‹ La sensation des obstacles chez les aveuglesChapitre 4 sur 7 · Cité par Traschel · texte numérisé non relu

Cité par Traschel

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sité, un son émis sur le ton de la conversation. On peut donc penser que les sujets dont l’exemple est invoqué ne tirent aucun parti des données auditives ; seulement ce sont des cas exceptionnels, des cas trop rares pour permettre une généralisation ; joint que leur double jnfïrmité en fait des élèves à part et qu’il n’est pas légitime peutêtre de conclure de ce qui se passe chez eux à ce qui se passe chez des personnes simplement aveugles.

Il reste qu’un écran approché lentement et sans bruit est toujours perçu à distance. S’il en était ainsi, l’expérience serait décisive, mais opérer dans un silence completest, en pratique, presque impossible : des mouvements, même lents et de faible amplitude, produisent, dans les vêlements, des froissements légers, mais très nets, qui renseignent sur le geste fait ; et plus d’une fois des aveugles sur lesquels j’ai répété cette même épreuve, s’étant rendu compte ainsi que je déplaçais le bras sur leur gauche, ou sur leur droite, ont prétendu

sentir quelque chose » de ce côté, alors qu’il n’y avait rien. Sans doute, Kunz n’a pas tenu de ce fait un compte suffisant, ou bien il s’est glissé dans ses expériences quelque autre cause d’erreur que je ne puis discerner, ou bien encore il n’a pas vérifié toujours si ses sujets étaient sincères dans leurs réponses, ou bien, enfin, il faut convenir qu'il a joué de malheur, à moins qu’une chance extraordinaire ne m’ait moi-même favorisé : ayant supprimé les bruits par le seul moyen efficace que je connaisse, c’est-à-dire en bouchant les oreilles des aveugles sur lesquels j’opérais, j’ai, du même coup, supprimé dans un certain nombre de cas le prétendu « tact à distance ». J’ai aussi, il est vrai, exclu de la sorte les données musculaires du tympan et des parties voisines. Mais Kunz, ayant opéré dans les mêmes conditions, prétend que la sensibilité, en général amoindrie, n’a jamais été abolie, c’est-à-dire que cette région, en quelque sorte retranchée pour un temps, n’est jamais le siège exclusif de l’impression. D’ailleurs, puisqu’il s’agit d’établir que la perception ne peut être auditive, il ne suffit pas de dire qu’elle peut Tenir du conduit de l'oreille considérée comme organe du tact, il faudrait encore en donner la preuve.

Ainsi, en dépit d’une apparence de rigueur scientifique, l’expérimentation de Kunz ne renverse pas la théorie acoustique, et ne permet pas de conclure qu’elle n’est dans aucun cas soutenable. Sa

propre théorie est-elle mieux fondée? Un physiologiste à qui je signalais l'effet particulier des injections sous-cutanées de cocaïne a émis quelque doute sur l’interprétation proposée : nous savons bien qu’elle abolit, pour un temps, la sensibilité tactile; mais, faite au voisinage de l’œil et par suite de l’oreille, nous ignorons l’influence qu’elle peut avoir sur l’appareil acoustique; et si, après deux mois, quoiqu’il ne reste plus trace apparente de ses effets, elle empêche encore la perception à distance, cela peut être dû à une perturbation des organes auditifs, trop faible pour être constatée. Mais aussi bien Kunz n’a vu dans ce fait qu’une preuve accessoire, et l’argument décisif est pour lui, à juste titre, la relation remarquable qui existe entre le sens des obstacles et la sensibilité à la pression. Si ses mesures sont exactes , il est clair que la conclusion s’impose. Quelques réserves, il est vrai, sont permises sur la méthode employée, car la précision des pinceaux à un poil est plus apparente que réelle : ils sont difficiles à étalonner, parce que, pour mesurer leur résistance à la pression, il faut, je crois bien, opérer à l’air libre, et les pesées de l’ordre du milligramme ne peuvent se faire avec sûreté que sous cage de verre ; l’élasticité d’un poil varie avec l’état hygrométrique de l’atmosphère, diminue par l’usage; avec le temps il peut s’altérer; enfin la pression qu’il exerce croît en même temps que sa courbure, — toutes causes qui feraient écarter ces instruments si l’on désirait une précision rigoureuse. Gomme on peut, ici, se contenter d’une approximation grossière, puisqu’il suffit que le pinceau n° 1 (1 milligramme) n’exerce pas une pression égale à celle du numéro 2 (2 milligrammes), c’est-à-dire double de celle que théoriquement il donne, les résultats de Kunz peuvent, sans doute, être considérés comme exacts, et nous admettons que les sujets chez lesquels il croit avoir reconnu la sensibilité aux obstacles percevaient sur le front et sur quelques régions voisines des pressions de 1 milligramme environ, tandis que les autres n’avaient pas conscience de cette faible excitation. C’est pourquoi j’aurais accepté sans contrôle sa conclusion si des expériences de Truschel qui semblent décisives ne concluaient en faveur de la thèse adverse.

