M II
— Pour la centième fois, je te certifie que M. de Grançay n'est pas mon amant. Me croiras-tu enfin ?
— S'il n*y a rien entre tous, pourquoi dit-on qu'il 4e ruine pour toi?
— Qui a "Osé dire cela?
«-^ Ges messieurs duoerde.
— Obi les lâches et les nuséraUesl rugit Gatberiae; ASi to ne leur as pas fermé la bouche?
— Avec quoi ? Est-ce que les apparences ne dennent pas raison à leurs conjectures?
-— Les apparences I et si c'est une innocente qu'elles aeesseiit?
— Une innocente \ répéta le jeune homr>e.
«^ Je te le jure sur tout ce que j'a* ae plussaeré.
^^ Les plus gros serments ne Talent pas les plus petites preuves. Donnes-en une, une seule, si tu veux qu'on te croie sur parole.
*- Eh bien I dit-elle en baissant la voix, apprends ^nc que si je profite des générosités de M. de Gtançay, ce n'est pas à moi qu'elles s'adressent,.mais à Théophile* Ils ont dû commettre quelque mauvaise adîon...
— Et Théophile sait où l'on a enterré le cadavre ? ricana le cuirassier. Des blagues f mais ça m'est égal; blenlôt mes doutes seront éclaircis.
— En vérité ? Et comment t'y prendras-tu pour les tirer au clair?
— Rien de plus facile.
— Quoi encore ?
— Je ne vous aurai pas vus ensemble un quart d'heure sans être fixé. Je ne suis pas né d'hier, ma belle.
— Tant que M. de Grançay sera ici, tu n'y entreras pas, mon cher; tiens-toi pour averti.
— Qui donc m'empêchera d'entrer ? En tout cas, . ce ne sera pas ton mari.
— Ce sera moi.
— Je t'en défie.
— Tu as tort; il ne faut jamais défier une femme, et moi encore moins que les autres.
— Je te répète que je t'en défie ! D'ailleurs, les médecins assurent que mon père n'en a pas pour huit jours.
— Eh bien ! aprèî» ?
— Lorsque l3 pauvre cher homme sera mort, je viendrai en personne inviter M. de Grançay à Tenterrement de son plus vieil ami. Il me recevra peut-être.
— Tu te trompes; il ne te recevra pas.
— Je ferai un tel boucan à la porte qu'on finira par l'ouvrir.
— Si tu.crois lui faire peur I
— Je n'ai pas cette prétention absurde. On ne fait pas peur à M. de Grançay.
.^ Mais alors que veux-lu?
— Ce que je veux ? Tu le sais : la vérité et je Taurai. Du jour où je t'ai vue, je t*ai aimée; avant de te le dire je t'ai demandé si M. de Grançay avait des droits sur toi, et je t'ai suppliée de me répondre en honnête femme. Si tu avais dit oui, je me serais éloigné le cœur brisé, mais sans retourner la tête. Tu as dit non d'une façon si nette, si carrée, si absolue, que je me suis fié à ta parole. Hier, je^te croyais; aujourd'hui, le doute me prend.
— Eh bien 1 dit Catherine, suppose que je t'aie fait un mensonge. Qu'adviendrait-il?
H. de Grage lui saisit probablement le bras et dut ^e lui serrer comme dans un étau, car elle gémit :
— Làche-moi, Hector; tu me fais mal.
— Si tu as menti, reprit-il, je te mépriserai comme la dernière des filles el tu ne me re verras jamais, dussé*je crever de chagrin loin de toi.
— Et si j'ai dit la vérité?
— En ce cas, ton affreux Théophile ne sera pas éternel, je l'espère^ et toi tu seras peut-être, un jour, comtesse de Orage.
Catherine s'écria d'une voix passionnée :
— Hector, je t'aime ! mais l'heure vole et les nuits de septembre sont courtes. Viens, mon cuirassier adoré ! Viens t
Après un silence, elle dit :
— Sais-tu qui t'appelle ? dis; le sais- tu?
— Parbleu! c'est une femme ravissante qui me veut quelque bien et qui se nomme Catherine.
— Non 1 dit-elle, ce n*est pas Catherine...
Et avec l'accent de Rachel, quand la grande tragédienne déclamait &on rôle de Phèdre, elle ajouta :
-* C'est Vénus toute entière à sa proie attachée ! Viens I
Je m'enfuis dans mon appartement.
En même temps qu'il se remplissait de dégoût non cœur débordait de }oie. Je me sentais délivré d'une chaîne devenue singulièrement pesante, mais que je n'aurais pas eu la force de briser si elle ne m'y eût aidé. Je descendis au fond de ma conseience; je mesurai l'abîme que le mépris avait creusé «itre Catherine et moi, et la conviction que cet abîme était infranchissable me causa une joie sineère.
Comme elle €n avait fait l'observation, les nuits de septembre sont courtes; déjà Fhorizon se teignait de bandes rosées et il fallait me presser pour réaliser un projet de vengeance qui me souriait fort. Je pris sur mon bureau un cachet à mon chiffre, un bftton de cire et un crayon de pastel. Je coupai une des cordelettes de soie pendues à la tringle de la fenêtre et, par des détours qui m*étairat familiers, j'arrivai sans encombre devant la chambre de madame R...
J'avais résolu de mettre les scellés sur la porte et j'y réussis à l'aide de la cire, du cordon de soie et du
cachet. L'opération terminée^ avec le crayon de pastelj'écrivis ces mots en gros caractères, sur le panneau principal de la porte :
« Dans la nuit du 3 septembre, à quatre heures du û matin, ces scellés ont été posés par moi^ Raymond € de Grançay, tandis que mon fortuné rival le cui- € rasaier Hector et mon amante infidèle, Catherine « Vénus sommeillaient sous le même ciel — * de lit. »
Si doucement que j'eusse appuyé le crayon, M. de Grage entendit quelque léger froissement.
— Écoute, dit-il; on gratte à la porte de la chambre.
— Tu as rêvé.
— Non ; je t'assure.
— Alors ce sont des souris qui trottent dans le corridor; cette vieille baraque en est pleine.
— Si j'allais voir...
-* Je te le défends. Tu dois être fatigué. Reposetoi ; îl faudra t'en aller dans une heure. ^
Je m'éloignai à pas de loup ; je sortis de la maison
comme j'y étais entré, et un peu avant six heures, la
jument du notaire hennissait de plaisir en foulant
-60US ses sabots les caiHoux pointus qui sont censés
paver les rues de Saint-Patrice.
Je trouvai M. Augeraud ^nr le pas de sa porte, le fusil en bandoulière, le camier en sautoir. Deux chiens qui gambadaient à ses cdtés vinrent frotter
amicalement leurs museaux contre les jambes de la jument.
— Déjà de retour I me dît le notaire. Décidément, le séjour de Chantemerle a peu de charmes pour vous, monsieur de Grançay.
Je répondis que des lettres m'y avaient précédé qui me forçaient à renoncer à mes projets de villégiature et à retourner précipitamment à Paris.
— Je me disposais à partir pour la chasse, dit M. Augeraud, et je me félicite de m'étre éveillé plus tard que de coutume. Le train qui vous emportera ne passera que dans une heure. Puissé-je avoir le temps de vous convaincre que vous feriez une folie en refusant de vendre Chantemerle au prix inespéré de cent mille écus.
— J'en suis tout convaincu, mon cher notaire,
— Et vous m'autorisez à traiter ?
— De grand cœur,
— Je vous préviens que Tacte sera signé dès ce soir.
— Tant mieux.
— Je vous préviens aussi que l'acquéreur n'aura rien de plus pressé que d'éconduire un certain M. R., qui se vante d'avoir toute votre confiance et qui ne possède pas la mienne. La confiance ne se commande pas et ce personnage sera sévèrement consigné à la porte de Chantemerle.
— Le nouveau propriétaire le congédiera, s'il lui plaît. C'est son droit et je ne prétends point le lui contester.
Une déclaration si nette surprit M. Augeraud. Il dit en me regardant de côté :
— Je me figurais que vous portiez un intérêt particulier à cet individu, M. de Grançay,
— C'est une erreur.
— Ma foi, j'en suis ravi.
