‹ La semaine de pâquesChapitre 17 sur 41 · LK SIRE DE COIGHAN · texte numérisé non relu

LK SIRE DE COIGHAN

(îhurtres est venu ici pendant le combat, et l'a emmenée par les jardins de l'abbaye de Saint- Jean : ma chère dame est maintenant au fort Chàtelet , chez monseigneur Charles de Vendôme... J'ai acquitte ma mission... 11 ne peut en dire davantage, et expii'c.

— Merci, Guérin, mon loyal serviteur 1 Oh! sois béni, mon cousin Hector, et que la Vierge noire te donne bon courage pour le jour de la grande œuvre... Ah, penser que je n'y serai pas , moi ! . . .

Des coups violens retentissent à la porte; on cherche à la briser, et toujours la voix de Jehan de Frétigny qui répète :

— Qu'on le prenne vif I surtout, qu'on le prenne vif... .

Jacques ressaisit son poignard.

— Maintenant, dit -il, que Dieu ait pitié de mon cadavre , car je devine ce qu'ils en feront !

Puis il crie : Vive Charles Vil ! fait le signe de la croix, et se frappe; aussitôt l'évèque

se précipite dans l'appartement avec les seigneurs de son parti.

— Anathème ! Nous arrivons trop tard. . . il est mort !

— Eh bien! monseigneur, reprend Guillaume de Villeneuve , qu'il en soit fait comme s'il était vivant.

— Je l'entends bien ainsi , messieurs.

Le prélat fixait sur le cadavre ses yeux noirs pleins de haine et de fureur.

— Par ma mitre, il mérite largement ce qui lui adviendra ! Que l'official ait à se rendre ici au plus vite avec ses gens d'armes : on le portera dans un cachot de ma tour Nivelon ; il y passera la nuit ; demain , à la sortie de vêpres, il sera échelle comme traître devant la grande porte de mon palais , et aura le chef tranché comme meurtrier à l'échafaud de Mautrou...

Tous répondent par des clameurs féroces , mais une voix dans la foule s'écrie :

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— Oh, monseigneur, vous ne ferez pas cela !

Jehan de Frétigny tressaille et se retourne vivement , mais il ne peut savoir qui vient de prononcer ces mots. On eût dit une voix venue d'en haut pour l'arrêter dans son crime , un avertissement céleste de ne point profaner les morts. Il se trouble... un nuage passe devant ses yeux , un bourdonnement confus s'éveille dans ses oreilles. . . , mais son émotion cesse aussitôt que son regard retombe sur le cadavre. Que lui fait alors Dieu et la colère du ciel ? Jacques de Coighan l'a bravé , et il veut se venger de Jacques de Coighan : mort ou vif, peu lui importe !

Cependant l'ofiicial ne tarde pas à venir avec ses prévôts : l'un d'eux charge sur son épaule le corps du baron chartrain , et passe entre une double haie d'injures et d'imprécations.

— Le traître ! il a tué un baron d'Angleterre.

*ÏOO LA SFMATNE DE PAQTJFS.

— Parce qu'il a trouve sa femme avenante J\ 'était-ce pas l'honorer?

''*i^Et il a occis monseigneur de Bressolles. ce Chartrain maudit : j'adresserai orémiis à tous les chapelains de Satan , pour qu'ils lé confessent de la bonne manière par là-bas.

— Longue vie à Jehan de Frétigny, qui punit sa félonie I

Le gendarme de l'ofTicial va sortir de l'hôtel, lorsqu'un moine se présente devant lui el^ l'arrête. Ce moine est accompagné d'une qujJL^-, zaine de ses frères, et porte l'habit des religieux de Saint-Père.

— Que voulez-vous? dit l'évêque en s'avançant.

— Archer j je veux parler à monseigneur Jehan de Frétigny.

— C'est moi! ■ -

— Pardonnez, monseigneur, si je Vbtis' h\ méconnu : c'est que cet accoutrement de guerre et celte lame ensanglantée que vous

LE SIRH DF. COIGIIAN. 101

tenez à la main, vous changent de point en point.

Et il attache son regard sur révêque : celui-ci devient rouge d'indignation; les paroles du religieux ont frappé juste.

— Mais que me veux-tu , enfin ?

— Je suis Jehan Jourdain, le premier abbé de tous, et je réclame le cadavre du sire de Coighan , monseigneur.

— De quel droit?

— Du droit de la justice, monseigneur.

— Trêve de grands mots : ta demande est refusée !

— Prélat , songez qu'elle est faite au nom de l'apôtre qui a pouvoir de lier et délier au ciel et sur terre. . .

— Serait- elle faite au nom de Dieu , elle est refusée !

Jehan Jourdain s'éloigne : aussitôt Guillaume de Villeneuve se penche à l'oreille du [)rélat , et lui dit à voix basse :

— Croyez-moi , monseigneur, restons bons

amis avec les frocards de Saial-Père : ils ont de l'argent , et nous avons besoin d'argent; ils ont des vassailx nombreux, et nous avons besoin d'hommes de guerre.

