CHAPITRE II L
-fin ftil-.iil :
l'oratoire de Jehan de Frétigny.
Daws l'oratoire , un jeune homme de seize ans à peine se tenait accoudé sur une table de hêtre ciré. C'était Geoffroy de la Poule , le fils du seigneur anglais Thomas de la Poule, qui, l)€rcé de coups au siège d'Orléans , avait sup-
plié Jehan de Frétigny de se charger de cet enfant , au nom de leur amitié. Un grand infolio gothique tout enrichi de belles enluminures, avec de grandes initiales d'or et d'azur à chaque page , était ouvert devant lui , à l'endroit où la chronique nous apprend comment l'évéque Yillicus donna le voile de vierge à sainte Geneviève, qui vint à Chartres dans sa quatorzième année. Il ne lisait pas ; mais, immobile et les yeux fixes , il réfléchissait sur ce qu'il venait de lire. Il était tellement préoccupé, tellement plongé dans ses pensées , qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir, et que Jehan de Frétigny put se placer sans être vu derrière le fauteuil où il était assis.
Bientôt Geoffroy se laissa aller en arrière, appuya ses deux mains jointes sur le rebord de la table , leva au ciel ses yeux humides de mélancolie, et dit avec un soupir :
— Elle devait être belle Geneviève , bien belle à genoux aux pieds de l'autel , avec son long voile blanc qui l'enveloppait tout en-
L*ORATOIRE 1)K JEHAN 1>F. FRlÉTIGNT. 87
tim;; et pourlant, sans l'avoir vue, je suis sur qu'<'lle ne l'était pas autant que la damoiselle aux grands yeux bleus.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ... oh , mon Dieu l s'écria Jehan de Frétigny.
— Monseigneur, qu'avez -vous donc? dit Geoffroy en se retournant effrayé.
L'évêque s'était remis de son émotion.
— Ce n'est rien, répondit -il en souriant; sois sans crainte , mon Geoffroy. Je t'ai fait peur, n'est-ce pas ? mais te voici rassuré toutà-fait maintenant, je l'espère. Je voulais te surprendre, et, en me penchant pour t'embrasser, je me suis heurté le pied contre le fauteuil : voilà tout!... Tu sais que J'ai été blessé en chargeant les Armagnacs dans les vignes du Petit-Beaulieu. . . Il y a pourtant déjà deux ans de cela : eh bien! cette maudite plaie n'est pas encore entièrement guérie... Mais^ je le répète... ce n'est rien, rien que la douleur du moment
Ensuite il le baisa au front.
— Allons , Va te reposer , mon petit ; le somn^teil est si doux à ton âge ! et puis ce sera demain jour de grande fatigue , à cause de la longue procession pur la \ille et des longs offices... Dors bien et fais de jolis rêves.
11 avait à peine disparu que l'évéque se dressa debout, saisit le bras de Gauthier immobile à ses côtés, et lui cria de l'accent du délire :
— Gauthier, Gauthier!... il me faut ma fille!... entends-tu, Gauthier, il faut que je l'aie, ma fille... il faut que je la reprenne à ceux qui me l'ont prise ! C'est trop long-temps attendre. . . il me la faut !
Et Gauthier repartit froidement :
— Mais cela ne se peut , monseigneur.
L'évéque retomba sur son siège...