— Peut-être M. R... aura-t-il besoin d'argent pour partir. Je vous autorise à y pourvoir jusqu'à concurrence d'un millier de francs que vous lui remettrez en échange de son reçu, pour solde de tout compte.
Tandis que je parlais^ la grosse cloche de l'église principale de la ville tinta lentement cinq fois ; après un court intervalle, cinq autres coups se succédèrent, ensuite de quoi toutes les cloches du clocher entrèrent en branle et commencèrent à carillonner sur un rhythme mélancolique.
Cette sonnerie fit naître dans mon esprit de lointains et douloureux souvenirs. Je l'avais entendue le jour où je perdis mon père. Elle annonce que le deuil vient d'entrer dans une famille. On sonne trois coups pour un enfant, quatre pour une femme, cinq pour un homme.
Je dis à M. Augeraiid :
— Hier vous constatiez, non sans quelque amer^
£14 LA SEMAINE DBS QUATBE JBVD1S
tume, la longévité un peu iiMfiscrète de vos <;oncitoyens. En voici un qui a été sen^ble à vos reproches.
•-^ Celui-là ne compte pas, monsieur de Grançay.
— Pourquoi ne compte-t-il pas?
-— Il y a un mois qu'il est mort.
— - Et il n'est pas encore enterré t quoi pense donc r autorité municipale dans votre ville?
— J'entends que, depuis un mois, la mort Tavait frappé dans son intelligence, La béte seule survivait. D'ailleurs, je vous ai dit qite ses jours étaient <;omptés.
-— Est-ce donc le glas du pawnre de Grage t[tte les cloches sonnent en ce moment?
^- Mon IMeu, oui.
— A quelle heure a-t-il rendu le dernier soupir?
— A minuit; le cuirassier absent, et personne ne sachant où lui envoyer un exprès afin de le prévenir. Vous verrez que le fils n'assistera pas demain aux obsèques du père. Et vous, M. de Grançay, les hononorerez-vous de votre présence ?
— Jff Veusse vivement souhaité^ mais il m'est im* possible d'ajourner mon départ, et je le déplore.
— Cela étant, nous ferons bien de nous diriger vers la gare, dit le notaire en consultant sa montre.
M. Augeraud sifila ses chiens et nous descendîmes Hla rue escarpée qui conduit au chemin de fer.
— J'aurai sans doute à vous écrire prochainement, me dit-il; où faudra-t-il adresser ma lettre?
— Chez moi, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, sans négliger la mention : faire suivre. Je ne m'arrêterai qu'une demi-journée à Paris*
Nous allions entrer dans la cour de la station lorsqu'un cheval lancé à fond de train et blanc d'écume passa si près de nous qu'il faillit nous culbuter. Il était monté par un grand et superbe jeune homme dont les traits bouleversés portaient l'empreinte des émotions les plus violentes et les plus farouches.
Le notaire me donna un coup de coude et me dit à voix basse :
— L'avez-vous reconnu, monsieur de Grançay î
— Qui?
— Cet endiablé cavalier qui s*éloigne au triple galop après avoir manqué de nous passer sur le corps.
— Quel est-il?
— Eh parbleu, c'est le cuirassierl Avez-vous observé l'expression effrayante de son visage ? Sans doute il vient d'apprendre sans préparation la fatale nouvelle^ et les remords déchirent son cœur. Trop tard^ le tonnerre, mon jeune gentilhomme !
Je ne répondis pas et je pensai à part moi avec satisfaction :
— Allons ! Catherine-Vénus ne sera pas comtesse de Crage I
Que faire en un wagon à moins que i on n'y songe? Je songeai donc aux conséquences probables de la lutte que je venais d'engager contre madame R. • et son mari. Elles m*apparurent sérieuses et menaçantes. Il s'agissait d*une guerre à outrance, d'un duel à mort. Aussi longtemps que je ne les aurais pas terrassés et vaincus^ je devais m'attendre, de la part de mes deux adversaires, à une succession non-interrompue de coups de Jarnac et de ténébreuses perfidies. Je résolus de descendre sur leur terrain et de les combattre avec leurs propres armes.
Quelque précipitation qu'ils eussent mise à quitter Ghantemerle et à suivre mes traces, j'avais sur eux une avance de vingt-quatre heures. Bien employée, elle sufiisait à leur faire perdre ma piste, à déjouer
leurs premières embûches, à repousser leurs premiers assauts.
Ainsi que je l'avais dit à M. Augeraud, je ne passai qu'une journée à Paris. Arrivé le matin, je partis le soir pour Fécamp, après avoir conféré avec mademoiselle Plumet et avec mon propriétaire. J'avais fait choix de ce petit port de mer qui attend encore son quart d'heure de vogue, certain de n'y rencontrer personne de connaissance. Fécamp, en effet, est à Dieppe et à Trouville ce que le quartier paisible et bourgeois de Tile Saint*Louis est au quartier mondain et bruyant de la Chaussée-d'Antin. Par surcroit de précaution, je louai un chalet isolé, construit par ua Anglais misanthrope au sommet de la falaise et qui, vu de la plage, ressemble à la guérite d'un douanier.
Ce fut dans cette thébaïde que me parvinrent deux lettres attendues avec toutes les fièvres de Timpa* tience.
La première, écrite par mademoiselle Plumet, était ainsi conçue :
c Vos appréhensions n'étaient que trop justifiées, chermonsieur et ami;« j'ai reçu la visite que vous m'aviez annoncée. Tout s'est passé de point en point selon vos prévisions, et je m'empresse d'ajouter, conformément aux instructions que vous m'avez données dans notre courte entrevue.
<c Madame R..* s*est préssntée sous un nom d'emprunt; mais votre signalement était d'une exactîtade si rigoureuse, que je l'ai démasquée du premier coup d'œil, en dépit des modifications savantes qu'elle avait fait subir à sa toilette. Rien de voyant et d-exeentrique, rien de tapageur. Tes étoffes modestes, une coupe sévère, des couleurs sombres. Une carmélite qui irait dans le monde ne s'habillerait pas &ati'ement.
«c Elle me dit de sa voix la plus tendre et avec4es accents de sirène :
<c — J'ai l'honneur de compter M. de Grançay mu nombre de mes bons amis; ne soyez donc pas earprise, Mademoiselle, si je vous ai désignée pour présider à l'éducation de ma fille. Vc^re institution est la meilleure de Paris. M. de Grançay m'en eût fait mystère que je vous eusse donné là préférence. J*ai vu la jeune personne dont il est le correspondait, j'ai causé avec elle, et ce spécimen accompli des réstiltats excellents ' obteims^ par votre méthode d'enseignement intellectuel et moral ferait pencher la balance en > votre faveur, alors même qu'il y aurait quelque hésitation dans mon esprit. Puisse ma ^fille profiter de vos leçons aussi bien que la protégée de ' M. de Grançay ! C'est mon unique ambition. Que dis-je? mon ambition va plus loin. Je souhaitepoor ma chère Marianne l'amitié de votre élève de prédi-
LA SBUAINB DBS QUATRE XEUDfS 219
lectîon. J'ai su son nom, mais je l'ai oublié. SeraiMl indiscret de vous prier de me le redire ?
a Je répondis à madame Dornan, — c'est le pseudonyme qu'elle a adopté :
« — Le nom de ma pensionnaire n'est point un secret d'État, Madame; elle s'appelle Blanche Bu-^ coudrai.
«t--^ Blanche Ducoudrai, dît«elle; oui, c'est bien cela. N'a-t-elle pas eu le malheur de perdre sa mère, il y a longtemps?
e — : La pauvre enfimt n'a pas connu sa m^.
« — Comme moi»îeur son père doit bénir la foo- Tidence de lui avoir donné ce trésor ! Pensez-vous que H. Ducoudrai m'aulorfee à faire sortir mademoiselle Blanche en même temps que ma fille ?
<r — M, Ducoudrai y consentira sans doute ; mais c'est à lui que vous devrez adresser votre requête.
^ -^ C'est juste ; où lui écrirai<je, chère demoiselle?
a «- A Kice, où il habite, chère Madame.
