PREMIÈRE PARTIE
Proléyomènes : Une citation de Jules Simon
Les vrais principes libéraux, en ce qui regarde les rapports de l'Etat, des Églises et des personnes, ont été développés par Jules Simon dans son ouvrage sur la Liberté de conscience; et nous les retrouvons, résumés par le même auteur, dans une note de son livre : La Politique radicale, en ces termes :
« Ce qui importe par-dessus tout, en matière de liberté de penser, c'est d'éviter les équivoques.
« L'Etat a des lois : il ne peut y renoncer au gré des sectaires.
i L'Etat protège des personnes ; il punit l'assassinat. 11 ne peut tolérer une religion qui prescrit les sacrifices humains, parce que ce serait permettre l'assassinat.
« Il protège la propriété ; il punit le vol. Il ne peut permettre qu'on vole, sous prétexte de religion l)i' même, il punit l'adultère. Il appliquera
donc la loi à tout citoyen convaincu d'adultère, fûtil mormon.
« En un mot, les cultes ne sauraient être exemptés de la réglementation commune ; mais ils ne doivent être soumis qu'à la réglementation commune.
« Il est bien entendu que l'Etat ne doit pas exagérer la réglementation, que, soit dans ses prescriptions, soit dans ses prohibitions, il doit se borner au nécessaire. Car, sans cela, il exprimerait une doctrine et, par conséquent, l'imposerait. Il supprimerait donc la liberté scientifique, qu'il doit respecter et protéger. Mais quand la loi subsiste, elle est tenue pour nécessaire jusqu a ce qu'elle soit abrogée. On peut la discuter, on ne peut l'enfreindre.
« Si l'Etat se borne à interdire une religion, qui ne peut être professée sans violation de la loi, ou à contraindre les religions à ne pas violer la loi, il fait acte de conservation pour lui-même, il ne fait pas acte de violence contre les religions.
« Mais si, en dehors des actes formels, expressément condamnés par la loi écrite, il se fait juge du dogme, le proscrit ou le limite, intervient dans la discipline, nomme ou révoque les ministres, il se rend coupable d'usurpation : 1° parce que ses actes ne sont pas nécessaires ; 2° parce qu'il s'attribue une compétence qu'il n'a pas.
« L'Etat n'a pas de doctrine religieuse ; il n'est ni métaphysicien, ni théologien. Il ne peut pas commettre un juge d'instruction ou un commis-
saire de police pour examiner des dogmes. En un mot la religion ne peut être ni servante de l'Etat, ni maitresse de l'Etat, ni protégée par l'Etat.
« Qu'est-ce qu'une religion subordonn l'Etat? C'est l'erreur employée comme moyen de police. Je dis l'erreur, car si la religion est vraie et divinement instituée, comment peut-elle être soumise a un pouvoir humain? La vérité ne dépend de personne. L'empereur de Russie est pape; il fait le dogme : s'il ne le fait, il peut le faire; donc la religion russe n'est que l'erreur employée comme moyen de police.
« Qu'est-ce qu'une religion maîtresse de l'Etat ? C'est la négation pure et simple de la liberté de conscience, de la liberté politique et de la liberté civile. L'Eglise commence par se déclarer infaillible, après quoi elle défend d'attaquer son dogme, c'est-à-dire de penser ; d'attaquer son autorité, c'esi-à-dire de modifier la constitution et les lois; d'attaquer sa morale, c'est-à-dire de se gouverner, dans la pratique de la vie, par une autre morale que la sienne.
« Qu'est-ce enfin que le concordat? C'est un traité conclu entre l'Etat et l'Eglise, pour se céder l'un à l'autre, au détriment de la liberté de conscience, une part de la souveraineté qu'ils n'ont pas. L'Etat vend à l'Eglise la liberté des citoyens pour obtenir d'elle la paix et un appui ; l'Eglise vend à l'Etal ce qu'elle croit ou ce qu'elle dit être la vérité absolue, pour obtenir de lui le privilège d'enseigner seule, et le moyen de s'enrichir.
4 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE i/ÉTAT
« Conséquence : l'Eglise dans l'Etat est l'abdication de la foi religieuse ; l'Etat dans l'Eglise est la négation absolue de toute liberté ! Le concordat est tout ensemble la foi avilie et la liberté proscrite. Il faut donc rejeter toute alliance entre le temporel et le spirituel. Proclamer leur séparation ce n'est pas autre chose qu'exprimer le dogme à la fois si nécessaire et si simple de la liberté de conscience.
« Les Eglises libres dans l'Etat libre. » (1)
Le premier régime de séparation dû aux chrétiens
Ces principes ont leur racine, à le bien voir, dans l'Evangile.
Qu'on se rappelle la parole du Christ : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », (2), et ces paroles apostoliques .
« Soyez soumis à toute autorité établie parmi les hommes. » (3).
