CHAPITRE IV Séparation chrétienne. — Les coutumes
Non seulement les pouvoirs publics, aux Etats-Unis, s'abstiennent de combattre les institutions religieuses, non seulement ils les favorisent de lois libérales et leur accordent la même bienveillance qu'aux autres forces morales du pays ; mais, comme on peut déjà le deviner à tout ce qui précède, ils sont fort éloignés de se montrer eux-mêmes a-religieux, indifférents aux devoirs qui lient un peuple en tant que peuple envers la divinité. Nous avons à sortir ici de nos conceptions françaises d'athéisme officiel, et à considérer un Etat comme tel, — un Etat moderne, républicain, démocratique, — offrant à Dieu publiquement des adorations, des prières et des actions de grâces.
M. Bryce dit en propres termes, et cela dans le chapitre même où il traite la question ex professa, non pas au cours d'un mouvement oratoire, que « le christianisme est, en fait,
considéré comme étant, sinon la religion légalement établie, du moins la religion nationale (1) ». Et, en effet, les textes et les actes le prouvent, ce même Etat américain, qui ne reconnaît ni ne favorise aucune confession religieuse en particulier, adopte et pratique, pour son propre compte, ce qu'ont gardé de commun les différentes confessions chrétiennes, et il témoigne officiellement de sa croyance en Dieu, à l'immortalité de l'âme, à l'excellence de l'Evangile.
Le peuple des Etats-Unis manifeste dès le premier instant de son existence le sentiment de ses devoirs envers Dieu. Dans sa déclaration d'indépendance, le 4 juillet 1776, « il prend le Juge suprême de l'univers à témoin de la droiture de ses intentions, et il se place avec confiance sous la protection de la Providence divine. »
La Constitution fédérale ne parle de la religion que pour en proclamer la liberté entière et pour défendre au Congrès lui-même soit d'en établir une forme officielle, soit d'en prohiber le libre
(1) Tome IV, p. 464 de l'édition française. — La cour suprême de Pensylvanie a déclaré que « le christianisme est et a toujours été une partie du droit commun en cet Etat », et d'autres cours suprêmes, que « bien que le christianisme ne soit pas la religion légale, cependant il est en fait et a toujours été la religion du peuple ». Sous, l'influence des Juifs, qui deviennent de plus en plus nombreux, surtout à New- York, un mouvement semble se produire, jusqu'ici sans succès, pour transformer ce caractère chrétien de la religion américaine en caractère purement théiste.
exercice. Mais presque toutes les constitutioas des Etats particuliers commencent par rendre hommage à la Divinité. Voici, par exemple, le début de la Constitution de l'Etat de New-York votée à Albany le 10 novembre 1821 : « Pénétré de reconnaissance envers la bonté divine qui nous a permis de choisir la forme de notre gouvernement, nous, le peuple de l'Etat de New-York, nous avons établi la présente Constitution... » Et voici les premiers mots d'une Constitution votée, en 1879, à l'autre extrémité du pays : « Nous, le peuple de Californie, reconnaissants de notre liberté envers Dieu tout-puissant, voulons en assurer et perpétuer les bienfaits. »
La plupart des Etats ont gardé la loi qui interdit le repos du dimanche pour des motifs religieux, et elle continue d'èti-e pratiquée. D'autres ont gardé celle qui punit le blasphème, mais elle est d'une application de plus en plus rare. En d'autres encore, les juges peuvent demander et il arrive qu'ils demandent au témoin cité en justice s'il croit en Dieu et à une sanction morale ; répond-il négativement, ils ont le droit de l'exclure ou d'avertir le jury qu'il faudra tenir compte de son incroyance pour apprécier son témoignage. Partout, avant de déposer, le témoin doit, la main étendue sur
la Bible, prêter un serment religieux : « Dieu me soitenaide, » God mehelp. C'est aussisur la Bible que se prête le serment solennel des juges, des divers officiers publics, du président lui-même, de quiconque détient une part du pouvoir législatif, exécutif ou judiciaire, soit dans la fédération, soit dans chaque Etat. Le 4 mars 1893, Cleveland, pour prêter serment, se fît apporter au Capitole la Bible que sa mère lui avait donnée quarante et un ans auparavant.