« l'habile et soigneuse comédienne ï Par souci de la couleur locale, par respect de la mise en scène, elle a sollicité la faveur de visiter ma maison, et Ta visitée de fond en comble. Elle est allée jusqu'à dési< gner le lit de sa chère Marianne, dans le même dortoir que Blanche Ducoudrai f
« Vous le voyez^ cher Monsieur et ami, j'ai fidèlement suivi- vos instructions. Quel intérêt pousse la
fausse madame Dornan a connaître le nom de M. de Feyzin? Quel intérêt avez-vous à le lui cacher? Vous ne me Tavez pas confié. Si j'ai consenti à remplir le rôle que vous m'avez assigné, c'est que je pressens un péril pour Irène. Mais ne l'oubliez pas : madame R... ne tardera pas à savoir que je l'ai trompée. Déjà peut-être elle est sur la route de Nice. Elle vous hait, m'avez-vous dit. Tenez-vous sur vos gardes ; il faut compter avec la haine de cette fille de Circé. »
L'autre lettre était de^Maxime de B..., mon propriétaire de la rue Saint-Dominique, sur le dévouement duquel je sais que je puis compter.
€ Mon cher Raymond^ m'écrivait Maxime, M. R... n'est arrivé à Paris que trois jours après vous. J'avais eu le temps de m'entendre avec mon avoué et mon huissier. Un congé en bonne forme était préparé et lui fut remis par le portier, en guise de bienvenue.
« — Le propriétaire est-il chez lui? demanda-t-ii aussitôt qu'il eût pris connaissance du grimoire.
€ Sur la réponse affirmative, il monta rapidement mes deux étages. Je venais de me lever et je le reçus dans ma chambre à coucher.
a Bien que le sieur R... soit mon locataire depuis tantôt deux ans, je le contemplais pour la première fois. Peut-être est-il séduisant à l'œil en toilette de bal ; mais qu'il est donc vilain en costume de voyage t Jugez de mes impressions par ce simple détail :
« La veille, en me déshabillant, j'avais vidé mon porte -monnaie et une douzaine de louis couraient les uns après les autres sur la tablette de ma cheminée. Par un mouvement instinctif, je ramassai mon or et le serrai dans un tiroir.
a Tout en froissant la feuille de papier timbré entre ses doigts, le sieur R... me dit avec une voix qui n'est pas une musique :
« — Est-ce que le congé qu'on vient de me remettre s'adresse réellement à moi, monsieur de B... ?
a — A vous-même, monsieur R...,répondis-je tranquillement en tirant une cigarette de mon étui.
c — Aurais-je donc négligé de payer mon terme avec toute la ponctualité désirable, mon cher propriétaire?
c — Plût au ciel que tous vos collègues fussent aussi ponctuels que vous, mon cher locataire i
^ — En ce cas, Monsieur, pourquoi me signifiezvous mon congé pour le IS octobre? dit-il d'un ton bourru.
a — Mais, tout bonnement, parce que je suis affligé d'un asthme dont je souffre beaucoup, que toute ascension m'est pénible et que mon médecin m'ordonne une application de rez-de-chaussée.
a — Eh bien ! Monsieur, moi qui ne suis pas asthmatique, Dieu merci, je vous propose un échange avec l'espoir que vous y souscrirez.
222 LA SEMAINE DEB QU&TRB JBSUDl
a — De quel échange s'agit-U?
c — Descendez chez moi; je moaterai chez vous.
a — Désolé de vous refuser:; moa appartement est déjà retenu. Le bail est signé d*hier*
fic — N'avez-vous rien de vacant au troisième ou auL quatrième étage? Je m'en cxttHeaterais en attendant mieux.
a — Impossible, tout est loué jusq^i'aux mansardes dans mon heureusa maison.
c M. R... se promena dans la chambre^ i»réoccupé et silencieux. Il s*étail approché de la table de nuit sur laquelle j'avais placé ma montre. Le même sentiment de prudence, — exa^rée^Je me plais à le croire, — -qui m'avaitJait escamoter, mes louis me conseilla d'escamoter ma montre.
« -» Je n'ai pa& de bail, ditenfinill.R...; le droit est pour vous. Monsieur ; j'espère que vous n'en userez pas avec trop de rigueur. Quand faudra-t*il que je vous cède la place?
« — Le rez-de-chaussée vous appartient encore pendant quelques semaines; mais voua savez ce que senties fantaisies d'un malade. Je me persuade que le rétablissement de ma santé dépend de ce changement de local. Déménagez dans huit jours et je vous ofire deux cents francs d'indemnités £lle sera de mille francs si vous ne couchez pas ici ce soir.
€ Entre nous, mon cher Raymond» et si.preasé que
LA SEMAINE ItES QUATRE JEUDIS 223
voas soyez de vous débarrasser des gens, vous êtes beaucoup trop magnifique. Le sieur R... se serait con«tenté du quart de la somme. Le marché fut conclu séance tenante.
€ Abrité derrière les rideaux de ma croisée, j'ai observé les phases diverses du déménagement. Sapristi ! quand vous mettez les personnes dans leurs meubles^ vous faites bien les choses ! Tout en regardant M. R... s'agiter dans la cour auprès des voitures changées de vos muikifîcencesje me «disais; a Toi, uKin bonhomme, tu ne t'en iras pas 4iici sans chercher à connaître la résideniee a^elisfiae M. de Grançay. » v"
« Je ne me trompais pas.. Sous le vain prétezie d'^me visite d'adieux, le vilain mari delà belle Cathe«> riee est monté chez moi. Cette fois, je le reçus dana l'antichambre, où ne traînait, sauf un vieux para-^ pluie, aucun objet de valeur. Il a essayé de jouer au fin^ mais il a été roulé, je m'en flatta. Je ne vous ai pas vu depuis plus.d'un.mois. J'ai quelque soupçon que vous voyagez ea Italie, à moins .que ce ne soit en Suisse ou en Angleterre ; cependant il se pourrait que ce fût en Russie.
c Lorsque vous rentrerez à PariSi il sera utile que vous vous défiiez de mon ancien locataire. Dans les préniiers temps de votre liaison avec; sa femme, vou? médisiez de M. R..,:
a — C'est un homme capable.
c Permettez-moi de compléter votre pensée : ce capable ée touL j»
c S'il vous vient des lettres, je les ferai filer sur Fécamp, où je souhaite que le spleen ne vous tue pas. Un sage l'a dit :
« L'ennui naquit un jour de l'unifonnité; « On soupçonne Fécamp de la paternité.
c Au revoir, cher ami; le whist me réclame. Combien je regrette votre absence t Cette mazette de Conrad a eu la bonne idée d'émigrer à Luchon^ et la partie est charmante en ce moment. »
Une troisième lettre trouve ici sa place naturelle. Après ro*avoir consulté sur l'emploi des capitaux versés par l'acquéreur de Chantemerle, M. Augeraud abordait un sujet qui m'intéressa bien plus que la question d'argent.
a On assure, disait-il, que les notaires sont des confesseurs. Il faut croire, mon cher client, que vous n'allez pas volontiers à confesse, et je fonde mon opinion sur votre excessive réserve à mon égard. Vous n'aviez pourtant pas grand chemin à faire, ayant déjeuné et dîné dans le confessionnal même, en têteâ-tête avec le confesseur.
a Un autre s'y est agenouillé à votre place et je suis autorisé à vous révéler le secret de sa confession.
« Feu le comte de Grage reposait depuis une heure à peine dans sa dernière demeure, et je n'avais pas eu le temps de dépouiller mes vêtements noirs, lorsque celui que nous appelons le cuirassier entra dans mon cabinet. Je dois vous dire, tout d'abord, que j'avais été très-satisfait de son attitude pendant la triste et démesurément longue cérémonie à laquelle j'assistai en compagnie de la ville entière. Sa douleur filiale était si profonde, si sincère, qu'elle émut l'assistance et que chacun de nous, en s'inclinant devant lui, après l'absoute, lui donna une poignée de main pleine de sympathie affectueuse^ ceux-là mêmes, et j'étais du nombre^ enclins à le juger avec le plus de défaveur.
a — Monsieur, me dit-il sans exorde préalable, vous n'êtes pas seulement le notaire de M. de Grançay, vous êtes son ami.
a — J'ai cet honneur. Monsieur.
a — J'ai donc lieu de présumer que c'est chez vous qu'il est descendu à son arrivée à Saint-Patrice.
