CHAPITRE III
Point de vue Social
. À Genève, les délégués ouvriers ont prétendu que (1) « la réglementation tendant à la réduction de la durée du travail pourrait favoriser la conclusion de nouveaux contrats col- Jlectifs, tout en ne constituant pas un obstacle à l’aménagement des contrats existants ».
Ce moyen serait donc propre à réaliser la paix sociale grâce à l’extension des accords. En effet, les antagonismes revêtent une acuité particulière lorsque les travailleurs sont embrigadés de longues heures sous la contrainte de l'atelier. Avec une tâche adoucie, des souffrances diminuées, les rapports entre ouvriers et employeurs perdraient de leur aigreur. L’émancipation du travail quotidien rendrait moins redoutables les conflits sociaux.
Combien de subordonnés jalousent un clref d'entreprise libre de ses faits et gestes ! Même si celui-ci est occupé tout le jour avec intensité, du moins accomplit-il des fonctions variées et peut-il parfois s’attribuer un congé sans autorisation. ;
-Il ne suffit pas de remédier à d’intolérables abus. Il conviendrait encore de rendre moins odieuse la discipline de fer du travail moderne. L'employeur ne doit pas seulement à son ouvrier un salaire convenable, un emploi proportionné à ses forces. Il a pour devoir d'attirer toujours plus vers lui
(1) Rapport gris bleu, p. 15
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son collaborateur en ne lui marchandant pas des heures de Ft
liberté abondantes. Ainsi les doctrines socialistes GE ont à nistes marqueraient un recul sensible. er.
On peut cependant metre en doute que . semaine de ; 40 heures serait une étape vers la pacification sociale et | que les relations économiques en seraient mieux réglées. ae | Incontestablement, l'ouvrier qui se consume à l'ouvrage “e est vite porté à la haîne et à l’envie. Mais si le travail est humain, ce n’est pas en le diminuant davantage qu'on …
orientera le salarié vers le bien. He once Bien qu'il soit indispensable de laisser à chaque individu
la latitude d’épanouir ses facultés, de se consacrer àlavie
familiale, hors des heures de labeur, il arrive cependant que la dispensation d’abondants loisirs ne soit pas facteur de perfectionnement moral et d'amour. La liberté en soi n'est ni bonne ni mauvaise. Elle est ce que l'homme la fait. Les riches font bien souvent mauvais usage de leur fortune et de leur temps. Pour l’ouvrier il en est de même. Il dépensera fréquemment son maigre salaire à la débauche alors qu’il manque du nécessaire ;-au terme d'un travail harassant, il s'adonñera à une agitation stérile, à des plaisirs : néfastes pour son âme et pour son esprit. è L'unique but à poursuivre n’est pas de briser tous les liens qui nous aftachent aux nécessités naturelles. Le dosage sagement habile d'un travail modéré et d’un juste repos placera l'individu dans les conditions requises pour qu'il prenne conscience de sa véritable dignité et gagne en vertu. C’est ainsi seulement que la justice sociale pourrait fleurir dans toute sa beauté. Les conflits disparaîtraient si chacun remplissaient honnêtement sa tâche, n ’essayait pas lâchement de s’y soustraire en réclamant des mesures vaines et puériles. Ce n’est pas « par l'attrait d’une fausse liberté »,
= biront un ordre social meilleur.
AN
En résumé, si des réformes positives. son souhaitables,
de restent trompeuses, s’il n'intervient pas des principes
supérieurs pour les rendre efficaces. Pour guérir la’ société humaine, il ne suffit pas de légiférer. Les codes de travail
< les plus généreux et les plus complets se révèleront impuis- : sants si les hommes continuent à à se livrer à leurs caprices.
J'applaudis sans réserve à tout effort vers le bien com-
mun lorsque l'idée d'humanité, de perfectionnement moral
et spirituel y préside. Mais je ne puis m'associer à ceux qui considèrent comme une très solide position doctrinale sur
un problème celle qui envisage le seul progrès social. Ce-
lui-ci n'est bien souvent qu'un trompe-l'œil, qu'un mythe
cangereux. « Le monde des inventions sociales est aussi illimité que le domaine des imaginations » (2).
D'où la semaine de 40 heures tire-t-elle sa justification ? Qu'on me démontre d’abord qu’elle contribuera à empêcher
“les. hommes de s ’entre- déchirer, de donner libre cours à
- leurs passions et je. deviens aussitôt disciple fervent des
maîtres qui en prêchent la bonté.
Mais si cette mesure doit marquer un renouveau de matérialisme — et ce n’est pas impossible —, si, sous le fallacieux prétexte d'alléger la souffrance, elle engendre des maux encore plus redoutables, alors je n'ai aucun scrupule à la repousser avec mépris.
Le grand Œuvre à accomplir est Ja réforme des mœurs, Que les patrons surmontent leur cupidité et exigent d’au-
w Encyelique « Quadragesimo ann », par. 105.
