‹ La sensation des obstacles chez les aveuglesChapitre 3 sur 7 · Arch. für die gesamte Psychologie , 1920. Heft III et IV · texte numérisé non relu

Arch. für die gesamte Psychologie , 1920. Heft III et IV

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE

« J’ai eu l’occasion, écrit-il, voilà deux ans bientôt, de passer un mois parmi de jeunes aveugles et de vivre dans leur intimité, jouant avec eux aux récréations ou faisant leur correspondance, causant ou bien occupant leurs heures de loisirs à quelque partie de dames ou d’échecs. C’est ainsi que j’ai pris contact avec des anormaux. Très vite j’ai dû me convaincre qu’ils différaient peu des voyants, si peu qu’on s’y tromperait parfois si, dans leurs yeux, on rencontrait un regard ; je leur ai donné le même enseignement que reçoivent les enfants dans les écoles primaires, je les ai regardés à l’atelier fabriquer des brosses ou empailler des chaises comme des apprentis ordinaires auraient pu le faire... » Et ailleurs : « Les aveugles ne sont donc pas des êtres d’exception, ils sont si l’on veut des normaux incomplets, qui se complètent comme ils peuvent, des normaux qui, pour aller de pair avec nous, s’efforcent d'accroître leurs richesses insuffisantes en utilisant soigneusement toutes les minces ressources que nous dédaignons, ressources dont chacune est insignifiante, du moins nous paraît telle, mais qui toutes ensemble constituent un capital honnête » L

P. VlLLEY.

L’état actuel de la question

L’idée qui se présente naturellement, lorsqu’on voit des aveugles circuler seuls ou travailler, c’est qu’ils doivent leur habileté et leur adresse remarquable à une sensibilité exceptionnelle. Cette opinion longtemps admise sans conteste a depuis rencontré des détracteurs, et déjà au Congrès de 1879 le Dr Appia, s’appuyant sur l’observation d’aveugles nés opérés, affirmait qu’ « il n’y a, entre les cinq sens, aucune corrélation physiologique qui permette à l’un de remplacer l’autre ». Un peu plus tard, Dufau faisait remarquer qu’ « il n’y a

1. Avec la permission de Min0 Lamarque, que nous prions d’agréer nos sincères remerciements, une copie du mémoire de Georges Lamarque a été déposée à la bibliothèque Valentin Haüy, 9, rue Duroc, à Paris. Cette bibliothèque, formée par l’Association Valentin Haüy, constitue une riche collection de documents sur les aveugles et la psychologie des aveugles. Elle est libéralement ouverte aux travailleurs.

pas d'aveugles-nés à proprement parler, c'est-à-dire d’enfants sortant aveugles du sein de leur mère par suite d’un état spécial de l’appareil visuel. » Dans la plupart des cas, sinon toujours, la nature n'ayant pu prévoir la cécité, si j’ose m’exprimer ainsi, c’a pas pourvu le futur infirme d’une compensation. A quoi on a répondu que, très souvent, la perte de la vue entraîne des dégénérescences, et des perturbations dans le cerveau ; et s’il est vrai, comme on a cru le constater, qu’il y ait hyperesthésie dans certaines maladies nerveuses, rien n'autorise a priori à penser qu’il en va autrement ici.

Et l’on a ajouté que l'éducation spéciale à laquelle sont soumises

la main et l’oreille de l’aveugle peut, chez lui, affiner le tact et l'ouïe, s’il est vrai que la fonction développe l’organe. Mais ce serait oublier que l’adulte, plus habile que l’enfant à se servir de son œil, ne voit plus certains détails qu’il a autrefois distingués : il a appris à regarder, mais un exercice excessif a émoussé la sensibilité de la rétine,.

« Yoylà comment la raison fournit d’apparences à divers effects : c’est un pot à deux anses, qu’on peult saisir à gauche ou à dextre. » Aussi bien, puisqu’il s’agit d’une question de fait, c’est à l’expérience qu’il faut demander la réponse. Or, on rapporte que l’aveugle Grégoire fvanovnitch Chiriaeff trouva, en tâtonnant, une vieille pièce de monnaie que ses amis n’arrivaient pas à découvrir parmi beaucoup d autres. Houx cite le cas d’un autre aveugle à qui oa remit un jour une tablette à écrire que le constructeur croyait parfaite : au toucher il s’aperçut que les sillons n’étaient pas tout à fait horizontaux.

