QUI FINIT PAR UISE VIOLE BRISÉE. I^S
Par piété.
{)yer., oyez le dit du seigneur d'A(|uitaiDe.
Alors, velu d'un brun mante), Il s'agenouilla sur l;i pierre
Du maître autel , El conjura la Vierge-mère De bien exaucer sa prière Du haut du ciel.
Oyez, oyez le dit du seigneur d'Aquitaine.
Or, il arrive que le soir Il s'achemine, après la fête.
Vers son manoir:
Il voit s'apprêter la tempête, (/éclair briller, et sur sa tète
Le ciel tout noin Oyez, oyez le dit du seigneur d'Aquitaine.
Tout à coup , sur son destrier , Un essaim de félons s'élance
D'un noir hallier, Et, tôt, la déloyale engeance Frappe à coups de dague et Je lance Le chevalier.
Oyez , oyez le dit du seigneur d' Aquitaine.
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Mais sur sa poitrine, voici Que l'acier brise comme verre •
D'effroi transi , Chacun pressent un saint mystère, Et demande, front contre terre,
Grâce et merci !
Ainsi finit le dit du seigneur d'Aquitaine!
L auditoire était merveilleusement attendri ^ et maître Ildebert , qui semblait pressé de prendre congé , aux regards qu'il portait sur les \itraux déjà légèrement blanchis par le crépuscule , crut l'occasion favorable.
— A présent que j'ai chanté ces couplets à la plus grande gloire de Dieu et de la Vierge des vierges , dame souveraine de Chartres , je crois qu'il est à propos de départir, car le temps du matin est le meilleur pour faire route, mes doux seigneurs.
— Allons, Dieu vous garde, brave homme : foi de chevaucheur anglais, si j'avais le revenu des six prébendes de Saint-Pierre dans la cathédrale , je vous en baillerais le quart pour
QUI FINIT PAR UNE VIOLE BRISliK.
votre grand savoir, mais je n'ai à votre service qu'un blanc de billon et un coup de cervoise.
Lorsque les hanaps furent vidés, le soudard qui venait de parler se pencha vers le ménétrier, et, lui montrant du doigt un homme enveloppé d'un manteau et immobile auprès de la cheminée :
— Voici messire Hector de Chartres, le capitaine de la porte ; présentez-lui votre chapel : le diable me brûle s'il ne vous donne rien. . .
lldebert passa la main sur son front , hésita un moment, puis il prit un air pileux, et psalmodia d'une voix dolente :
— Monseigneur, je me recommande à vous. J'avais un grand et beau loup; lequel loup je montrais par foires et marchés pour ébaudir les bonnes gens , vient de trépasser de maie mort : j'ai bien larmoyé, car je l'aimais ; avec cela que je n'ai pas assez d'écus pour en achcr tor un autre,
I'y6 LA SEMAINE DE PAQUES.
Hector de Chartres se détourna , le regarda fixement , se mit à sourire , et dit assez bas pour n'être point entendu des gendarmes :
— Or ra , maître Ildebert , faisiez - vous aussi monter votre savante bête dans la chaire à prêcher ?. . .
Le jongleur parut interdit; cependant, il répliqua avec assurance :
— Mon noble seigneur veut sans doute se divertir aux dépens du pauvre joueur de viole.
— Allons, maître, plus de feinte : il n'en est pas besoin. Je sais que vous n'êtes point Ildebert , jongleur et ménétrier , mais bien Jehan Sarazin , religieux jacobin et célèbre prédicateur; ce que j'ignore, c'est le motif qui vous engage à sortir de la ville sous cet habit , car sur mon âme , vous voici étrangement affublé pour un homme d'église.
— Vous me connaissez , messire , et je vous dirai tout : depuis long-temps la conduite sacrilège de Jehan de Fr<''tigny m'indigne, et je
(Jlll FINIT PVR INi; VIOLE I!RISi:i.. \'jn
voulais fuir les lieux (ju'habitc cet homme; le meurtre de .lacqiics de (loighan m'a décidé. Hier, j'ai quitté le monastère à l'heure de maliiH's... je ne sais où je dirige mes pas, mais (jue m'importe? pourvu que l'air que j(! r*îspirerai soit pur. et que je n'entende plus blasphémer le saint nom de Dieu...
— Restez, mon père, restez; ne fuyez pas < Chartres niainlenant, car vous pouvez servir la cause de Dieu et du roi : voici cinq heures qui sonnent... il fait encore nuit, regagnez promj)lement votre cellule ; personne ne s'est aperçu de votre départ. . . Refusez-vous ?
— Non, messire, je vous obéis sans vous demander de compte , car je vous tieps pour l'homme le plus loyal du royaume. ,
Hector pressa la main du rdigieux dans les siennes.
— Et vous, mon père, vous êtes le mwîdèle des bons prêtres, si rares dans notre pauvre France où l'Eglise est souiWée de dissolutions
i'yS LA. SEMA.1NE DE PAQUES.
et d'infamies. Mais une réforme religieuse est nécessaire , et elle arrivera avant un siècle.
— Et ceux qui l'auront entreprise seront sans doute traités d'hérétiques. . .
— Qu'importe la persécution à la foi? les martyrs chantent dans les cuves d'huile bouillante, sous la scie des bourreaux et sur les flammes du bûcher... Oh! si j'étais sûr de transmettre ces idées à mes descendans, je mourrais heureux... Mais, adieu mon père, adieu. . .
11 appuya sa tête dans ses mains , et sembla réfléchir profondément. . . Sa famille fut exilée plus tard , à l'époque de la révocation de l'édit de Nantes.
— Eh bien , demandèrent ensemble tous les archers au religieux qui s'avançait vers la porte; ch bien! vous avez devisé longuement avec monseigneur Hector... Êtes - vous coh-tent de lui?
— Très-content 1
Et il sortit à la hâte.
glTI FIMT PAR UPfE VIOLE BRISÉE. l'^Q
— ITolahée ! messire Ildebert , s'écria le gardien de la porte en faisant sonner ses clefs ; attendez que je vous ouvre : par saint Cantorbéry, où allez-vous donc?...
— Je ne partirai que ce soir, reprit une voix qui déjà se perdait dans l'éloignement.
— Holahée , revenez donc : vous oubliez votre viole...
Un des archers la prit , essaya d'en tirer quelques sons ; mais, ne pouvant y parvenir, il la brisa en mille pièces contre la muraille.
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