‹ La Semaine de Quarante HeuresChapitre 14 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Point de vue International

Dans l'esprit de ses promoteurs. il est d’ importance pri mordiale que l’application de la semaine de 40 heures tende lo plus possible à l’universalité. Il serait en effet révoltant que quelques états industriels dissidents puissent, à. la fa- a

-veur de bas prix de revient, détourner la clientèle des na-. tons qui auraient fait preuve de générosité dans le domaine social interne et de loyauté sur le plan international.

On peut concevoir un Etat isolé arrivant à ajuster son économie à une législation restrictive de travail. Il en résulterait Cependant un recul marqué de sa situation mondiale.

Get aperçu relève d’ailleurs un peu de l'abstraction pure Car un peuple qui fait fausse route réagit souvent avant de se détruire lui-même. Il n’est pas néanmoins sans intérêt de z se représenter ce mécanisme d'adaptation. 2

L’argument de « l’inondation », de « l’invasion » des . duits étrangers, bien qu'ayant été invoqué plus que jamais depuis quelques années, n’a pourtant aucune base scientifique absolue et rigoureuse. Il est invraisemblable que des nations vouées à une activité intense consentent éternellement à exporter des marchandises vers des régions dont les habitants, dans le très noble but de consacrer plus de loisirs au perfectionnement de leurs facultés intellectuelles ct morales, auraient laissé perdre une partie de leur puissance productive et seraient devenus impuissants à payer leurs achats. Il est probable que le pays vendeur se lasserait vite d'être le pourvoyeur d'un Etat s’adonnant aux délices

du progrès social, riche moralement mais pauvre matériellement. Voyant en outre péricliter son industrie d’exportation par suite de la fermeture d’un débouché, il est à craindre qu’il n’use de sa supériorité matérielle pour réduire en servitude et coloniser un client un peu trop indolent. Le rayonnement d'une législation sociale avancée ne constituera jamais uné monnaie d'échange.

Des innovations trop hardies présentent donc des dangers pour les nations qui s’y livrent. Il se trouvera des prédicateurs pour nous persuader que le Social doit primer l’Eco- nomique. Les nations ont cependant le devoir, sans chercher à asservir leurs voisines, de garder une place digne d’elles grâce au labeur de leurs citoyens. Vanter la bienfaisance morale d’une moindre opulence ne serait qu’un prétexte condamnable pour justifier une paresse et une médio- crité manifesies.

L'incidence d’une réduction de la durée du travail sur l'activité des échanges revêtirait des degrés de gravité différents selon la structure économique de chaque pays.

Ceux qui ont de longue date consolidé leurs richesses et sont fortement créanciers de l'étranger pourraient pendant un temps trouver des moyens de paiement pour combler un nouveau déficit de leur balance commerciale. Ils auraient le bénéfice d’un équipement moderne propre à produire abondamment pour soutenir la concurrance. Ayant souvent de larges exportations invisibles, fournissant de nombreux services d'assurances, de courtages divers, jouissant d’un marché financier fortement organisé, ils possèderaient plus de facilité pour obtenir des crédits et régler provisoirement leurs dettes par des ventes de titres, des remises de lettres de change, enfin supporter des sorties d'or. À la longue un équilibre se rétablirait, mais au prix d’un appauvrissement.

k La stagnation imdustrielle pousserait certains citoyens à sexe

patrier (1). Les remises ultérieures d'émigrants figureraient 22 à bien alors à l'actif da la balance des comptes, mais reste ie

raient faibles en contre- partie de certains éléments du passif. Le commerce d’ exportation serait irrémédiablement ;

atteint. Le train de vie de toute une > nation en supporterait rt

la répercussion. ie re ARR 2

- Les hauts prix décourageraient le tourisme. Certains ser-

vices intellectuels renchériraïient tôt ou tard. Les frêts ten-.

