‹ La semaine de pâquesChapitre 9 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

la procession du dimanche des Rameaux.

Il était onze heures environ , lorsque la procession de la cathédrale revint de l'abbaye de Saint-C héron , où elle s'était rendue, selon l'antique coutume du dimanche des Rameaux, pour y célébrer une messe solennelle. La foule

était si immense que tout le populaire ne put entrer dans l'église , où ne pénétrèrent que messieurs du clergé et de la noblesse. Le reste s'était échelonné sur le Mont-Sacré ^ ou répandu dans le cimetière. Quelques bourgeois, pour ne pas se compromettre avec tous les ribauds de la basse ville, s'étaient retirés derrière quelques ruines provenant de la démolition de l'abbaye détruite en i357, ^* qu'on ne se mit à reconstruire que vers i4oi : les manans se piquèrent de cette bourgeoise fierté ; ils commençaient à grogner à l'entour, et les braves gens qui étaient derrière commençaient à trembler. Heureusement la distribution d'eau de la fontaine miraculeuse qui guérit de toutes sortes de maladies venait de s'achever, et le carillon qui éclata à toutes les églises de la ville mit fin aux rivalités. La Discorde, comme dirait Boileau, ramassa vite sa torche funèbre, et se sauva en voyant le cortège sortir de Saint- C héron pour reprendre le chemin de la cathédrale.

LA PROrF.SSION. S^

Le capitaine Pierre d'Allonville ouvre la marche avec un gros de bassinets anglais : viennent ensuite les hommes de l'évéché et du chapitre, reçus en témoignage et ayant droit de porter des armes depuis le douzième siècle, les marguilliers, serviteurs de l'œuvre, heuriers, matiniers et autres officiers. Derrière eux , précédés par le porte-bannière de la cathédrale, s'avancent sur deux rangs les soixantedouze chanoines avec Guillaume Cotin , doyen par la voie du Saint-Esprit, et le sous-doyen en tête. A quelques pas devant eux, les diacres portent la châsse de la sainte chemise , couverte de lames d'or en mosaïque , et enrichie de diamans : à l'un des côtés sont quatre aigles d'or faits par saint Eloi , et donnés par la noble comtesse Rothinde; elle est remplie de figures , hiéroglyphes , inscriptions , caractères mystédeuxj et des joyaux offerts par de grands personnages dont les noms et les armoiries y sont gravés. Les sous-diacres sont chargés de porter le chef de sainte Anne , envoyé de Cons-

lantinople par Louis , neuvième cofiite de Chartres, .et sur ile<|uel les chanoines et digûités , à leur réception, juiaient être nés de légitime mariage : en même temps, les reli" ques de saint Ebrfemont et la lourde châsse du,,€9j}ïs 4e «aint Piat, le chef de saint Md* ^^i^DfllpQtié par Oervitis de Châteaune^f',' ay^4ç cDuveïcIe», par Aop[sse> comtesse de L'tetières;%;;et les autres reliques de la cathédrale qu'il serait trop long d'énumérer. Monseigneur llobei't Dauphin , abbé de Thiron , s'avançait hèrenienti avee ses six .bowrgeoris maroharit devaiît lui , la baguette élevée ; ensuite ic'étaietït les six archidiaet^^8,. Baonseigbeur Regbaùit^ archidiacre <iB , (i^hè^tUres U >appfeté : Je < Grande I,; Joqrd^jb des Urâlm^ .àrtiiidmcre d^iiBloife(' ppi^cejix, de Dunois», die Yehdoifte, deôi^W* etyfie Pmceraiiruiiiqi'iaèiîi ,cSf{qYi>io'it»iji .aoi ^[^Us sont suivis de près par W^and-chàwli<é' armé de son bu'iton caatorïil ; le semainier, le; chevecier , le chambrier et le chancelier dé rs'otce-Dame. Enfm^ tokki Jelian d^ Ft^éli^ft^^

LV l'ROr.fiSSION.