Puis il rappelle le religieux et lui demande courtoisement le motif qui le porte à réclamer ce cadavre.

— De son vivant, le noble comte nous avait, en bonne foi et en toute franchise, donné plusieurs vignes pour obtenir rémission de ses péchés : en retour , nous lui avons promis sépulture sur le sol de l'abbaye , pour qu'il eût l'espoir de ressusciter un jour avec le bienheureux saint Père : nous voulons lui tenir parole , maintenant que son âme est séparée de son corps. J'ai dit.

— Et bien dit ; par saint George ! monseigneur Jehan de Frétigny n'y mettra nul empêchement.

L'évêque hésite un instant, et s'écrie :

— Prenez-le , mes révérends ; à vrai dire , je vous sais bon gré de nous débarrasser de

LF SIKE OK COIGH\X. 1 o3

cette charogne. .. Mon destrier, que je retourne au palais !

Plusieurs hommes d'armes amènent le cheval du prélat : les religieux enveloppent le cadavre dans un grand drap noir à franges d'argent et l'emportent.

Ouant à messeigneurs de Villeneuve , de Languedoue, de Laubespine et autres, après avoir laissé une petite garnison à l'hôtel Coighan , ils se retirèrent avec leurs archers. Chemin faisant, il leur prit fantaisie, pour se divertir un petit , de balayer les manans assez outrecuidés pour former des groupes aux abords de la rue du Cheval blanc.

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un nouveau personnage en scène.

Maintenant, lecteur, sur mon humble requête, mets amicalement ton bras sur le mien, et retournons dans la rue du Château, que nous avons déjà traversée ce matin avec le cortège. Vois-ln cette grande maison à droite ,

vers l'extrémité de la tour du roi : au dessus du porche , deux anges , les ailes déployées , soutiennent dans leurs mains un noble écusson... Eh bien 1 c'est là que nous faisons halte...

Mais une jeune fille s'avance sur le balcon : ses yeux sont bleus , ses doigts effilés , sa chc velure blonde : sa robe est de velours ! Elle ignore ce qui s'est passé, car on a pris grand soin de tout lui cacher, de peur de l'effrayer, la timide enfant. L'as-tu reconnue, lecteur, c'est elle ! c'est Jolie de Montchevrier ! Sa blanche main s'est posée sur la balustrade de fer : ses yeux restent fixés sur le sol... elle rêve, et le temps passe vite , lorsqu'on rêve.

Déjà le soleil à son déclin n'attache plus qu'un mince ruban de lumière aux sommets des maisons : il se couche mal ! sa lueur est blafarde et cuivrée ; de gros nuages l'obscurcissent de leur masse noire, et le tonnerre gronde lointainemcnt : tout annonce un orage. De temps en temps Jolie se penche

llPr NOOVE.IU PERSONNVGK. 1 Of)

au dessus du balcon , écoute si aucun bru il (le pas ne se ("ait entendre , regarde si personne ne vient, puis se dit en soupirant :

— Hector, mon Hector, je t'attends, et lu n'arrives pas. . . Mon Dieu 1 est-ce qu'il ne viendrait pas du tout , ce soir ? il me l'avait pourtant bien promis...

Une gouUe d'eau lui tombe sur la main : elle s'aperçoit qu'un orage se prépare. Tout adligée, le cœur gros et les yeux humides, elle rentre dans l'intérieur de l'appartement. D'abord elle se laisse tomber dans un fauteuil , avec la moue boudeuse d'un enfant gâté qui n'a point ce qu'il désire ; ensuite elle se remue un peu , fredonne le refrain d'une ballade , puis elle se lève, va à la fenêtre, lève le rideau, regarde au dehors et revient s'asseoir : alors elle essaie un air de résignation, se met à jouer avec les glands d'or de sa ceinture , et fredonne de nouveau le refrain de sa ballade. . . Mais sa voix est mal assurée , ses lèvres tremblcnl ; enfin elle se prend à pleurer à grosses

larmes , puis tout à coup les essuie et court à son prie-dieu. . .

Oh ! qu'il était beau de voir la jeune fille agenouillée , élevant vers le ciel ses yeux voilés de pleurs. Elle pria pour sa mère, qu'elle n'avait jamais connue ; elle pria pour son père, son vieux père qu'elle aimait tant ; elle pria pour son Hector, son loyal désir, son frère en amour ; elle pria pour son roi . pour Charles "VII injustement dépossédé , pour Charles VII dont son père était un fidèle serviteur, et que son Hector lui avait peint si beau et si valeureux... Puis, elle pria encore pour son Hector, son loyal désir, son frère en amour î

— Mon Dieu, disait-elle dans sa naïveté virginale , ne lui en voulez pas de ce qu'il avait promis d'être ici avant le coucher du soleil, et n'est point venu : il a manqué de parole , c'est vrai, mais je lui pardonne, moi; il faut que vous lui pardonniez aussi !