draient vers la hausse, même si la loi de 40 heures laissait re

en dehors d'elle les entreprises d'armement. La consommalion devrait se restreindre et les importations décroître. Si celles-ci continuaient à être eniretenues à l’aide de crédits, ia charg e des intérêts pèserait lourdement dans 1’ avenir. Un jour le retrait des crédits à court terme mettrait la mon- | naie en péril. Ou bien, une crise violente éclatant, “une baisse de tous les éléments du prix de revient s'effectuerait coûte que coûte. Dans ce cas, durant une longue pénitence, les conflits d'intérêts se donneraient carrière. De grands désordres seraient la rançon du rétablissement d’un nouvel état de choses. Des branches entières de l’industrie nationale risqueraient de périr en une telle tourmente. | Supposons maintenant une nation jeune, qui s’est jus- qu’alors équipée par suite d’un afflux de capitaux étrangers. Elle a développé sa force de production, mais n'a pas encore porté au même degré sa capacité de fournir des ser-

(1) On pourrait croire qu'une légisiation sociale généreuse constituerait un pôle irrésistible d'attraction pour les étrangers désireux de jouir de ses bienfaits. Cette assertion peut, dans la réalité, très fréquemment se révéler. infondée, Un rythme ralenti de l'activité humaine semble en effet peu. propre à faire vivre une population très dense et à tirer le maximum des ressources naturelles et du çapital mational. Au contraire, les difficultés de la vie éloigneraient de leur patrie les individus dédaigneux du progrès . social et désireux de mettre en shine valeur leur énergie et leurs talents.

pra an éd ne semaine de 40 heures vont se être « encore E

EE 7er

#3 une protection douanière énergique, ils ont constitué une

- certaine autarchie. à Amérique aurait donc moins à souf-

trie d'un nouveau repliement sur soi-même, ses prix étant | mains subomonnés ie ‘ailleurs à ceux Ji marchés interna- “tionaux. PRÉ LER

Cette considération doit être mise en relief, sans être exa- gérée. Aucune économie complètement fermée n’ a encore vu le jour. 5 ; 2

On ne pourrait aus induire de da situation toute de des Etats-Unis la possibilité d’une application gé-. Æ néralisée à tout 1’ univers de la réforme des 40 heures. La réduction du travail en ce territoire n’est qu’un seul éléce ment d° une expérience gigantesque et complexe comportant : | notamment la baisse du dollar. Celle-ci exerce de son côté stimulant sur l’activité des échanges extérieurs. Rien n'autorise encore à se former prématurément opinion que 2 ce plan ait eu un succès éclatant et définitif.

… La France est rattachée à l’étalon or, porte encore le far-

PE

TE 7e Fe a u économique. ne les pe :

deau des désastres de la guerre, est débitrice pour de grosses sommes à l'égard de ses anciens alliés, a une lourde dette publique. La prudence lui commande de ne pas se mettre à à la tête d'un mouvement social qui pourrait lui porter un préjudice énorme. Le respect de ses obligations est essentiellement dépendant du maintien qu’un courant d'échanges actif. Il serait regrettable que ses délégués gouvernementaux lui fissent jouer un rôle de pionnier qui m'est pas du tout de circonstance.

M. Leduc (1) est d'avis « qu'à défaut d’une ratification d'ensemble par les principaux pays industriels du monde, une nation solidaire de léconomie mondiale — comme la France — pourrait sans doute s'offrir le luxe d’un relâchement de son effort productif, mais certainement au prix d'un nouvel affaiblissement de sa situation économique dans le monde, d’un renforcement de son protectionnisme douanier déjà excessif et d’une rupture de son équilibre intérieur provoqué par un nouveau et brusque repliement sur soi-même ». se ;

Pour ma part, je considère que si la France pouvait s payer ce luxe, il n’augmenterait pas son prestige et ne développerait pas son commerce. Le terme affaiblissement n'est qu'un euphémisme. Celui de décadence répondrait mieux à la réalité.

Une nation voit facilement rétrograder sa situation mondiale par négligence ou maladresse. Pour regagner le terrain perdu, il lui faut ensuite gravir une pente très dure. Le génie de notre race n’arriverait pas toujours à racheter les fautes commises grâce à un rendement humain supérieur, à des perfectionnements techniques extraordinaires, à des

(1) Op. cit., p. 1501.

découvertes remarquables non susceptibles de faire école rapidement.

Un pays n'ayant plus à offrir à l'étranger qu’une Maibre quantité de produits coûteux ne saurait guère prétendre qu'on le serve d’abondance. S'il donnait travail égal pour travail égal, àl lui faudrait six semaines — en supposant des conditions de production à peu près équivalentes ST pour recevoir de la mation vendeuse cinq semaines de ses fabrications ; ou bien six travailleurs créeraient une marchandise qu’à l'étranger cinq ouvriers suffiraient à produire.

