CONCLUSION
Cette fois la liquidation de Tunion entre les deux pays 6tait entierement termin6e. Voulue par la Norvfege, la dissolution avait ite subie par la Suede et par le roi dans Tint^r^tde la paix. Maintenant que nous connaissons Thistoire de la rupture, que nous en avons 6tudi6 toutes les peripeties, nous pouvons essayer de determiner les consequences que pourra avoir pour la Scandinavie et pour I'Europe ellemdme le divorce qui vient d'etre prononc6. Car il ne faut pas I'oublier, la crise scandinave int^resse FEurope tout enti^re. II y aune « question du Nord» au m£me titre qu'il y a une question d'Orient ou une question d'Extrfime-Orient. La Su6de et la Norv6ge ne sont pas en efifet isol^es en ce monde :
elles sont entour6es de puissances de premier ordre, TAngleterre, I'Allemagne, la Russie, et si, jusqu'ici, elles constituaient toutes les deux une puissance de deuxi^me ordre, elles ne sont plus aujourd'hui que deux puissances de troisi^me ordre, incapables de r^sister aux projetsambitieux de leurs voisins. II n'est pas douteux que FAngleterre et
TAllemagne cherchent d6s a present a transformer la Norvfege et la Su6de en clients deleur politique, et, quant k la Russie, ce n*est un secret pour personne que, depuis Pierre le Grand, la plupart des guerres engag^es par elle sont n^es de son desir d'atteindre la mer. Dans ces derniers temps, c'est surtout vers le Pacifique qu'elle a tourn6 les yeux, et les Norv6giens, se croyant a tout jamais delivres du cauchemar russe^ en ont profits pour briser une union qui faisait leur force, mais il est hors de doute que repousses en Extreme-Orient par les Japonais, les Russes se retourneront duc6te de I'Europe. Puissent alors les Norvegiens ne pas regretter de s'fitre volontairement priv6s de Tappui de la Su6de, qui entretenait une arm^e de plus de trois cents mille hommes pour la defense commune 1 Car c'est surtout la Norv^ge qui se trouve menacee. Autrefois le territoire de la Suede s'6tendait jusqu*au Varangerflord, formant un 6tat tampon entre la Norvege et la Russie.
Mais aujourd'hui il n'enest plus de m6me : La Suede a perdu ses provinces laponnes, la Norvege a avec la Russie une frontiere commune de plusde cinq cents kilometres, et il est a craindre qu'elle ne soit maintenant depouill^e comme I'a et6 sa voisine autrefois, La Russie a deja une route militaire allant de Tornea sur la Baltique a Male sur le LyngenQord, et elle couve certainement depuis longtemps le projet de
conqu6rir le Finmark norv^gien lout entier. D6s 1841, des envoy6s russes parcouraient le Finmark occidental sous le pr6texle d'une tourn6e de plaisir. lis recueillaient partout des 6claircissements detail* les, ^tudiaient attenlivement le pays, visitaient les ports, les bassins de riviere, les lieux de p6che. lis ^talent charges d'obtenir des renseignements sur les ports et golfes libres de glaces, les points les plus favorables pour ^tablir des ports de guerre d'une profondeur suffisante, I'endroit le plus convenable pour la fondation d'une ville marchande, enfin sur les routes d'hiver et d'ifet^ qui, de la Finlande russe, conduisent a la mer. Plus tard, des n^gociations furent m^me eflfectivement entam^es par le gouvernement russe a I'eftet d'obtenir une partie de la c6te maritime pr6s de Varanger en 6change du territoire montagneux quis'etend deBeldovado jusqu'aVasko- Jok et au lac d'Indiager. Les intrigues de la Russie devinrent bientdt telles que, en 1855, la France et TAngleterre jugerent bon de s'unir, par le traite de Stockholm, en vuede garantir rint6grit6 du territoire norv6gien :
« Au cas oil la Russie, peut-on lire dans ce trait6, ferait a Sa Majesty le roi de Su6de et de Norv6ge une proposition ou demande ayant pour objet d'obtenir la cession ou r^change d'une partie quelconque des territoires appartenant aux couronnes de Su^de
et de Norvfege, ou la faculty d'occuper certains points desdits territoires, ou la cession de droits de pSche ou de pslturage sur lesdits territoires et sur les cdtes de la Norv^ge ou de la Su^de, Sa Majesty le roi de Su^de et de Norv6ge s'engagc par les presentes a communiquer cette proposition ou demande k Sa Majesty Britannique et a Sa Majesty TEmpereur des Fran^ais ; etleurs Majest^s, de leur c6t6, s'engagent k fournir a Sa Majesty le roi de Sufede et de Norv6ge des forces militaires et na vales sufiisanles pour coop6rer avec les forces militaires et navales des Royaumes-Unis, en vue de r6sister aux pretentions et aux agressions de la Russie. La composition, le nombre et la destination de ces forces seront, le cas ^ch^ant, determines d'apr^s un commun accord entre les trois puissances. »
Ainsi I'integrite de la NorvSge etait bien garantie. Mais, si Ton consid6re que le traite de Stockholm a ete rendu caduc par la revolution du 7 juin, desormais, en cas d'attaque de la Russie, la Norvege ne pourrait plus compter sur Tappui des puissances occidentales. Pourrait-elle au moins compter sur celui de la Suede? Ou au contraire le reve de Pierre le Grand ', qui etait d'entretenir avec soin les rivalites de la Suede avec le royaume dano-norvegien, de maniere k diviser le plus possible ces deux
* Cf. Pierre le Grand, Testament politique^ paragraphe 5.
