LA. LUNE ET LES NUAGES
11 tourna les yeux vers son palais : à une fenêtre brillait une petite lumière.
— Et je pourrai la voir sans obstacle : songer que depuis deux jours elle habite auprès de moi , que j'entends le bruit de ses pas au dessus de ma tête, le son de sa douce voix lorsqu'elle parle , le bruit qu'elle fait en ouvrant la fenêtre et les rideaux de son lit . et que je n'ai pu la voir un àeul moment, lui dire un seul motl... je n'aurais pas cru avoir ce courage, mais j'ai eu raison de l'avoir, j'ai eu raison de tenir ma promesse au comte , car ma haine en a pris une force nouvelle et ma vengeance en sera plus hnplacable. . . Est-ce que c'est déjà lui ?. .. non ! j'avais cru entendre une porte s'ouvrir : ce n'est que le cri d'un hibou — Certes l'endroit est bien choisi pour un combat à mort — le voisinage d'un cimetière!... viens vite, comte, viens vite, car voici de grosses nuées qui s'amoncellent et ne tarderont pas à couvrir la lune... viens vite.
Il se pencha vers la porte de la galerie.
— Rien ! ce n'est encore que le cri du hibou.— Dis-moi, mon vieux hibou, tu es à \n meilleure place pour voir la joute, et tu vas grandement tejouir des épées qui s'entrechoqueront, des cuirasses qui se briseront, et du sang qui coulera. Tu vas amener tes petits sur le bord du nid et tu leur diras : — Regardez ! regardez ! c'est belle chose à voir 1 — En vérité, mon vieux hibou, notre juge de camp , j'aime ton cri lugubre qui se mêle en cette nuit aux sifïlemens du vent... tu t'impatientes, n'est-ce pas? tu voudrais déjà un cadavre à terre ! attends! attends!... cela ne sera pas long . . mais si c'était le mien ! . . .
Cette idée pénible en entraîna bientôt mille autx'es à sa suite, comme il arrive tovijours. Il pensa à la sainteté du jour qu'il profanait, il pensa qu'il allait répandre le sang d'un homme à cette heure où il devrait prier pour tous, que de la mort à l'enfer il n'y avait qu'un pas.... il pensa à la damnation éternelle, et il trembla ! Le cri lugubre du hibou se mé-
LA. LUNE KT LES PfUA.GES. 'x'^'J
lait toujours aux siiTlemens du vent, et ces voix discordantes lui devinrent alors insupportables. Elles lui parurent ressembler à des accens de De Profanais! et puis, par cette galerie avaient défilé bien des convois : ce cimetière recelait bien des cercueils. Il n'osa pas regarder de ce côté , car il eut peur de voir tous ces prêtres morts dans le calme de la vertu se soulever de terre et s'avancer vers lui avec leur barbe blanche et vénérable. Il chercha la petite lumière de la fenêtre, comme on cherche un souvenir au milieu de ses soufFrances.. . elle n'y était plus c'était comme une dernière espérance qui l'abandonnait!...
La cloche qui sonnait neuf heures et demie, jeta au milieu de ses pensées sa voix retentissante et le rappela à lui-même : toutes ses terreurs s'enfuirent. Il entendit la porte de la galerie s'ouvrir, et Raynaud de Montchevrier se présenta devant lui.
— Allons, pensa-t-il, puisque je dois être damné de toutes façons !
11 ordonna au page de se retirer, fit signe au comte de prendre une épée, et dit :
— Je suis prêt.
— Je suis prêt aussi, répondit le comte. Ces deux hommes s'examinèrent en silence
et le combat commença : ce fut une de ces luttes terribles et inexorables , où les yeux lancent des flammes , où la poitrine respire à peine , où le bras frappe sans se lasser, où les blessures se reçoivent sans qu'on les sente , et se portent sans savoir où on les porte , car ces
luttes n'ont qu'un but : la mort! et tant
que l'un des deux est encore debout, il n'y a rien de faitl La lune se couvrit et le combat ne se rallentit point, le comte et l'évêque frappaient dans les ténèbres;... enfin l'épée de l'évêque, dans ses cercles formidables, ne rencontra plus l'autre épée , et un corps pesant tomba! Jehan de Frétigny se baissa promptement et désheauma Raynaud de Montchevrier ; le sang s'échappa à flots d'une blessure à la tète
— Comte, es-tu mort? cria-t-il.