‹ La Semaine de Quarante HeuresChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Point de vue Humanitaire

Il apparaît de simple bons sens que le bonheur humain croît en raison inverse de la peine et qu'en conséquence d’un travail écourté, une liberté très large pourrait être utilement employée à développer la santé et les forces physiques. Un labeur plus réduit permettrait à l’homme de se livrer au jeu et au sport, de goûter une nourriture mieux préparée et de devenir plus résistant aux maladies. Chacun aurait toute licence de s’adonner aux distractions de son choix.

Vraiment, quand on compare le loisir au travail, on est porté instinctivement à étendre l’un aux dépens de l’autre, à croire à l'influence bienfaisante de longues vacances sur le bien-être physique et à souhaïter qu'un être, affranchi de toute contrainte, s’épanouisse complètement. Car le travail ést naturellement une souffrance et la joie doit naître au fur et à mesure de sa suppression.

Certes, la moindre obligation répugne aux paresseux, aux malades et aux révoltés. Mais un travail modéré ne déplait pas à l’homme normal. Combien aiment leur tâche, s’y intéressent, s'efforcent de toujours mieux faire ? Le travail le plus fastidieux est quelquefois accompli avec une conscience joyeuse. L’ouvrier, pris dans l’engrenage de Ia chaîne d’une usine moderne, se fera un point d'honneur d'effectuer son

ouvrage sans le moindre retard et avec une précision parfaite. N’en déplaise à Fourier, l’industrialisme n’engendre pas toujours et en toutes circonstances l'ennui et le dégoût. La tâche la plus obsédante peut comporter, soit une résignation favorable au relèvement de l'être moral, soit même certaines satisfactions d’amour-propre et de vanité.

Je ne conteste pas cependant que le travail très monotone de l'atelier, accompagné des mêmes gestes mille et mille fois répétés, n’ait pas un caractère particulièrement plaisant, et que la majorité des ouvriers remplacerait volontiers une portion de la semaine actuelle par huit heures d'indépendance. |

Néanmoins, si, à notre époque, la manière de gagner sa vie ne comporte pas un agrément spécial, il en résulte rarement un réel surmenage. Sans doute une très grande fatigue dans un milieu malsain peut épuiser en quelques heures. Le terrassier qui, en plein soleil d'été, manie la pelle et la pioche, ou l’ouvrier aux pièces qui, dans la fabrique, veut gagner le maximum, peuvent promptement user leurs forces.

Mais en est-il souvent ainsi et, en nombre de cas, une semaine de 48 heures est-elle excessive ?

Bien que des travaux pourraient sans aucun danger être prolongés davantage. L’ouvrier qui surveille simplement la marche d’un moteur n’a pas à craindre l’épuisement. Il serait aisé de citer des milliers d'exemples d'emplois les plus paisibles.

Le législateur, en édictant le principe de la journée de 8 heures, n’a pris qu'une moyenne. Il ne pouvait se baser sur d'industrie la plus pénible et dans celle-ci considérer l’opération la plus fatigante. J e conviens que, dans ce cas, il

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eut été amené à fixer un maximum au-dessous de 40 heures par semaine.

I importe du reste de ne pas arrêter uniquement son atten- tion sur la durée du travail, mais de prendre en considéra- - tion le milieu dans lequel il s'exerce. L'amélioration des conditions d'hygiène et de salubrité rend possible un labeur plus prolongé et peut compenser l’intensification de l'effort fourni avec la production moderne rationalisée.

Dans des usines et manufactures aérées et salubres, un travail un peu long présente en outre certaines consé-

- quences moins funestes. Les risques d’accident sont atté-

nués; l'ouvrier a moins à redouter les suites terribles d’une maladresse, d’un oubli ou d’un défaut d'attention si fréquents au terme d’une journée particulièrement pénible.

Il suffit de parcourir toute l'œuvre sociale réalisée depuis un demi siècle en France et à l’étranger pour constater que - la protection légale a englobé toute la Vie ‘économique des classes ouvrières.

L'homme adulte doit donc en général s’accommoder d'une semaine de 48 heures, mais peut-être n’en est-il pas de même pour l'enfant et pour la femme. La discipline de l’atelier exigeant des horaires semblables pour tous, il conviendrait de raccourcir le travail de tout le personnel afin de préserver la santé de ces personnes particulièrement dignes d’intérêt.

Or, d’une part, des établissements mixtes comprennent parfois une très grosse majorité d'hommés dont on ne peut trop songer à réduire l’activité normale. D'autre part, les mineurs et les femmes bénéficient de toute une législation d'exception. On a tenté par de nombreuses prescriptions en leur faveur de proportionner leur peine à leur force.

Il n'y a d'ailleurs pas là matière à prétendre que la légis-

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lation sociale actuelle soit en tous pays : définitive et parfaite.

