‹ La séparation des Églises et de l'ÉtatChapitre 9 sur 47 · XII · texte numérisé non relu

XII

[2) tfrM. xil, 17

Retour à la confusion des deux domaines. Premières persécutions catholiques

Le régime de cette première séparation, garantie de la liberté générale, disparut presque aussitôt qu'établi; et bientôt les catholiques, rangés autour de la mitre ou de la tiare de Tévêque de Rome comme autour d'un grand fétiche, devenant, au fur et à mesure de leurs succès temporels, toujours plus entreprenants et envahissants, obtenaient le rétablissement du budget des cultes à leur bénéfice, se faisaient octroyer les anciens temples et reconstituaient à leur profit les biens religieux.

Ils n'avaient pas attendu d'ailleurs le temps de l'empereur Gratien pour manifester leur intolérance et commencer à persécuter, plus encore que les païens, les dissidents de leur communion

Dès le début de l'entente entre l'empire et le haut clergé de l'Église, entre Constantin et Sylvestre, le premier avait mis au service du second — et non contre son gré, on peut le croire — la puissance de son bras, en vue de combattre et de détruire, si possible, l'hérésie et les hérétiques. Sur ce point habemus confitentem... nous tenons notre documentation du P. Maumus lui-même. C'est en effet ce Dominicain qui nous le rappelle : « Les premiers édits contre les hérétiques furent publiés par Constantin vers l'an 316. En vertu de ces édits lesDonatistes perdirent leurs églises et leurs biens; quelques-uns furent exilés. En 325, après la con-

PHÉCIS UlâTOBIOtlE !l

damnation d'Arius par le concile de Nicée, Constantin exila l'hérétique et les évèques de son parti, ordonna de brûler ses écrits et condamna à la peine capitale toule personne qui en posséderait une copie.

« Touslesédits de Constantin fuient renouvelés par ses successeurs. En 381, Théodose enleva aussi aux hérétiques leurs églises el leur défendit de s'assembler dans l'enceinte des villes. Par une aufre loi, il condamna à la peine de mort les Manichéens de la secte des Eucratides et, pour assurer l'exécution de celle loi, l'empereur ordonna au préfet du prétoire dénommer des Inquisiteurs 1 1 1 chargés de rechercher les hérétiques et d'informer contre eux. »

En 407, Théodose le Jeune publia une Conslitulion dans laquelle il disait : « Nous punissons les Manichéens et les Donatistes de l'unet l'autre sexe, comme le mérite leur impiété. Ainsi , nous ne voulons pas qu'ils jouissent des droits que la coutume

(1) Le P. Maumus, à qui non* empruntons cette citation ipigc 33), triomphe contre M. Anatole France île ce qu'il n, dlt-îl, • prouvé » parla que l'inquisition a été, à son origine, une institution laïque s. Comme si, en instituant ces Inquisiteurs, Constantin n'avait pas cédé aux inspirations des évèques catholiques, ses nouveaux directeurs île conscience ! Par te même procédé que celui qu'emploie le P. Maumus, on pourrait prouver que Calvin, à qui tant de foison a reproché le bûcher de Scrvet, ne fut pour rien dans l'exécution de cet o hérésiarque ii, car l'ordre d'élever le bûcher ne fut pas donné par lui, maïs par le magistrat de Genève, « par une institution laïque », comme écrirait le P. Maumus.

et les lois donnent au reste des hommes. Nous voulons qu'on les traite en criminels publics et que tous leurs biens soient confisqués ; parce que quiconque viole la religion établie de Dieu pèche contre l'ordre public. De plus, nous ôtons à tous ceux qui seront convaincus de ces hérésies la faculté de donner, d'acheter, de vendre et défaire aucun contrat. » Une autre loi du même empereur ordonna que les Manichéens fussent chassés des villes et punis du dernier supplice.

L'empereur Marcien, successeur de Théodose le Jeune, publia aussi les édits contre les Eutychiens.

« Une Constitution de l'an 541 mit au rang des lois de l'empire les quatre conciles généraux de Nicée, de Constantinople, d'Ephèse et de Chalcédoine. En conséquence, les hérétiques furent considérés comme transgresseurs des lois de l'Etat. C'est en se plaçant au même point de vue que Justinien déclare, dans une de ses Novelles, que désormais les gouverneurs de provinces prêteront à l'empereur un serment dans lequel ils déclareront qu'ils sont en communion avec l'Eglise, promettront «de ne jamais rien faire contre elle et de réprimer de tout leur pouvoir les entreprises de ses ennemis »(1).

Le même Justinien, qui était fort orthodoxe, confisqua les biens de tous ceux qui passaient pour

(1) Gosselin, Le pouvoir des papes au moyen-âge, cité par le P. Maumus, Op. cit.

PBÈCLS UISTOniQCIÎ 11

païens et pour hérétiques. Ce fut une abondante ressource pour le trésor impérial. Remarquons d'ailleurs que Juslinien pouvait se couvrir de cette opinion d'un des plus grands docteurs de l'Eglise, saint Augustin, qui avait déclaré que tous les infidèles et les hérétiques ne possédaient qu'injustement. Le même docteur avait écrit aussi : « La persécution des impies contre l'Eglise est injuste, mais celle de l'Eglise contre les impies est jusle. » Or, s'il était permis à Juslinien de prendre la vie des impies, à plus forte raison pouvait-il confisquer leurs biens et c'est ce qu'il fit (1).

Accroissement du pouvoir des (-vernies de Rouie. Dans quel esprit il s'exerce.

On peut penser si les évoques, et notamment l'évèque de Rome, profilèrent de ces faveurs de l'autorité impériale pour accroître leur propre pouvoir, leur pompe et leurs richesses. Dès lors aussi la possession du siège épiscopal de Rome provoqua de grandes brigues ei des ambitions effrénées. « Celui qui parvient à ce but, écrit Ammien Marcellin, est sur de s'enrichir, quand ce ne serait que des offrandes des matrones. Il ne se montre plus en public que sur un char magnifiquement vêtu, et ses repas somptueux l'emportent

I) Lecontedc Liale. Histoire populaire du Christianisme,

12 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE L'iÎTAT

sur les tables des rois. Eorum convivia regales superant mensas (1). »

Pour donner une idée des complaisances réciproques auxquelles donnait lieu cette alliance

(1) Comme exemple des violences auxquelles donnaient lieu les brigues opposées, citons, après Leconte de Lisle, les faits suivants : Le prêtre Damase et le diacre Ursicinus ayant été élus et ordonnés simultanément évêques de Rome, les deux partis en vinrent aux mains sur les places et dans les églises. « On releva en un seul jour cent trente-sept cadavres dans la basilique Sicinienne qui fut réduite en cendres. La victoire étant restée à ceux de Damase, les historiens ecclésiastiques ont décidé que l'élection de celui-ci était seule canonique et légitime. En Orient la rivalité de saint Grégoire de Naziance et de Maxime, tous deux simultanément évêques de Constantinople, causa aussi de grands troubles dans cette dernière ville.