royaumes, serait-il r6alis6? Nul ne salt ce qui pourra advenir par la suite. Mais; pour Tinstant, il setuble bien que les Suedois soient tellement exasp^r^s des evenements du 7 juin et de la campagne de presse men6e par les Norv6giens dans les journaux auglais, allemands ou russes^ qu'ils ue viendraient pas a leur secours, a moins que la Russie ne traverse le territoire suedois. C'est du moins la Topinion de plusieurs des hommes les plus ^minents de la Suede, en particulier du docteur Sven Hedin qui, tout en ^tant, en principe, partisan de la formation d'une grande puissance scandinave dans le Nord, considere que TUnion, telle qu'elle existait, n'6tait pour la Suede qu'une source d'anxi^t^s, de d6penses et de difficultes perp6tuelles. L'illustre explorateur ne se genait pas pour rep6ter que si la Russie cherchait a acqu6rir un port en mer libre sur le LyngenQord, la Su6de, dont les relations avec elles ont toujours ete amicales, ne viendrait en aucune maniere en aide a la Norv6ge; et il se r^jouissait m^me a ce point de vue de la dissolution de TUnion, grace a laquelle, disait-il, la Su6de allait pouvoir consacrer toutes ses ressources a la defense de son propre territoire, au lieu de les appliquer a la defense de la p^ninsule tout entiere.
II est cependant permis d'esperer que les justes ressentiments de la Suede.se calmeront avec le^
temps. La crainte de la Kussie sera peut-etre pour les peuples scandinaves le commencement de la sagesse. II est possible que I'autonomie et T^galit^ absolue de ces peuples Mt une condition sine qua non de leur entente cordiale, et qu'en supprimant une cause de troubles internes la Su^de et la Nory^ge aient 61imin6 de leur existence un prinpipe de faiblesse. D^ja Bjoernstjoerne-Bjoernson a fait entendre des paroles de concorde et d'union : « Les trois nations scandinaves^ a-t-il dit, devraient travailler a etablir entre elles une alliance ^troite. Elles ne comprennent ensemble que neuf millions d'fitres humains, et elles ont un ennemi commun^ un seul : la Russie^ avide d'expansion ». Et ces paroles ont port6 leurs fruits. Au risque de passer pour paradoxal. Ton pourrait soutenir que jamais peut-^tre les rapports entre la Su6de et la Norv^ge n'ont dt6 meilleurs que depuis la separation.
Au teiegramme par lequel Haakon VII notifiait son avfenement au roi Oscar, celui-ci lui r6pondait en Tassurant de ses voeux chaleureux pour I'accomplissement de sa tSche nouvelle ^ € Dans ses efforts pour assurer le bonheur de son pays et resserrer de plus en plus les liens entre Votre Majeste et moi,
^ Un ^change de tel^grammes entre le gouvernement norv6gien et le roi Oscar avait d^j^ eu lieu k roccasion du mariage du petit-fils du roi avec une princesse anglaise.
