‹ La sensation des obstacles chez les aveuglesChapitre 6 sur 7 · Do..., n° 6 ; Te..., n · texte numérisé non relu

Do..., n° 6 ; Te..., n

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE, 1929

JOURNAL DE PSYCHOLOGIE

Je ne possède pas l’explication de ce fait, n’ayant pas étudié la sensibilité auditive chez les sujets qui présentent cette particularité.

L’erreur de tous ceux qui ont jusqu’ici étudié la sensibilité aux obstacles est d’avoir cru qu’elle résultait d’une cause unique, la même dans tous les cas : c’est pourquoi ils ont conclu, en présence de faits qui semblaient contradictoires, à une cause inconnue; ou bien, ayant examiné quelques sujets qui par hasard se trouvaient appartenir au même type, ils ont pensé qu’ils feraienfitoujours sur d’autres les mêmes constatations ; ou bien enfin, les premières constatations les ayant incité à supposer une cause musculaire, par exemple, ils ne se sont pas assez mis en garde contre les dangers d’une idée préconçue et sans défiance ils ont accepté les apparences qui semblaient vérifier leur hypothèse.

Pourtant, à la réflexion, on se rend compte que différentes causes sont possibles : la sensibilité aux obstacles est une- sensibilité de suppléance, je veux dire que la perception à distance est permise par l'interprétation de données, d’impressions que les voyants négligent, n’ayant nul besoin de ce renseignement imparfait sur le monde extérieur, et, a priori, une origine musculaire ou une origine auditive de ces données sont également possibles.

11 est aisé de comprendre que des impressions musculaires puissent jouer un rôle. La peau la plus rude sent le déplacement d’air que produit le passage d’un train ; lorsqu’on file à vive allure dans une automobile découverte, pour peu que l’attention soit en éveil, on s’aperçoit les yeux fermés et les oreilles bouchées qu’on passe près * d’une maison ; on éprouve comme un choc au visage.' C’est, beaucoup moins tangible, le même phénomène qui se produit lorsqu’on avance à la rencontre d’un arbre ou qu’on longe un mur, ou bien lorsqu’un corps étranger s’approche; l’air refoulé par le sujet ou par l’obstacle se trouve comprimé entre eux : il offre au déplacement une plus grande résistance lorsque le sujet marche ; lorsqu’il est immobile, il presse avec plus de force sur son visage ; c’est comme un vent extrêmement léger qui se produit, un coup d’éventail infiniment discret. La question est de savoir si le tact est assez subtil parfois pour le percevoir.

L’intervention possible de l’oreille est moins évidente. Sans doute, il est d’une expérience courante que la sonorité des pas sur le même

sol varie, qu’on marche dans un espace découvert ou qu’on longe un mur ; sans doute on reconnaît à l’oreille que l’on passe devant une allée ou que l’on pénètre sous une voûte. Mais si le son est simplement renforcé par de tels obstacles, il n’est pas sûr qu’un arbre ou un écran soient capables de renseigner l’oreille la plus exercée, parce que nous ne sommes pas sensibles aux très légères variations d’intensité. Il faut donc, selon toute vraisemblance, que l’altération soit autre et plus profonde, et il est naturel de supposer que le timbre doit être modifié, car c’est la nature même des sons que nous distinguons le plus facilement, et nous remarquons les moindres modulations d’une voix. Cette conjecture est d’autant plus vraisemblable

que nous entendons à la fois le son direct et le son réfléchi, ce dernier arrivant avec un retard de période ; les deux systèmes d’ondes sonores vont partiellement interférer ; c’est la résultante qui impressionne l’oreille et l’on peut voir, d’après le cas de la figure 4 i, que le son perçu sera nettement différent de ce qu’il aurait été sans l’écran.

Mais l’acoustique ignore tout des bruits, et ce qu’elle peut nous apprendre des sons se réduit à des notions tellement élémentaires et tellement hypothétiques qu’il serait dangereux de se fier au raisonnement; d’ailleurs, pour que les aveugles puissent avec profit tirer parti de cette indication, il ne suffit pas que les sons soient altérés, il faut encore que l’altération soit caractéristique de la réflexion sur une paroi, quel que soit le son ou le bruit, quelle que soit la paroi. Pour vérifier s’il en est bien ainsi, j’ai fait enregistrer le son d’un diapason à branche et le bruit d’une boîte à musique, directement

1. La courbe en trait continu mince est celle de fonde directe, la courbe en pointillé celle de l'onde réfléchie, arrivant avec un retard de 1/6 de période. La courbe en trait épais figure la résultante.

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d’abord, puis à proximité d’écrans d’aluminium, de papier, d’étoffe, et enfin au voisinage d’un mur; les écrans étaient alternativement au delà de la source sonore, puis entre elle et le phonographe. Le pavillon étroit qui a été employé jouait à peu près le rôle de conduit auditif. Dans ces conditions les cylindres ont enregistré l’équivalent de ce qu’entend une oreille lorsqu’un son ou un bruit lui arrive directement ou après réflexion, ou après avoir traversé un corps interposé.