Le mécanisme de l’échange n’est du reste pas si simple.

Entre mations, encore bien moins qu'entre particuliers, le travail ne mesure les valeurs. L’'échange dépend avant tout de l'offre et de la demande. L'intensité de celle-ci pourrait peut-être croître s’il y avait monopole de la partie adverse, -mais le relèvement du prix de monopole pourrait souvent lui être nuisible. Certaines cultures que seul un sol ou un climat autorisent, des gisements particulièrement riches d'un métal très rare permettraient parfois à un Etat de ne pas subir un désavantage excessif. Il pourrait aussi profiter d’une extension de l'offre, conséquence d’une surpro- Guction du pays étranger. Malgré tout, son industrie d’exportation devrait généralement pâtir ; le déséquilibre tendrait à s’accentuer. 7

Un renforcement du protectionnisme découlerait fatalement de la mise en pratique de la semaine de 40 heures. Depuis la guerre, la répartition entre les différentes branches de la production et du travail, des capitaux et de la main-d'œuvre n’a pu s'opérer normalement. Toutes les frontières se sont hérissées des barrières douanières les plus infranchissables à l'abri desquelles des industries ont été en-

LA SEMAINE DE qua did

troténiues artificiellement, ‘Gellos-c di “crouleraient sa dl L À duction s .

porté à se aux on d détresse de ses on “4

il relèverait ses tarifs de douane, augmenterait le nombre

et la rigueur des contingentements ; il continuerait à soute 4

SR rir de tout son pouvoir l’activité d'établissements, qui, sans re

l'inflation des années passées, n'aurait jamais existé et qui

n'oni pas leur raison d’être ; enfin il encouragerait par des 0

# primes un commerce d'exportation qui, ‘abandonné à lui- % Le

même, sombrerait définitivement. Le budget poursuivrait es

son gonflement jusqu” à la. débâcle finale. | |

Au point de vue politique, la formation d’ une collectivité : 2j

resserrée sur elle-même, relâchant les liens de solidarité a économique qui l’unissaient aux autres nations . serait peu

propre à favoriser de bons rapports ee La re- +.

crudescence d'un nationalisme ombrageux en serait la conséquence. Tout système national d'économie s'accompagne de représailles, de guerres de tarifs. ‘Les jalousies, les conflits d’ intérêts, en prenant un caractère. aigu, pourraient une E fois compromettre la paix internationale. Les. pacifistes de Rene | | Genève n'ont sûrement pas pareil résultat comme objectif. : . Ên période de prospérité universelle, toute nouvelle étape | dans la voie du progrès social aurait chance de s'opéret avec moins de peine, même accomplie par un peuple isolé. La demande est aloïs très abondante, lès débouchés sont nombreux. En tous lieux, les. capacités industrielles sont oc- £ cupées à plein rendement, et avec profit. Les institutions sociales les plus Sujettes à caution réhcontrent moins de préveñtion de la part des producteurs. Leur mise én œuvre est « digérée » plus facilement par toutes les économies.

Des échanges commerciaux intenses adoucissent les con-

ü BA ETC DE | Quaanre HEURES

La

tacts. entre püiésances. Un vit désir d’ Fr. existe en tous | domaines. Les gouvernements sont plus prêts à à collaborer ee ; ‘loyalement, plus enclins à ‘apporter des tempéraments à Lee régime protecteur. HAN TSURS

rer circonspect. Il convient d'examiner attentivement chaque cas particulier. Des mesures intempestives peuvent soudainément : tuer un commerce jusqu alors florissant. Sous rétexte qu’un superbe édifice économique a été élevé, il serait absurde d'en profiter pour én saper les bases. —H est donc fort compréhensible, à l'heure actuelle surtout, re que chaque Etat membre de l'O. I. T. refuse de faire Cavalier seul et de mettre en application une réforme susceptible d’ entraîner sa déchéance.

Cette argumentation mé fait que mettre en lumière la. né- £

cessité d’une entente intérnationale.