« L’aveugle étant assis, dit Truschel, j’approche de sa tête une feuille de carton (dimension 38 centimètres X 48 centimètres) suspendue aune canne qui prolonge mon bras. J’approche la feuille de

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carton chaque fois d’une manière différente et inattendue pour l’aveugle, très lentement et souvent de haut en bas, de façon que ce soit la tranche qui fende l’air. Cinq aveugles, pris an hasard, parmi le grand nombre des élèves-, et ensuite un professeur aveugle sont soumis aux expériences suivantes :

« 1° L’aveugle a la tête nue; il perçoit et localise directement des deux côtés, moins distinctement et avec de fréquentes erreurs par devant, jamais par derrière ;

« 2? L’aveugle se bouche les oreilles avec l’index, les narines avec le petit doigt : il ne perçoit jamais l’objet avant d'être touché,

« 3° L’aveugle a des tubes de caoutchouc de 3 centimètres de longueur dans les oreilHes, ce qui supprime le rôle des pavillons (Marage) : il est incapable de localiser avec sûreté la position de l’objet ;

« 4° La tête de l’aveugle est enveloppée de papier fort ; la distance de la perception a diminué;

« 5° La tête est enveloppée d’un capuchon de laine : la distance de la perception a moins diminué que sous l’influence du papier ;

« 6° La tête est enveloppée de toile, alternativement blanche, noire, simple, double, triple, quadruple : la distance diminue, mais la perception n’est pas suspendue ;

« 7° L’aveugle a la tête entourée d’un cylindre de carton descendant presque jusqu’aux épaules : la perception est complètement suspendue. La pression de l’air ne peut être altérée par le cylindre, mais, comme les parois produisent: le même effet que l’objet se trouvant à distance, l’aveugle perçoit uniquement le cylindre. »

Nous laisserons de côté la première expérience que les deux théories interprètent également bien, la troisième d’où l’on pourrait conclure que1 la localisation se fait à l’aide des impressions musculaires que reçoit le conduit auditif, la dernière, dans laquelle le cylindre, jouant le rôle d’un écran, empêche la faible compression de l’air de se transmettre jusqu’au visage. Pour plus de sûreté, nous ne tiendrons pas compte de la deuxième, puisqu'elle supprime la région la plus sensible à la pression. Sur les trois suivantes (4°, 5 9 et 6e), la critique la plus sévère est sans prise. En effet, s’il s’agissait de sensations tactiles, la perception, abolie par le cylindre de carton, disparaîtrait à plus forte raison chaque fois que la tête est enveloppée : dans ces conditions nous sommes insensibles à un vent

léger. Au contraire, les bruits incessants du couloir sur lequel donne la salle dans laquelle ces expériences ont été réalisées, le bruit des pièces voisines où toute la journée les élèves viennent faire des études de piano arrivaient, malgré l’étoffe ou le papier, jusqu’à l'oreille, seulement affaiblies. Sans doute, le passage à travers l’écran les modifiait, mais c'est la même altération qu’il faisait subir aux bruits arrivant directement, et aux bruits autres réfléchis par le carton de Truschel. La cause acoustique subsistait donc, alors que toutes les autres étaient supprimées. On demandera peut-être pourquoi le cylindre abolissait la sensation à distance ; c’est pour la même raison sans doute qui fait qu’en collant l’oreille à un mur nous distinguons ce qui se passe dans la pièce voisine, alors qu’à quelques centimètres nous n’avons plus qu’une impression confuse, ou même nous n’entendons plus rien.

Ainsi, chez les cinq élèves et le professeur examinés, la sensibilité aux obstacles est due à des données de l'ouïe. Seulement, dans une institution qui forme surtout des musiciens et des accordeurs, il était peut-être moins aisé que partout ailleurs de rencontrer des sujets dont la sensibilité à distance provienne d’une autre cause, à supposer que de tels sujets existent. Il semble que je sois en contradiction avec moi-même, car j’ai montré précédemment que la justesse de l'oreille est hors de cause; mais je ne prétends pas davantage, maintenant, que le fait de jouer du violon ou du piano engendre et développe cette propriété, seulement l’attention est orientée vers tout ce qui touche à l'oreille, et si celle-ci possède une aptitude naturelle à distinguer des bruits très voisins, de même qu’elle est capable de distinguer des sons peu différents, cette propriété sera plus facilement remarquée par l’aveugle qui la possède, et il apprendra à en tirer parti. C’est pourquoi l’examen de six sujets n’était pas suffisant pour généraliser, et, il n’est pas sûr que les mêmes épreuves, répétées sur d'autres, n’auraient pas amené l’auteur à cette conclusion que la théorie acoustique, vraie dans certains cas, ne l’est plus dans d'autres.