Autre exemple des mœurs introduites dans l'Eglise par l'appétit des dignités : Le pape Boniface VIII, mort en décembre 531, avait désigné pour son successeur le diacre Vigile ; mais les évêques élurent Jean II, auquel succéda, bientôt après, Agapet qui mourut lui-même un an après à Constantinople. Silvère fut alors élu par la protection du roi goth Théodahat; mais Bélisaire ayant pris Rome, le diacre Vigile fît chasser Silvère qu'on relégua en Lycie. Ce Vigile, pour se ménager l'appui de l'impératrice Théodora, qui était Eutychienne, embrassa pour le moment cette hérésie, de sorte que le cardinal Baronius lui donne les noms de loup dévorant, de voleur et d'Antéchrist; ce qui n'empêche pas que, Justinien ayant renvoyé Silvère à Rome, le pape Vigile envoya son concurrent en exil à l'île de Palmérie où saint Sylvère fut soumis à la faim et à toutes sortes de tourments. Enfin Vigile le fît égorger par deux sicaires, en 540 . « Telles étaient, conclut ' Leconte de Lisle (op. cit. p. 50), telles étaient les mœurs évangéliques des papes au VIe siècle et fort longtemps après, comme nous le verrons. »

PKÉCIS HISTORIQUE 13

étroite — en attendant les luîtes à venir — du ,acerdoce et île l'empire, nous citerons une lettre du pape que les historiens de l'Eglise romaine saluent des noms de saint Grégoire-le-Grand.

Cette lettre est adressée â Phocas. Il faut dire, au préalable, que ce Phocas, simple centurion, proclamé empereur par l'armée, avait fait égorger l'empereur Maurice et toute sa famille. C'est à ce Phocas, couvert de sang plus qu un boucher, que Grégoire écrivait en ces termes, dans sa XXXI" Lettre :

a A Phocas, empereur, — ad Phocam, imperatorem.

— Que les cieux se réjouissent, que la terre frémisse de plaisir et que le corps tout entier de la République universelle (l'Eglise catholique) partage la joie de vos actes cléments ! » (1)

11) « Ce grand pape, écrit Leconte de Liste (op. cit., p. 51), Bt abattre les statues, les aies de triomphe et autres monument* de l'ancienne Rome. 11 brûla la bibliothèque Palatine fondée par Auguste et tous les exemplaires de Tite-Lfve qu'il put découvrir. Aucun des conquérants barbares qui s'étalent emparés de l'Italie ne lit pins de mal que lui a l'intelligence humaine. Il n'était pas non plus très doux pour les scliismatiques : ■ Quelque vertueux que puisse être un scliisraatique, dit-il dans une lettre â Secundinus, brûler éternellement est le seul lot qu'il ait à attendre. » .lean le Jeûneur, évêque de Constantinoplc, ayant pris le titre d' « évêque universel b, Grégoire écrivit contre cette prétention en faisant remarquer que te titre d'éïcque universel réduisait tous les évêehés à n seul ; que lui, Grégoire, rejetait bien loin, en ce qui le

Ayant une fois pris un premier pied dans le pouvoir temporel, grâce aux complaisances des empereurs et des monarques chrétiens — car les rois des Barbares, une fois christianisés, devaient suivre les traces des Césars de la décadence — la papauté n'eut pas de répit qu'elle n'en eût pris quatre. Et, en effet, selon la remarque de M. Debidour, dès que « l'esprit de la primitive Eglise eut fait place aux tendances dominatrices qui résultent fatalement des principes du catholicisme »(1), il était dans la nature même de l'Eglise (catholique de tendre à tout dominer dans l'homme et dans la société.

« 1° Il est, en effet, dans la nature même de l'Eglise d'absorber leiout de l'homme. Car elle ne se contente pas de guider le chrétien dans sa foi : elle le régente aussi dans ses mœurs : or, quel domaine est plus illimité?

« Le catholique est comptable de toutes ses

concernait, un honneur qui diminuerait les honneurs, les droits et la dignité de ses frères, attendu que rien n'était plus contraire à l'Evangile et aux canons, et qu'il fallait conclure de cette prétention de Jean le Jeûneur que le règne de l'Antéchrist était proche : Propinqua jam Antechristi esse tempora.

« Les successeurs de saint Grégoire-le-Grand n'ont point partagé son opinion. »

(1) Histoire des rapports de l'Eglise et de l'Etat en France, de 1789 à 1870, par A. Debidour, Paris, 1898. Nous emprunterons beaucoup des citations qui vont suivre à l'abrégé qui a été fait de cet ouvrage par MM. Georges Dubois et Marcel Sarthou.

actions, devant Dieu et devant l'Eglise : de là d'inévitables empiétements. Ainsi, dès le début du moyen-âge, les tribunaux d'Eglise, non contents de juger les procès où étaient impliqués des clercs, prétendaient connaître de presque toutes les affaires civiles, celles, par exemple, qui portaient sur le mariage ou sur un testament : le mariage et la mort ne sont-ils pas, en effet, entourés de cérémonies religieuses ?

« Le catholicisme est, par essence, universel : universel dans le temps et dans l'espace ; universel aussi dans ses attributions et ses pouvoirs. Le catholique logique et conscient... devient fatalement partisan de la théocratie. C'est à cette conception que la papauté est parvenue de bonne heure.

« '2° De plus. l'Eglise se disant seule en possession de la vérité exclusive, elle ne peut ni ne doit tolérer l'erreur. Le catholicisme est donc facilement entraîné à devenir intolérant et persécuteur. Sous Charlemagne, les Saxons ont été évangélisés par le fer et par le feu. Le pape Grégoire VII (1073- 1086) a proclamé le droit du glaive : « Maudit soit l'homme, s'écriait-il, qui empêche son épée de se tremper dans le sangl » Au commencement du xiic siècle. Innocent III lançait les catholiques orthodoxes du nord contre les hérétiques du midi, ou Albigeois. Dans tous les pays catholiques des bûchers s'élevaient pour exterminer les hérésies (1). ■> <1) Ouvr. cilc, p. 7.

La papauté et les Etats au moyen-âge. Les persécutions continuent.

Cet état de choses, accompagné donc d'autant d'abus et de persécutions, sinon plus, — car optimi corruptio pessima, — que l'avait été le régime de l'union de l'Etat et du paganisme — dura pendant tout le moyen-âge, dénoncé seulement par les plaintes timides d'honnêtes et dignes hérétiques, comme les Pauvres de Lyon ou Vaudois, qui vécurent plusieurs siècles en marge de l'Eglise dominante, continuellement frappés par elle... (J'ai compté jusqu'à 32 persécutions sanglantes dans leur histoire) :

Grant foront li torment, segont qu'est script, Solament car monstravant la via de Yeshu-Xrist...

