SCÈNE VIII
M-n^ GUICHARD , BRÉMONT.
M'"'' GUICHARD
Votre servante , monsieur . . . C'est vous , m'a-t-on dit , qui voulez louer mon appartement ?
BREMONT, stupéfait , et la regardant avec émotion.
Comment ! . . . c'est vous , madame , qui êtes M™*^^ Guichard ?
M"'' GUICHARD
Oui, monsieur.
BKEMONT, avec découragement.
Ah! mon Dieu!. . . ( La regardant de now^eau. ) Cependant , il y a encore quelque chose ... et nos cœurs , du moins. . . nos cœurs. . . oh ! ils ne sont pas changés,
M""" GUICHARD
Vous avez vu l'antichamhre - . . c'est ici le salon ... à droite, la chamhre de mon fils. . . par ici, salle à manger... d'autres chambres à coucher... cabinet de toilette . . • dégagemens. ( Elle passe à la gauche de Brémont.)
BRÉMONT passe à droite.
C'est inutile ... je n'ai pas besoin d'en voir davantage... l'appartement me convient.
M*"^ GUICHARD
Oui . . . mais vous parlez d'en détacher la remise et l'écurie. . . cela n'est pas possible.
BRÉMONT
Permettez . . .
M"'' GUICHARD
Je ne pourrai jamais les louer séparément.
BRÉMONT
Je les prendrai donc , quoique je n'en aie pas besoin.
M"^ GUICHARD
Il y aurait alors moyen de s'arranger. . . monsieur pourrait les payer et ne pas les prendre , ou les sous-louer . . . je ne le force pas. . . il est le maître.
BRÉMONT
Vous êtes trop bonne... c'est donc une affaire conclue?
M""' GUICHÂRD.
Pas encore. . . on ne loue pas ainsi, sans connaître. . . sans prendre des informations. . . Je demanderai quel est l'état, la profession de monsieur 7
BRÉMONT, à part.
Ah ! cela va lui rappeler... ( Haut.) Musicien.
M me GUICHARD, effrayée.
Ah! - . . mon Dieu !. . .
BRÉMONT
Air du Baiser au porteur.
A ce mot seul elle est déjà tremblante , De souvenir tous ses sens sont émus.
Mme GUICHARD ,« par/.
Musicien !.. . Ce mot seul m'épouvante... Un logement de mille écus !
BRÉMONT
Aux beaux arts vous ne croyez plus.
jVime GUICHARD.
11 faut avoir un peu de méfiance , Je risquerais trop de perdre.
BRÉMONT
( A part. ) Ah ! grands Dieux !
Rose jadis avait moins de prudence, ^ Et nous y gagnions tous les deux.
Je paierai six mois d'avance.
Mme GUICHARD , d'un air aimable, et lui offrant une chaise.
Vraiment!... asseyez-vous donc , je vous en prie... {Brémont refuse honnêtement.) Ce que j'en dis n'est pas par crainte ... la meilleure garantie est dans les manières et la physionomie.. . de monsieur.
BRÉMONT , la regardant tendrement.
Vous trouvez.. . . Allons, voilà un peu de sympathie qui revient... une sympathie arriérée.
Mme GUICHARD tire sa tabatière et offre du tabac h Brémont. Monsieur. . . en usez-vous?
BRÉMONT, la regardant avec surprise.
Ah ! . . . Rose prend du tabac. . -
COMÉDîE-VAUDEYILLE. 55
M"' GUICHARD
Nous disons donc, mille écus de loyer... trois cents francs de remise. . . deux cents francs de portes et fenêtres. . . d'autant qu'ici , nous avons un jour magnifique... Nous avons aussi d'excellens portiers, qui auront pour vous les plus grands égards. . . et aux fêles , aux jours de l'an , vous n'êtes obligé à rien envers eux . . . qu'au sou pour livre. . . que vous me payez. . . c'est cinquante écus.
BRÊMONT.
