‹ La semaine de pâquesChapitre 22 sur 41 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

espoir et désespoir.

Envoyé par Jehan de Frétîgny auprès du comte anglais , Geoffroy n'obéit qu'avec répugnance : il n'aimait pas cet homme. Aussi, prétexta-t-il bientôt la crainte de l'importuner, et se retira. Tous deux avaient besoin d'être seuls avec eux-mêmes : à Thomas de Montagu

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les pensées profondes et sanglantes , les spectres du remords et l'inexorable insomnie ; à Geoffroy les rêves joyeux et parfumés, les images ravissantes d'un amour plein d'espoir , et le doux sommeil de seize ans.

C'est que cette journée avait été belle pour Geoffroy! il jouissait enfin du bonheur attendu depuis si long-temps. Les sombres idées qui s'étaient d'abord présentées à son esprit s'évanouirent peu à peu... il était au ciel! que de délicieuses apparitions vinrent se grouper autour de sa couche, et toujours blanches et virginales, planer sur ses paupières! Elle était là près de lui : ses mains passaient et s'égaraient sous les cheveux blonds de la jeune fille, il les caressait et jouait avec leurs longues boucles , les effilait un à un , les tressait en nattes gracieuses , puis les écartait pour la baiser au front. Alors elle fuyait bien loin pour revenir plus près, l'enivrant des regards de son oeil bleu et lui souriant de ses lèvres roses et malicieuses !

ESPOIR ET DÉSESIHJIR. iSn

Le lendemain à son réveil , il resta longtemps sous le charme de ses visions d'amour, 66 leva , et à genoux à son chevet , remercia Dieu et la vierge Marie : quant à sa lecture du matin , il ouvrit tour à tour le poëme des miracles de la Vierge de Jean Le Marchant et les ballades d'Alain Chartier. Mais , frappé d'une idée soudaine — du moins il la croyait soudaine et elle l'occupait à son insu depuis la veille , — il ferma les deux volumes et sortit de l'évéché. Il est inutile de dire de quel côté il se dirigea : on se rappelle , je le pense , où était l'hôtel Montchevrier.

Il était si gentement vêtu , le jeune gentilhomme, avec son pourpoint de damas et son chaperon écarlate broché de fil d'or ; il avait si bonne contenance sur son fringant destrier dont la housse de satin bleu à broderies de létisses se déroulait gracieusement, que chacun s'arrêtait pour le voir passer, et le montrait du doigt en disant : Voyez-ci, voyez-ci comme il a mine plaisante et courtoise, le beau GeolîVoy,

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le fils au seigneur de la Poule ! A voir son empressement à descendre de cheval sous le porche de l'hôtel , plus d'un passant hocha la tête avec un sourire.

Jolie de Montchevrier apportait un dernier soin à son habillement, et de ses mains blanches et délicates venait de nouer sa ceinture bleue, signe de loyauté , lorsqu'on lui apprit la venue de Geoffroy : elle était si contente d'elle-même qu'elle le reçut aussitôt, et jetant un prompt coup d'œil à son miroir, porta pour la dernière fois la main à sa chevelure.

— Dieu vous donne plaisir et liesse , damoiselle.

— Il vous a conduit ici, monseigneur.

Pendant qu'elle avançait un siège, la jeune

fille, admirant la parure de Geoffroy, se laissa aller à un petit mouvement d'amour-propre , à la pensée que tous les frab en étaient faits pour elle. La conversation roula d'abord sur les événemens de la veille, et ce fut une occasion de remercîmens nouveaux.

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— Je vous ai vraiment en grâces, monseigneur ; car, sans votre aide en cette rencontre, je ne sais ce qui serait advenu de moi ; mais, Dieu merci , vous avez rempli le devoir d'un honorable chevalier.

— A mon avis , noble dame , c'est bien peu pour vous complaire ; mais que Dieu me donne bonne vie , et j'ai l'espoir de faire mieux.

— Or çà,messire, ne me tenez -vous pas pour ingrate de ne vous avoir point encore offert de récompense ; car c'est mon devoir de la proposer comme c'est le vôtre de l'accepter... Voyons, laquelle vous plaît-il choisir, je vous l'octroierai, je m'en fais forte...

— Un, baiser sur le front 1 répondit précipitamment Geoffroy ; puis il s'arrêta tout court : il craignait d'avoir trop demandé. La jeune fille rougit et dit en souriant :

— Allons, j'en ai pris la charge et ne puis reculer; au moins avouerez-vous , sire de la

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Poule , que la récompense est bien au dessous du service. . .

Et, moitié oui, moitié non, elle présenta son front à Geoffroy , qui avait mis un genou en terre.