Mais écoutons maintenant Kunz, le directeur de l'Institution d’Ulzach, près Mulhouse. «En moyenne le doigt lecteur est de trois à cinq fois moins sensible que les autres... Quand nos aveugles veulent distinguer au toucher des étoffes de soie, de coton ou de laine, ils ne se servent jamais du doigt lecteur, mais de ceux qui ne lisent pas.

« J’examinais mes premières cartes1 surtout avec deux filles intelligentes de dix-sept à dix-huit ans. Elles n’étaient pas capables de suivre les lignes qui me suffisaient. Mes collègues n’étaient contents * que quand j’imprimais des lignes de fleuves qui conduisent les

1.1L s’agit de cartes pour aveugles, où les lignes imprimées s<ÿnt remplacées par des traits en relief.

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE, 1929. 32

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE

doigts comme les rails les locomotives et qu’on touche à travers un ' gant L »

Les faits que je viens de rapporter, et tous ceux de môme ordre que je pourrais y joindre, ne sont pas décisifs : le pèlerin Chiriaeff et l’aveugle de Itoux étaient peut-être des sujets exceptionnels, et l’on ne peut tirer une conclusion générale de quelques cas isolés habilement choisis; d’ailleurs il n’est pas sûr que jamais voyant n’ait fait preuve de la même virtuosité tactile : seulement le fait, moins remarqué et jugé moins intéressant, n’aura pas été publié. D'autre part, Kunz a bien pu rencontrer, comme j’en ai moi même rencontré, des aveugles chez lesquels le doigt lecteur est relativement peu sensible ; mais j'en connais beaucoup aussi qui se servent indifféremment, pour se renseigner, de tous leurs doigts, même certains utilisent de préférence l'index, et c’est le cas de M. V. ., un des lecteurs de Braille les plus étonnants de notre époque.

Que certains aveugles soientcapables, parvenus à environ 1 mètre d’un arbre ou d’un mur, 2 mètres quelquefois, de s’apercevoir, sans le toucher de leur bâton, qu’ils sont à proximité d’un obstacle, le fait est incontestable. Mais si tout le monde s’accorde à le reconnaître, les opinions divergent extrêmement qpand il s'agit d’expliquer cette propriété remarquable et d’en trouver la cause.

L’examen critique des recherches qui ont été jusqu’ici entreprises va nous mettre en présence d’une littérature considérable, et Truschel n’a pas relevé, sur le « sens des obstacles », moins de cinq théories actuellement en cours, qu’il a résumées m nsi dans sa note à l’Académie des Sciemces1 2.

« M: Relier, Leipzig (1895) : La réflexion du bruit des pas éveille

l’attention, et c’est ensuite la pression de l’air sur le front qui détermine la sensation de l’approche.

« M Kunz, lllzach-Midhouse (1907) : La pression de l’air joue le

1. Kunz. Das Orienlierungsvermôgen und das sogenannte Ferngefühl der Blinden. Leipzig, 1907, traduct. française : Du tact à distance (Angers, 1910).

2. Truschel. Contribution à l’étude des sens de la direction chez les aveugles (C. R. Académie des Sciences, avril 1911).

rôle principal sinon exclusif, peut-être une part secondaire revientelle à des sensations de température.

« M. Krogius, Saint-Pétersbourg (1907-1908) : La sensation est principalement thermique, secondairement auditive.

« M. Wolfflin, Bâle (1908) : La sensation est très probablement une fonction des nerfs sensibles du visage, spécialement du nervus trigeminus, mais elle n’est ni tactile, ni thermique* c’est peut-être une émanation inconnue des objets.

« MM. Zoth (Grutz), Ackerknecht (Stettin), Stem (Breslau), Allers (Munich)... se rallient à la thèse... que j’exposerai plus loin. »

Suivant cette dernière thèse, « tout porte à croire que la perception est de nature auditive, et qu’elle est produite par le fait que l’objet perçu réfléchit et altère les bruits ambiants ».

Seulement, la plupart des auteurs se sont bornés à recueillir des observations, et à en donner l’interprétation qui leur a paru la plus vraisemblable. Puisque ce sont des faits, des documents qu’on trouve dans leurs ouvrages, ce n’est pas ici le lieu d’en parler : nous verrons le sens et la portée qu’il convient de leur attribuer lorsque nous aurons déterminé en quoi consiste le sens des obstacles. Nous n’avons à examiner ici que deux études expérimentales, l’une de

Kunz et l’autre de Truschel : comme elles aboutissent à des conclu-

sions opposées, nous allons chercher si l’une d’elles est à l’abri de toute critique, ou si, toutes deux étant défectueuses, ou insuffisantes,

il nous faudra reprendre de tous points le problème.