Encora se troba alcun en aquest temp présent

Liqual sont manifest a mot poc de gent,

La via de Yeshu-Xrist mot fort volrian mostrar,

Ma tant sont persegut que poc o pogont far,

Tans sont li fais crestian enceca per error,

Et majorment que li autre aquilh que sont pastor

Que ilh persegont e ociont aquilh que sont melhor

Et lagsant vivre en paç li fais enganador.

Ma en ça se post conoyser qu*ilh ne sont bon pastor,

Car non amant las feas sinor. per la toyson.

Ma VFscriptura dit, e nos o poen veyr,

Que sél n'i a alcun que volha amar Dio e temer Yeshu-Xrist.

Que non volha maudire, ni jurar, ni mentir,

Ni avoutrar, ni ocire, ni penre de Vautruy,

Ni venjar se de li sio enemic,

Ilh disant quel es Vaudes e degne de punir,

:cis aiSTomoi g \-

eaggan, tant menconias et cum engan Om iltt li /.nt/sant solrr ço qti'el lui de so:\ jusl afan. Mo forment se conforte aquet qu'es persegii per la lemor del \Se/rnoT Car h règne de li cet ti sera aparelha ni isir d'iiquest mont Adonea aure grnnt yloria s'el dure hagu desonor (I).

1 <'.■■■ Sot'te Leçon, publiée par Ed. Mcmtet, Paris, Fischbarhcr, 1B8H. Voici lu traduction en français des vers qui précèdent :

Grandi furent les tourments, selon qu'il est écrit, Seulement parce qu'ils montraient la voie de Jésus-Christ. Mais ceux qui persécutaient... n'avaient pas la vraie foi... Comme ceux qui maintenant cherchent accusation et persécutent tant!

1!» devraient être chrétiens, mais ils le montrent bien mal Mal* en ceci peuvent être repris ceux qui persécutent et (réconfortés les bons :

Ces) qu'on ne trouve dans aucune Leçon

e les suints iiirsécnUssciit et missent en prison. Mais après les Apôtres furent quelques ducteurs Qui montraient la voie de Jésus-Christ, notre Sauveur, ire dans le temps présent s que de fort peu de gens.

Ils seraient très désireux de montrer la voie de Jésus- Christ, Mais ils sont si persécutés qu'ils ue le peuvent faire qu'un Tant les faux chrétiens sont aveuglés par l'erreur [peu ;

Et plus que les autres ceux qui sont pasteurs. Car ils persécutent et tuent ceux qui sont meilleurs, Et laissent vivre eu paix d'hypocrites trompeurs. Mais voici où l'on peut reconnaître qu'ils ne sont pas de bons [pasteurs,

C'est qu'ils n'aiment les brebis que pour la toison Mais l'Ecriture dit, et nous le pouvons voir : yue ï il y a quelque homme bon qui veuille aimer Dieu et [craindre Jésus-Christ, Qui ne veuille ni maudire, ni jurer, ni mentir.

18 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE i/ÉTAT

Cependant — pour emprunter à M. Debidour une nouvelle et juste remarque — papes et évêques n'auraient pu mettre en pratique ces principes de domination que le catholicisme portait en germe, s'ils n'avaient, de bonne heure, possédé une grande situation politique et territoriale.

Or, malgré le mot de Jésus : c Mon royaume n'est pas de ce monde », et celui de saint Paul : « Que nul soldat de Dieu ne se mêle aux affaires profanes ! », l'Eglise est devenue assez vite une puissance politique.

Dans tous les pays de la chrétienté, par peur de l'enfer, on lui fit d'immenses donations. C'est ainsi qu'aux ixe et xe siècles, époque] où s'organisait le régime féodal, les évêchés, abbayes, monastères, se trouvèrent maîtres d'une partie considérable du sol, un tiers en Allemagne, un cinquième peut-être en France.

« Dès que l'Eglise eut des domaines, elle travailla avec âpreté à les défendre et à les augmenter. A cet effet, elle n'hésitait pas à multiplier les faux actes de donations : certains couvents du

Ni commettre adultère, ni tuer, ni prendre ce qui est à autrui, Ni se venger de ses ennemis, Ils disent qu'il est Vaudois, et digne d'être puni . Et ils trouvent une accusation, par mensonge et tromperie, Pour pouvoir lui enlever ce qu'il a par son juste labeur. Mais qu'il prenne fortement courage, celui qui est persécuté

[pour le Seigneur, Car le royaume des cieux lui sera préparé au sortir de ce

[monde.

Alors il aura grand'gloire, après avoir eu déshonneur.

PBÉCtS RISTOHIQUË

moyen-âge étaient de véritables fabriques de faux (1). D'autre part, au-dessus des fondations ecclésiastiques locales s'élevait l'église de Rome (2). Grâce aux donations de Pépin et de Charlemagne, l'évêque de Rome, le « pape » — ce fut au concile

(1) Ajoutez : les fabriques de faus miracles et l'exploitation des fausses reliques comme le prétendu « chef» de saint Jean- Baptiste, que l'abbé de Saint-Jean -d'Augély prétendait avoir miraculeusement découvert sons une pierre tombale!!), ce qui fit accourir les pèlerins de tout l'Occident et naturellement affluer les richesses et les donations de terres et de biens a l'abbaye des moines Bénédictins.

Les faussaires de l'Etat- Major, qui inventèrent et multiplièrent les faux au cours de l'affaire Dreyfus, avaient de bons patrons dans la tradition et mime dans l'hagiographie catholique.

(2) Le faux des faux, l'imposture des impostures (Esterhazy dirait : o la Garde impériale ») en matière historique et ecclésiastique, c'est bien tout le système du papisme luimême et la prétention de faire remonter a Jésus-Christ l'institution de la papauté ! l'ne «impie réflexion devrait cependant ouvrir l'intelligence aux papilles les plus obturés d'entendement. Admettant .a.itln'ii:!,'!:!' il.i passage : Tu et Peints (contre lequel s'élnent ■ I ■.- fim-, soupçons d'interpolation postérieure à la védui lion première de l'Evangile selon saint Matthieu, le seul des quatre Hvniigiles qui le mentionne) ; supposé que, Jésus et son apôtre revenant aujourd'hui sur la terre, l'un redise à l'autre : « Tu es Pierre, et

tur celte pierre » etc., et que l'apôtre, Jugeant que le

terrain le plus favorable pour l'avenir de la doctrine du Maître soit au Nouveau-Monde, à Chicago ou à Cincinnati, aille y prêcher et finir ses jours, est-ce que ta parole du Christ à lui adressée impliquerait pour tous les futurs évêques de l'Eglise de Chicago ou de Cincinnati les droits et l'autorité d evéques universels, de chefs suprêmes de la future

