AUGUSTIN ET EMILIE
Qui vous l'a dit?
BRÉMONT
Hélas! j'ai passé par-là.
AUGUSTIN
Ce pauvre monsieur.
BRÉMONT
Je n'ai pas toujours eu des rides, des cheveux blancs et une canne. . . J'étais ( montrant Augustin ) comme mon nouvel ami, vif, ardent , impétueux, et j'avais un cœur... qui est toujours resté le même : il n'a pas vieilli , et cela fait que
* Emilie, Brémont , Nanelte.
COMÉDIE-VAUDEVILLE. ^g
lui et moi nous avons souvent de la peine à nous accorder J'aimais, comme vous, une personne charmante
( montrant Emilie) comme elle.
EMILIE
Et elle vous aimait bien?
BRÉMONT
Certainement.
AUGUSTIN
Et vous lui fûtes fidèle ?
BRÉMONÏ.
Je le suis encore. . . Je suis resté garçon en l'attendant.
AUGUSTIN
Ah I que c'est bien à vous. .. Voilà comme nous ferons. . . Nous attendrons, s'il le faut, jusqu'à cinquante ans.
EMILIE
Jusqu'à soixante .
BRÉMONT
C'est le bel âge pour aimer Personne ne vous dérange, ni ne vous distrait.
AUGUSTIN
Et pourquoi ne l'épousez-vous donc pas ?
BRÉMONT
Qui donc ?
EMILIE
Elle ... la jeune personne ?
BRÉMONT
Ah ! c'est qu'elle s'est mariée.
TOUS DEUX
Quelle horreur ! . . .
Pour obéir à sa mère. Moi je n'étais qu'un pauvre artiste...
qui a quitté la France, avec mon violon et l'espérance
Tous les soirs je jouais, avec variations:
Vivre loin de ses amours, N'est-ce pas mourir tous les jours ?
J'ai vécu comme cela une quarantaine d'années ; donnant
desc oncerts à Vienne , à Berlin , à Saint-Pétersbourg , où
Jeune et Vieille. 4
5o JEUNE ET VIEILLE,
ils m'ont gardé ... Et à force d'avoir appuyé sur la chan-' terelle , j'ai acquis quelque fortune. . . une fortune d'artiste que j'ai conquise sur l'étranger , et que je viens manger en France. . . car on peut vivre loin de la patrie, mais c'est là qu'il faut mourir ! ... Et ce beau pays m'a tant fait de plaisir à revoir !
EMILIE
Vous avez dû le trouver bien changé ?
BKÉMONT.
Mais, non. . . C'est exactement la même chose , comme de mon tems . • • J'y ai vu partout les couleurs que j'y avais laissées. . . Partout, même enthousiasme pour la gloire et la liberté. • . Tout y est de même. . . tout y est jeune, excepté mol !. . . Mais, voyez, mes enfans , comme l'amour et la vieillesse vous rendent bavards. . . Je voulais savoir votre histoire , et je vous raconte la mienne ... A. votre tour, maintenant.
AUGUSTIN
Ah ! oui. . . Votre confiance fait naître la nôtre.
EMILIE
Et nous vous aimons déjà.
BRÉMONT
J'en étals sûr.
AUGUSTIN
Apprenez donc que c'est ma mère ...
EMILIE
Oui, sa mère. . . M""= Guichard , qui ne veut pas nous marier.
BRÉMONT
Madame Guichard ! . . .
EMILIE
Qu'avez-vous donc ?
BRÉMONT
Rien. . . Il y a tant de Guichards et ce ne peut pas
être la fille de M'"^ Beauménll.
AUGUSTIN
Si vraiment.
BRÉMONT
Rose '. . . .
COMÉDIE-VAUDEVILLE. 5i
AUGUSTIN
Ma mère.
BRÉMONT, à Augustin.
Votre mère !.. est-il possible ! • . . Que je vous regarde encore ! . . . Un joli garçon ! . . . Et votre père , M. Guichard, le médecin. . . existe-t-il encore.''
Oui, monsieur.
BRÉMONT , après un soupir.
Ah ! tant mieux.
EMILIE
C'est lui qui ne demanderait pas mieux que de nous unir . . . Mais , qu'avez-vous donc ?
BRÉMONT
Ce n'est rien , mes amis , ce n'est rien un peu de
trouble. . . d'émotion.
AUGUSTIN
On dirait que vous connaissez toute ma famille.
BRÉMONT
C'est vrair . . je suis un ancien ami dont vous avez peutêtre entendu parler . . . Emile Brémont.
EMILIE
M. Emile Brémont ! . . . Ah î si vous pouviez parler en notre faveur '?
BRÉMONT
Je le ferai.. . comptez-y. . . et j'ose vous répondre du succès . . . Mais , voyez-vous , mes chers enfans , j'ai besoin d'un moment pour me remettre. (^Les enfans s'éloignent. ) [A part.) Pauvre Rose ! quelle surprise ! .. . quelle joie ! . . . {Haut à Augustin et à Emilie.) Mais surtout ne dites pas que c'est moi. . . Votre mère va venir pour cet appartement.
Air de Partie et Revanche.
Mon cœur bat d'espoir et d'attente, Je crois qu'il a toujours vingt ans... '
Mais mes jambes en ont soixante.
( Augustin lui présente un fauteuil. )
Et maintenant laissez— moi, mes enfans.
( Les jeunes gens remontent le théâtre. ) ( j4 part , et s^asseyant. )
Elle va venir... du courage...
ÉMILCE, s'approchant de lui, et lui prenant la main. Quoi , vous tremblez ?
BPÉMOINT.
C'est possible. {A part.) Enlic nous, On peut bien trembler, à mon âge , Quand vient l'instant d'un rendez-vous.
AUGUSTIN , à Emilie qui s'est retirée aufundii droite.
Est-il singulier, notre nouvel ami !
EMILIE
Oui ; mais il a l'air d'un honnête homme ... et puis il parlera pour nous.
AUGUSTE
Et ces papiers que tu devais lui remettre ?
EMILIE
Je vais les chercher.
AUGUSTIN
Et moi je vais travailler. ( // entre dans sa chambre à droite , tandis qu'Emilie sort par la porte du fond à gauche.)