On sait que chaque président des Etats-Unis prononce un discours d'inauguration, inaugural address, le jour où il prend possession du pouvoir. Quel que soit son parti, républicain ou démocrate, jamais il ne manque d'y parler de Dieu. Et puisque nous venons de nommer Cleveland, donnons la fin de son discours : « Lorsque je considère combien la tâche que je dois remplir dépasse mes propres forces, ce qui m'empêche d'être découragé... c'est, par-dessus tout, la certitude qu'il y a un Etre suprême qui dirige les affaires des hommes, et dont la bonté et la miséricorde ont toujours accompagné le peuple américain. Il ne se détournera pas de nous maintenant, je le sais, si nous cherchons humblement et respectueusement sa puissante assistance. «M. Roosevelt, l'élu du parti adverse, ne tenait pas un langage moins religieux en
inaugurant, le 4 mars 1905, sa deuxième période de présidence : « Le peuple américain, disait-il, doit une reconnaissance particulière à Dieu, car il lui a été donné de s'organiser sur un continent nouveau, sans avoir à subir les traditions des siècles passés, sans être obligé de disputer son existence à des races étrangères. Il ne devrait donc s'en prendre qu'à lui s'il échouait dans la tâche qui lui est départie par la Providence : montrer que c'est sous un gouvernement libre qu'un peuple puissant peut lutter le mieux, en ce qui concerne les choses de l'âme et celles du corps. »
Ces discours d'inauguration ne se produisent que tous les quatre ans, et l'hommage rendu à Dieu n'en est pas l'objet principal. Une manifestation directement religieuse et qui se renouvelle chaque année est celle du Thanks giving Day, Régulièrement, au mois de novembre, en souvenir des premiers pèlerins que la May Flower amena en 1620 sur les côtes du Massachusetts, une fête d'actions de grâces, thanks giving, est célébrée par le peuple américain. Dans chaque famille, ce sont des réjouissances, dans chaque église des cérémonies et des sermons patriotiques. Lq président des Etats-Unis ne manque jamais d'envoyer à cette occasion un message à ses concitoyens pour leur rappeler
7*2 LA SÉPARATIOx\ AUX ÉTATS-UNIS
le devoir d'adresser à Dieu prières et remerciements (1). Voici, presque au hasard, un texte que nous avons sous la main : « 11 faut remercier Dieu, disait le président Harrisson en 1891, pour les bienfaits de sa Providence, pour la paix dans laquelle il nous a permis de les goûter, pour la conservation des libertés civiles et religieuses que sa sagesse a inspirées à nos pères d'établir et qui leur a donné la force de les préserver. » Et, pour qu'on se rende mieux compte de ce qu'est la religion, sinon officielle, au moins nationale, du peuple américain, voici en son entier une proclamation de M. Roosevelt fixant le jeudi 26 novembre 1903 comme jour d'actions de grâces :
« Conformément à la coutume annuelle de notre peuple, il incombe au président, à cette saison, de déterminer un jour de fête et d'actions de grâces à Dieu.
« Au cours de l'année qui vient de s'écouler depuis la célébration de cette fête. Dieu nous a comblés de ses bienfaits, nous donnant la paix à l'intérieur et aussi avec l'extérieur, permettant ainsi à nos citoyens de travailler à leur bonheur sans être dérangés par la guerre, la famine ou les épidémies. Nous devons nous beaucoup
(1) Jefferson n'avait pas observé cette coutume ; mais elle fut reprise par son successeur Madison, et toujours observée depuis.
réjouir de ce qui nous a été donné par lui, mais aussi accepter ses bienfaits avec le sentiment de notre responsabilité, comprenant que c'est à nous-mêmes de montrer que nous méritons de jouir avec sagesse du bien-être qui nous est accordé.
c( En remerciant Dieu pour les bienfaits dont il nous a comblés dans le passé, nous devons lui demander de les continuer dans l'avenir, et lui demander aussi que nos esprits ne soient pas portés vers la guerre, mais vers le bien public et contre le mal. Nous devons prier pour qu'il nous donne la force et qu'il nous éclaire, afin que dans les années à venir, avec confiance, sans peur et avec le plus grand zèle, nous remplissions sur cette terre le rôle qu'il nous a départi, prouvant ainsi que nous ne sommes pas indignes de ses bénédictions.