Il y eut ensuite un monieat de silence pendant lequel les idées les plus riantes se pressèrent dans la tête de Geoffroy. Jusqu'alors il avait aimé sans savoir si son amour était partagé ; il s'était souvent répété : — Si elle ne m'aime pas, c'estlamortj si elle m'aime, c'est la vie : que décidera-t-elle ? ~ Mais aujourd'hui ce doute cessait pour lui, tout lui disait qu'il était aimé... il le croyait! déjà la vie lui apparaissait embellie de mille prestiges : déjà dans l'avenir pur comme un ciel sans nuages, il voyait se dessiner les images séduisantes du bonheur qui l'attendait; il était dans une de ces extases où l'âme s'abandonne à l'espérance avec je ne sais quelle insouciance enfantine ! Jolie, que ce silence embarrassait, le rompit et changea adroitement la conversation :

ESPOIR FT DÉSESPOIR. iGt

— Savez-vous, niessire, que ces guerres entre les deux royaumes sont bien tristes, cl il faut avoir dévotion à la benoiste vierge et à son enfant pour y mettre fin. Chaque jour succombent les plus attrempés chevaliers : on ne voit partout que des yeux larmoyans et des cœurs angoisseux pour la mort d'un époux ou d'un père...

— Damoiselle, j'ai perdu le mien au siège d'Orléans 1

— Que Dieu l'ait en sa garde.

— Ainsi soit-il.

— Oh ! vous avez dû bien pleurer ; je ne crois pas qu'il existe au monde une chose capable de faire oublier la mort d'un père, et de consoler de ce malheur.

— Madame, il en est une, mais une seule.

— Et laquelle ?

Geoffroy allait répondre lorsque le son des trompettes retentit au dehors , et Jolie courut soulever un des grands rideaux qui fermaient le balcon :

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— Oh ! messire , la brillante cavalcade de chevaliers et d'écuyers qui vient en bel état par la rue des Grenets. — Il faut ouvrir les deux rideaux. — Ils ne sont pas de toutes armes. . . où vont-ils donc ?. . .

— Sur le chemin de Vauventriers sans doute, au-devant d'un convoi de vivres.

Et Geoffroy transporté de joie se plaça près d'elle sur le balcon.

— Dieu ! que je suis donc étourdie , on me l'avait pourtant appris ce matin, j'avais déjà oublié... mais c'est qu'il s'y trouve les prud'hommes les plus vaillans et les plus nobles du pays : voici le seigneur de Maintenon, Cholet de Dangeau avec la sainte chemise sur ses armes. — Ah! ce cheval qui se cabre 1 — Il faudra que je sache de quelle dame Louis de Vieux-Pont porte les faveurs à son heaume. — Le jeune baron à la cotte d'armes de satin a été sacré chevalier à la Pentecôte dernière. .. j'y étais. — Oh 1 comme de Laubespine a l'air fier et hautain avec sa lance de treize pieds ;

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je ne l'aime pas, moi, il fronce toujours les sourcils. . . C'est que nous ne sommes pas à la

fin au moins penchez-vous donc un peu ,

monseigneur, il y en a encore autant ! — C'est belle chose à voir qu'une troupe de gens de guerre. — Comme les épées flamboient. — Le bruit des trompettes produit vraiment un effet étrange... il me rend presque guerrière, moi... Je vous fais rire, n'est-ce pas? — Le seigneur de Ouarville deviendra un preux accompli : on m'a dit qu'il avait heurté au cœur d'une noble dame du Perche et que le cœur s'était ouvert! — Ahl voici Hector de Chartres : sire Geoffroy, sans feintise, quel est selon vous le meilleur et le plus beau de tous ces gentilshommes?

— Celui que vous venez de nommer sans aucun doute.

— Je le crois aussi , reprit-elle, et, joyeuse, se dressant sur la pointe des pieds, elle détacha sa ceinture et l'agita au dessus du balcon.

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Hector fit caracoler son cheval et la salua amoureusement.

Retiré derrière elle , Geoffroy pâle et défait venait de déchirer l'aigrette de son chaperon qu'il froissait dans ses mains crispées. Ses jambes tremblaient dans leurs jointures et ses dents s'entrechoquaient.

Hector n'était ni le frère ni le parent de Jolie... qu'était-il donc?... à cette demande il n'y avait qu'une réponse, et Geoffroy se l'était faite !

Et toujours la jeune fille agitait sa ceinture, et sans doute Hector répondait toujours à cette salutation.

— Madame, je prends congé de vous : j'avais oublié que je dois être de cette escorte. . .

H referma la porte sur lui avec violence.

— Tiens : il est donc étourdi aussi , tant mieux 1 qu'on vienne me dire maintenant que je suis la seule !

Ce fut la pensée de Jolie, qui se remit promptement au balcon.

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(ieoliroy coiiriil àlV'vèché sans oser retourner la lèlP, tant il crai^ait d'apercevoir encore cette ceinture maudite qui se balançait dans la main de la jeune fdle. Arrivé à son appartement, il se renversa sur son lit , et s'écria :

— Tout cela n'était donc que dérision et mensonge !. . . Si je le tuais , lui !.. .

Plein do celte idée , il avait déjà saisi son poignard, quand il le brisa tout à coup et en jetant au loin les fragmèns :

— Non, car elle l'aime !

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