qiiatre-vingt-quatorzièiwe évoque deCharlre-s,

non par ses mérites, mais par la seule grâce

de Dieu , sous un dais magnifique où gont bro^o

dées ses armes, qui sont de gtieules à trois

chevrons d'or : il est accompagné du haut et

puissant seigneur Guillaume de Villeneuve ^

gouverneur de la ville pour les Anglais, l'offi-

ciiil qui a une main au dais, Thomas de Mon-

tagu , comte de Sarisbéry. Après eux vient le

vidame de Chartres , Charles de Vendôme,-

seigneur de la Fosse-Brétigny, de la Ferté-au-

Vidame, de Txéon , de la Châtre-sur-Loire ,î

et à ses côtés sa noble épouse Jehanne d'Ai*M

gennes dans une litière écarlate : il porte sur

sa cuirasse d'or au lion rampant d'azur, tenant

ime fleur de lis en sa patte avec un semé de

fleurs de lis, les neuf merlettes de sa châ-

tellenie de Meslay ; escorté par les archers à

sa solde ou Compagnons de Carbalète, comme

on les appelait , il ferme le cortège de l'évêque

avec le sire d'Alluie , et le jeune Hector de

Chartres, seigrieur d'Ons en Brai et d'AUonne,

qui était fils d'Hector de Chartres , grandmaître des eaux et forêts de Normandie et Picardie , maître - d'hôtel du roi, frère du chancelier Raynaud, et doit jouer un rôle important dans le cours de cette histoire. Ces trois barons, avec celui de Longny, transportaient les évéques dans une chaire , de Saint- Martin-au-Yal à la cathédrale, le jour de leur entrée; usage qui datait de lepiscopat de Saint-Aigaan. La procession de Notre Dame est terminée par la compagnie des échevins, en tête; de laquelle chevauche Gilles de Laubespine , bailli et capitaine de Chartres , avec son lieutenant-général et tous ses prévôts qui portent la bannière de la ville où est peint le cri de guerre : — Chartres ! ni*, rre^il *)b 'fuoïi-Mfrrr -/>fBBpnne sainte Vierge, dit une vieille femme^* en le voyant passer, faut- il que notre cher et redputé comte Charles VU du nom , soit re- })résenté par \n\ homme tel que ce de Laubespine; un vrai diable en âme! je brûlerai dev\x .qiçrges à la Vierge quand mons4:^igneUr

LA. PnOCESSIOIV. fi'J

Thibaut d'Armagnac aura pris sa place...

— Voisine, voisine, taisez^vous si vous tenez à achever en paix, votre soixantième.

— Ah ! c'est vous , maître Poulard , vous êtes dont toujours VV^indsoriste?. . .

— Allons, madame Lesueur, allons, ne leur en voulez pas trop , car enfin ils ont fait à la ville plus de bien que de mal; c'est à leur bonne volonté et dévote affection, que noiis devons cette belle pièce d'orfèvrerie qui porte le corps de Notre-Seigneur : c'est de l'or massif... et les pierreries, comme elles reluisent au soleil!

— C'est égal, voisin , le bon Dieu n'est pas content ! on n'entend point chanter le Regina cœli en pleine procession , comme au temps de saint Grégoire; on a vu les clochers trembloter l'autre jour... ils tomberont sur nous, et la fin du monde arrivera.

— Vous croyez , madame Lesueur ?. . .

^- Je le crois , maître Poulard.

Tous deux firent un grand signe de croix. Suivaient les processions des différentes paroisses, abbayes et monastères. Ceux de Saint- Cheron venaient les premiers avec leur abbé Guillaume Ricordeau, devant lequel on portait une bannière avec cette inscription : — Clotarius rex istam dotavit ecclesiam. — Puis Saint- Aignan avec ses sept chanoines; puis Saint-André , avec son doyen , ses douze chanoines , son marguillier et son vicaire perpétuel; puis, Sainte-Foy, Saint-Michel, Saint- Saturnin , Saint-Maurice.