comme entre nos deux pays, lui disait-il, Votre Majesty me trouvera toujours a son c6t6. » Depuis, Tav^nement en Suede d'un ministere franchement liberal S preside par M. Karl Staaf, Tun des n6gociateurs de Karlstadt, permet d'esperer que les relations entre les deux pays seront encore ameliorees. Se contentera-t-on de manifestations platoniques, ou ira-t-on jusqu'a Talliance? Si c'est I'alliance, se bornera-t-elle a la Norv^ge et a la Suede seules, ou le Danemark y sera-t-il appel6 ou admis en tiers, comme jadis, a diverses reprises et par alternatives, dans les « unions )) tent^es et plus ou moins manqu^es depuis 1319? Nul ne le sait. Mais, ce qui est certain, c'est qu'il y a en.ce moment dans les trois Etats, mais principalement en Danemark 2, un courant tr6s marqu6 en faveur du scandinavisme, c'esta-dire du rapprochement des pays scandinaves. Et il n'est pas question ici du scandinavisme senti-
* Les elections du mois d'octobre 1905 en Suede avaient marque une orientation tr^s prononc6e vers la gauche. II y a malheureusement en Su^de une premiere Chambre qui est restee r^actionnaire et qui s'opposera peut-^tre k un rapprochement trop marqu^ avec la Norv^ge.
^ Les Danois se sont montres tr^s r^serv6s dans la crise qui a bouleverse leurs voisics du Nord. Pacifistes par principes, lis I'etaient dans la circonstance par int^ret. Aussi ont-ils et^ enchant6s de Tissue pacifique de la crise, et cherchent-ils aujourd'hui, par tons les moyens, k calmer les ressentiments qui ont pu subsister de part et d'autre. Jordan. 10
mental, dont personne n'attend ni ne desire la resurrection. II fut le r^e d'sUnes fantaisistes, idealistes, et la rude r^it6 de 1864 lui donna le coup de mort. Mais rid^e d'une collaboration entre les trois pays du Nord ne mourut pas ; elle survit en ce qu'elle a de realisable et d'utile, et, dans ces trente demieres ann^es, beaucoup a et& fait pour la cause scandinave dans le domaine economique. II est a souhaiter que ce mouvement se developpe. Depuis quelque temps il existe une association qui s'est propos^e de cr^er, par une union douaniere ou par d'autres moyens, un marche interscandinave qui, par sa grandeur relative, aurait plus de chances de se d^fendre contre ses rivaux du dehors. Le terrain a d^ja ete prepare par plusieurs expositions scandi* naves, ainsi que par nombre d*associations professionnelles, qui reunissent dans leur sein des ressortissants des trois nations. Ce concours ^conomique interscandinave est d'ailleurs puissamment favoris6 par les taux de poste reduits et par la circulation interscandinave des monnaies, qui a et6 6lablie en 1872 sur Tinitiative du Danemark et de la Suede *.
^ La ratification par la Norv^ge de Funion mon^taire scandinave ne fat au contraire obtenue qu'avec peine et bien apres celLes des deux autres J^tats.
Dans le domaine du droit, le scandinavisme a ^galement fait des progrfes extrfimement remarqua>bles dans les trente derniferes ann^es. La concordance entre les conceptions juridiques des trois peoples, qui tons sont rest6s hors de la sphere d'influence du droit romain, a facility une collaboration legislative tr6s f^conde : des pro jets de loi concernant les cheques et les lettres de change ont H6 61abor6s par des commissions scandinaves et vot6s par les parlements (1881). On peut esp6rer qu'au code maritime commun, existant depuis 1892, sera bientdt ajout^ un code de commerce, qui sera peut-6tre le premier pas vers une legislation commune sur tout le droit r6el et le droit des obligations. Ainsi, en se pr6sentant devant TEurope comme une unite sinon politique, au moins nation^le, les trois pays scandinaves auront plus de chances de se faire remarquer et respecter, de jouer un rdle particulier bien que modeste dans la civilisation europeenne. Fera-t-on plus, et essay era-t-on dans la suite de former une Confederation du Nord entre les trois Etats ? II est bien difficile de le prevoir . Mais ce que Ton peut affirmer, c'est que jamais Ton ne retablira rUnion telle qu'elle existait avant le 7 juin. Personnelles ou reelles, les unions d'Etats semblent bien avoir fait leur temps. Difficiles a former, elles sont encore plus difficiles k maintenir, et ne tardent pas,
en g^n^ral, a mouiir dans le sang. L'ann^e 1905 a marqu6 la fin paciflque de Tunion sa^do-norv^-> gienne. Puissions-nous ne pas avoir a enregistrer trop tdt la fin de la derni^re union r^elle qui subsiste a I'heure actuelle dans le monde ! Puisse surtout la crise dont soufire aujourd'hui rAutriche- Hongrie se terminer d'une mani&re aiissi pacifique que la crise scandinave !