En définitive, nous nous trouvons en présence de deux thèses contraires qui paraissent également fondées. Mais les recherches de Truschel ont porté sur un nombre trop restreint d’aveugles, et, dans les mesures de Kunz il a dû s’introduire quelque cause d’erreur que

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nous ignorons faute de renseignements complets sur sa méthode, puisque ses conclusions ne s’appliquent pas à cinq sujets pris au hasard dans une autre institution. Les résultats qu’il a obtenus à l’aide de ses pinceaux sont sans doute exacts, mais comment il s’est assuré que les sujets qu’il donne comme tels étaient réellement sensibles aux obstacles, nous ne le savons pas, le problème n’est pas résolu, et là encore, comme pour la sensibilité comparée des aveugles et des voyants, une nouvelle étude s’impose.

L’expérimentation

S’il était établi que la perception à distance est permise par l’interprétation de certaines données du tact ou de l’ouïe, je n’aurais pas à examiner si les aveugles ont des impressions sensibles ignorées des voyants, et à montrer qu’il n’en est rien. Mais la preuve n’a pas été faite, et j’ai dû la demander à une expérimentation très simple.

J’ai pris à l’Institution Nationale quinze aveugles, au hasard, parmi ceux qui se déclaraient sensibles à distance; quelques-uns s’étaient fait illusion, car ils se heurtaient à un obstacle dont ils ne soupçonnaient pas la présence; d’autres sont partis dans leur famille au cours des vacances pendant lesquelles je poursuivais mes recherches, et je n’ai pu les soumettre à la série complète des épreuves nécessaires; pour d’autres enfin, les premiers étudiés, je me suis aperçu en examinant mes notes que j’avais négligé quelque

précaution indispensable. Ces différents sujets ayant été écartés il en est resté sept dont l’observation est reproduite ci-après; c’est un nombre suffisant pour une étude où n’entrent, en aucune façon, des considérations de statistique.

J’ai d’abord vérifié que mes sujets percevaient à distance les obstacles; à cet effet, j’approchais de leur tête une feuille de carton, comme l’avait fait Truschel, c’est-à-dire « très lentement et souvent de haut en bas de façon que ce soit la tranche qui fende l’air », ceci à. seule fin d’éviter le « coup d'éventail » : les sujets devaient me dire, quand ils sentaient cet objet s’approcher, la direction où il se trouvait. Au hasard, le carton leur était présenté adroite, à gauche,

LAMARQUË. — SENS A TlOh UES OBSTACLES CHEZ LES AVEUGLES 500

de face; et comme les froissements d’étoffe produits par mes vêtements pouvaient leur fournir des indications, j'avais soin ou bien de remuera la fois les deux bras ou bien de présenter le carton par la tranche quelquefois; — une barre mince et à plus forte raison un écran large de 4 millimètres n’est jamais remarqué.

Lorsque le résultat ainsi obtenu était douteux (Ma..., n° 19; Th..., n° 24), je me suis servi d’une chaise dont le siège plus volumineux était perçu plus lentement et de plus loin. Enfin j’ai fait marcher dans la cour de l’Institution mes sujets, après les avoir au préalable désorientés1 2; toutefois, comme ils connaissaient très bien l’endroit et en avaient, si j’ose dire, la topographie dansle pied, dans

deux cas je n’ai pu être sûr de la valeur de cette dernière épreuve, et je n’ai pas tenu compte des résultats qu’elle m’avait donnés.

Sur les sujets qui avaient répondu correctement, j’ai cherché alors à localiser le siège de la sensation, et j’ai refait les mêmes expériences en interceptant successivement, à l’aide d'un bandeau, les oreilles, puis le front et les tempes ; lorsque la sensibilité était abolie dans ce dernier cas alors qu elle persistait dans le premier, j’ai, pour délimiter avec moins d’imprécision la partie impressionnée, laissé à découvert successivement le front, les tempes, la région intermédiaire. Enfin, j’ai vérifié que le seuil de la sensibilité à la pression était particulièrement faibledans la région ainsi déterminée. L’appareil que j’ai fait construire à cet effet- permet de mesurer des forces de l’ordre de 1 /10e de dyne ; à cause même de sa précision, il est d’un maniement délicat; on arrive par une rotation lente et continue du tambour gradué à éviter les oscillations du barreau suspendu ; ce qui est plus difficile, c’est de maintenir la tête du sujet dans une *

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