haut degré improbable.
En parlant de l’origine de l’homme et de ses causes pos-
NOTES
»ibles, j’ai employé les expressions : i quelque autre force », — tt quelque force intelligente », — « une intelligence supérieure», — « une intelligence directrice ». — Ce sont les seules expressions que j’aie employées pour désigner la force h laquelle il me semble qu’on pourrait attribuer le développement de l’homme; et je les ai choisies à dessein pour montrer que je rejette l’hypothèse d’une cotise première pour expliquer tous les phénomènes spéciaux quelconques qui composent l’univers, à moins que l'on ne considère aussi comme cause première l'action de l’homme ou de tout autre être intelligent. Ce n’est qu’en traitant de l’origine des forces et des lois universelles, que j’ai parlé de la volonté ou de la puissance d’une « Intelligence suprême ».
En me servant des termes que je viens de rappeler, je désirais faire bien comprendre que, selon moi, le développement des portions essentiellement humaines de notre organisation et de notre intelligence peut être attribuée à des êtres intelligents, supérieurs à nous, dont l’action directrice se serait exercée conformément aux lois naturelles universelles. Une pareille croyance peut être fondée ou ne pas l’être, mais elle est intelligible, et n’est pas essentiellement impossible à prouver. Elle repose sur des faits et des arguments parfaitement analogues à ceux par lesquels un esprit suffisamment puissant, constatant sur la teire l’existence de plantes cultivées et d’animaux domestiques, en inférerait la présence de quelque être intelligent supérieur à ceux-ci.
NOTE B (page 385).
L’un de mes amis m’a reproché de ne m'être pas suffisamment expliqué dans cet endroit et m’a objecté que la matière n’est pas plus douée de vie que de sens intime; si donc l’une peut être produite par les lois de la matière, pourquoi l’autre ne le serait-elle pas? Ma réponse est, que ce sont deux choses radicalement différentes. La vie organique ou végétative, consiste essentiellement dans des transformations chimiques
NOTES
et des mouvements moléculaires, qui ont lien sous certaines conditions et dans un certain ordre; nous connaissons trèsbien la matière et les forces qui agissent sur elle ; si quelques autres, encore inconnues, contribuent à produire la vie végétative (ce qui est une question discutable), nous pouvons les concevoir comme analogues à celles que nous connaissons déjà, telles que la chaleur, l’électricité ou l'affinité chimique. Nous pouvons aûssi eoncevoir clairement la transition de la matière morte à la matière vivante. Une masse complexe, qui entre en décomposition ou en pourriture, est morte, mais si cette masse a le pouvoir d'attirer à soi, du milieu ambiant, de la matière semblable à celle dont elle est composée, nous avons le premier rudiment de vie végétative. Supposons que ce phénomène se prolonge pendant tin temps considérable; si l’absorption de nouvelle matière fait plus que compenser la perte qui résulte de la décomposition, et si la masse est de nature à résister aux forces mécaniques ou chimiques à l’action desquelles elle est habituellement exposée, gardant ainsi une forme à peu près constante, nous l’appelons alors un organisme vivant. Nous pouvons concevoir un organisme ainsi constitué, nous pouvons aussi concevoir qu’un fragmentquelconque détaché soit par accident, soit parce que la masse est devenue trop grande pour maintenir ta cohésion entre toutes ses parties, commence à s'accroître lui-mème, et parcoure la même carrière. Voilà la croissance et la reproduction dans leur forme la plus élémentaire. Partant d’un rudiment aussi simple, on peut concevoir le développement d’organismes plus complexes résultant de toute une série de petites modifications de composition, et de l’action de forces internes et externes. La vie dans un pareil organisme n’est peut-être rien de plus que ce que je viens de décrire, elle n’est peut-être que le nom par lequel nous désignons la permanence de la forme et de la structure individuelle résultant de l’équilibre entre les forces internes et externes, La vie ainsi conçue s’offrirait à nous sous sa forme la plus simple dans la goulté de rosée. Celle-ci doit son existence à l'équilibre établi entre l’évaporation de sa propre substance et la condensation de la vapeur d’eau contenue dans l’atmosphère ; elle perd bientôt son exis-
390 NOTES
tcncc indiviiliicllc, si l’un de ccs 616menls est on excès. Je n’afflrrae pas que la vie végétative soit entièrement duc ù un pareil équilibre de forces, mais seulement que nous pouvons la concevoir comme telle.
Quant au sens intime, il en est tout autrement. Ses phénomènes ne peuvent se comparer à aucun de ceux qui se manifestent dans la matière soumise à l’action de l’une des forces connues ou concevables de la nature ; et nous ne pouvons concevoir une transition graduelle de l’inconscience absolue àlapossessiondusens intime, d’un organisme insensible àun êlresentant. La perception et la conscience desoi-même.àl’étatlc plus rudimentaire, sont à une distance inflnie de la matière absolument insensible ou inconsciente. Nous ne pouvons concevoir aucun accroissement physique, aucune modification, qui rendrait consciente une masse inconsciente; aucun pas dans la série des changements que peut subir la matière organisée, ne saurait produire la perception là où immédiatement avant il ii’y avait ni perception, ni faculté de l’éprouver. C’est parce que les choses sont absolument incomparables et incommensurables, que nous ne pouvons nous représenter la perception dans la matière si ce n’est comme loi ayant été communiquée du dehors; law'e,au contraire, peut se concevoir comme une simple combinaison spécifique et une coordination de la matière et des forces qui composent l’univers, éléments dont chacun nous est connu.
Nous pouvons admettre avec le professeur Huxley, que le protoplasme est la «matière vitale a et la cause de l’organisation. Mais nous ne pouvons admettre ou concevoir que le protoplasme soit la source première de la perception et du sens intime, ni qu’il puisse jamais de lui-même devenir conscient, tandis que nous pouvons peut-être concevoir qu’il devienne vivant.