20 LA SÉl'AHATlON DES ÉGLISES ET DE L ÉTAT

de Tolède, en 400, qu'on donna pour la première fois ce titre à l'évêque de Rome(l) — était devenu, au vme siècle, un souverain temporel. En Tan 800, il avait couronné Charlemagne comme empereur d'Occident, et de ce fait il avait tout naturellement conclu que la papauté tenait de Dieu le pouvoir de donner les couronnes. Aussi, en 962, le « Saint-Siège » rétablissait-il l'Empire en faveur d'Othon. Dès lors, il prétendit au droit de choisir. l'Empereur, le premier des monarques européens. « L'explication théorique ne tarda pas à venir justifier les faits accomplis : elle était d'ailleurs aisée à trouver. Si l'Eglise, par ses chefs, a la mission de surveiller et de guider les fidèles dans toutes les actions de leur vie, n'a-t-elle pas, par suite, le droit de diriger les puissances qui régissent les fidèles ? Et quand ces puissances sont rebelles à la direction ecclésiastique, n'appartient-il pas à l'Eglise de les briser dans l'intérêt des peuples? De là résulte pour elle le pouvoir de délier les sujets du serment de fidélité et de déposer les monarques. Ce pouvoir, les papes se le sont arrogé depuis le xie siècle.. A cette époque, Grégoire VII proclamait que la puissance temporelle est soumise à la puissance spirituelle comme le

Eglise, d'interprètes et régulateurs du dogme, et l'infaillibilité par-dessus compte ?

Voir, sur cette question, tous les controversistes protestants : Gaussen, Bungener, et, parmi les plus récentes publications : Tu esPetrus, par A. Bourrier.

(1) Leconte de Lisle. Ouvr. cité, p. 37.

PHÉCIS HISTORIQUE

corps est Boamis à l'âme. Innocent III, au début du xni" siècle, déclarait : « Dieu a fixé au firmament dAax grands luminaires, dont l'un éclaire le jour et l'autre la nuit. Il a également établi deux dignités : l'une, plus èmirtente, pour les âmes ; l'autre, moindre, pour les corps. Et, de même que la lune reçoit sa lumière du soleil, le pouvoir royal reçoit sou éclal de la puissance pontificale, » Enfin, au début du xiv" siècle, Iîoniface VIII formulait la théorie des deux glaives ; deux glaives sont au service de l'Eglise : le premier, le spirituel, elle s'en sert elle-même; le second, le temporel, elle le remet aux princes, pour s'en servir aussi longtemps qu'elle le commande ou le tolère (1).

o Donc. l'Eglise a lutté pendant tout le moyenâge, à la fois pour sa situation matérielle et pour la domination universelle. Mais, après les jours de triomphe, les jours de difficultés et de honte sont venus ; ce furent : « la captivité de Babylone », c'est-à-dire le séjour des papes à Avignon de 1305 à 1378, et le grand schisme d'Occident (1378- 1449) (2). Les puissances temporelles étaient alors

(]) Voir le tente plus au long de cette bulle L'nam Sanetam d: Honiface VIII dans mon discours de discussion générale, accoude partie du présent livre.

12) S'il est une période de l'histoire de leur Eglise que les Bdéles catholiques <t ne peuvent envisager et étudier qu'avec amertume et de cruelles angoisses de conscience, c'est bien - comme l'ecril M. Maxime l.eeomte {op. cil., p. 121) celle du grand schisme d'Occident, lorsque deux et parfois trois papes se partageaient l'obédience de la catholicité. Les Italiens, les Allemands, les Hongrois ont tenu pour

devenues plus fortes : la papauté dut transiger avec elles. De là les Concordats signés d'un commun accord par les papes et par les rois. En les signant, d'ordinaire, les papes songeaient plus à leurs intérêts de princes et à leurs revenus qu'aux intérêts de l'Eglise et aux principes chrétiens.

Les premiers Concordats

« Le type le plus caractéristique de ces Concordats est celui de 1516, conclu entre le pape Léon X

Urbain VI, tandis que les Français, les Espagnols et les Anglais suivaient Clément VII. Plus tard Benoit XIII se maintint en face de Jean XXIII et de Grégoire XII, et une partie de l'Espagne, le comte d'Armagnac et le roi d'Ecosse lui restèrent fidèles. Gomme le dit ingénuement un historien du xyie siècle, Jean Lemaire de Belges, dans son Traita de la différence des Schismes et des Conciles : « En l'espace de quarante ans que dura le grand schisme, il y eut plusieurs papes adversaires l'un de l'autre, comme si un corps pouvoit d'avoir plusieurs têtes, et fut ce trouble si obscur que les plus grands clercs ne surent discerner lequel étoit le successeur de Saint Pierre. »

L'un de ces papes, Nicolas V, a été amené par les circonstances à faire, pour ainsi dire, le mea culpa de la papauté. « Les papes de Rome, — disait-il dans une harangue rapportée par iEneas Sylvius, le futur pape Pie II, — ont par trop étendu le bras ; ils n'ont presque plus laissé de pouvoir aux autres évêques. Les Bâlois (du Goncile de Bâle) ont aussi par trop paralysé les mains du Siège apostolique. Mais cela devait nécessairement arriver. Qui commet un acte inique doit être prêt à subir l'injustice ; en voulant redresser l'arbre qui penche, on risque de ie faire tomber du côté opposé... etc » (Cf. Baudrillart, Quatre cents ans de concordat, p. 46.)

précis historique 23

et le roi François I". Le roi garantissait au pape ses étals temporels : il recevait, en échange, le il roit de nommer en France aux évêchés et de conférer les abbayes, mais il abandonnait au Saint- Siège la perception de diverses redevances, source importante de profits. En vertu de ce pacte d'alliance, le roi, par principe et par intérêt, se faisait le défenseur de l'Eglise. A lui de faire respecter l'orthodoxie et de poursuivre l'hérésie. Aussi, au jour de leur sacre, les rois de France juraient-ils à Dieu d'exterminer les hérétiques. Ainsi les papes sauvegardaient leurs intérêts temporels et faisaient des rois les serviteurs de la doctrine catholique. L'Eglise trouvait son compte à cet arrangement qui fut, jusqu'en 1789, le fondement de ses rapports avec l'Etat. (1) »

!.a réforme du XVIe siècle

Dans la mesure où elle ramena, selon l'intention des Héformateurs, la religion et l'Eglise chrétiennes à la pureté de leur origine, la Réforme prolestante du xvi'' siècle devait marquer la restauration des principes de la liberté de conscience et de culte et en même temps de la séparation des pouvoirs : le civil et l'ecclésiastique. Par la faute du temps et l'infirmité des hommes il n'y eut guère

(1) G. Dubois et M. Sarthou. Abrégé déjà cité de Uebidour,

qu'indication confuse, aube et lueur obscure, à peine entrevue, de ces grandes clartés.