€ — M. de Grançay m'a fait ce plaisir.
a — Vous a-t-il parlé de moi?
c — Lorsque M. de Grançay a eu connaissance de votre deuil, il a déploré de ne pouvoir assister aux funérailles de monsieur votre père, et je suis sûr de satisfaire son désir en vous transmettant l'expression de ses sentiments à cet égard.
226 LA SEMAINE DBS QUATRE JEUDIS i
c — M* de Grançay ne vous a pas dit autre chose? ! demanda-t-il en me regardant avec obstination.
a — Rien de plus.
a -«- Il faut que je le voie, et vous me rendrez aei^* vice si vous m'en facilitez les moyens.
c — Mon honorable client est retourné subitement à Paris.
a — J'y serai demain soir.
a — Voyage inutile, monsieur de Grage.
« — Pourquoi inutile?
c — Parce que M. de Grançay sera déjà sorti de Paris lorsque vous y entrerez.
a Le cuirassier lâcha un de ces gros jurons de ca^serne dont il émaille volontiers ses discours.
< — Excusez-moi, dit-'il ; mais ne sauriez-vous du moins m'îndiquer le lieu où réside votre client etoir je pourrai le rejoindre?
c — Non, Monsieur; je ne saurais vous le faire connaître.
« — Pour quelle raison? dit«il en ayant peine à« contenir son irritation croissante.
c — La raison est péremptoire : sur ce chapitre; je n'en sais pas plus long que vous.
« — A tout prix, je me procurerai son adresse. Je la veux; il me la faut.
c — Oserai-je vous demander. Monsieur, quel intérêt' si grand vous avez à voinM. de Grançay?
a — Je lui dois une réparation par les armes et je suis pressé de me mettre à ses ordres.
a — Un duel! m'écriai-je; vous voulez vous battre? Où vous êtes- vous rencontrés? <2uel peut être le motif de cette querelle?
« — C'est toute une histoire.
« — Gontez-la-moi, si c'est possible.
« — J'ai foi en votre discrétion ; un notaire, c'est comme un confesseur. (Vous l'entendez : lui aussi a conçu cette bonne opinion du notariat français!) Ëcoutez-moi donc, monsieur Augeraud.
<c L'histoire qu'il m'a contée, je me dispense de l'écrire, cher client et ami; vous la savez mieux que. moi, et vous l'avez sue avant moi. Ce que je regrette de ne pouvoir rendre fidèlement, par exemple, c'est l'émotion et la sincérité du conteur.
« — Monsieur de Crage, lui dis-je, je persiste dans mes conclusions : il est inutile que vous couriez, après M. de Grançay. S'il s'était cru offensé dans son honneur, au lieu de tirer une si mince vengeance de son infidèle, il eût enfoncé la porte et le duel aurait eu lieu un quart d'heure après. En agissant comme il l'a fait, M. de Grançay vous a donné la juste mesure de l'estime où il tient cette personne. Deux hommes de cœur ne versent pas leur sang pour les beaux yeux d'une Catherine, — si beaux que soient les yeux de la dame.
a -* Vous avez raison, dit-il en pâlissant; M. de Grançay refuserait de croiser son épée avec la
mienne.
a Je lui demandai s'il comptait revoir cette misérable femme, et sa réponse me fut particulièrement agréable.
« — Jamais ! s'écria-t-il avec un geste d'horreur. Quoiqu'elle eût dit pour me tranquilliser, j'étais sûr, absolument sûr d'avoir entendu gratter à la porte. Malgré ses ordres et ses prières, je me levai et m'habillai en un tour de main. Les légers scellés posés par M. de Grançay étaient tombés d'eux-mêmes et je ramassai le cordon de soie sans m'expliquer comment il se trouvait là. Il faisait jour, je n*aperçus personne dans le corridor et ce fut en me retournant que je lus les lignes écrites au crayon. Mon cœur cessa de battre; un nuage rouge s'étendit devant mes yeux. Je rentrai dans la chambre; j'enlevai Catherine dans mes bras; je la portai devant l'inscription accusatrice et, la précipitant la face contre le plancher, je m'éloignai précipitamment; je craignais de succomber à la tentation de la tuer sur place. Parvenu au bout du corridor, je fus obligé de m' accouder sur la rampe de Tescalier.
« Mes jambes vacillaient; tout s'effondrait enmoi et autour de moi; il me semblait que le parquet s'abimait sous mes pieds. Pendant ce temps^ Catherine s'était relevée, et elle effaçait soigneusement les mots
écrits sur le panneau de la porte. Je vis du sang sur son front et je m'enfuis. J'avais un cheval dans Técurie d'un paysan du village ; une heure après, je mettais pied à terre devant notre vieille maison et j'apprenais que mon père était mort, appelant son fils absent, le maudissant peut-être 1
c II se leva et me tendit une main que la fièvre brûlait.
« — Adieu, Monsieur Augeraud, me dit-il, adieu.
Quand est-ce que je vous reverrai?
a — Mais probablement au cercle, un de ces soirs; et comme d'habitude, au billard ou à la table d'écarté.
c — Non monsieur, vous ne m'y reverrez pas.
c — Je ne dis pas que ce soit demain, mais lorsque les convenances le permettront... dans un mois...
n — Ki demain, ni dans un mois, ni jamais! interrompit-il d'un ton brusque.
« — Songeriez-vous donc à vous éloignez de Saint- Patrice, M. de Crage?
« — Je n'ai plus que peu d'heures à y rester.
« — Hum! fis-je, malgré la morale que je viens de vous faire, vous vous obstinez à courir après M. de Grançay. Convenez-en.
« — Non, sur mon honneur ; j'ai résolu de m'engager. Ce surnom de Cuirassier qu'on m'a infligé par manière d'ironie, je tiens à le garder et à le justifier.
Je ne remettrai les pieds ici que le jour où je pourrai montrer à mes concitoyens mon épaulette de souslieutenant.
« — Bien parlé, jeune homme, lui dis-je ému de son émotion; il y a des résolutions énergiques qui expient bien des fautes.
a — Si vous écrivez à M. de Grançay, serez-vous assez bon pour l'informer du parti que j'ai pris? demanda-t-il timidement.
« — Je lui écrirai tout expiijès; je vous en donne ma parole.
<ic — Merci, M. Augeraud^ je tiens plus que vous ne sauriez croire à votre estime et à celle de votre clients
^ — Elles vous sont acquises, mon cher ami, m'é* criai*je, et croyez que tous nos vœux vous suivront dans votre nouvelle carrière.
€ Ce grand garçon, qui m'est devenu aussi sympathique qu*il rétait peu auparavant, a tenu parole et s'est engagé dans un régiment de cuirassiers. Au cas où vous auriez quelques relations avec son colonel, mettez-les au service de notre Hector régénéré; c'est la gr&ce que je vaus demande. Songez que vous êtes grandement son obligé, en fin.de compte, et pesez le service qu'il vous a rendu en vous délivrant d'une coquine qui doit être effroyablement perverse, pour si peu qu'elle ait mis à profit les enseignements de son complice.
c Je vous le livre, le susdit complice, pour un gredin de la plus belle eau, pour une canaille de l'espèce la plus rare. Je n'en finirais pas à énumérer les vilenies et les eicactions qu'il eût commises à Chantemerle» si prudemment je ne Tavais placé sous la surveillance de ma haute police. A peine notre acquéreur Feut-il mis à la porte, je le vis arriver pâle et frémissant de colère. Il refusa le billet de 1,000 francs que je lui offrais de votre part, quand il sut que j'exigeais en échange un quitus définitif,
c II a même eu le cynisme de me dire :
c — Ce n'est pas mille francs, mais vingt mille que me doit M. de Grançay. Nous plaiderons et il se repentira cruellement de l'excès de son ingratitude.