— Oh ! tu ne sais donc pas tout le mal que tu me fais, en gardant toujours cette froideur glaciale; je pleure, je sanglotte, je m'arrache les cheveux, je me déchire la poitrine, et tu
t'ORATOIRK DF JF.HA^' DE FRETIGNY. 3c)
restes là, près de moi, toujours immobile comme la statue d'une tombe , froid comme un bloc de marbre : je te dis que je veux ma fille , et tu me réponds que cela ne se peut ! Mais tu ne comprends donc pas ce que c'est , Gauthier, que la douleur d'un père qui a une fille et n'est pas connu de son enfant 1 Elle est belle et gracieuse , elle est admirée de tout le monde ; on entend murmurer sans cesse que c'est un aij^e, un Dieu.., Eh bien! c'est un autre qui jouit de toutes ces belles choses flatteuses qu'on prodigue à la jeune fille, un autre qui lui dit : — Ma fille ! — et l'entend dire : — Mon père I — Elle a l'âme pure. . . elle a ce regard qui rend le coupable à la vertu , ce sourire qui rappelle la joie dans le cœur du misérable écrasé par les chagrins , broyé par les douleurs... Eh bien! cet infortuné, qui n'a ni repos durant ses jours, ni sommeil durant ses nuits , ce criminel qui ne voit derrière lui que sang et massacres, ce damné qui n'a pour avenir que l'enfer et ses tortures, celui-
/jO LA SEMA INF DE PA(jiUES,
là , c'est son père , celui c[ui l'a formée de sa chair et de son sang... c'est moil... Malgré mes fautes , tout espoir de salut ne m'était pas encore enlevé, je n'étais encore qu'à moitié chemin de ma perdition, je pouvais remonter à r,échelle : une candide créature, une fille était venue d'en haut pour me porter aide et assistance... on me l'a volée!... C'est en vain que tous les jours je la supplie de me tendre la main; je l'appelle, je l'implore à genoux et à mains jointes; un autre la retient de force, lui rive une chaîne aux pieds , lui attache les ailes, et, de plus . il s'en fait aimer et lui apprend de la haine et de l'horreur contre moi. . . Oh ! elle doit frémir maintenant au seul nom de Jehan de Frétigny comme à celui de Satan... Il aura tout fait pour cela, lui!... C'est une chose horrible! Ma fille, ma fille... ne les crois pas, ils mentent!... Ma fille, grâce pour moi qui suis ton père...
Il garda un instant le silence, se cacha la tête dans les mains , et s'écria encore :
l'oratoire de JEHAN DE FRJÉTIGNY. 4'
— Tu le vois bien, Gauthier, il faut qu'on me rende mon enfant !. . . »
Gauthier semblait ému , pourtant il de-) nicura muet et immobile. Jehan de Frétigny reprit :
— Et j)uis, elle est aimée de Geoffroy, de monGeolIroy! La damoiselle aux grands yeux bleus, que tout à l'heure il a dite plus belle que sainte Geneviève , c'était elle ! C'était ma fille ! et c'est moi , Gauthier, qui ai fait naîti*e; son amour, espérant un jour les voir s'unir ensemble : oh ! que de fois je me les suis figurés tous deux, agenouillés au sanctuaire, lui, rayonnant et fier, elle toute tremblante, et moi, debout près du tabernacle, leur passant au doigt l'anneau sacré, recevant leurs mystiques sermens, et leur donnant la bénédiction nuptiale ! Alors, ma poitrine respirait à Taise et se dilatait de joie : une douce odeur d'encens me venait au visage, mes habits sacerdotaux ne me pesaient plus, j'avais rejeté loin de moi la eotlc de mailles et la cuirasse.. . j'étais homme
d'église et rien qu'homme d'église, car tous deux m'avaient rendu à la \ertu ! Et dis-moi, Gauthier, dois-je hésiter à réaliser toutes ces belles espérances? je serai si heureux alors. J'aurai leurs quatre bras entrelacés pour me soutenir au dessus de la terre et me rapprocher du ciel ; et quand viendra la vieillesse si horrible pour les criminels , elle sera douce pour moi qui ne le serai plus : je marcherai de joies en joies jusqu'au cercueil... j'y descendrai quelque jour, sans m'y sentir tomber, et de là-haut je les verrai pleurer sur moi, jeter des fleurs svir ma tombe. . . et puis , ils viendront aussi me retrouver dans le sein du Seigneur, et alors éternité de bonheur, éternité de calme , le paradis pour toute l'éternité ! . . .
L'évêque avait saisi la main de Gauthier et l'inondait de larmes.
— Geoffroy l'aime avec passion , avec délire ! S'il ne la possède pas , il en deviendra fou , ou bien il en mourra , — l'un des deux — la mort ou la démence à seize ans ! et
l'oratoire de JEHAN DE FRÉTIGNY. 4^
que de reproches n'a\irait-il pas à me Caire ?. . . S'il mourait, son spectre reviendrait me les adresser... Tu es un parjure, me dirait - il ; lorsque mon père me remit entre tes bras, me confia à tes soins, tu avais juré de me rendre heureux... qu'as-lu fait de mon bonheur?... Tu es un assassin, me dirait-il encore ; tu avais juré de veiller sur ma vie... qu'en as-tu fait, de ma vie ?. . . tu m'as tué ! c'est toi qui m'as tué!... Oh! Gauthier, ce sont là des pensées auxquelles on ne peut s'arrêter... elles sont trop affreuses !