Le libre examen, dans l'acception absolue de cette expression, impliquait la souveraineté de la conscience individuelle et par suite la substitution de la « religion de l'Esprit » aux « religions d'autorité » (1). Mais le libre examen ainsi intendu, ne fut alors réclamé que par un petit nombre d'esprits. « Le xvie siècle, remarque justement Vinet, put produire Montaigne et Charron, il n'eût pu supporter Descartes . Que Descartes fût enfermé dans Luther, que toute la pensée humaine dût un jour pénétrer par cette brèche, qu'une seule autorité niée dût conduire h mettre en question toutes les autorités, c'est une autre affaire ; mais toujours est-il certain que la Réforme fut la recherche d'une Autorité plus haute que celle qui réglait la croyance des peuples.... On peut même prétendre que la Réforme, en niant l'Eglise de Rome, se disposait à en créer une autre, à laquelle il eût fallu croire aussi d'une foi implicite ; mais si les hommes sont inconséquents, l'humanité ne l'est pas, et la logique, cette nécessité de l'esprit, suit imperturbablement son chemin. (2)

« Le principe caractéristique du protestantisme est tout à fait en dehors du dogme ; ce principe n'est autre chose que l'indépendance absolue de

(1) C'est le titre d'un livre récent d'Aug. Sabatier : Les religions d'autorité et la religion de V Esprit. Paris, Fischbacher.

(2) A. Vinet. — Etude sur la littérature française au XIX* siècle, III, p. 450.

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la conscience. Les Réformateurs, qui consommèrent leur schisme en vertu de cette idée, ne la suivirent pas jusqu'au bout. Ils placèrent leur Eglise sous la protection de différents princes ou magistrats qui avaient adopté leurs principes ; et l'har- Dionie qui exista, pendant le temps du premier zèle, entre l'Etal el les Eglises, ne permit pas de voir les inconvénients de ce système. Lorsque, plus tard, l'esprit de liberté consacre par la Réforme eut agi dans le sein des Eglises, les réformés furent contraints de voir qu'il y avait quelque chose à ajouter au système de leurs ancêtres. Le protestantisme n'aura jamais une forme convenable à son principe, une forme vraie, que quand il réalisera pleinement l'idée d'assoeiatioo. Et celle idée ne sera réalisée que sous les auspices de la liberté, c'esl-à-dire autant que les individualitfaqui ne se conviennent pas ne seront pas forcément réunies, et que celles qui se conviennent autonl pu se réunir... Le protestantisme, en politique, en religion, en littérature, est le droit de s'isoler de la communauté des croyances pour wirsn'oa pourra s'y rattacher el jusqu'à quel point. C'est le droit de séparer sa fortune iutellecludlf de la fortune indivise et des croyances publiques pour la compter de nouveau et se rengager flt nouveau, mais avec connaissance de cause, dans I association (1)». La Réforme protestante, si t d'abord séparatiste de fait, —

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26 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE i/ÉTAT

ce qui s'explique assez parle besoin qu'avaient les Réformateurs, pour protéger leur personne et soutenir leur œuvre, du bras des magistrats et des princes — le fut donc de principe, et devait ou doit le devenir, de fait, tôt ou tard, dans tous les pays qu'elle a émancipés de l'autorité tyrannique de Rome.

Les jésuites et le jésuitisme

A l'antipode de l'esprit protestant, et fondé d'ailleurs pour le combattre, le calomnier, le tenir en échec et retarder (car il ne peut mais) son succès final, le jésuitisme devait renforcer encore et aggraver encore la théorie de la subordination de l'Etat à TEglise et de l'Eglise à la papauté. Car, selon la judicieuse remarque, ici encore, d'Alexandre Vinet, « le jésuitisme n'est que le catholicisme concentré, comme le catholicisme, diraient les chimistes, n'est que le jésuitisme étendu. » (1)

(1) A. Vinet, Le Semeur, XII, p. 244. Nous ne résistons pas» quoiqu'elle ne tienne pas directement à notre sujet, au désir de faire partager au lecteur le plaisir de relire toute cette page de fond si avisé et de forme si parfaite :

« Le jésuitisme ne fait que reproduire, dans des proportions réduites, et par là même plus distinctement, l'antique et instinctive politique de Rome. Cette politique n'est écrite nulle part, car si elle était écrite, elle serait impossible ; elle n'est pas même, elle est du moins à peine avouée entre adeptes, et il se trouve, si Ton peut s'exprimer ainsi, de la bonne foi dans la tromperie. Mais n'importe ! il en est du catholicisme comme de ces lutteurs de la palestre antique dont les mem-

S'étant constitués molu proprio comme milice, janissaires ou maires du palais du Saint-Siège, les jésuites, depuis leur fondation, ont donc toujours travaillé à fortifier au sein de l'Eglise romaine, selon le modèle de leur compagnie, le principe de l'autorité absolue du chef, impliquant l'obéissance passive des subordonnés. Cela devait conduire l'Eglise asservie à se laisser imposer, sans une révolte générale, le nouveau dogme proclamé en

lires, frottés d'huile, glissaient entre les mains de leurs adversaires. Le catholicisme est toujours prêt 11 désavouer ce qu'il tolère, à tolérer ce qu'il a désavoué. La vérité est accueillie, maïs le mensonge n'est pas exclu ; et 11 y a place dans cette Eglise pour toutes les doctrines, ainsi que dans l'antique Panthéon romain il y avait place pour tous les dieux. Aucune erreur n'est formellement exclue, et, quant aux vérités, un tact merveilleux a fait exclure ou diminuer celles qui menacent directement le dogme de l'autorité. L'attachement à ce dogme fondamental, une condescendance attentive et mesurée pour les inclinations de l'homme naturel expliquent tout, dans la dogmatique romaine et la résument peut-être.... Le jésuitisme n'est donc qu'une aggravation du catholicisme Le point où ils se confondent est le

dogme de l'autorité, dont le jésuitisme n'est qu'une édition plus compacte.,.. Les compagnons d'Ignace ont prolongé jusqu'à l'extrémité toutes les lignes commencées : en théologie, en morale, ils ont dit le dernier mot, de leur Eglise ; ou plutôt, ils lui ont révélé les inévitables conséquences de ses principes. L'Eglise s'en est émue ; ses plus illustres docteurs ont protesté, ont désavoué ; le catholicisme eût voulu n'être ni jésuite ni oltramontain : il est pourtant l'un et l'autre en germe, et je ne sais comment, sans se renier ou se détruire lui-même, il pourra jamais se défaire de ces immenses et