: Supposons maintenant réalisée l'hypothèse d'une large communauté d'Biets industriels parvenant à conclure un |. accord et à appliquer simultanément la convention interve- nue. . La rivalité entre contractants ne s ’exercerait pas pie autant selon les bons principes du « fair play ne; DE grandes disparités existent entre des nations parvenues à uné certaine égalité de technicité et de civilisation. Les. unes, possédant des richesses naturelles d'exploitation facile, — telles des mines d’affleurement — n’ont pas eu Hesoin de recourir a une aussi forte dose de capital ét de main-d'œuvre. Une industrialisafion complète ne s'est pas étendue sur toutes les branches de la production. L'optix mum de progrès scientifique n'est pas réalisé en tous les points d’un (territoire, même lorsque ses- habitants ont achevé une évolution industrielle complète. Une race a pu “racheter par des qualités propres, par un travail plus opi-

en un tel moment, serait-il préférable de se mon-

niâtre l’ingratitude de son sol et de sa situation géographi-

que. Ici, le travaileur est chichement rétribué et peu protégé.

législativement ; là il est largement rémunéré et bénéficie d'assurances sociales généreuses, Certaines nations sont à la limite de leurs facultés d'exportation et conservent leurs &ébouchés à grand peine. Le nivellement des conditions de la concurrence est loin d’être atteint. « Les différences de climat, de mœurs, d’usages, d'opportunité économique et de traditions industrielles », pour reprendre la formule du traité de Versailles (1), ne seront jamais supprimées. Des raisons d’ordre physique, atmosphérique, culturel, familial s'y opposent. GIE |

La supériorité de certains pays industriels à été parfois malaisément maintenue et est gravement menacée. Des nations plus jeunes se sont équipées selon les méthodes les plus modernes et ont surpassé le vieux continent. La puissance économique anglaise peut être citée à titre d'exemple, ayant été depuis quelques années sérieusement mise en échec par des pays plus progressifs. :

Or ces inégalités, loin de s’atténuer, auraient tendance à augmenter, même si la semaine de 40 heures était appliquée consciencieusement et si les salaires étaient partout relevés dans une même proportion. Certaines armatures sociales at économiques pourraient en être violemment ébranlées. ,

Les pays à salaires élevés seraient encore plus handicarés sur les marchés internationaux. Ceux où la main-d’œuvre est.à vil prix verraient leur prépondérance s’accroître, et ce d'autant plus qu’ils posséderaient une population surabondante et pourraient maintenir moins rigide le prix du

(1) Partie XIII, art. 497.

travail. Le besoin obligerait chacun à se contenter plus. vite d’un niveau de vie très médiocre, quelque effort que le législateur fasse.

é La France se trouverait en état d’infériorité indiscutable. Ayant des prix or exorbitants, elle ne peut bénéficier d’au- | cun dumping de change. Son équilibre a été péniblement rétabli et reste encore précaire. Les coûts élevés de sa pro- : duction contribueraient à amplifier le déficit de sa balance commerciale. Celle-ci justifie cependant toutes les inquié- ; tudes.

Enfin, une régression de l’activité nationale peut précipiter l'exportation des capitaux. Ayant moins de possibilités de les employer fructueusement et avec sécurité les capitalistes les feraient fuir à l'étranger (1). Ils n’éprouveraient aucune envie de consentir des prêts aux industriels du pays. La peur d’une nouvelle chute de la monnaie précipiterait ce mouvement. |

La France, sous ce rapport, aurait tout à craindre. Des demandes énormes de francs ont surgi en 1926 lorsqu'une vague de confiance s’est déchaînée sur notre monnaie. Les fonds provenant de l'étranger n’ont pas toujours été rapatriés et ont trouvé provisoirement un abri sûr dans les banques françaises. |

Il est peu probable que les déposants consentent à investir ces capitaux dans une industrie en détresse. Perdant tout

(1) Marshall, op. ciît., 1, VI, ch. XIII, par. 5: « Mais des. méthodes pour faire hausser les salaires, lorsque ces méthodes créent un niveau plus élevé de confort par des moyens qui diminuent plutôt qu’ils n’augmentent l’activité productrice sont des méthodes si antisociales et si imprévoyantes qu’elles méritent un prompt châtiment. Si plusieurs pays adoptaient de semblables méthodes, les autres pays s’attachant à élever le niveau de la vie et de l’activité productrice verraient promptement aller vers eux une grande partie du capital et des meilleures forces vitales des pays qui suivraient une indigne politique restrictive »,

Page 1