C EST LA. MAIN DE DIEU. 11 I
veillé de lui-même : ce fut lui qui se chargea de lire.
— « Nous, chambrier de la chambre où habite la Vierge , à tous chrétiens , seigneurs et manans, savoir faisons, qu'en la journée de demain, vers la huitième heure du soir, cloches sonnantes et flambeaux allumés, le révérend Jehan Sarazin, religieux de la congrégation des jacobins, sise en la rue de la Prêcherie, entreprendra longue et sainte prédication , par laquelle prédication il sera clakement ef dûment démontré que l'hymne :
O gloriosa fœmina, Excelsa super sidéra , Qui le creavit, providè Lactas sacrato ubere !
n'est pas , selon que le vulgaire l'avait cru , de saint Ambroise, de Grégoire-le-Grand ou de Fortunatus , évoque de Poitiers , mais appartient en propre au pays de Chartres ; ce qui sera prouvé par les saintes écritures et archives de ladite ville.
» De plus , le révérend Sarazin fera la louange de Fulbert , le culteur des vertus , le mortificateur des vices , et l'étoile des pontifes , que Dieu , source de bonté , avait accordé pour évêque aux Chartrains. Enfin , le révérend discourera sur la grande solennité du saint jour de Pâques : le tout en l'honneur de Dieu et de la vierge Marie , au nom desquels , vous tous chrétiens , seigneurs et manans , vous êtes invités à la prédication. — Amen. »
Les bourgeois s'entre-regardèrent , étonnés et répétant :
— Comme il est docte et savant , maître Marin Blandin.
Il se tourna avec un air de triomphe vers Marin Gautier!
— Eh bien , mon gentilhomme , vous voyez qu'il n'y a pas qu'au Petit -Beaulieu qu'on sache lire. . .
— A propos , dit Guillaume Maugars , je voudrais bien être chanoine , parce que c'est après demain le jour de Pâques , que je n'ai
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pas un blanc de billon dans mon escarcelle , et que tout chanoine assistant au sermon qui se récitera sur la plate-forme du chœur après dîner, recevra cinq sols , ce dont je ne ferais fi , par la Vierge immaculée : de plus , il§ font ensuite un repas de corneaux, de duisantes pâtisseries et de vin de Chartres.
— Et moi, reprit Foulard, je voudrais être jacobin , parce que la prédication de demain amènera force offrandes à l'abbaye, et que chaque religieux en aura sa bonne part.
— Et moi , repartit Marin Blandin , je voudrais être évéque et me nommer Jehan de Frétigny, vu que la comtesse de Montchevrier est une avenante fille. . .
Geoffroy sortait en ce moment de l'église ; il entendit prononcer ces deux noms , et s'arrêta.
Foulard et Guillaume Maugars entourèrent Marin Blandin avec mystère.
— Comment, maître, vous croyez que notre évéque vénéré...
: — Oui, je le crois... et pourquoi pas? Un évêque est un homme comme un autre.
Geoffroy pâlit et s'approcha.
— Ecoutez-moi; voyez- vous, je sais cela mieux que pas un : lorsque notre évêque, que Dieu garde , accompagné de messire de Montagu , partit pour arrêter le comte Raynaud , je le suivis et je parvins, en dépit des hallebardiers et du diable , à entrer dans la chambre du comte. Alors, j'entendis monseigneur Jehan de Frétigny dire distinctement : — Je veux que ta fille soit toute à moi. — J'espère que voici parler franchement 1
Ce fut un affreux trait de lumière que ces paroles pour Geoffroy : il croyait facilement à tous les malheurs, depuis celui qui l'avait frappé ; aussi ne mit -il pas en doute la véracité de ses suppositions. Le message que l'évêque lui avait confié pour l'éloigner de la ville , lui semblait une preuve plus que suffisante. Sa poitrine se soulevait et bondissait. 11 eut d'abord envie de se briser la tête contre
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les dalles du portique ; puis il voulut parler, crier et tonner, mais il ne put trouver qu'un seul mot :
— L'Infâme !
Et il s'élança vers le palais épiscopal , à la grande stupéfaction des bourgeois. Il monta sans s'arrêter à la chambre où il apprit que se trouvait la jeune comtesse , poussa la porte avec violence , et Jolie fut effrayée à le voir entrer ainsi , blême comme un linceul , l'œil égaré et les cheveux hérissés sur le front. Il courut vers elle , lui saisit le bras , et cria d'une voix sourde qu'il croyait retentissante :
— L'évêque est-il venu ici ?
— Non , messire.
Il respira, parut plus calme ; puis il tira sa dague du fourreau, et la lui présenta.
— S'il vient, et s'approche de vous aussi près que je le suis maintenant , frappez-le de ce poignard...
— Sacrilège ! Frapper un ministre de Dieu 1
Jolie recula épouvantée ; GeojQfroy reprit en souriant d'une manière étrange :
— Oui, un ministre de Dieu, Voulez-vous?
— Oh! jamais.
— Au nom de votre père , le voulez-vous ? Il présentait toujours sa dague , et la jeune
fille se tordait les mains devant lui...
— Mais pourquoi sa mort? pourquoi?...
Je ne comprends rien à vos paroles... Tenez, messire, je vous adjure de me le dire ou de vous retirer.
Geoflfroy répondit tranquillement :
— Au nom d'Hector de Chartres.
Ce nom, Geoffroy eut bien de la peine à le prononcer.
— C'est horrible ! s'écria Jolie.
Mais cependant elle saisit dans sa main le manche du poignard, qu'elle laissa tomber aussitôt.
— Oh 1 reprenez-le , reprenez-le ; je sens bien que je ne pourrai jamais.
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^ t GeoflVoy parut réfléchir.
— Ecoutez 1 Soyez prête à quitter l'évèché, lorsque je viendrai vous chercher ici : le reste me regarde. . . Seulement , que je vous dise une chose : vous pouvez entendre d'un moment à l'autre à votre porte un peu de bruit, des soupirs, des cris, que sais-je? Eh bien... ne vous en étonnez pas , et dites-vous :
— C'est Geoffroy de la Poule qui est là avec son poignard !
Revenons un peu à l'instant où Geoffroy s'élança du portique au palais épiscopal. Un homme, jusque-là caché derrière une masse de piliers près de laquelle étaient rassemblés les bourgeois, descendit précipitamment quelques marches comme pour le retenir, puis il s'arrêta tout à coup et leva les yeux au ciel , en disant :
— Qu'y pourrais-je faire? c'est la main de Dieu qui conduit tout cela.
— Quel est cet homme? demanda Guillaume Maugars.
— Eh ! he connaissez-vous pas Gauthier, le bien-aimé de l'évêque? répondit Marin Blandin; mais voici l'heure où la marmite bout; venez-vous manger avec moi de la soupe aux harengs , compère ?. . .
— Certainement, compère.
Et ils s'en allèrent manger de la soupe aux harengs.