1870 de l'infaillibilité du pape ! Et ce défi jeté à la raison humaine, à la foi chrétienne, à la société civile, indique assez que l'Eglise romaine, dans sa constitution actuelle, non seulement n'a renoncé à aucune de ses prétentions de dominer les peuples et les empires, mais rêve toujours plus de les mener à la baguette ou à la férule. Pie IX a écrit dans l'encyclique Quanta cura : « La puissance a été donnée aux empires non seulement pour le gouvernement du monde, mais surtout pour porter aide à l'Eglise ». Et voici comment, — en bon disciple et commentateur qui prolonge jusque dans le détail les lignes de la pensée du maître, — le jésuite Gerhard Schneemann expose dans la Civilta catolica, organe de son ordre (1), qu'il est convenable et nécessaire à l'Eglise de réduire les insoumis parle moyen des châtiments sensibles, tels qu'amendes, jeûnes, chartre privée, flagellation: « Si l'Eglise, comme il est vrai, possède, ditil, une juridiction extérieure, il lui appartient d'infliger des peines temporelles. » Sans ce pouvoir coërcitif extérieur, l'Eglise, à l'estimation du P. Scheeman, n'atteindrait pas la fin du monde. Quant aux limites de sa juridiction, elle seule a le droit de les déterminer et quiconque lui conteste ce droit est en rébellion contre Dieu. Ainsi enseigne d'ailleurs le Syllabus. Le P. Schneemann observe, non sans douleur, que le monde moderne n'a pas l'intelligence de ces vérités salutaires et

(1) Cité par Anatole France ; l'Eglise et la République, p. 11.

l'HÉCIS HISTORIQUE 29

qu'il est démesurément loin d'y conforiuersa conduite : « Nous voyons, dit-il, que l'Etat n'accomplit pas toujours son devoir envers l'Eglise conformément à l'idée divine. La méchanceté des hommes l'en empêche. Ainsi le droit de l'Eglise à appliquer aux coupables des peines temporelles et à user de la force matérielle a-t-il élé misérablement réduit à rien. »

Mais nous avons anticipé avec ces citations. Au wr au xvne et au xvme siècle encore, ce « droit de l'Eglise » à dominer les empires et à leur intimer de mettre leur bras, le « bras séculier », au undeede ses intérêts et de sa puissance, contre les schism a tiques, les hérétiques, les rebelles de loul ordre, était encore parfaitement reconnu dans U plupart des Etats d'Europe. La conséquence eu futdans les guerres de religion, dans les bûchers et les auto- da-fês de l'Inquisition, dans la révocation dç l'Edit de Nantes inspirée à Louis XIV par son confesseur et « directeur de conscience » jésuite, le P. La Chaise, dans les Dragonnades, dans les persécutions contre les jansénistes et les religieuses de Porl-Royal dont on alla jusqu'à violer les sépultures; dans tout cet ensemble de faits, d'intrigues, de luttes, de persécutions, de violen- Cts, qui toutes avaient pour but de faire de la France, « la lille aînée de l'Eglise », pour ne parler que de noire pays, une fille soumise, absolument soumise à toutes les ordonnances, à toutes les directions, de la Mère-Eglise, c'est-à-dire du pape ou plus exactement de son grand taïkoun, le général desjésuiles.

Les résistances du pouvoir civil et des « rois très chrétiens » eux-nièmes

Si aveuglée que fût encore la France de l'ancien régime, si égarée par les œillères de son éducation catholique et déjà en partie jésuitique, il ne fut pourtant pas possible aux jésuites de tout obtenir d'elle dans ce sens. Il y eut ruades et rebuffades, et les jésuites eux-mêmes en ressentirent quelques contre-coups. Leur cauteleuse ingérence, leur papelarde insolence trouvèrent dans ce qui subsistait du sens des droits régaliens et des intérêts nationaux, chez Louis XIV et chez les Parlementaires du temps de Louis XV, une digue qui arrêla et refoula pour un moment l'audacieuse entreprise ultramontaine.

On se rappelle l'incident de la garde corse au Vatican. En 1662, le duc de Créqui, l'ambassadeur du « roi très-chrétien », ayant été insulté par des gens de cette garde, le pape Alexandre VII refusa de donner la réparation exigée. Louis XIV renvoya le nonce, puis se saisit d'Avignon et menaça d'envoyer une armée contre Rome. Le pape finit par se soumettre (traité de Pise, 1664). Son neveu, le cardinal Chigi, vint faire des excuses au roi, les coupables furent punis, la garde corse abolie, et une colonne commémorative érigée en face de son ancien corps de garde (1). En 1682, fut promulguée

(1) Maxime Lecomte, La Séparation des Eglises et de VEtat, p. 144.

PHÉCIS HISTQMQtJE

la célèbre Déclaration des franchises de l'Eglise gallicane rédigée par Bossuet et votée dans une Assemblée composée de trente-six prélats et de trente-huit autres personnages ecclésiastiques, « l'élite de l'Eglise gallicane » d'après le cardinal de Baussel (1).

<lj 1) y était déclaré, entr'autres points : « t. — Que saint Pierre et ses suii'o^scurs v ic;iii'es de.Iésus- Chrlsl cl que toute l'Eglise elle-même n'ont reçu d'autorité Je Dieu que pour les chusus spirituelles il qui concernent le «•lut. et non point sur les clioses temporelles et civiles : lésus-Christ nous apprenant qne son royaume n'est pas de ce 'Monde et, en un antre endroit, qu'il faut rendre à César ce qui appailient <i Cèsur et à Dieu ce ijui appartient ù Dieu. Qu'il faut s'en tenir au précepte Je suint Paul : Que toute penonne soit soumise aux puissances supérieures, etc. En conséquence, nous déclarons que les mis ne sont soumis à Mcune puissance ecclcsi astique par l'ordre de Dieu, dans les clioses qui concernent le temporel, qu'ils ne peuvent être déposés directement ou indirectement par l'autorité des chefs de l'Eglise; que leurs sujets ne peuvent être exemptés de la «wroissjnn et de l'nbfissanre qu'ils leur doivent, ou dispensés du serment de fidélité... ;

'11.— Que la plénitude de puissance que le Saiut-Sié^c •poslolique et les successeurs de saint Pierre, vicaires de Jésus-Christ, ont sur les choses spirituelles est telle néanmoins qne les décrets du Saint Concile uîcuménique de Constance, contenus dans les sessions 4 et 5... et observés de tout temps religieusement par l'Eylise gallicane, demeurent dans leur force et vertu...

■ III — Qu'il faut régler l'usage de l'autorité apostolique par les anciens canons faits par l'Esprit de Dieu et consacrés par le respect général de tout le monde; que les règles, les mœurs et les constitutions reçues dans le royaume et dans l'Eglise gallicane doivent avoir leur force et leur vertu; et que

Sous le pontificat d'Innocent X, vint l'affaire des franchises de l'ambassade de France, pour l'hôtel de cetie ambassade et ses alentours, franchise dont le pape poursuivait l'abolition, qu'il avait obtenue des autres puissances. Cette affaire eut un dénouement moins glorieux pour la royauté française. Le pape avait excommunié l'ambassadeur; l'ambassadeur, M. de Lavardin, avait fait afficher dans toute la ville ses protestations contre l'excommunication; le procureur général près le Parlement de Paris avait appelé au Concile général de la bulle et de l'interdit. Le roi fit mettre des gardes auprès du nonce et" se saisit encore une fois d'Avignon.

