LE SIRK DE COIGHAN. 9I
Eh bien ! nous guerroierons. Par la Vierge noire! qu'il se tienne bien en selle, car s'il arrive à longueur de mon bras , il n'y aura ni mitre ni étole qui m'arrête ; puisqu'il est soldat comme un autre , il sera tué comme un autre.
Alors le combat commença; les assaillans n'eurent pas l'avantage. Jacques de Coighan se défendait comme un lion. Il était partout à la fois, sans casque et sans ccu; mais, armé d'une énorme épée à deux mains , il criait à ses gens :
— Battez- vous bien, mes beaux fils, au nom de Charles YII et de la ville de Chartres. . . Battez-vous bien, et faites-vous tuer ici, pour épargner au justaucorps rouge la peine de vous pendre demain aux gibets de la place des halles,
Et tous répondaient par les cris de : — Croix blanche ! croix blanche ! Mort à saint George !
Deux fois déjà les compagnons de l'arbalète avaient été chassés de l'étroit degré. Le sei-?
()a LA StMAINK DE PAQUES.
gneur de Bressolles venait d'être tué du côté des Anglais : l'épée de Jacques avait brisé les deux lions qui rugissaient au cimier de son casque. Jehan de Frétigny écumait de rage. Bientôt les capitaines anglais, réunis en un seul corps , débouchèrent à la fois par la rue du Bçeuf couronné. Le sire de Goighîm se précipita à l'encontrc des assaillans.
Ji) -r- Fauchez dru , mes enfans, fauchez dru , criait-il ; c'est de la mauvaise herbe : le coup de grâce aux léopards !
La mêlée était devenue générale ; on s'attaquait corps à corps...
— Saint Jude , disait Jacques au seigneur d'Allonville qui courait sur lui , mon gros Pierre, tu es aussi lourd que le canard de tesi armoiries : que n'es-tu demeuré en ta seigneurie de Louville?... 11 m'en coûte vraiment de t'occire...
!' Et, d'un seul coup, il l'abattit à ses pieds. Placé entre Villeneuve et Languedoue, le prélat donnait de l'occupation à sa masse d'armCvS;
LE SIKE m COHiliAA. V)3I
les cuirasses et les membres se brisaient c:()inmtvcrrc sous ses estocades.
— Holà , Jehan ! s'écria Jacques «n cherchant à le joindre, tu t'entends mieux à donner des horions que des bénédictions ; mais va-t'en dire la messe, ou, par Jésus, je te chanterai niiitines sur un ton qui ne te plaira {j'uère.
Transporté de fureur, Jehan de Frétigny lui lança son arme d'une main vigoureuse; mais de Coighan l'évita.
— Mal visé , saint homme !
L'évêquc dégaina son épée : ils s'atteignirent enfin , et croisèrent le fer,
— As-tu des nouvelles du Montagu , apôtre de paix ? il en a son content , que je crois. Quant à toi, que ton bon ange, si tu en as un, te garde mieux que le sien ne l'a gardé.
Et Jehan de Frétigny fut désarmé , et son casque vola en éclats.
— A la bonne heure ainsi, prélat : montrenous ta face ! Allons , sus , ouvre tes grands
yeux, car désormais ils resteront clos jusqu'au jugement dernier.
Il le porta à bas de son destrier : plusieurs seigneurs accoururent à son aide , mais en un instant , Jacques de Coighan les eut tous écartés. Déjà il suspendait perpendiculairement sa redoutable épée au dessus de la poitrine du prélat, qui ne pouvait se relever. C'en était fait de Jehan de Frétigny !... Tout à coup Jacques jette un cri de douleur, sa tête se penche en avant , et il a de la peine à retenir son épée. Un coup d'arbalète parti d'une fenêtre de la rue l'avait frappé dans les reins. Le seigneur de Coighan essaie de résister à la souffrance , et de faire toujours face à l'ennemi : c'est en vain. Ses forces se perdent avec son sang qui coule en abondance ; sa main est mal assurée , sa vue se trouble , et sa voix s'affaiblit de plus en plus. Alors il se replie sur son hôtel , et en arrivant sous le porche, tombe sans connaissance dans les bras de ceux qui l'entourent. Le combat continue, mais non plus avec la
LE SIRE DE COIGHAX. gS
même vigueur. Les assaillans ont vu Jacques tomber, et en ont poussé un long cri de joie ; tandis que les autres , tout découragés , n'opposent plus qu'une faible résistance. Jehan de Frétigny s'est jeté de nouveau au milieu de la mêlée, qui maintenant a lieu dans la cour même de l'hôtel. On a emporté le sire de Coighan dans sa chambre : il y est seul , car son écuyer, couvert de blessures, vient de s'évanouir à ses côtés en lui donnant des soins. De là , il entend le choc des épées , le martellement des masses d'armes sur les heaumes , les cris des combattans , et la voix de Jehan de Frétigny qui domine tout le tumulte.
— Qu'on le prenne vif! surtout qu'on le prenne vif!
Jacques fait tous ses efforts pour se soulever, et, se traînant vers une fenêtre, il jette un coup d'œil au dehors : la cour est jonchée de cadavres ; six de ses gens à peine sont encore debout. Incapable de se soutenir plus long-temps, il retombe... Un instant après, il
qG la SEMAINK JJF. PAQUES.
entend des pas retentir dans l'escalier ; ce sont eux qui viennent! Il tire gon poignard, se le
pose contre la poitrine Puis il s'arrête
comme frappé d'une pensée soudaine , et s'écrie d'une voix déchirante :
— Et mon épouse ! mon Isabelle l . . . Ils vont la trouver ici, l'emmener, la jeter à côté du Montagu dans son lit de mort... Et moi, qui l'avais oubliée!...
En effet, les événemens s'étaient succédé av^c une telle rapidité qu'il n'avait pas eu le temps de se reconnaître. La chaleur de l'action l'empêcha de songer à la dame de Coighan, qu'il avait déposée dans son appartement... Il écoute encore...
— Sainte Vierge ! . . . ils montent. . . oh !.. .
Toutes ses forces lui reviennent, il va s'élancer pour la défendre ; tout à coup son écuyer lui saisit le bras , et tournant vers lui ses yeux mourans :
— Ne vous mettez en souci , mon noble maître, elle est en sùrefcé ; mcssire Hector de