« Et c'est pourquoi, moi, Théodore Roosevelt, fixe par la présente, comme un jour d'actions de grâces générales, le jeudi 26 novembre prochain, et recommande que, dans tout le pays, les gens s'abstiennent de vaquer à leurs occupations habituelles, et que, dans leurs foyers ou dans les églises, ils rendent grâces au Dieu tout-puissant pour les bénédictions nombreuses qu'il nous a accordées l'année dernière. »
Quelle que soit Timportance des faits que nous venons de rappeler, on en pourrait, s'ils étaient les seuls, atténuer la signification et les regarder comme la survivance de coutumes déjà anciennes. Les actes fixes et réglés par l'usage indiquent souvent l'état d'esprit de l'époque où ils furent introduits plutôt que de l'époque même où on les voit continuer. Mais si, à côté d'eux, il s'en produit fréquemment d'analogues en des circonstances non prévues, la démonstration est faite ; ceux-là supposent la permanence actuelle du sentiment qui seul peut les inspirer.
Par exemple, on aurait pu, jusqu'à ces derniers temps, attribuer à la seule tradition le fait de maintenir sur les monnaies américaines l'exergue In God loe trust, En Dieu nous nous CONFIONS. Mais, au mois de novembre 1907, le président Roosevelt ayant cru devoir le supprimer, des protestations s'élevèrent de toutes parts, et il se hâta d'expliquer qu'il n'avait agi
de la sorte que par respect pour une devise sacrée, « mieux à sa place sur les grands monuments de la nation, sur les temples de la justice et dans les salles législatives que sur des pièces de monnaie ». Il ajoutait qu'au reste « la question légale dépendait du Congrès et que toute décision de lui serait immédiatement suivie » . Or, le Congrès se prononça en effet, et, le 16 mars 1908, la Chambre des représentants vota, par 255 voix contre 5, le rétablissement, sur les monnaies nationales, de la devise religieuse supprimée par M. Roosevelt. Il fut clairement affirmé dans la discussion, que le peuple américain ne voulait, à aucun prix, laisser croire qu'il était capable d'oublier ses devoirs envers Dieu.
Chaque solennité nationale aux Etats-Unis comprend en tête du programme un acte de religion, une prière publiquement récitée parle ministre d'une des confessions chrétiennes entre lesquelles se partage la nation.
Lorsque le 30 avril 1903, le président Roosevelt, entouré des principaux fonctionnaires de la République, inaugura les travaux préparatoires de l'exposition de Saint-Louis, la cérémonie commença par une prière du cardinal Gibbons. En voici les deux premières phrases :
« Nous t'en prions, Dieu tout-puissant, Sei-
gneur de justice et de sagesse, par qui seul l'autorité est correctement administrée, les lois légitimement décrétées, les jugements rendus selon l'ordre, aide de ton esprit de conseil et de force le président de ces Etats-Unis, afin que son gouvernement soit toujours juste, vertueux et éminemment utile à ton peuple.
c( Puisse ce vaste territoire, acquis pacifiquement il y a un siècle, être toujours la demeure tranquille et heureuse de millions et millions d'hommes éclairés, intelligents, craignant Dieu et travailleurs. De même que ce fut sans luttes sanglantes que ce nouvel Etat (1) fut annexé à nos possessions, ainsi puisse son sol ne jamais voir de sang répandu dans des guerres étrangères ou intestines. »
La religion a de même présidé, en 1907, à l'ouverture de l'exposition de Jamestown et à l'inauguration, par M. Roosevelt, de la statue de Mac-Kinley. J'assistais, le 15 octobre 1903, à l'inauguration d'une autre statue, celle qu'on a érigée, à Washington même, entre la Maison- Blanche et le Capitole, en l'honneur de Sherman, l'un des principaux lieutenants du général Grant dans la guerre de Sécession. A cette solennité, extrêmement imposante, où se trouvaient le président des Etats-Unis, qui prononça
(1) La Louisiane, qui fut achetée à la France.