Ah .' tout n'est donc pas compris?
M'"*' GUICHARD
Vous êtes trop juste pour le supposer. .. Nous avons aussi le frottage de l'escalier et l'éclairage. . . deux cents francs.
BRÉMONT
Comment , madame ?
M"" GUICHARD
Voudriez-vous qu'à votre âge on vous laissât monter un escalier malpropre et mal éclairé . . . pour vous blesser, vous faire mal ? . . . je ne le souffrirai pas. . . Je tiens beaucoup à mes locataires... c'est mon devoir... j'en réponds.
BRÉMONT
Vous êtes bien bonne mais voilà des soins et des
attentions qui, avec les réparations locatives, font monter mon loyer de mille écus à quatre mille francs.
M"= GUICHARD
Est-ce donc trop cher pour habiter une maison bien située, bien aérée? une maison tranquille et respectable... où l'on tiendra à vous conserver... car je compte bien que vous ferez un bail ... et ce sera de six ou neuf, à votre choix.
BRÉMONÏ.
Permettez . . . permettez . . .
M""^ GUICHARD
Quoi! monsieur, vous hésitez à vous engager, à vous enchaîner à nous. . • quand c'est moi , quand c'est une
dame qui vous en prie ! mais c'est fort mal ce
n'est pas galant. . . et j'avais meilleure idée de vous.
BRÉMONT
Allons. . . elle est un peu intéressée. .. mais elle est toujours bien aimable.
M"^ GUICHARD
Vous acceptez donc . . . pour neuf ans ?
BRÉMONT
Puisqu'il le faut.
( Mine Quichard va s'asseoir auprès de la table. Elle met ses lunettes, et prend la plume. Bre'mont la regarde , et dit à part : Il paraît que Rose . . . {Portant la main à ses yeux.) C'est
peut-être pour cela qu'elle ne m'a pas reconnu.
M™"^ GUICHARD
Votre nom, monsieur?
BRÉMONT
Mon nom ? . . . [A part.) Quel effet ça va lui faire ! . . . (Haut.) Mon nom . . . Bréraont.
M"' GUICHARD
Brémont avec un < ? . , .
BRÉMONT, stupéfait.
Avec un t !
M™' GUICHARD
Qu'avez- vous donc?
BRÉMONT
Quoi î ce nom-là vous est-il tellement inconnu que vous ne sachiez plus comment l'écrire?
Que dites-vous ?
BRÉMONT
Avez-vous donc tout-à-fait banni de votre souvenir, comme de votre cœur, l'ami de votre enfance , le compagnon de vos peines. . . Emile Brémont?. .
M""" GUICHARD
Emile ! . . . il serait possible !.. quoi ! . . . c'est vous ?.. .
BRÉMONT , avec transport.
Oui , Rose ... oui , c'est moi.
M™' GUICHARD
Monsieur. . . un pareil ton. . .
BRÉMONT
Convient peu , je le sais , après un si long entr'acte . . .
mais l'amitié , du moins , l'amitié est de tout âge et
n'ai- je pas quelques droits à la vôtre?... Faut-il vous rappeler et nos sermens et nos premiers amours ?
M""" GUICHARD
Monsieur . . .
BRÉMONT
Faut-il vous rappeler un premier retour, non moins cruel que celui-ci?. . . et le moyen que j'employai pour éloigner votre mari?. . . ma vie que j'exposai pour parvenir jusqu'à la porte de votre chambre , que vous fermiez en vain , Rose ... il n'y avait pas de verrou.
M""" GUICHARD
Monsieur, le Ciel m'a fait la grâce d'oublier. . . c'est comme s'il n'était rien arrivé.
Non. . . l'on ne perd pas de pareils souvenirs • . . Ditesmoi seulement que vous ne l'avez pas oublié. Mnie GUICHARD , émue et hésitant.
Pas tout-à-fait. . . et, s'il faut. . . vous. . . l'avouer. . .