L'avocat général avait parlé de la convocation du Concile et représenté que le refus des bulles d'institution opposé par le pape aux prélats nommés par le roi laissait trente-cinq cathédrales vacantes. Il avait conclu au rétablissement de la Pragmatique de Bourges (dont la Déclaration de 1682 reproduisait l'esprit) puisque le Concordat (conclu entre Léon X et François Ier) était inobservé.

Louis XIV espéra un moment obtenir une solution favorable du nouveau pape, Innocent XII, qui * se montra aussi intraitable que ses prédécesseurs. En janvier 1691, la bulle annulant la Déclaration

les usages de nos pères doivent demeurer inébranlables... « IV. — Que, quoique le Pape ait la principale part dans les questions de foi, et que ces décrets regardent toutes les Eglises et chaque Eglise en particulier, son jugement n'est pas irréformable, si le consentement de l'Eglise n'intervient.

de 1682 fui publiée malgré les protestations de l'Eglise de France. En 1693, le Roi « très chrétien » se soumit, et le conflit prit fin tant par des lettres de rétractation des évêques nommés par la couronne que par une lettre du roi lui-même où se trouvait ce passage :

« Très Saint-Père, j'ai toujours beaucoup espéré de l'exaltation de Votre Sainteté au pontificat pour "- ;i\ an tagesde l'Eglise et de l'avancement de notre sainte religion. J'en éprouve présentement les effets avec bien de la joie, dans tout ce que sa Béatitude fait de grand et d'avantageux pour l'un et pour l'autre. Ceta redouble en moi mon respect filial envers Votre Béatitude; et comme je cherche de le lui faire connaître par les plus fortes prenves que j'en puis donner, je suis bien aise aussi de Taire savoir à Votre Sainteté que j'ai donné les ordres nécessaires pour que les choses contenuadans mon édil du 2 mars 1682, touchant la Déclaration faite par le clrrgê de France, à quoi les conjectures passées m'avaient obligé, ne soient pas observées .. . » (1)

C'était le Canossa de Louis XIV. Le Roi-Soleil ('agenouillait piteusement devant le Saint-Siège et faisait dévotement la mule du pape. Derrière, le Jésuite pouvait ricaner dans l'ombre L'esprit de Loyola triomphait !

Mais il est écrit que « l'orgueil marche audevant

(D Maxime Lecomte, Ibid., p. 145.

de l'écrasement ». Pour les jésuites comme pour le roi, pour la papauté comme pour la royauté, l'avenir, et déjà un avenir prochain, tenait en réserve plus d'une justification de cette parole.

Tout le xvin' siècle vit la révolte, d'abord sourde puis déclarée, des jansénistes, des protestants, des philosophes, de l'opinion publique dans toutes les classes de la société française contre l'influence prédominante du jésuitiine, voire du catholicisme à la romaine.

Les Jésuites triomphèrent d'abord. La bulle Unigenitus, en condamnant les doctrines des Jansénistes, revendiquait une fois de plus pour la papauté une autorité spirituelle sans limites. Et la Cour, exécutant contre eux, comme elle l'avait fait contre les protestants, les ordonnances pontificales nées des haines jésuitiques, — écartait des honneurs ecclésiastiques les jansénistes impénitents, les dépouillait de leurs bénéfices, les menaçait, les exilait, les emprisonnait: cinquantesix mille lettres de cachet furent lancées contre eux en moins d'un demi-siècle (1).

Mais les événements allaient se tourner contre leurs vainqueurs. Le Parlement, gardien des doctrines gallicanes, et plus régalien à cet égard que la royauté même, refusa longtemps d'enregistrer la bulle Unigenitus, défendit les droits du pouvoir temporel, et, enfin, après un procès célèbre, — qu'il nous faut nous contenter de rappeler, pour ne pas sortir des bornes de ce précis, — le Parlement,

(1) Abrégé de Debidonr p. 11.

toutes les Chambres assemblées, rendait, le 6 mars 1762, l'arrêt célèbre qui condamnait les Jésuites : « comme des gens professant une doctrine dont les conséquences iraient à détruire la toi naturelle, cette règle des mœurs que Dieu luimême a imprimée dans le cœur des hommes et par conséquent à rompre les liens de la société civile en autorisant le vol, le mensonge, le parjure, l'impureté la pins criminelle, et généralement toutes les passions et tous les crimes,.... à détruire tout sentiment d'humanité parmi les hommes, en favorisant l'homicide et le parricide ; à anéantir l'autorité royale... en dégradant l'origine de cette autorité sacrée, et en altérant sa nature qui consiste principalement dans l'indépendance de toute autre puissance qui soit sur la terre; à exciter, par ''enseignement abominable du régicide, dans le Bœorde tous les fidèles sujets, et surtout de tous ton qui composent la nation française, les alarmes les plus vives et les mieux fondées sur la sûretê même de la personne sacrée des souverains; Enfin, k renverser les fondements et la pratique de la religion, et à y substituer toutes sortes de superstitions, en favorisant la magie, le blasphème, Rrréligion et l'idolâtrie.... » (1)

Le 1" avril 1762, le Parlement détruisait 84 collèges tenus parles Jésuites et, le 6 août, il décrétai! la dissolution de l'institution en France.

Louis XV, de son côté, après avoir beaucoup hésité et tergiversé — car il avait été élevé dans lli Ht su me de la doctrine des Jésuites, p. X. Paris, 1826.

36 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET LE i/ÉTAT

le respect des jésuites et avait grandi dans la crainte des attentats contre les personnes royales, surtout depuis la tentative de Dfemiens en 1757 ; « il pensait obtenir la sécurité de sa personne en prenant un jésuite pour confesseur ; aussi redoutait-il tout conflit avec l'Ordre » (1) — finit pourtant par se ranger du côté du Parlement. Le 14 juin 1763, le roi déclara par décret que les biens des Jésuites devenaient la propriété de l'Etat et seraient employés au bénéfice de l'Eglise. Et, en novembre 1764, un autre décret du roi supprima pour toujours la Société de Jésus dans ses Etats.

Enfin le pape Clément XIV, à son tour, — sur les instances de la Cour de France et des Cours d'Espagne et des Deux-Siciles qui avaient été amenées à suivre l'exemple de la Cour de France, — par le bref « Dominus ad Redemptor » daté du 21 juillet 1773, « après avoir scrupuleusement pesé le pour et le contre ». se décidait à « abolir » l'Ordre, et ordonnait l'exécution de son décret sous peine d'excommunication.