un discours, les ministres, le Parlement, le corps diplomatique, et les survivants de la Grande Armée, des actes religieux ouvrirent et clôturèrent la cérémonie. A la fin, l'évêque anglican de Washington, le révérend Satterlee, prononça la formule liturgique de bénédiction sur le monument. Au commencement, ou plutôt dès que les troupes eurent achevé de défiler devant le chef de l'Etat, le curé catholique de Saint-Patrick, le docteur Stafford, prononça cette prière que tous les assistants écoutèrent debout et tête découverte :
« Dieu tout-puissant et éternel, Père de toutesles nations, abaisse tes regards sur nous et daigne nous bénir ! En cet heureux jour, nous élevons nos cœurs vers toi avec reconnaissance. Nous te remercions du progrès sans égal par lequel, durant plus de cent années, tu nous as distingués parmi les nations de la terre. Nous te remercions de notre glorieuse histoire, de nos ressources sans limites, de nos richesses, de nos trésors, de notre grande liberté. Nous te remercions de ce qu'à l'heure de l'épreuve tu as suscité des chefs qui, par leur courage, leur intelligence et leur esprit de sacrifice, ont sauvé la nation. Accorde-nous la grâce de perpétuer la mémoire des grands hommes, non seulement en monuments de pierre ou d'airain, mais encore
bien plus dans nos cœurs par l'émulation de leur exemple et l'imitation de leurs vertus. Par eux tu as sauvé l'Union, l'Union indissoluble, et, par ta protection, invincible à jamais.
c( Accorde-nous la grâce, ô Dieu, par-dessus toutes les autres, de te connaître et de t'aimer. »
Le lendemain soir, un banquet de cinq cents couverts réunit les sociétés des quatre armées qui avaient soutenu victorieusement la cause du Nord. Au début, nous entendîmes l'archevêque Ireland, aumônier pendant la guerre, adresser à Dieu cette invocation écoutée par tous dans un recueillement parfait :
«Notre Père, qui es dans les cieux, que ton nom soit sanctifié; que ton règne arrive; que ta volonté soit faite. Tu es maître et souverain delà terre et des cieux, des hommes et des nations. Nous nous inclinons devant toi en hommage et en prière...
c< Conserve, Seigneur, à l'Amérique ses libertés et l'union de ses Etats, en même temps que les bienfaits sociaux et nationaux pour lesquels, aux jours d'épreuve et de souffrance, ses fidèles enfants offrirent généreusement sur l'autel sacré du patriotisme le sang vif de leurs cœurs...
« 0 Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, nous t'adorons, nous te louons, nous te prions de nous bénir. »
Dans les circonstances graves, le sentiment
religieux des Etats-Unis arrive à se manifester par des actes qui rappellent presque l'histoire d'Israël. En juillet 1863, pendant la crise de la guerre civile, le Congrès demanda au président de désigner un jour pour le jeûne et pour la prière. Lincoln céda de grand cœur à cette démarche, et, accomplissant au nom de tout le peuple un acte magnifique d'humiliation et de repentir, « il reconnut dans le fléau qui les frappait un châtiment infligé par le Tout-Puissant au crime national de l'esclavage». Voici encore comment
s'exprimait dans son discours d'inauguration lorsque, au plus fort de la grande guerre, le 4 mars 1865, il reprenait pour la seconde fois possession du pouvoir :
« Avec ardeur nous espérons, avec ferveur nous demandons que cette effroyable calamité ^'éloigne de nous. Pourtant, s'il plaît à Dieu qu'elle continue jusqu'à ce que toute la richesse, amassée par deux cent cinquante années^ du labeur sans repos de l'esclave, soit détruite, jusqu'à ce que chaque goutte de sang qui a coulé sous le fouet soit payée d'une autre goutte de sang qui coule sous l'épée, il faudra dire encore, comme il a été dit il y a trois mille ans : « Les jugements du Seigneur sont vrais et justes (1). »
(1) Voir L'EfiUse catholique et la liberté aux Etats-Unis, par le vicomte de Meaux, p. 393.