€ Posté à la gare, par mon ordre, un clerc de rétude l'a vu monter en wagon le même soir, eacorté de sa femme. La belle Catherine portait au milieu du front un morceau de diachylon que mon clerc, jeune homme inexpérimenté, a pris pour une mouche de dimension exagérée. C'est le baiser d'adieu du cuirassier. Quel dommage qu'il ne l'ait pas tuée sur le coupt Hélas! notre Samson sortait des bras de sa- Dalila, et c'est pourquoi, sans doute, il ne jouissait pas alors de la plénitude de ses moyens physiques. »
Une lettre de Laneuville fit luire un rayon de soleil dans mon ciel noir.
c Cher bon ami, m'écrivait Irène, étes-vous souf-
frant? Deux fois je vous ai vu en rêve ; votre regard était triste, votre front soucieux; vous ne m'avez pas souri comme à l'ordinaire. J'ai peur que l'empoisonnement dont je suis la cause involontaire n'ait eu des conséquences fâcheuses pour votre santé. Quoique ma petite blessure soit cicatrisée, j'en conserverai la marque toute ma vie, imperceptible pour les autres, mais visible pour moi. Je la regarde chaque jour et je pense à celui qui exposa sa vie pour sauver la mienne. Il peut donc compter que jamais je ne l'oublierai •
« Et VOUS; Monsieur, pensez-vous quelquefois à ceux que vous avez laissés si affligés de votre absence? Nous sommes revenus au château, papa et moi, sans échanger une seule parole. Je pleurais et papa poussait de gros soupirs. Quant à Loïs^ la douleur l'a rendu poète, faut croire.
« Assis sur le siège, à côté du cocher, tout le long du chemin il n'a fait que chantonner une complainte de sa composition dont vous êtes le héros, et dont voici le refrain (excusez les fautes de l'auteur; il se comporte avec la prosodie comme je me comportais jadis avec l'orthographe) :
Pourquoi qu'il nous qui tto l'arcbacgo
Qui a vaincu le gros dragon ?
A la messe tous les dimanches, *
Je prierai le bon Dien pour lai.
« Certes, ça n'est pas du Lamartine, et tout de même ça m'a touchée plus que la plus belle poésie que j'aie lue de ma vie.
i Nous vivons dans l'isolement, et mon page, qui ne trouve guère l'occasion de faire résonner son cor enchanteur, a eu la bonne fortune de l'emboucher hier en l'honneur de madame de Ronzas, retour des Pyrénées. Ahi mon ami, que de changements opérés dans sa brillante personne t II lui est survenu un tas de petites rides au coin des yeux et de petits plis au coin de la bouche... Ça n*est pas joli du tout. *— Je suis un peu changée, pas vrai ? a-t-elle dit avec un sourire forcé.
c Papa a mis la main sur son cœur et il a eu l'extrême amabilité de répondre :
« — Belle dame, vous êtes toujours délicieusement belle et adorablement délicieuse.
c — Non, a-t-elle repris; je suis un peu changée, c'est l'avis de mon miroir. Mais quoi d'étonnant? La santé de Luciie me cause tant d'inquiétudes et me vaut tant d'insomnies 1
c Madame de Ronzas nous a longuement questionnés sur la fête de Laneuville, dont il lui a été fait les récits les plus pompeux.
c — M. de Fosqueym figurait-il parmi vos invités? a-t-elle dit en me regardant d*un air qui me surprit et dont l'explication ne se fit pas longtemps attendre.
€ Mon père a répondu d'un ton sec :
c — Oui, Madame, il y a été invité cette année, mais on ne lui /era plus cet honneur, ni Tan pro* cbaîn, ni les années qui suivront.
a ^ Que me dites-vous là? s'est^lle écri^; et moi qui me figurais que notre chère Irène serait un jour duchesse!
c — Ma fille sera duchesse si je la marie à un due, c'est clair; mais elle ne sera jamais duchesse de Fosqueym, c'est sûr.
c — > Heureusement pour moi, ai-je murmuré assez haut pour que tout le monde entendit mon murmure.
c Madame de fionzas est partie dans le ravissement, je suis sûre qu'elle songe à cette alliance pour sa fille aînée. Soyez doue duchesse et heureuse, ma chère Pauline; je n'envierai pas votre bonheur.
« Mon ami, je serai à Paris le 3 octobre^ et j'y arriverai sous la garde de Bruneau, qui désormais res»> tera avec moi. Il y a chez mademoiselle Plumet des chambres pour les grandes. Nous aurons un appartement composé de trois pièces, deux chambres et un salon grand comme la main. Les parents de la jeune personne dont Bruneau était l'institutrica trouvent qu'elle est assez savante, ce qui prouve bien, entre nous, qu'ils sont faciles à contenter. J'ai obtenu de mon excellent père que Bruneau soit attachée à
ma personne, passez-moi cette phrase ambitieuse. N'était-ce pas le moyen d'assurer une paisible vieillesse à cette angélique créature ? Que de compensations lui sont dues en échange de toutes les misères qu'elle a endurées à une époque où j'avais le diable au corps!
c Et si, aujourd'hui, tous les démons sont' partis, qui donc m'a exorcisée? Répondez, mon doux ami, mon cher sauveur, p
Mes voyageuses arrivèrent à la date indiquée et prirent possession de leur petit logis remis à neuf pendant la fin des vacances. On s'était ponctuellement conformé aux instructions détaillées transmises par Irène; on avait tendu Tappartement en perse bleue et il était meublé en sapin. Lorsque la porte s'ouvrit devant nous, je crus revoir la chambre dite c des séquestrées » de madame Létournas, et je manifestai ma surprise qu'Irène eût choisi ces meubles et ces tentures si bien faits pour lui rappeler un épisode lamentable. Elle me répondit avec un sourire plein de finesse :
— C'est précisément à cause de ces vilains souvenirs que j'ai souhaité qu'il en fût ainsi. Ne vous ai-je pas annoncé que j'étais exorcisée ? Hélas! mon ami, j'ai grand'peur de m'étre vantée plus qu'il ne con-
LA SEUAINB DBS QUATRU JEUDIS 237
\ient, et j'ai idée qu'un méchant démon, se trouvant trop bien logé pour déguerpir, a refusé de s'en aller en même temps que ses camarades. Mon Dieu, oui; c'est par orgueil que je continue à pécher, et cela plus souvent qu'à mon tour. A force de songer au cachot de l'avenue de Wagram et à la scène de révolte qui m'y a plongée^ j'espère que mademoiselle de Feyzin finira par se persuader que l'humilité est la monnaie d'une vertu.
Le mois d'octobre s'écoula sans incidents dignes d'être notés. En envoyant Catherine se promener à Nice, à la recherche d'un introuvable M. Ducoudrai^ je n'avais point désigné au hasard la première ville venue. Tout au contraire, ce fut après réflexion que je fis choix du chef-lieu des Âlpes-Maritimes. J'avais spéculé sur Tattractif voisinage de Monaco, persuadé que l'inventeur de l'infaillible martingale accompagnerait sa femme et qu'ils ne manqueraient pas une si belle occasion de prendre leur revanche des désastres d'Ems, persuadé aussi que je serais débarrassé d'eux tant qu'ils auraient cinq louis à risquer sur le tapis vert de Monte-Carlo. Je m'assurais donc, par cette invention, quelques semaines de répit. Ma tranquillité ne fut pas de longue durée.
Un matin, c'était le 2 novembre 1866, je vis paraître mademoiselle Plumet. Elle accourait me signaler le retour de mon ennemie.
— Alerte! s'écria-t-elle tout émue et encore trèseffarée; la fausse madame Doman sort de chez tnoi. Je jurerais que la mystification que vous lui avez infligée a doublé sa haine contre vous; mais la 'fine mouche n'a rien laissé paraître de ses sentinaents secrets. Elle s*est bornée à m'annoncer Feutrée prochaine de a sa chère Marianne » dans mon institution; et c'est seulement sur le seuil du parloir .qu*dle a dit du ton le plus indifférent : « La protégée de M. de Grançay est-elle toujours ici?» Voyez de quels gros mensonges vous m'obligez à chaîner ma malheureuse conscience i J'ai répondu avec une ingénuité détestable que cette jeune filie m'a été retirée sans même qu'on ait pris la peine de me notifier une résolution si peu attendue et si blessante.
— Ne vous félicitez pas trop vite, continua-t^eHe en voyant l'air de satisfaction qui se peignait^ sur ma figure. Ce n'est pas là un dénoûment définitif, mais une simple trêve de quelques jours, de quelqiœs heures peut-être. Comptez que cette méchante femme connaîtra bientôt tout ce qu'elle a intérêt à savoir. J'emploie un personnel nombreux dont il serait téméraire de garantir la discrétion, et vous savez aussi bien que moi tout ce qu'à Paris, avec cent francs, on peut acheter de renseignements et de consciences.