— « Pourquoi ma liberté serait-elle condamnée
(1) Jules Simon. La Politique radicale, pp. 41-43. — Paris,
(2) Matth. XXII, 21, Marc. XII, 17. Luc. XX, 25.
(3) I Pierre, 11, 13. Saint Paul professe la même doctrine: « Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures, car il n'y a point d'autorité qui ne vienne de Dieu ! Veux-tu ne pas craindre l'autorité? Fais le bien et tu auras son approbation, etc. » Rom. XUI. »
l'iil'.'is lllSTOHIOUE
par la conscience d'autrui? » (1) « Là où est l'esprit du Seigneur.là est la liberté. » (2).
Ces principes, les premiers chrétiens les ont professés et s'y sont tenus aussi longtemps que le paganisme a été, dans l'Empire romain, en possession des privilèges d'une religion d'Etat.
C'est ce que vient de mettre en lumière, dans une étude récente, M. Cunisset-Carnot, premier président de la Cour de Dijon (3). « Ce fut un empereur chrétien, Gratien, élève du poète Ausone, ayant subi l'influence de sainl Ambroise qui, le premier, en l'an 382 de l'ère chrétienne, supprima par décret impérial le budget des cultes. Le clergé païen cessa alors d'être payé. Les temples avaient des biens et jouissaient de gros revenus produits des fondations pieuses; l'empereur lit trois parts de ces biens : « l'une fut versée au trésor impérial, l'autre à la caisse de l'administration communale, et la troisième au budget des postes, h
« A peine la séparation prononcée, écrit M. Cunisset-Carnol, les chrétiens poussèrent l'empereur à aller plus loin. Ils exigèrent qu'il ordonnât d'enlever les emblèmes religieux des monuments publics et des locaux officiels, au nom, bienentendu, de la liberté de conscience, ce qui était en somme parfaitement logique. Ils obtinrent même l'enlèvement de la célèbre statue de la Victoire érigée
(1)1 Cor. X.29.
p) Il Cor. III, 17.
(3> i,a première Séparation des Eglises et de l'Etat, publiée par ta Grande Revue.
dans la salle des délibérations du Sénat depuis les premiers temps de l'Empire et qu'on considérait comme le palladium de la puissance romaine. En entrant, chaque sénateur jetait un grain d'encens dans le brasero qui était placé tout près. C'était devant cette statue que se prêtait le serment de fidélité à l'empereur.
Et comme les païens encore très nombreux, aussi nombreux que les chrétiens, protestaient, soutenant que « le devoir de l'Etat était de payer les prêtres païens qui assurent le culte des dieux et nous gagnent ainsi leur protection », l'évêque de Milan, saint Ambroise, qui menait le combat pour la séparation, ripostait :
« Je préfère que nous soyons pauvres d'argent, mais riches de grâces... Tandis que nous nous glorifions de nos luttes désintéressées et de nos martyrs, les païens, eux, ne songent qu'à l'argent. Alors que notre religion s'est développée malgré les persécutions et contre la volonté des plus grands empereurs, les païens avouent que les secours de l'Etat leur sont nécessaires pour soutenir
leur religion, qui ne pourrait vivre sans cela !
Quant à la suppression de l'autel de la Victoire, rien n'est plus conforme à la justice, car cela a été fait pour respecter la liberté et les croyances de chacun. Il n'est pas juste, en effet, de contraindre des gens à avoir sous les yeux les emblèmes d'une foi qui est contraire à la leur et d'assister à des cérémonies dont ils ont horreur. »
On le voit, ce sont les chrétiens qui, les pre-
PRECIS OTSTORIOL'E
miVrs, au iv* siècle, ont posé cl appliqué les principes de la séparation de l'Etat el des cultes el demandé la complète neutralité de l'Etat en matière religieuse et confessionnelle.
Que ne s'en sont-ils tenus à ces vues! La religion clirélienne se serait mieux gardée deia corruption et de la paganisation qui ne l'a que trop envahie dés qu'elle eut commencé à pervertir ses voies, en recherchant l'appui, la protection et les faveurs de ce même Empire romain qu'elle avait regardé comme la héte de l'Apocalypse, comme le « grand dragon rouge aux sept tètes et aux dix cornes » (1), aussi longtemps qu'il avait mis sa puissance au service du faux prophète et « fait la guerre à ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus. » (2)
Malheureusement la tentation était si grande et le piège si avenant que le clergé catholique s'y rua avec bonheur et presque unanimement. Nous disons : « catholique », et non o chrétien », car il serait injuste de faire porter au vrai christianisme, — qui ne sera plus guère, à partir de ce moment, dans l'histoire, qu'un souvenir, — la responsabilité de ce qui s'est fait, en son nom, par une église infidèle à l'esprit de son Maître et par des papes usurpateurs et détrousseurs de la « liberté glorieuse des enfants de Dieu. »