B) F. Bastiat. Les harmonies économiques, T. Organisation naturelle,
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trui des services conformes à l'équité et à la charité ! Que les travailleurs obéissent à la loi naturelle et acceptent sans . révolte une tâche un peu pénible ! ==
Très certainement, l'Etat a mission d’ intervenir dans les rapports sociaux, mais l'intérêt de la communauté doit être son objectif. Il doit éviter d’être le docile instrument des ambitions et des sentiments des masses.
Son rôle de suprême arbitre peut tout de se trouver affaibli lorsqu'il prête une oreille complaisante aux con. seils intéressés des capitalistes que lorsqu'il accorde à la classe ouvrière une licence excessive. L'ordre public peut être mis en péril en laissant s’épancher la turbulence des individus. Les agitateurs auraient la partie belle si les ci-. toyens pouvaient consacrer de longues heures à courir les réunions politiques. Si certains emploient volontiers leur temps à s’instruire selon la saine raison, d’autres ne sont que trop encouragés à se livrer à des lectures qui les pervertissent au lieu de les ennoblir et leur inculquent de fausses conceptions touchant le fonctionnement de notre organisation économique et sociale.
J'avoue éprouver quelque trouble à voir la Confédération internationale des syndicats chrétiens, lors de son XIV*° Congrès tenu à Paris en juin 1933, donner son approbation à la semaine de 40 heures. Si celle-ci n’est pas fondée sur les abus du capitalisme, elle n’est qu’une revendication de masses sans rapport avec la justice et sujette à erreur. Les syndicats chrétiens en se laissant entraîner au delà de certaines bornes par une solidarité de classe oublient peut-être ce précepte que S. S. Pie XI donnait aux apôtres laïques
du monde ouvrier ou patronal, et particulièrement aux
prêtres (1) : « posséder un sens très délicat de la justice, savoir s'opposer avec une constante fermeté aux revendications exagérées et aux injustices, d’où qu'elles viennent, se distinguer par leur sage modération éloignée de toute exagération ». Les associations catholiques tireraient tout profit à s'écarter des faux dogmes, à éviter toute idéologie.
Pour l'instant tout au moins, la réduction de la durée du travail, là où elle s’est opérée, n’a pas fourni la démons- -
tration qu'elle améliorait l’état social. Sans doute, la période actuelle n’est que transitoire. Elle est cependant assez confuse et troublée. Aux Etats-Unis, la mise en vigueur des codes industriels a soulevé de très grandes complications, malgré la campagne de publicité formidable déclenchée par le Général Johnson et l'ambiance psychologique favorable. Des grèves ont éclaté. Celles des mineurs de Pensylvanie, de la chaussure dans le Massachussetts, de la confection à New-York, du cinéma à Hollywood, de la laiterie dans le New-Jersey, en sont des exemples. Les ouvriers ont cherché à obtenir les conditions les plus avantageuses : salaire mini- mum, durée de travail minima. En outre, la moindre violstion des codes a entraîné des plaintes, des dénonciations qui ont fréquemment dégénéré en conflits fort graves.
( Enfin, le lien étroit entre l’Economique ef la Morale est indéniable. Sans contester qu’un ordre économique humain doit être dominé par la loi morale, il reste évident cependant que toute institution génératrice de prospérité et de bien-être peut contribuer à adoucir les contacts entre hommes. Les chefs de l'Etat doivent « agir en sorte que la constitution et l'administration de la société fassent fleurir naturellement la prospérité, tant publique que privée » (2).
(4) Encyclique « Quadragesimo », par. 153.
(2) Eneyclique « Rerum novarum », par, 26. : {
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Pour rendre une Poor prospère, plaçons au | premier re. ee
les éléments d'ordre moral et spirituel. Ensuite, ne bannissons pas des fins d’une société civile la félicité temporelle,
le progrès de l'industrie et du commerce, l'épanouissement ve
de l” agriculture. ;
C'est cet examen du ie technique qui Penn à ee
maintenant le corps de cet ouvrage. Je vais examiner si les lois économiques fondées sur la nature des choses, sur les” | aptitudes des hommes, peuveni permettre d'induire la réac- . tion probable d’une semaine de quarante heures sur la richesse générale. S'il se dégageail que la règle envisagée ne gS nuirait pas à la création des biens ou à leur distribution équitable, j'admettrais que le travailleur dépose ses outils “huit heures de plus par semaine, que les réformateurs dis
gent leurs efforts vers la recherche du meilleur emploi des. “loisirs. Mais ma conclusion sera telle que cette réforme se-
rait payée de mille difficultés. Je conseillerai alors à l’ouvrier de taire ses réclamations, de poursuivre sa tâche pour accroître son revenu et le patrimoine national, car « l’homme répugne à la Peine et à la Souffrance et cependant il est condamné par la nature à la Souffrance de la Privation, s’il ne prend pas la Peine du Travail » (1). C'est seulement en cessant de faire prévaloir des intérêts personnels immédiats et illusoires qu'il pourra appliquer toute son énergie à la restauration sociale et au den es économique.
(1) F. Bastiat. Pamphiets. L'Etat.