Une fois le cortège de Notre-Dame passé, l'attention de la foule devint moins vive , le silence moins profond, le recueillement moins religieux, car les hallebardiers de Villeneuve, si redoutables avec la hampe de fer de leurs piques, et le sabot de leurs gros destriers normands , qu'on se taisait dans le haut d'une rue rien qu'à les voir dans le bas, étaient déjà loin. Les manans commençaient doncàs'ébaudir, les langues se déliaient, les conversa-

I,\ PROCESSION. 5q

tioDs se luellaieiil à 1 aise, on ne se gênait plus; euiin , le populaire sentait son vieuxbattu ! L'émancipation «'taitsurtoMt visible aux lucarnes des sales et bc^teuges cahwttes de bois qui, pour se soutenir, s'accrochaient Ues pieds et des ruains à la porte Guillaume; ce quartier-là ne laissait jamais le pilori de la rue des Côtes manquer de pratiques. En un nK>t, c'était le rebut de la b^s^ ville , et la basf»ç ville était le rebut de la ville ; ce n'est pas peu d(re. ,q •jffi-. . » '^•iiiniiKu t>J» r>

— Haa ! criait vm gros garçon joiïfihi et jovial, voulez-vous vous faire tanner, monseigneur le chevecier de Saint-Maurjçe,,,. , vieux ribaud!... , trfj hr-n^

— Par saint Potentian, reprit un charcutier, — et quel charcutier! — le diable s'en charge, c'est son affaire. Ceux de Saint-Maurice, les neuf chapelains comme le curé , sont tous de sa façon , comme mes andouilles sont do la mienuc.

lorsque les religieux de Saint-Jeaii-en-V^l-

6o LA SEMAINE DE PAQUES.

lée défilèrent, le voisin Foulard apprit poliment à lin Anglais, nouveau venu dans la ville , que leur abbé Jehan Baudrier , avait séance au chœur de la cathédrale, et voix au chapitre pour élire les évêques.

Vinrent ensuite les Augustins de Saint-Martin-le-Viandier, qui dépend de Saint-Jean-en- Vallée ; les Bénédictins de Saint-Martin-au-Val, et ceux de Josaphat qui portaient une bannière en tête de leur procession. D'un côté de cette bannière était la vraie pourtraiture de dame Julienne de Talvoisin, qui dota cette abbaye, et de l'autre, celle du noble homme Hervé de Gallardon en habit de moine , lequel Hervé lui donna ses biens pour obtenir les félicités du paradis.

Une fille de joie observa que ce seigneur avait dû être de bonne mine; un boucher trouva la remarque juste, et en fit part à ses voisins.

— Holà! silence, les autres, vous avez donc envie de vous faire massacrer par les sa-

LA PROCESSIOiV. 6l

cristains de Saint-Père , criait une femme de toutes ses forces.

— Tiens! elle a peur, celle-là 1 reprirent plusieurs voix ; comme si le vieux trou était à cent lieues; Dieu merci, non, et le premier qui fera le beau , ira voir s'il est aussi creux qu'on le dit.

On applaudit avec des transports d'enthoiisiasme; mais sitôt qu'on aperçut la mine renfrognée des sacristains, tout rentra en paix, et on entendit bien distinctement les marguilliers crier à voix haute :

— A genoux devant la chasuble du benoist saint Thomas de Cantorbéry 1

— A genoux devant la tunique dudit saint 1

— A genoux devant la relique du bras de saint Ignace

Ici notre bourgeois fit remarquer avec courtoisie à son interlocuteur, que la chasuble du prélat anglais était sans ouverture sur les côtés, de sorte qu'il fallait la relever sur les brai*

quand on offîciaU avec, et de plus qu'elle avait été donnée à l'abbaye par le prélat Jean de Salisbiiry.

Les Bénédictins de Sain t-Lubin-des- Vignes, suivaient immédiatement. Sur leur bannière étaient représentés la noble dame Ermentrude et son époux Nivelon de Montmirail, qui avaient fait donation de ce couvent à Saint-Père. Les Cordeliers et les Jacobins , avec l'image de Hugues de La Ferté , étendant sa crosse épiscopale sur quelque chose qui figurait le couvent à sa droite , passèrent inoffensés , car la crainte des sacristains de Saint-Père n'était point encore dissipée.

—Tenez, messire, disait Poulard à l'Anglais, voyez ce que c'est que d'être pieux : les Cordefiers étaient veaus ici pauvres et supplians ; eh bien! grâce aux macérations, flagellations, génuflexions, jeûnes quotidiens, lits de cendre , ils ont obtenu la grâce de Dieu , et possèdent maintenant le plus beau moutier de Chartres... je vous y mènerai; il faut voir ça ,

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