^i'y avait-il pas une logique irrésistible dans

urr NOUVEAU personnage. I I I

1rs j)arolcs do la jeune lille.*. .. Mais la prière^ ne finissait pas là. ' ^^

— Que ceux qui sont affamés trouvent du pain, que ceux qui sont méchans deviennent bons, que ceux qui sont malheureux deviennent heureux !.,. 'iw >>

— Cela est bien , Jolie, de faire ce souhait pour les infortunés , dit une voix derrière elle.

— Hector ! mon Hector !

Et elte se leva , riante et joyeuse. C'était en effet Hector de Chartres , jeune homme aux cheveux noirs , à l'œil ardent et impérieux , à la taille haute et imposante. - --:

— Mais en vérité ^ messire, il n'est pas d'un loyal chevalier de surprendre ainsi sa dame : vous méritez châtiment exemplaire, et l'aurez...

Puis elle riait aux éclats et se suspendait au col de son amant.

— Oh , que tu es beau !

Une douce parole veut une douce parole.

Ce que tu es beau! demandait vin que tu esbelle ! Jolie s'y attendait , pourtant il n'en fut point ainsi : Hector paraissait soucieux et préoccupé d'une tout autre pensée.

— Damoiselle de Montchevrier , reprit - il d'une voix grave , je vous le répète , cela est bien de prier pour les infortunés.

— Mais qu'as -tu donc, mon Hector?...

Ah , il vous prend parfois des envies de faille le sévère , mais on ne s'y trompe plus j allons , pourquoi ne pas venir joyeux vers, moi, dis?... ooH Jfifi'.

— C'est que je ne puis être joyeux lorsque les autres gémissent, c'est que je ne puis rire lorsque les autres pleurent 1

— Mais ici , qui donc est triste , si ce n'est vous ?

Hector s'avança vers le fond de l'appartement, et prenant par la main une femme vêtue de deuil, il la conduisit à la jeune fille qui ne l'avait point encore aperçue, et lui dit ;

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— Damoisollc, je vous présente la noble dame Isabelle , veuve de Coighan ; c'est elle qui gémit et qui pleure.

— Veuve ! s'écria Jolie en fixant sur Hector des yeux effrayés ; veuve , Hector !

— Veuve, Jolie de Montchcvrier 1 son époux vient d'être assassiné.

— Et par qui?

— Allez le demander au vénérable et chéri de Dieu Jehan de Frétigny ; allez le lui demander ! il le sait, et peut vous l'apprendre.

H y avait de la colère et de l'ironie dan^ la voix du jeune baron.

— Hector... monseigneur, n'accablez pas les coupables ; ils sont bien à plaindre.

— Par mon blazon, damoiselle, Jehan de Frétigny ne le serait guère , si sur son compte tous pensaient ainsi que vous : mais , merci Dieu , cela n'est pas !

— J'ai lu dans mon missel qu'il faut avoir

1 l/| LA SFMAINE DP. J>AQUES.

pitié de ses ennemis même : c'est Dieu qui l'a dit, Hector!...

— Yous êtes un enfant ! IN avez-voiis pas lu aussi dans votre missel que celui qui frappe par l'épée périra par l'épée ? c'est encore Dieu qui l'a dit. Mais loin de là ; il ne s'agit pas ici de disputes théologiques. Ecoutez-moi , Jolie : madame de Coighan est désormais sans asile ; elle restera près de vous. Tel est le bon plaisir de messire Raynaud de Montchevrier ; est-ce aussi le vôtre?

— En doutez-vous?...

Les deux femmes se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.

— Isabelle, vous étiez mon amie; vous serez ma sœur !

Un rayon de joie anima le visage d'Hector, un sourire passa sur ses lèvres , et rejetant son manteau sur ses épaules :

— Dieu vous garde, nobles dames, il faut que je vous quitte céans.

CiV NOUVEAU PERSONNAGE. Il5

— -Nous quitttT, bon Dieu! rt'piil .loliu; mais vous ne savez donc pas quel temps il fait.

Elle courut à la fenêtre.

— La pluie tombe à torrens ; le tonnerre gronde; un orage épouvantable!... Nous quitter ! . . . mais c'est une folie. . . Oh ! quels éclairs!... Dites que vous restez!

— Je ne puis : les intérêts de la France et ceux du roi l'exigent.

— A cette heure : la nuit est close depuis long-temps. Tenez... voici la neuvième heure qui sonne à la cathédrale... et puis un temps comme celui-ci !...

— Q'importe l'heure ? qu'importe le temps ?

— A Dieu soyez donc , mon Hector.

11 déposa un baiser sur le front de la jeime fille qui cherchait à le retenir encore, pressa dans sa main celle de la dame de Coighan, et lui dit à voix basse:

— Vous serez vengée !,

Il6 LA SEMAINE DE PAQUES.

Et, maigre l'orage épouvantable. Jolie de Montchcvrier courut se placer au balcon pour le voir encore une fois.

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