Après tout ce qui vient d'être dit, Ton s'étonnera moins d'apprendre que l'Etat ne croit pas manquer aux principes d'une sage et libérale Séparation en facilitant, sans jamais l'imposer, la pratique religieuse à tous ceux qui dépendent de lui.
Il entretient à ses frais des aumôniers dans l'armée et dans la marine, ainsi qu'aux écoles militaires et navales. Cesaumôniers représentent les différentes confessions religieuses auxquelles appartiennent les troupes. L'armée compte quatorze chapelains catholiques et la marine cinq. Ils sont nommés par le président sur la recommandation d'un évêque. Leur traitement varie de 150 à 310 dollars (750 à 1.560 francs) par mois, plus le logement, le chauffage, et dans l'armée, un cheval. C'est à un chapelain major en retraite, Mgr Wattmann, que sont confiés le placement et la haute surveillance des jeunes catholiques philippins que le gouvernement fait élever à ses frais comme nous l'avons dit. Les relations entre chapelains protestants et catholiques sont plus que courtoises. Visitant au mois d'août 1907, les chantiers maritimes de Bremerton, sur la côte du Pacifique, près de Seattle, je fus présenté aux amiraux Burwell et Swinburne par le curé catholique, M. Allain, etparl'aumô-
nier épiscopalien, le révérend A.-W. Stone. Ce dernier, qui avait la charge spirituelle des équipages présents, avait invité le curé de Bremerton, non seulement à venir voir ses ouailles, mais à dire la messe à bord pour leur faciliter la sainte communion. L'amiral, qui est du reste protestant, avait, dans sa cabine, un portrait de Pie X.
Le gouvernement des Etats-Unis, qui ne saurait donc admettre que le fait de se dévouer au service du pays entraîne la privation des secours religieux et moraux, donne également des aumôniers à ses orphelinats et asiles officiels. Mais ces établissements sont rares, par la raison que nous avons indiquée plus haut : l'Assistance publique confie d'ordinaire ses protégés à des établissements religieux de leur confession, et nos congrégations en reçoivent un grand nombre. « L'Etat, me disait le cardinal Gibbons, préfère favoriser de bourses et de pensions les établissements libres. Il pense qu'on y est mieux traité et que cela lui revient moins cher. »
La même sollicitude s'étend aux prisonniers de droit commun. M. de Meaux raconte (1) qu'il visita lo pénitencier de Backwell établi dans une île de l'East River, près de New- York. « Un aumônier y passe tous les après-midi du samedi. Le dimanche matin, les condamnés catholiques
<1) Op, cit., p. 378.
sont conduits à la messe dans une chapelle construite à leur usage, et le dimanche soir, les < condamnés protestants à leur service religieux ' dans une autre chapelle. » A la prison des \ Tombes, où se trouvent les condamnés à mort, t il y a une cellule disposée pour entendre lest confessions et une autre pou)* donner la commu- 1 nion. Les sœurs de la Miséricorde assistent les condamnés.
Il ne faudrait pas oublier de dire, bien que cela vienne ici fort mal en place, que le Parle-, ment lui-même a ses chapelains officiels et rétribués. Convenons que leur ministère n'est pas des plus chargés ; mais enfin, et de quelque manière que s'y associent les sénateurs et les représentants, c'est un acte national de foi que d'ouvrir, comme on le fait, par une prière, les séances des deux Chambres.
