Les croix dans les cimetières
Chambre des députés : Séance du 28 juin 1905.
A propos du même article 26 qui réglait la question des emblèmes, M. Lefas défendit un amendement ten- j dant à autoriser les emblèmes religieux dans les cime-S tière*. Dans les explications qui suivent, M. Briand défend le texte dè la Commission, où il consent à supprimer une épithète qui pourrait prêter à l’équivoque. Dans l’article 28 de la loi, il n’est plus question des terrains de j sépulture privée. L’adjectif limitatif a été supprimé dans le texte définitif.
M. Aristide Briand, Rapporteur. — Messieurs, l’honorable M. Lefas demande qu’il soit permis aux individus et aux familles non seulement d’ériger des croix ou autres signes symboliques sur la sépulture ! des leurs, mais même de les imposer à tout un cime- !j
DISCUSSION DES ARTICLES
tière. C’est ce que M. Lefas appelle respecter les isentiments religieux.
Messieurs, c’est toujours la même thèse soutenue par tous nos collègues catholiques. Ils considèrent que leur conscience n’est plus libre dès qu’il ne leur est plus permis d’imposer leurs croyances à l’ensemble des citoyens. [Applaudissements à gauche.)
Un cimetière est un endroit collectif sur lequel 'tous les habitants d’une commune ont des droits : les protestants, les israélites ou les libres penseurs comme les catholiques.
Pourquoi tenez-vous à froisser leur conscience par jdes manifestations religieuses qu’elle réprouve?
M. le comte de Lanjuinais. — Que leur importe, s’ils sont vraiment libres penseurs!
M. le Rapporteur. — Le cimetière doit rester, au point de vue confessionnel, strictement neutre. Toutefois, nous vous faisons la concession de respecter l’état de choses actuel. Et quant aux sépultures privées, il sera loisible aux familles d’y placer les emblèmes religieux qu’elles jugeront à propos. N’est-ce pas raisonnable et suffisant? (Oui! oui! à V extrême
M. Carnaud. — C’est très juste.
M. le Rapporteur. — L’article était rédigé dans des termes qui pouvaient prêter à l’équivoque. Nous
I l’avons modifié de façon à dissiper toutes vos inquiétudes en assurant aux catholiques le droit de satisfaire tous les besoins religieux de leur conscience. C’est tout ce qu’ils peuvent exiger de nous. Il faudra bien pourtant qu’il s’habituent à respecter les convictions des autres citoyens s’ils veulent qu’on respecte les leurs. ( Très bien! très bien! à gauche et à C extrême gauche.)
L’amendement de M. Lefas ayant été repoussé, M. Aufray en déposa un autre, dans le même sens. « Pourrat-on élever une croix sur la fosse commune?» demandet-il au Rapporteur.
M. Aristide Briand, Rapporteur. — Une croix est plantée par la femme ou par la mère d’un catholique sur une fosse commune. Le lendemain, permettrezvous, au nom de la liberté de conscience, à la mère ou à la femme d’un libre penseur qu’offusquerait la vue de cette croix, de l’arracher, de l'enlever? Est-ce à de j telles extrémités que vous voulez pousser les gens?
La vérité, c’est que nous ne voulons pas que l’on se batte à coups d’emblèmes dans les cimetières, \
Et, pressé encore de questions par M. Auffray, M. Briand s’écria :
M. Aristide Briand, Rapporteur. — Nous voyons très bien que ce que vous voudriez obtenir de la loi, j c’est la permission de faire élever par un conseil municipal, sinon sur le cimetière tout entier, au moins sur des portion collectives du cimetière, un calvaire qui s’imposerait aux libres penseurs. Puisque c’est cela qu’au fond vous voulez, pourquoi ne pas le demander catégoriquement?