Kunz, par plus de 20.000 expériences faites suu 77 sujets, tant voyants qu’aveugles, a prétendu étabtfr deux conclusions :

1° « La théorie acoustique... est absolument insoutenable. » D’abord, en effet, on assure que Laura Bridgman percevait à distance les obstacles; Helen Relier affirme qu’elle possède la même propriété, et Kunz a pu sur une de ses élèves vérifier que la surdité ne s’y oppose pas.

D’autre part, s’il s’agissait de phénomènes sonores, des corps de même dimension, mais de matière différente ne devraient pas être perçus à la même distance, parce que le feutre, le verre, le bois, ne réfléchissent pas au même degré les ondes sonores; or, quand on approche d’un sujet un écran, la substance de celui-ci n’influe pas sur le résultat. Par contre, les objets sont remarqués d’autant plus

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE

loin qu’ils sont plus volumineux, ce qui n’aurait pas lieu si l’hypothèse considérée était vraie.

En troisième lieu, le sens des obstacles est sans relation aucune avec la portée de l’ouïe, ni avec l’aptitude à localiser les sources sonores, ni enfin avec la justesse de l’oreille.

D’ailleurs, toutes les causes sonores possibles étant supprimées, le phénomène persiste : dans un endroit assez écarté pour qu’aucun bruit n’y parvienne, les sujets examinés sentaient avant d’être touchés l’approche d’un écran qu’on avançait silencieusement vers eux.

Enfin, une dernière série d'expériences ont pour but de prouver que la théorie acoustique, dont la fausseté ressort de ce qui précède, est absurde. Le sujet, marchant suivant la direction MN, passe à un moment donné à hauteur de la planche verticale AB. Soit A B' la projection du pied de la planche sur la ligne MN. Lorsque le sujet se trouve en un point M quelconque, en avant de A', les ondes sonores

Fig. 1.

émises par le bruit de son pas sont réfléchies par la planche AB suivant un faisceau qui coupe MN en M M7, au delà de A' et ne peut par suite rencontrer l'oreille du marcheur. Il en sera de même si tô t qu’il aura dépassé B'. Et puisque la planche est perçue longtemps avant A' et longtemps encore après B', on peut être sûr a priori que toute cause sonore est exclue. On peut d’une autre façon encore

mettre en évidence l’absurdité de la théorie acoustique : un écran est

suspendu à hauteur de tête, dans ces conditions le' faisceau d’ondes réfléchies passe hors d’attente de l’oreille et pourtant l’écran est signalé au passage. — Il va sans dire que dans ces deux expériences il n’y avait d’autre bruit que celui des pas du sujet.

2° La sensation d’obstacle est une sensation de pression.

Cette hypothèse, remarquons-le toute de suite, est d’accord avec les

constatations précédentes; qu’il y ait ou non du bruit, que le sujet entende ou soit sourd, lorsqu'il approchera d’un obstacle, les couches d'air qu’il refoule en avançant vont être comprimées entre le corps étranger et lui-même; il en résultera une augmentation dans la pression que l’air exerce sur son visage, augmentation qui sera sentie et inconsciemment interprétée s’il a le tact assez subtil. La série de compressions et de dilatations que sa marche produit dans l’atmosphère ambiante se propage à la façon d'un mouvement

vibratoire, mais avec une , vitesse .plus grande que la vitesse à 1 aquelle lui-même avance, et lorsqu’il arrive en M' (fig. J) les ondes venues de M et réfléchies par la planche AB y sont déjà parvenues, c’est-à-dire qu’il perçoit en ce point une légère perturbation, et c’est p ourquoi il peut « sentir » la planche après qu’il l a dépassée.

Voici maintenant des faits prouvant qu’il ne s’agit pas d’une simple supposition. « Des injections sous-cutanées de cocaïne anéantissent pour quelques mois le tact à distance... La fille n° 9 qui avait été examinée la première fois au printemps 1907, quelques semaines après l’énucléation de l’œil gauche (avec injection de cocaïne), montrait très peu de tact à distance, et seulement d’un côté ; le sens de la pression était absolument inégal, surtout très dur du côté gauche... En automne 1909... elle sentait nos petites plaques jusqu’à 180 centimètres de distance. Il n’y avait plus de différence entre les deux

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE

côtés. Le sens de la pression n'était plus inégal... L’énucléation de l’œil droit devint nécessaire. Encore deux mois plus tard, elle se heurtait contre les plus grands obstacles. Le tact à distance avait complètement disparu du côté gauche, et à droite, il se trouvait réduit à un quart. »