Il y aurait lieu de traiter à part, tant elle est complexe et tant elle préoccupe les meilleurs esprits, la question de l'instruction religieuse dans lesécolespubliques. Beaucoup s'inquiètent de la neutralité silencieuse qui commence à s'établir dans l'enseignement et ils en redoutent les effets pour l'éducatioii jusqu'ici chrétienne
et morale de la nation américaine. Mais qu'on est loin encore du laïcisme français ! Il n'est pas d'établissements scolaires où la religion ne tienne aucune place. En beaucoup de villes, les high schools, les collèges, les universités, bref, les écoles de tous les degrés, commencent la journée par un exercice religieux qui comprend la prière, le chant d'un cantique et la lecture d'un passage de la Bible. Les enfants ou les étudiants s'assemblent pour cela, chaque matin, dans une grande salle commune ou dans une chapelle, avant de se disperser dans leurs classes respectives. Et de là vient, croyons-nous, en très grande partie, cette sorte d'unité morale qui, malgré tant de diversités confessionnelles, domine les idées et la vie aux Etats-Unis comme en Angleterre, contrairement à ce qui tend à se produire en France où des classes entières de citoyens ne seront bientôt plus d'accord sur aucun principe, si tant est même qu'elles en conservent d'aucun genre. Et l'on ne saurait objecter, à ce propos, l'éventualité d'un conflit entre la morale catholique et la protestante. Ne possèdent-elles pas en commun le Décalogue et l'Evangile, la Bible et les préceptes du Christ ? Et le Décalogue ne représente-t-il pas, à lui seul, comme l'a démontré Le Play, toute la partie essentielle de la morale publique et pri-
vée?Ceux mêmes qui n'appartiennent à aucune Eglise, et qui sont très nombreux aux Etats- Unis, conservent cependant le respect de la religion et reconnaissent qu'elle est nécessaire au bon fonctionnement de la démocratie, au maintien de l'idéal public ; ils retiennent des années de leur éducation la même idée du devoir que leurs concitoyens religieux, et l'on peut, modifiant un peu la formule de M. Bryce, affirmer que le christianisme sert de fondement à la morale américaine.
S'il existe des établissements d'instruction, des universités surtout, qui, en dehors de cette prière commune du matin et d'un office dominical, ne donnent pas d'instruction religieuse, ils ne s'opposent jamais à ce qu'une Eglise organise pour leurs élèves l'apostolat et le culte. En 1907, l'évèque de Rochester, Mgr Mac Quaid, a nommé un aumônier pour les étudiants catholiques de Cornell, et l'archevêque de San Francisco, Mgr Riordan, pour ceux de Berkeley. Invité à donner une causerie littéraire dans cette dernière Université, je vis le chapelain Pauliste prendre place sur l'estrade à côté du président Wheeler, et il fut invité ce soir même à faire bientôt, lui aussi, une conférence à tous les étudiants. A Harvard, en octobre de la même année, j'entendis le président Elliott encourager
les étudiants catholiques dans la séance d'ouverture de leur club, et il assista à la conférence que je donnai au cercle français de l'Université sur notrecrise politico-religieuse. A l'Université de Chicago, l'on me fit prononcer un sermon, le dimanche 21 juillet, et je prêchai sur le Symbole des Apôtres. Aucun de ces actes ne parut produire, ni à droite, ni à gauche, la moindre surprise, tant le respect de la religion et l'esprit de tolérance, surtout en un centre d'éducation, paraissent naturels à l'esprit américain.
Notons encore, dans le même ordre d'idées, que les pouvoirs publics se montrent toujours favorables au développement de l'enseignement libre même confessionnel. Ils ne voient là qu'une décharge pour les finances do l'Etat, un encouragement gratuit au développement de la science et de l'éducation. Parmi les témoignages innombrables de cette sympathie, nous n'en citerons que deux, des plus frappants, et qui se produisirent dans la capitale même de la République. Lorsqu'on posa, en 1S88, la première pierre des bâtiments de l'Université catholique de Washington, le président Cleveland honora de sa présence la cérémonie ; et l'année suivante, 1889, son successeur, M. Harrisson, quelque engagé qu'il fût personnellement dans les vieux préjugés du puritanisme, assistait à l'inau-
guration de la même Université parmi les chefs assemblés de la hiérarchie catholique romaine (1) . Le 20 novembre 1904, la paroisse catholique de Saint-Patrick, à Washington encore, inaugurait les bâtiments d'une nouvelle école paroissiale ; deux discours y furent prononcés, l'un par l'évêque Spalding, l'autre par M. Harris, président du Bureau d'éducation, en d'autres termes ministre de l'instruction publique.