Ses pressentiments se réalisèrent avec une promptitude qui dépassa ses craintes et les miennes. L'a-
LA SEMAINE BSS QUATRE iEU»IS 239
larme me fat donnée par cette lettre d'OlIivIer, datée du 10 novembre-lSee :
« C'est moi qui aï deux histoires singulières à voos rac<mter, mon cher Raymond I c^est voas qui adlez être surpris lorsque toqs saurez de quoi il r^ourne 1
«: Par où commencei^?
« Si je commençais tout bêlement par le commencement? Ce serait plus court et ce sera plus logique. C'est donc par là que J6 commence.
c Un billet anonyme, écrit sur papier écoUer, et portant le timbre de la place de la Bourse^ me lut adressé il y a trois jours. « Un ami inconnu ^ m'informait qu'il était à la veille de venir me relancer à Château-Garnier dans le but exclusif de me faire une révélation de la plus haute gravité.
« Enmêmetemps que ce billet énigmatique, Dubois me Ternit une deuxième lettre également anonyme, écrite eelle-là sur papier élégant et parfumé à Tiris, avec le timbre du bureau de la place de la Madeteine.
c Une dame (elle a eu le plaisir de me connaître dans le monde) me donne avis qu'elle traversera Gh&teau*Garnier dans la soirée du 8 novembror Au cas où les ragoût» d'auberge ne m'effraieraient pas trop, elle me convie à y souper en téte*à«tôte avec elle au Soleil d'or.
<c Ah I mon ami, combien il est difficile de dépottil« 1er le vieil homme 1 Le croirez-vous? ces quelques
lignes suffirent à précipiter ma pensée dans, la région éthérée des rêves les plus bleus etedes chimères les plus roses.
« Oui, Raymond, le personnage raisonnable que je suis, ou du moins que je devrais être, sentit tout à coup son vieux cœur battre dans sa poitrine comme bat le cœur du jouvenceau qui attend, collé à l'horloge traditionnelle du foyer, la venue d'un mystérieux domino au bal de TOpéra. Il ne se dit pas, ce bon jeune homme, que, sous le masque de la dame, se cachent peut-être les yeux louches^ le nez camard et le teint couperosé de la cuisinière de son oncle. Non; celle qui doit le rejoindre est sans contredit noble entre les plus nobles et belle entre les plus belles. C'est rétoile qui rend visite au ver de terre; c'est la reine d'Espagne qui va se jeter au cou de Ruy-Blas.
a Nous avons de si rares occasions de nous divertir dans nos petites localités, et il y a si longtemps que je ne me suis égaré dans le pays de Tendre, que cet espoir d'un souper galant me fit monter au cœur de chaudes bouffées de jeunesse et de gaillardise. Le sens commun avait beau me soufiler de sa voix goguenarde : a Les femmes qui t'ont connu dans le inonde, mon pauvre Ollivier, ne doivent plus être à présent de la première, ni même de la deuxième fraîcheur... » Je me bouchais les oreilles et je rêvais tout éveillé qu'une admirable personne, entrevue un soir
à Paris, se trouvait tout à coup mêlée à mon existence. A force de rouler cette supposition romanesque dans mon cerveau chauffé à blanc, je finis par me persuader que les pattes de mouches que je lisais et relisais sans me lasser, émanaient de madame Catherine et non d'une autre femme. Peu à peu la persuasion se changea en conviction et la conviction devint certitude.
« Avez-vous souvenir des confidences que vous me fîtes dans mon jardin au mois d'août dernier, le jour où j'eus le plaisir de vous recevoir chez moi? Si oui, vous m'accorderez, cher Raymond, qu'en prenant la liberté grande d'associer cette belle dame à des hypothèses de Tordre le plus folâtre^ je ne commettais en réalité aucun de ces crimes de lèse-amitié dont les plus honnêtes se rendent coupables, sans apparence de remords. Pour moi, je ne pratique point cette religion relâchée. Voler à un ami sa femme, sa maitresse ou sa bourse, à mon sens le délit est le même ; mais si rigoriste qu'on soit, on ne saurait confondre ensemble le filou qui s'empare déloyalement des bois de son voisin, et le voyageur qui s'installe en maître dans une forêt vierge... Observez^ cher ami, comme on glisse aisément sur la pente fleurie des métaphores... Je parle de forêt. vierge à propos de Catherine! Sortons du fantastique et rentrons dans le réel.
c Ce qui précède constitue le prologue du drame;
242 LA SBHAINB DSS (QUATRE lEI^BfS
j*aborde à présent le drame lui-même. Au premier acte la scène se passe chez moi; au deuxième et au troisième, elle se passe au Soleil (Tor. Le bouffon et le tragique vont s'y coudoyer, comme dans les pièees de Shakespeare.
« Donc, hier, dans raprès-raidi, tm numsienr ee présenta rue des fiantes-Treilles, n"* 6. Il refusa de se nommer, sous le prétexte que j'étais prévenu de sa visite et que je devais l'attendre depuis le matin. Dubois rintfoduisit et je me trouvai en face d'un particulier de triste mine, -de piètre apparence et d'une laideur qui abuse de la permission.
i — Monsieur le comte Ollivier de Feyzin ? dit^il lorsque nous fûmes setads.
« — Il est devant vous, lépondis-je auis l'inviter à s'asseoir.
t Du coin de l'oGil, nous nous observâmes l*un l'autre quelques instants sans parier.
c «-^ Serait-ce vous, lui demandai-je, qui m'avez promis uneTévélation de nature à m'intéresser?
«^— C'est moi-même^ éit^il en s'inclinant plus bas que les honnêtes gens n'ont coutume de le faôre.
« — Je vous écoute.
c Au lieu de s'expliquer catégoriquement, ainsi que je l'y invitais^ je vis le personnage s'essuyer le front et nettoyer les verres de ses lunettes.
< -^ Quand il vous plaira, fis-je 4'un ton sec qui
LA SEVAIRB DKB QFATRE JEtTOIS 213
n'était pas fait pour renhardir et le mettre à Taise.
€ Enfin il conmiença son rédt, et je compris rembarras que le drôle éprouvait à entrer en matière.
a A la troisième phrase, je l'interrompis et je m'écriai en accompagnant ma déelvation d'un moulinet formidable : >
c — Sortez! et si vous reparaissez jamais à portée de la canne que voici (le terrible moulinet s'accentua de plus en plus), je fais serment de vous la casser sur les reins.
c Ne cherchez pas à deviner, mon cb^ Raymond, ce que cette canaille abjecte m'insinuait d'une voix doucereuse. Ma fille ne swait pas ma fill&l Vous seriez le père d'Irène f Est-il nécessaire d'ajouter que cette turpitude tomba sous mes pieds et que je ne daignai point me baisser pour la ramasser? Bien plus, cinq minutes après j'avais oublié cette bourde monstrueuse, en proie à une seule préoccupation, obsédé par une pensée fixe : mon rendez-vous au Sokil d'or,
c A onze heures du soir, un garçon de l'hôtel vint me chercher de la part d'une dameaarrivée, me dit^l, depuis dix minutes par le train de PariSé Je réfléchis sagement que mon soi-disant révélateur pourrait bien me guetter à Tangle de quelque ruelle déserté et chercher à tirer vengeance de Taccueil qu'il avait reçu. A tout hasard, j'insérai un mignon revolver dans la poche de mon gilet; ^ je partis.
a Joies et triomphes! Enchantements et délices 1 C'était elle, c'était Catherine t Elle m'attendait assise au coin du feu, dans une attitude nonchalante qui faisait valoir de bien jolies choses, qui en laissait deviner de plus jolies encore.
a — J'ai une faim de loup, s'écria-t-elle aussitôt qu^elle m'aperçut. Soupons ; nous causerons les coudes sur la table. J'ai mille choses à vous dire, cher monsieur de Feyzin.
« — De la part de Raymond ? demandaî-je en découpant un perdreau truffé.
« — ^ Non pas^ je suis brouillée avec votre ami.
« — Querelle d'amoureux?
« — Brouille mortelle ; et connaissez-vous le motit de notre rupture?