Enfin, avec des pinceaux munis chacun d'un seul poil dont la résistance à la courbure avait été mesurée à l’aide d’une balance de précision, Kunz a exploré chez ses sujets les différentes parties du visage et de la main. Il a constaté ainsi que la main, toujours insensible aux obstacles, ne percevait jamais une pression de 2 milligrammes, et dans un seul cas une pression de 3 milligrammes a été sentie. Au contraire, toutes les personnes qui peuvent remarquer en quelque endroit du visage une pression de 1 milligramme, remarquent aussi un obstacle à distance « et celles qui le sentent seule-

ment d’un côté ne sont sensibles à distance que de ce même côté » .

Telle est l’argumentation, réduite à ce qu’elle a d’essentiel. Nous pouvons d'abord écarter, comme non concluantes, une partie des expériences invoquées. La réfutation par l’absurde de la théorie acoustique serait acceptable, si l’on avait employé des écrans parfaitement plans et polis, et extrêmement minces ; mais, de même qu’un mur diffuse dans toutes les directions un faisceau de lumière, de même une planche peut réfléchir en tous sens une ondulation sonore; et comme elle a une épaisseur, elle peut encore renvoyer par son bord le pas du promeneur à son oreille avant qu’il n’arrive en A' (fig. 1), et, s’il n’en était pas ainsi, les ondes de pression ellesmêmes pourraient bien être réfléchies au delà du point B, mais jamais en deçà de A', et l’hypothèse de Kunz ne pourrait expliquer comment la planche est perçue avant que le sujet n’arrive à son niveau.

Pour la même raison, il est faux de prétendre que les dimensions de l’obstacle ne devraient pas influer sur la distance à laquelle il est senti : plus il sera grand et plus il y aura de régions renvoyant à l’oreille des ondes sonores. Quanta émettre une hypothèse sur le rapport entre cette distance et la matière de l’écran, cela est bien aventureux : nous ignorons ce qui se passe quand un son est réfléchi par une paroi irrégulière, et l’on ne voit rien qui s’oppose à ce

que l altération différente produite par la feuille, le verre et le bois soit perceptible à la même distance, et, à supposer que l'une de ces substances renforce davantage, il se peut que les autres déforment plus

Kunz a invoqué encore l'absence de relations entre la sensibilité aux obstacles et les diverses propriétés de l'oreille ; mais celles de ces données qu il a examinées ne peuvent assurément intervenir, et la seule qui soit capable dejouer un rôle, il ne s’en est pas occupé. La portée est hors de cause, parce qu’au delà de 2 mètres, 3 mètres dans les cas exceptionnels, les objets n’existent plus pour aucun aveugle; la localisation ne doit pas davantage nous occuper, parce que jamais le sujet ne peut indiquer la direction précise de l’obstacle ; la justesse de l'oreille est à écarter, puisqu'il s’agit de bruits et non de sons : « J’ai examiné trente-trois personnes, dit Kunz, avec deux diapasons un peu différents... Plusieurs personnes, dont le tact à distance montrait une assez grande portée, n’étaient jamais capables de distinguer les deux instruments » ; l’argument ne porte pas : je suis incapable, moi aussi, de distinguer deux notes un peu voisines, et pourtant, dans une voix que je connais, je remarque de très légères variations qui, peut-être, échapperaient à un bon musicien ; modifications d'un son, modifications d’un bruit, ce sont, pour l'oreille du moins, deux phénomènes d’un ordre différent. L’expérience décisive eût consisté à produire un bruit familier à l’air libre, puis au voisinage d’un écran, et à voir si les sujets qui appréciaient la différence étaient ceux aussi qui pouvaient sentir l’écran sans le toucher. Gela, Kunz ne La pas fait.

Enfin, alléguer contre la théorie acoustique le cas de Laura Bridgman, de Helen Keller et quelques autres analogues, ce n’est, pas davantage prouver qu'elle est insoutenable. Ce n’est pas que j’admette avec le i)r Marage qu’ « on rencontre souvent des sujets qui entendent les bruits les plus faibles, mais qui sont sourds pour la musique et pour la parole » \ car, moins heureux que lui, je n’ai pu parmi plus de 200 pensionnaires que possède l’institution de la rue Saint-Jacques, et dont beaucoup ont un reste d ouïe très net, en rencontrer un seul qui entendit un bruit quelconque de faible inten-

Page 1