On peut espérer qu’elle subira encore de nombreuses retou- :

ches. Il est cependant possible de se fonder sur les résultats obtenus pour avancer que le régime spécialement favorable aux enfants et aux femmes leur permet de suivre plus aisément le rythme d'activité de l’adulte. L'écolier, l'étudiant peinent souvent plus longtemps que le jeune employé de bureau. La ménagère chargée d’une nombreuse famille, s "occupe sans répit à des quyrages puis irès durs et veille. fréquemment. = ho = Ge n'est donc pas manquer au devoir dbumanle que ee d "hésiter à s'engager plus avant vers une limitation nou- Ÿ velle de la durée de travail pour sauvegarder ie ee intérêts particuliers. :

Certains projets de convention, déjà ie par TD. nisation internationale du travail se révèleront d’ une efficacité plus grande ; par exemple ceux relevant à quatorze ans l’âge d'admission dans l’industrie (1919), la marine marchande et l’agricultura (1921), et ème les professions non industrielles (1932). è È

N'est-il pas illusoire de réduire la présence de e femme l à l’atelier si l’ouvrière à domicile peut impunément s’user à la besogne ? La difficulté du contrôle n’est pas une raison suffisante pour rejeter tout essai de réglementation en ce sens. Dans la Commonwealth australien et en Nouvelle- Zélande, les lois sur la durée du travail des enfants et des femmes sont obligatoires, même pour les ouvriers travaillant eo en chambre alors qu’en France la loi du 10 juillet 1915 en vigueur dans l'industrie du vêtement et celle du 14 décembre 1928 en faveur de tous les ouvriers travaillant à domicile sans distinction de sexe ni de catégorie professionnelle ne protègent que le salaire, La vraie place de la femme est

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rait, et par contre coup on encouragerait, le travail épuisant de bon nombre de citoyens. Les prérogatives établies en faveur des salariés des usines et des entreprises commerciales, bien que compensant certains côtés pénibles de leur existence, ne peuvent être étendues sans mesure. L Tout d’abord les ouvriers actifs seraient excités : à consa- crer une large part de leurs loisirs à aller « en coup de main » chez autrui, à faire des « extras » chez des commerçants, à prendre un ouvrage à domicile. Le législateur, en instituant la semaine de 40 heures, risque d'être d'autant : -plus impuissant à réprimer les fraudes qu’elles seraient fréquentes et profitables.

Ensuite, les producteurs et détaillants modestes, en lutte avec la concurrence de l’industrie concentrée et du grand magasin, seraient portés à allonger leur journée de travail et à retirer un bénéfice considérable d’une économie de main-d'œuvre. Ils s’ingénieraient à comprimer au maximum leurs frais généraux. Le petit patron congédierait son comptable et ferait ses écritures lui-même. Il se substituerait à un de ses placiers, remplacerait au besoin l’un de ses ouvriers particulièrement rétribué. De telle sorte que le repos du subalterne serait un surcroît de fatigue pour l'employeur.

Bien que la loi du 28 mars 1919 ait supprimé le travail de nuit dans les hboulangeries et que la condition des ouvriers employés à la fabrication du pain soit devenue meilleure, le patron boulanger resterait libre de compromettre sa santé nuit et jour devant son four.

Si on en arrive à examiner le travail du bourgeois, médecin, avocat, professeur, industriel, voire même commerçant, on doit reconnaître qu'il est souvent plus long que celui du personnel subordonné. Le bourgeois est fréquemment esclave

de sa D bfescion He Pt qu'un ouvrier de fabrique. Il re peut pas prendre à sa guise le repos auquel il aspire ; ses loisirs sont très souvent troublés par des préoccupations multiples. Il ne réclame et à juste raison, aucune mesure tutélaire, mais c’est d’un œil contrit qu'il contemple les 6 Soins quasi-maternels dont le législateur entoure certaines

catégories de citoyens. Le patron le plus généreux peut par

instant, sans faire preuve de manque de cœur, souhaiter =

que la loi marque un temps d'arrêt et ne NRC pas: à = trop grande allure.

Une formule comme celle des « 40 heures », remplaçant celle déjà périmée des 8 heures, est immédiatement populaire. Des réformes partielles passent plus inaperçues des foules. Mais la question est moins de recueillir l’enthou- siasme de la multitude que de faire œuvre bonne et féconde. Tout principe nouveau reçoit d’ailleurs fatalement dans la pratique des atténuations et des aggravations, ce qui peut nous rendre un peu sceptiques à l'égard des innovations trop tapageuses.

Certaines industries ont, bien avant guerre, été l’objet de mesures qui leur sont spécifiquement propres. Les huit heures avaient déjà été instituées par la loi du 29 juin 1905 au bénéfice des mineurs employés à l’abatage et étendues

= à tous les ouvriers du fond par la loi du 31 décembre 1913.

Lorsque le principe s’est généralisé, il parut équitable d’en faire une application spéciale aux exploitations minières. Ce fut le but de la loi du 24 juin 1919. En ce qui concerne les ouvriers du fond la durée du travail englobe le temps de repos et le temps nécessaire pour se rendre à pied d’œuvre et pour en revenir, si bien que la règle légale à en fait instauré un régime de travail particulièrement adouci. La Conférence internationale du travail en 1931 a d’autre part

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