« — Comment le connaîtrais-je ?
a — Le vrai motif, c'est vous, mon beau Monsieur.
a — Moi?
« — Vous-même.
« — A quel propos?
« — Il est impossible que vous ne le sachiez pas.
« — Faites comme si je l'ignorais et apprenez-lemoi^ belle Catherine.
« — Vous étes-vous permis de m'envoyer des diamants? oui ou non?
« — Oh ! si peu I
« — Eh bien I les diamants ont engendré la quereiie
et c'est de la querelle que la brouille est sortie. Qu'en dites-vous, mon cher comte ?
« — Vous me surprenez étrangement : Raymond ne peut me supposer capable d'une telle félonie. C'est parce que vous occupiez une trop grande place dans mon cœur que je me suis volontairement exilé loin de vous.
« — Si tous les amoureux imitaient votre exemple, on verrait bien vite la fin du monde.
« — Vous étiez la maîtresse de mon meilleur ami ; c'est par lui que je vous avais connue... et je vous aimais t j'ai dû vous fuir.
« — Vous pouvez vous vanter d'avoir de drôles de raisonnements, dit Catherine; et à présent que votre ami et moi nous sommes étrangers l'un à l'autre, je parie que vous se m*aimez plus. Allons, faites-en l'aveu. C'est toujours ainsi que ça se joue.
a — Je n'avouerai rien de semblable, « — Vous m'aimez encore ?
« — Je suis prêt à le jurer.
« — Sur votre honneur?
« — Et sur ma conscience* « — Devant Dieu?
« — Et devant les femmes.
« Nous ne mangions que du bout des dents; en revanche nous buvions du vin de Champagne à pleins
746 hk SEMAINE DES QUATRE JEUDIS
Terres. Le sien roula sur le plancher et se cassa. Je voulus sonner pour en avoir iiu autre.
« — A quoi bon ? Je tiens à connaître le fond de votre pensée, dit-elle en me regardant avec des yeax> qui eussent damné saint Antoine.
« Dès lors, nous bûmes dans le même verre et toutes les ivresses me montèrent au cerveau.
« — Ma pensée vous est connue, lui dis-je;. votre beauté et votre esprit m'ont ensorcelé. J'aspire à la succession de Raymond ; me jugez-vous digne de ce bonheur ?
« — Nous en recauserons, monsieur, le prétendant.
« — Où et quand se tiendra cette conférence diplomatique ?
« — A Paris, comme toutes les conférences diplomatiques... et dans un mois.
€ — J'aimerais mieux ici et tout de suite.
« — Vous n'êtes pas dégoûté, mon cher; mais c'est impossible.
« — En quoi impossible?
« — J'ai peur.
« — Peur de quoi ?
« — D'avoir été suivie.
€ — Par Raymond? m'écriai-je.
« — Il s'agit bien de M. de Grançay
« — Par qui donc alors ?
LÀ SEHAIPTE DBS QUATRE JEUDIS 247
c — Par celui qui a le droit de savoir où je vais lorsque je monte en wagon.
« — C'est vous qui l'avez nommé.
« — Etait-il dans le même train que vous ?
c — Je suis sûre que non.
c — Tranquillisez-vous donc. En admettant qu'on vous ait suivie, on ne peut arriver ici que parle train du matin. Il est minuit ; nous avons cinq heures devant nous.
« Quand on est deux à table et qu'on se contente d'un seul verre, on peut bien aussi se contenter d'une* seule chaise. Catherine était pelotonnée sur mes ge*noux lorsque la porte s'ouvrit silencieusement.
« — Mon mari 1 murmura4-dle ; je suis perdue I
€ D'un bond, elle se réfugia dans le cabinet de toilette attenant à la chambre, s'y enferma et tira les verrous.
a Je tournai la tète et je reoûnnus Thomme aux ré* vélations. Sa vue me dégrisa. net,.la lumière se fit dans les ténèbres de ma pensée; je compri&que j'étais tombé dans un piège longuement préparé, savam* ment combiné, et je me promis d'avoir raison de ces deux gredins*
u M. R... s'avança lentement vera moi ; il marchait de ce pas compassé et retentissant qui caractérise l'approche de. la Statua da' Commandeur, au cin»
quième acte de Don Juan. Je m'assurai que mou revolver était toujours à sa place, et je dis, en le dévisageant du haut de mon binocle :
« — Qui étes-vous, Monsieur? Que venez-vous faire ici? Que désirez- vous de moi ?
« — Ce que je désire, répliqua-t-il, vous le saurez tout à l'heure; qui je suis vous le savez déjà. Le trouble de votre complice ne vous laisse aucun doute à ce sujet. Ce matin^ vous m'avez menacé et chassé, moi qui voulais vous aider à venger votre honneur conjugal. Quel châtiment, quelle vengeance estimezvous que je sois en droit d*exercer contre Fhomme que je surprends dans la chambre de ma femme, où il traine la honte avec lui?
« — Economisez vos tirades de mélodrame, disje avec impatience; il est des êtres privilégiés que le déshonneur n'atteint pas.
« — Gomment Tentendez-vous? cria-t-il frémissant de rage. Expliquez-vous, monsieur de Feyzin.
<K — Tout commentaire serait inutile; celui qui a mis mes diamants au mont-de-piété doit me comprendre.
« Il fit un geste menaçant; avant qu'il m'eût effleuré, je saisis sa main et je la broyai dans la mienne jusqu'à ce qu'il implorât ma pitié.
a Je poursuivis avec un ricanement gouailleur :
« — Convenez-en, cher Monsieur, vous pensiez
avoir affaire à un benêt de province, facile à mater par la crainte du scandale et vous vous flattiez de le faire chanter^ comme disent vos pareils. A quelle somme m*aviez-vous tarifé? Quel était le chiffre de ma rançon? Combien de billets me fallait-il souscrire à l'ordre de l'époux outragé, valeur reçue en baisers et en caresses? Homme de précaution comme vous êtes, vous avez dû vous munir à l'avance des timbres nécessaires à la création de ces effets. Voyons donc si je me trompe et jusqu'à quel point je vous calomnie-
c Sans lui laisser le temps de se mettre en garde, ma main droite le saisit au collet et ma main gauche plongea dans la poche de côté de son paletot. J'en tirai dix timbres de cinq mille francs chacun, attachés ensemble avec une épingle.
a — Malepestet dis-je en le repoussant; une amende de cinquante mille francs pour le petit dommage que j^ai pu vous occasionner... Nous sommes loin de compte, mon cher Monsieur.
« Et posant sur la table un billet de cinquante francs:
« — Deux louis pour le souper, dix francs pour le reste, dis-je, nous voilà quittes, sinon bons amis.
« Il eut un rugissement de bête fauve et sauta sur un
couteau. J'armai mon revolver et j'appliquai le canon
sur son front. Le froid de l'acier lui fit éprouver une sensation extraordinaire de terreur.
€ — Grâce t grâce! Ne me tuez pasl gémit-il en s'afiEaissant sur le tapis.
€ Ecœuré de tant de lâcheté, je l'écartai dédaigneusemœt du pied et je lui dis :
« — Prenez bonne note de cet avertissement : si TOUS êtes encore demain à Ghâteau-Garmer, vous et votre digne moitié vous coucherez en prison. Bonsoir.
€ Dès Taube, ils avaient décampé. Assurément, ils sont retournés à Paris; Paris n'est-il pas la vraie patrie de ces misérables, le théâtre par excellence de leurs ignominies et de leurs scandales?
« Quand je pense que vous avez aimé Catherine, et que moi-même... Jetons ua voile sur nos communes faiblesses et passons I
c Une voix secrète m'avertit que ces. deux canailles complotent quelque grosse, scélératesse contre vous. Ouvrez l'œil, Raymond, et chantons en chœur ce refrain de circonstance, sur un air bien connu :
« U fant avoir revolver dans sa foche; • On ne sait pas ce qui peut arriver ! •
Ainsi qu'OIlivier me le conseillait, j^ovwig tmil sans voir poindre rien de suspect à l'horizon . Après le double échec de leur expédition à Château-Garnier, Théophile et Catherine renlrèrent-ils directement à Paris? C'est douteux. S'ils y .étaient senenus, ils se seraient manifestés par quelque machination perverse«.et leur présence m*eùt été signalée par une. reprise d'hostilités. Je m'expliquai leur disparition par un temps d'arrêt dans quelque ville de province où ils durent tendre leurs toiles et chercher à exercer leur honteuse industrie.