Les courbes ainsi enregistrées ont été amplifiées 400 fois en hauteur et environ 3 fois en largeur. De leur examen on peut tirer les conclusions suivantes :

1° La proximité d’un obstacle ne change jamais la période, mais modifie toujours la forme de la courbe ; donc dans tous les cas le timbre est altéré et la hauteur reste la même ;

2° L’altération est différente suivant les obstacles et caractéristique de chacun d’eux. Elle n’est pas la même lorsque la paroi a réfléchi le son ou le bruit, ou lorsqu’elle a été traversée ; mais la différence est moindre d'un cas à l’autre que la différence entre les perturbations produites par la réflexion sur deux écrans différents ; une étude attentive permet de reconnaître si deux courbes correspondent ou non au même écran ;

3° La proximité d’un obstacle entraîne toujours le même genre de déformation : la courbe est simplifiée, moins anguleuse, et, lorsqu’il s’agit d’un bruit, moins capricieuse.

Nous sommes assurés ainsi qu’une oreille assez délicate pourra signaler la présence des obstacles, et même, si elle est d’une sensibilité exceptionnelle, en reconnaître la nature, fait qu'on a cru constater dans quelques cas chez des aveugles privilégiés, 'et que M. Léon, avant tout auditif, comme le prouvent ses observations, a vérifié sur lui-même : « Je sens moins vivement et moins durement, m’a-t-il écrit, les obstacles en fer que les autres, et je distingue à quelques pas une clôture en planches d’un mur de pierre et l’un et l’autre d’une grille ou d’une barrière. » Je puis citer aussi, à ce propos, une anecdote que m’a contée M. Gérant, censeur à l’Institution Nationale : un jour un professeur aveugle entre dans son cabinet et s’excuse croyant à la présence d’un autre visiteur — « Mais non, il n’y a personne !» — « Monsieur le censeur, je vous assure qu’il y

a quelqu’un ! » Vérification faite, ce que l’aveugle avait pris pour un visiteur était un pardessus pendu au mur : il avait perçu l’étoffe.

L’ouïe et le sens musculaire peuvent permettre la perception des obstacles, et ils l’assurent en effet chez beaucoup d’aveugles. On pourrait se demander si cela est vrai toujours, ou si quelquefois le phénomène n’est pas dû à une autre cause, à d’autres données de la sensibilité. Pour être en droit d’affirmer qu’il n’en est rien, il faudrait avoir examiné tous les aveugles doués de cette propriété. Mais, -puisqu’il s’agit d’une hypothèse gratuite, il n’y aura pas lieu de s’y arrêter tant qu’on ne pourra invoquer aucun fait en sa faveur, c’està-dire aucun fait que l’une ou l’autre des deux causes précédentes ne puisse expliquer.

Or, d’abord, parmi les huit sujets que j’ai examinés, mais dont je ne me suis pas occupé dans cette étude, cinq au moins étaient certainement sensibles aux obstacles, et les épreuves partielles auxquelles je les ai soumis me portent à croire qu’ils sont les uns auditifs, les autres musculaires. Puisque douze sujets pris au hasard rentrent dans l’une ou l’autre de ces deux catégories, il est peu vraisemblable que d’autres fassent exception.

Pour plus de sûreté je me suis livré à une enquête. J’ai demandé à M. Léon des renseignements sur son cas personnel ; j’ai eu récemment l’occasion de causer de la question avec M. Pierre Villey qui a recueilli plusieurs observations ; enfin j’ai interrogé quatre professeurs de l’Institution Nationale. Dans aucun cas je n’ai reçu de réponse inattendue. Le seul fait qui pourrait surprendre, c’est que M. M..., un musculaire apparemment, sente la proximité d'un obstacle immobile lorsque lui-même est immobile ; mais pour qu’il y ait proximité, il a bien fallu qu’à un moment lui ou l’obstacle se déplace, c’est alors qu'il a perçu, et ensuite, étant averti, il est possible qu'il se fasse illusion à son insu ; d’autant plus que l’immobilité complète n’est jamais de longue durée et que des mouvements de la tête peuvent de nouveau susciter la sensation. Enfin j’ai lu les observations rapportées par Roure, Javal, Dufau, Skrébitzky : les seules causes de variation qu’ils signalent sont : lesdimensions de l’obstacle, la température, la neige, les bruits intenses, le vent. Or, plus une paroi est considérable, plus elle peut déformer sensiblement un son, puisqu’il se produira un plus grand nombre de réflexions des ondes

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sonores sur les aspérités de sa surface, et plus aussi la compression de l’air sera appréciable. Le froid ne trouble que les musculaires, il émousse en effet la sensibilité de la peau. La neige gêne seulement ceux qui « entendent » les obstacles, elle étouffe le bruit de leurs pas; d’autre part, ils ne le distinguent plus nettement au milieu du vacarme, et ils ont alors, disent-ils, comme un éblouissement. Le vent exerce sur le visage une pression bien supérieure à celle qui peut venir des obstacles et l’éclipse ; il incommode les auditifs seulement lorsqu’ils l’ont <r dans le dos », parce qu’alors il emporte les bruits.

Donc, jusqu’à preuve du contraire, on est en droit de considérer comme établi par l’expérience que toujours les aveugles sentent les obstacles parce qu’ils perçoivent à leur approche, sur le front, les tempes ou la région intermédiaire, les légères variations qui en résultent dans la pression de l’air, ou bien parce que leur oreille apprécie l’altération qui en résulte dans le timbre des sons et la nature des bruits.

Pas plus qu’ils n’ont une sensibilité plus délicate, les aveugles n’ont une sensibilité originale.

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