Et ce dernier acte ne pouvait point passer inaperçu, car il faisait partie d'un ensemble de solennités tout à fait brillantes, comme savait les organiser le regretté docteur Stafford, curé de Saint-Patrick. On fêtait aussi, dans la môme circonstance, l'agrandissement de l'église et la construction d'un nouveau presbytère. Le cardinal Gibbons, les archevêques Ireland et Keane avaient à y prononcer des discours ; mais on remarquait, parmi les orateurs, deux autres noms : celui de M. Me Farland, premier commissaire ou gouverneur du district de Colombie, et celui du président même de la République.
Or veut-on savoir en quel sens ils parlèrent 1 Voici un court passage de l'allocution du gou- Terneur: « Dans cette cité bâtie sur la colline,
(1) V. une visite du président Roosevelt à l'Université de Saint- Louis tenue par les PP. Jésuites, dans Au Pays de la Vie intente 8* éd., p. 179.
dans cette capitale qui attire tous les regards, il n'est rien dont nous soyons plus fiers que de ces maisons de prière et de ces édifices philanthropiques qui apportent Dieu aux hommes et conduisent les hommes à Dieu. Comme notre vie spirituelle est supérieure à la vie matérielle, ainsi la plus simple de nos églises est plus grande que notre Capitole . »
Et voici un extrait plus long du discours que M. Roosevelt prononça, du balcon du presbytère, devant une foule de vingt à trente mille personnes :
<( Les difficultés prochaines ne manquent pas et nous sommes loin encore de la perfection. Je ne vois pas qu'il y ait danger immédiat de devenir trop bons : il y a place pour tous les généreux efforts. Toutefois, nous avons réussi à atteindre un certain idéal en plus d'un point. Nous nous sommes habitués à considérer comme un axiome que tout homme sera traité dans la vie américaine d'après sa valeur d'homme et non d'après les accidents de sa position ; le gouvernement ne servira pas à favoriser les riches parce qu'ils sont riches, ni les pauvres parce qu'ils sont pauvres ; mais il est prêt à favoriser tout homme, riche ou pauvre, s'il est honnête et juste envers ses semblables. Nous avons compris qu'une des bases
principales de notre liberté est le droit de tout homme à servir son Créateur d'après la dictée de sa conscience et le devoir de tout homme de respecter son semblable dans l'exercice de ce droit.
c< Et, chers compatriotes, ce qui est de bon augure pour l'avenir de notre grande et imposante nation, c'est ce fait que nous avons appris à nous regarder les uns les autres avec une charité généreuse et large ; que nous comprenons l'étendue du champ de l'activité humaine, l'étendue du champ ouvert à la charité, à la philanthropie et à la religion. Tant qu'un coin de ce champ reste inculte, c'est un crime de refuser la coopération de ceux qui nous offrent leurs efforts, quelle que soit leur foi religieuse, pourvu qu'ils travaillent avec un sentiment élevé de leurs devoirs envers Dieu et envers le prochain. »
Nous ne saurions trouver, à notre étude déjà longue, de meilleure conclusion que ces fortes paroles du président des Etats-Unis. Je sais bien qu'en matière de religion l'exemple de la République américaine n'est pas plus apprécié
aujourd'hui de la gauche qu'il ne l'était de la droite, il y a quelques années. Mais sans demander l'imitation chez nous des mœurs d'outremer, convenons que, sur le sujet dont nous avons parlé, elles n'ont point rendu de mauvais services. Tant qu'elles furent colonie anglaise, les provinces qui allaient devenir les Etats-Unis pratiquèrent, en religion, une intolérance autrement cruelle que celle dont soufïre maintenant notre pays. Les Américains cessèrent de s'injurier et de se maltraiter le jour où ils éprouvèrent la nécessité de s'unir pour devenir un grand peuple. La France n'a pas un moindre besoin d'union, si elle veut, non pas, grâce à Dieu, devenir, mais rester un grand peuple. Impuissants à nous mettre d'accord pour penser et agir de même en ce qui touche la pratique ou l'omission des devoirs religieux, il reste à nous mettre d'accord pour laisser chacun libre de faire ce qui lui convient. Quel autre moyen d'établir la paix dans une patrie si divisée?