CHAPITRE XIV
c'est la main de dieu qui conduit tout cela.
Après avoir décidé l'enlèvement de Jolie , l'évéque s'était dit :
— Oh ! Geoffroy sera bien heureux.
Alors , pour lui laisser son bonheur tout entier, pour ne pas en gaspiller une parcelle, il
avait pris grand soin de lui cacher l'exécution de ses projets. Il l'avait donc éloigné en lui confiant un message pour Courville , d'où il ne devait revenir que le lendemain. Surtout lui avait-il bien recommandé de ne s'arrêter nulle part à son retour, et de se diriger droit à l'évêché. Quelle jouissance lui promet la surprise de Geoffroy !
— Il descendra de cheval à la grande grille, jettera la bride à son page avec insouciance , et s'acheminera lentement et le front baissé comme à l'ordinaire , pour venir m'embrasser. Et moi, caché derrière un des rideaux de ma fenêtre , je verrai tout , je ferai tout voir à Jolie : nous rirons bien de la sécurité de mon pauvre Geoffroy... Et puis, nous entendrons monter l'escalier en retenant notre haleine. . . Jolie rougira , se rapprochera de moi, tremblant un peu La porte s'ouvrira!...
Jehan de Fréligny avait tout arrangé dans sa tête, et cet instant fut peut-être le plus
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fortuné de sa vie. Quant à Geoffroy , il avait promptement saisi l'occasion de s'éloigner de la ville : il en espérait du soulagement pour ses souffrances. Il lui semblait qu'une fois loin de Chartres, l'air lui semblerait moins lourd, que sa poitrine respirerait plus à l'aise... Il éprouverait aussi du bonheur à faire une route de huit lieues , seul au milieu du calme dans la campagne , rien que dans la campagne, à voir une belle étendue de ciel bleu , à entendre l'alouette chanter et s'élever dans les airs , à sentir le vent se jouer, harmonieux et pur, dans ses cheveux... Il était parti!
Mais il eut bientôt du regret d'être parti. Souvent il retournait les yeux vers la cathédrale dont les clochers s'élançaient des brouillards du matin, comme deux immenses jets d'eau, ou plutôt comme les deux mâts d'un grand vaisseau immobile au port. L'aspect des plaines unies et monotones de la Beauce produisit pour lui, au dehors, un vide inexpriniablc que déjà il ressentait au dedans. Plus
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il avançait, plus tout lui paraissait morne et dépeuplé ; il lui sembla plus d'une fois que son cœur ne battait plus ; quelque chose lui manquait. . . la douleur , peut-être ! eh bien ! il la préférait à l'accablante nullité d'idées et de sensations dans laquelle il était plongé. En ce moment, l'absence de cette douleur lui semblait insupportable; aussi pressa-t-il son voyage , qu'il voulait d'abord traîner en longueur. Il arriva à Chartres dans la matinée du vendredi.
Il s'était bien promis de ne point traverser la rue des Changes; mais il s'y trouva transporté comme par magie. Il se promit alors de ne pas quitter des yeux la crinière de son cheval , mais un petit lutin qui se divertissait à le tourmenter, grimpa sur sa selle , lui souleva le menton , et lui fit tourner la tête à gauche. Les rideaux du balcon étaient clos avec plus de soin qu'à l'ordinaire : la grande porte de l'hôtel, qui, ordinairement ouverte, laissait voir les varlets circulant dans les cours , était
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fermée aussi... Cette circonstance l'étonna , mais ne le frappa point : il continua sa route.
Comme il passait dans le cloître, la porte royale était ouverte à deux battans, et ses yeux plongèrent au fond de l'enceinte : ils se fixaient avec respect sur les rosaces flamboyantes , et les vitraux aux mille couleurs qui étincelaient sous les feux du soleil levant ; ils s'égaraient à travers les innombrables piliers de la nef, d'où les arceaux de la voûte s'échappent comme autant de fusées... Us s'arrêtèrent sur le christ qui, enveloppé d'un voile noir, apparaissait au milieu du sanctuaire! Geoffroy pensa que prier lui ferait du bien, entra dans l'église et s'agenouilla sur les degrés du cjiœur.
Sous le portique méridional de Notre-Dame, plusieurs hommes étaient rassemblés autour d'une longue feuille de parchemin encadrée dans une de ces armoires treillissées de balustres où se plaçaient les bréviaires au moyenâge.
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— Holà ! qui d'entre nous sait lire?... Toi, maître Poulard.
— Guillaume Maugars, mon grand ami, feu ma mère vénérée me disait toujours : Petiot, tu n'as pas besoin de savoir lire pour être chaussetier. — Elle aurait quatre-vingts ans maintenant, si elle vivait, la chère femme...
— Imbécile...
Maugars s'adressa à un vigneron du Petit- Beaulieu.
— Vous , messire Marin Gautier ?
— Non , fit l'autre du ton d'un chien qui gronde !
— Hon 1 hon 1 il ne sait pas plus lire que rire, celui-là...
Un autre bourgeois s'approcha, et frappa sur l'épaule de celui qui parlait :
— Compère, qui dit : hon; dit ; vigneron; qui dit : vigneron, dit : grognon, et qui dit : grognon, dit : Bourguignon.
— Haa l haa 1 s'écrièrent-ils ; et ils complimentèrent sur sa facétie le bourgeois émer-