Il garda encore un instant le silence, puis se leva tout à coup ; il était calme.
— Allons, Gauthier, il me faut ma fille! son bonheur le demande, car elle ne peut être heureuse qu'avec Geoffroy ; ils sont prédestinés l'un à l'autre. C'est une décision arrêtée, fixe et immuable dans ma tête... Avant deux jours f:lle est à moi ! le sire de Montagu pourra me prêter secours en l'occasion.
Gauthier avait repris son indifférence de glace , et répondit :
— Monseigneur, cela ne se peut !
Alors la fureur de Jehan de Frétigny ne connut plus de bornes.
— Misérable ! lui cria-t-il , misérable que je briserais, que j'anéantirais d'un mot, d'un signe , as-tu donc oublié que tu me dois la vie... que je suis ton seigneur et maître, et que je t'ai gardé chez moi par piJLié 1...
Gauthier était resté calme , mais une larme avait roulé au fond de son œil.
— Monseigneur, je n'ai rien oublié. ..
— Et tu oses dire : Non , quand j'ai dit : Je veux !
— Monseigneur, je fais comme j'ai toujours fait , et comme je ferai toujours !. . . Vous m'avez sauvé la vie , monseigneur : depuis , vous m'avez pris dans votre palais , par pitié , comme vous venez de le dire , et vous m'avez donné du pain... C'est là une grande dette que j'ai contractée envers vous !... Mais est-ce en vous
l'okatoike i)k jfuan d¥. FR]ÉriG:vy. /p
disant que vous agissez bien quand vous agissez mal , est-ce en approuvant vos actions coupables que je pourrais la payer?... ÎNon ! C'est en vous criant : Ne faites pas cela ! quand vous allez commettre un crime ; c'est en vous ramenant vers le ciel dont vous vous éloignez , c'est en vous arrachant à l'enfer, où vous courez à grands pas. . . \ous avez sauvé mon corps, je veux sauver votre âme ! 1 Si je n'y parviens pas , je n'aurai du moins rien à me reprocher, car j'aurai fait tout ce que je pouvais faire, et Dieu m'en saura gré , peut-être !...
Alors, il se précipita aux genoux du prélat en lui baisant les pieds et les mains.
— Oh 1 monseigneur, monseigneur, renoncez à votre projet ; la naissance de cet enfant est déjà un crime qui pèse sur vous. IN 'en commettez pas un autre ! Grâce pour ce pauvre vieillard qui la croit sa fille : laissez-lui son erreur, sa douce erreur, jusqu'à la tombe dont il est si près! N'empoisonnez pas les dernières heures de sa vie , no vous faites pas maudire
à SOU lit de mort; car la malédiction d'un vieillard est exaucée au ciel 1 qu'il meure comme il a vécu , heureux et paisible.. . Ne le tuez pas à coups de poignard ! Yous a-t-il jamais fait de mal ? en a-t-il jamais fait à aucun?... Yous seul êtes coupable envers lui,
monseigneur ! 11 avait l'affection d'une
épouse bonne et aimante , et ne demandait que cela. . . Yous le lui avez ôté , ce bonheur, en séduisant sa femme , qui est morte de repentir... et lui, le vieillard, il a encore béni le ciel , parce qu'en mourant elle lui donnait un enfant 1 Depuis, tout son amour, toutes ses joies, il les a mises en cet enfant... Oh! monseigneur, après lui avoir ôté l'épouse, ne lui arrachez pas la fille, n'allez pas lui crier que sa femme était une adultère. . . Grâce pour le vieillard, et le Seigneur vous en récompensera ; songez qu'il nous voit en ce moment !
Gauthier désignait un crucifix du doigt : Jehan de Frétigny tomba à genoux , comme
l'oratoire de JEHAN DE FR^TIGNY. 4?
poussé par une force surnaturelle. Us prièrent toute la nuit.
Le lendemain matin , l'évéque dit à Gauthier :
— Je tâcherai de ne plus penser à elle 1 Lorsqu'il se rendit à l'église, le calme, de la résignation était sur ses traits.