Il n'entre pas dans le plan de ce précis de raconter ce que devinrent et ce que firent les jésuites dissous et dispersés après les arrêts et le bref pontifical qui prononcèrent la suppression de leur compagnie. Les tronçons du serpent ne cessèrent pas de frétiller et les « ex-jésuites » d'exercer, dans l'esprit de leur fondateur, toute la malfaisance dont ils étaient capables.

C'est ainsi que lorsque, en 1787, les Protestants

(1) J. Huber, Les Jésuite*, trad. Marchand t. I, p. 327.

l'HÉCIS IHSÏOKIDUE

réclamèrent avec tant de force la reconnaiss «Je leur état-civil — on sait que les enfants nés de leursmariages étaient considérés comme illégitimes — ce furent deux ex-jésuites, « l'abbé » Boonaud et l'abbé Lenfant (comme aujourd'hui le P. Coubé ou le P. Du Lac sont devenus « l'abbé » Coubë et l'abbé Du Lac) qui se chargèrent de combattre les « prétentions » des Réformés. Ils rédigèrent en conséquence un volumineux « Discours ;'■ lin- en conseil, en présence du Roi » dansleqnel, fidèles à l'esprit d'intolérance et de persécution de leur Ordre, ils prétendirent démontrer qu'une lelle concession exposerait le trône et la France aux plus grands malheurs. A en croire ces fanatiques, les persécutions dont les protestants avaient souflert étaient nécessaires, commandées même par les dogmes de la religion et il était déplorable qu'on en eût diminué la vigueur. A noter ce passage : <• L'économie de l'Eglise catholique exclut la tolérance religieuse parce que cette tolérance serait une absurdité si elle entrait dans l'organisation d'une religion révélée. Or c'est sur cette révélation que l'Eglise se fonde. Détruisez ce fantôme, comme s'écrient les philosophes de l'Ecole de Voltaire, toute l'économie, tous les Etats s'écroulent... » Ailleurs (p. 104), ces deux compères s'élèvent avec colère contre « cette manie du jour, le loléranlisme, enfantée par l'irréligion moderne dont le venin a gangrené toutes les classes de citoyens sans exception et dont le venin pestilen-

tiel a infecté, le dirai-je, Sire, jusqu'au sanctuaire lui-même. » (1).

Quand, quelques années plus tard, ces deux apôtres de Tlntoléranee montèrent sur l'échafaud révolutionnaire, peut-être — méditant sur cette parole que « celui qui se servira de l'épée périra parl'épée» — leur vint-il, dans leur prison, quelque lueur que la secte qu'ils avaient servie n'était pas précisément la religion de Celui qui fut « doux et humble de cœur » et qui enseignait disant : « Heureux les débonnaires, car ils hériteront la terre ! »

La Révolution française.

La constitution civile du clergé.

Nous voici donc arrivés, dans cette revue historique, au seuil de la Révolution française. A ce moment-là, l'idée de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, du devoir de neutralité du pouvoir civil

(1) Ce « Discours » réédité sous la Restauration et tiré à 500 exemplaires numérotés (j'ai dans ma bibliothèque le n° 489) fut, dans sa première édition, accueilli avec indifférence par le public, mais avec une faveur extrême par le parti jésuite et par la plupart des membres du clergé. L'abbé L'Enfant, prédicateur du roi, fut visité et complimenté par beaucoup de prélats. (Note de l'abbé Montgaillard). Comme la duchesse de Noailles, acquise aux jésuites, en faisait ellemême la distribution avec beaucoup d'activité, et qu'elle allait le porter chez les membres du Conseil et du Parlement, on l'appela « le Mémoire de Madame de Noailles » (Préface de la seconde édition). .

l'HF.CIS HISTORIQUE 39

en matière ecclésiastique, n'était encore entrevue que par bien peu d'esprits, quoique Pascal et Diderot, pour ne parler que -îles plus éminenls, eussent déjà semé quelques germes de celle vérité.

L'opinion générale élait donc eu laveur d'une religion d'Etal ; niais 1res général aussi était, dans tous les milieux qui n'avaient pas été contaminés par le jésuitisme, le désir que cette religion s'accommodât aux principes du nuuveau régime qui était dans l'air, et, tout en gardant l'étiquette catholique, prit ses coudées franches vis-à-vis de Rome et de la curie romaine. Comme l'a noté M. Debidour, les cahiers du tiers et ceux de la noblesse étaient à peu près unanimes à demander que le clergé fiançais fût soustrait à la domination romaine et se recrutât désormais par de libres élections. Tous réprouvaient la doctrine des concordats. Les cahiers de l'ordre ecclésiastique, à de très rares cxceplions près, ne lui étaient pas favorables, et l'épiscopat, pour ne pas s'aliéner le bas clergé, avait pris soin de dissimuler ses tendances ultra montâmes. Aussi peul-on dire que la France presque entière se refusait alors à toule négociation avec le Saint-Siège (1).

La Constitution civile du clergé, adoptée dans son ensemble le 12 juillet 1790, sortit de celle disposition des esprils. Préalablement à l'organisalion de ce nouvel ordre de choses, l'Assemblée Constituante avait déjà légiféré en matière ecclésiastique en décrétant, le 13 février 1790, comme

(1) Oaor. cité, p. il.

40 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE i/ÉTAT

un article constitutionnel, non seulement que la loi ne reconnaîtrait plus les vœux monarchiques, mais que « les ordres et les congrégations religieuses étaient et demeureraient supprimés en France, sans qu'il pût en être établi d'autres à l'avenir »(1).

Le pape, après avoir temporisé, par crainte de perdre son petit Etat d'Avignon, enclavé dans le territoire français, fut poussé cependant à se prononcer définitivement. Il le fit en lançant, le 13 avril 1791, un bref au clergé et au peuple de France, où il stigmatisait la constitution civile comme contraire à l'enseignement de la foi et à la discipline de l'Eglise, déclarait cette loi hérétique et schismatique, frappait de nullité toutes les élections qui avaient eu lieu ou qui seraient faites en vertu de ses prescriptions, et donnait quarante jours aux prêtres qui avaient prêté serment de fidélité à la Constitution pour rétracter leur serment, faute de quoi ils seraient suspendus de l'exercice de tout ordre ecclésiastique.

C'était la guerre déclarée par le chef de l'Eglise romaine à la Révolution et à la France nouvelle. Cette guerre, marquée de phases différentes, de

(1) Ce décret constitutionnel n'ayant jamais été abrogé en France, même sous les gouvernements les plus réactionnaires, on voit que c'est au mépris d'une loi fondamentale de notre pays que toutes les congrégations monastiques — et notamment les congrégations « non autorisées » — s'y étaient reconstituées jusqu'à pullulation ; et l'on peut comprendre combien la législation de 1901 fut en harmonie avec celle de 1790.

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