Tons les coureura d'aventures qui . fleurissent dans les départements ne sont, pas taillés sur le patron de l'ami de Feyzin; tous ne cheminent pas armés d'ua
revolver, tous ne possèdent pas son poignet énergique. Il y avait donc bien des chances pour qu'une nouvelle scène de chantage se fût jouée à leur bénéfice, sinon dans les proportions grandioses rêvées par eux, eu égard à la fortune de c Thomme aux diamants^ » du moins dans des conditions assez avantageuses pour les mettre à même de reconstituer le petit capital sacrifié sur Tau tel de Monaco.
11 était inutile de fournir un nouvel aliment aux inquiétudes de Mlle Plumet, et je me gardai de faire la moindre allusion aux confidences d'OIlivier. Bien plus, mettant à profit le silence et l'inaction de nos adversaires^ j'afiectai devant elle une sécurité qui finit par la rassurer complètement. Il avait été convenu entre nous que je ralentirais mes visites à Tins* titution; elle fut la première à me dire que sa maison m'était ouverte comme par le passé et que nous allions recommencer la série interrompue de nos déjeuners du vendredi, instamment réclamés par Irène. Elle ajouta :
— J'ai prévenu cette chère enfant que son correspondant est parti pour Londres. Chaque matin elle me demande quand vous reviendrez; allez vous-même lui annoncer votre retour.
Il y avait douze jours que je n'avais vu Irène, et le temps me semblait bien long. Sans songer à prendre congé de mademoiselle Plumet, je courus à Tescalier
dont j'escaladai les marches quatre à quatre, avec oies jambes de vingt ans. Bien que la clef fut dans la serrure, je frappai trois coups discrets.
^ Mademoiselle, cna la bonne Bruneau, c*est M. deGrançay; j'ai reconnu son pas et sa manière de frapper.
Irène dit d'une voix grondeuse :
— Qui ça, M. de Grançay? un cachotîer qui se met en route sans avertir personne; un oublieux qui n'écrit pas seulement deux lignes à ses amis... Eh bien 1 qu'il entre, s'il a le front de se montrer I Je suis curieuse de voir s'il osera braver mon juste courroux. Mais c'est qu'il l'ose parfaitement i dit-elle ea m' apercevant sur le seuil de la porte. Et il me tend la main encore 1 Aurait-il l'aplomb de croire qu'on va agréer ses excuses et lui accorder son pardon?
— Je ne le ferai plus, dis-je d'un ton soumis et repentant.
— Je vous demande un peu si ça a du bon sens de s'en aller à Londres par ces vilains jours de pluie et de brouillards^ à une époque de l'année où la traversée est dangereuse I
— Preuve évidente qu'il ne s'agissait pas d'un voyage d'agrément, mon doux juge.
Elle dit en me menaçant du doigt :
— Eh bien 1 il ne manquerait plus que cela f II était donc bien pressé, ce voyage, que le voyageur
n'ait pas eu le temps de prévenir ceux . qui ont la bêtise de s'inquiéter de sa précieuse santé?
Je fis un signe de léte affirmatif.
— £t pendant toute une semaine, eontinua-t-eile, il n'a pas eu cinq minutes- pour écrire un mot,, pour expédier un télégramme à ses meilleurs amis t T^nez, si vous voulez avoir- ma vraie- opinion, ce voyageur est un méchant homme; il se mérîtetpasrâfffeetion qu'on a pour lui.
Mademoiselle Bruneau-se prononça en ma faveur et sa plaidoirie ne fut pas^trop mal accueillie.
— J*acquitte le prévenu^ dit Irène, mais à c^adition que cette frasque sera la dernière qu'il se per»ettoa à mon insu.
— C'est pourtant iFrai que mademoiselle était sérieusement fâchée, poursuivit la gouvernante lorsque la paix fut signée. Multipliez la contrariété que lui donnait votre départ par Tinquiétude que }ui causait le manque de nouvelles, et vous vous ferez une idée approximative des journées délicieuses que j'ai passées en sa compagoie. J'ai des droits sérieux à une compensation et je me permets de la s«^lieiter de votre obligeance.
— Parlez, chère demoiselle.
— C'est peut-être beaucoup exiger..«Sij'attaisme «dontrer indiscrète?
"^ ^ Dites toujours
LA SEMAINE DES QUATKS JEITIHS 255
— E3i Men i je meurs d'envie de voir la ménagerie du Jardin-des-Plaûtes. Serait-^» possible ?
— Avec de hautes protectioBs^etoa-se recooraiandantde-fion aflfttiassaiear... dit.feàoe qiii éeUUde rire.
— Nous avons aussi une Ménagerie au jardin d'Acclimatation; nous les verroiis l^noe et> Tautre, je TOUS le promets.
— Quand oeil?
— Dimanche prochain, si vous voulez.
— Eh quoi ! après-d^nain ? dans quarante-huit heures?
— Mon Dieu! oui... quarante*huit heures seiide* ment nous séparent de ce grand jour.
Elle s'écria avec un transport de joie :
— Tous ntes vœux sont comblés t
— Vraiment? dit Irène.
-^ Oui, Mademoiselle.
— Tous vos vœux ?
— Tous.
Irène soupira :
— Est*elle heureuse, cette Bruneau, de former do bons petits vœux qu'on peut combler si facilement!
— Les vôtres sont-ils donc irréalisables, chère enfant? lui demandai-je.
Elle répondit avec un accent sérieux :
— Oh I moi... je me connais I Lorsque je feraiftint
que de souhaiter quelque chose, je commencerai par exiger le soleil, la lune et les étoiles.
Fidèle à l'engagement que j'avais pris, je vins les chercher le surlendemain, par une belle matinée de décembre.
La journée débuta gaiement par une halte au pavillon d' Armenonville, et notre déjeuner fut suivi d'uue station au jardin d'Acclimatation* Malgré la rigueur de la température, les visiteurs étaient nombreux et j'observai qu'Irène obtenait un vrai succès de beauté, de distinction et d'élégance. Au Jardin-des-Plantes^ mademoiselle Bruneau eut la chance d'arriver juste au moment où les marmitons de la ménagerie servaient à leurs pensionnaires le plantureux repas du soir.
— Quel appétit t s'écria Irène ; comme ils y vont de bon cœur i Les gastronomes de Ghâteau-Gamier peuvent seuls soutenir la comparaison avec leurs confrères de Paris.
La fosse aux ours et le palais des singes reçurent aussi le tribut de nos hommages. ■
J'avais renvoyé ma voiture et nous revînmes à pied par les grandes artères nouvellement ouvertes dans ce quartier de la rive gauche si longtemps déshérité. Là encore la présence d'Irène fit sensation.
— Qu'onMls donc tous à me dévisager ainsi ? deaianda*t-elle à sa gouvernante. Tandis aue j'étais
occupée à jeter des pains de seigle à Martin, tandis que je riais aux gambades et aux grimaces des singes, aurait-on attaché à ma robe quelque queue en papier ? Voyez* donc, ma bonne, je vous prie.
— Rassurez-vous, lui dis-je, personne ne s'est avisé d'une si sotte plaisanterie.
— En ce cas, je renouvelle ma question : D'où vient qu'on me dévisage ainsi depuis ce matin ?
— Vous ne devinez pas un peu pourquoi ?
— Ni un peu, ni pas du tout.
— • Cherchez et vous trouverez.
— J'ai beau chercher, je ne trouve pas.
— C'est pourtant bien simple. On vous regarde plus que les autres, parce que...
— Achevez?
— Parce que vous êtes plus jolie que les autres. Irène devint rouge comme un bouquet de cerises
et dit en baissant les yeux :
— Vous m'étonnez beaucoup, car enfin, si j'en crois certain portrait, j'étais passablement laide, il y a deux ans.
— Ce n'était pas un portrait, mais une charge. Suivez bien mon raisonnement : La belle pêche par fumée et veloutée qu'on admire au mois d'août, sur l'espalier de Laneuville^ ressemble-t-elle au peti« fruit acide et verdâtre qu'on voyait, deux mois plus tôt, à la même branche et à la même place ?