DISPOSITIONS GÉNÉRALES POUR TOUTES LES COMMUNIONS PROTESTANTES
Article premier. — Nul ne pourra e-xercer les fonctions du culte s'il n'est Fi'ancais.
Article 2. — Les églises protestantes, ni leurs ministres, ne pourront avoir des relations avec aucune puissance ni autorité étrangère.
Article 3. — Les pasteurs et ministres des diverses communions protestantes prieront et feront prier, dans la récitation de leurs offices , pour la prospérité de la République française et pour les consuls.
Article 4. —Aucune décision doctrinale ou dogmatique, aucun formulaire, sous le titre de confession ou sous tout autre titre, ne pourront être publiés ou devenir la matière cie l'enseignement, avant que le Gouvernement en ait autorisé la publication ou promulgation.
Article 5. — Aucun changement dans la discipline n'aura lieu sans la même autorisation.
Article (5. — Le Conseil d'État connaîtra de toutes les entreprises des ministres du culte, et de toutes dissensions qui pourront s'élever entre ces ministres.
Article 7. — Il sera pourvu au traitement des pasteurs des Eglises consistoriales ; bien entendu qu'on imputera sur ce traitement les biens que ces Eglises possèdent, et le produit des oblations établies par l'usage ou par les règlements.
Articles. — Les dispositions portées par les articles organiques du culte catholique sur la liberté des fondations, et sur la nature des biens qui peuvent en être l'objet, seront communes aux églises protestantes.
Article 9. — II 3' aura deux académies ou séminaires dans l'Est de la F'rance, pour l'instruction des ministres de
la Confession d'Augsbourg.
Article 10. — II y aura un séminaire à Genève, pour l'instruction des ministres des Eglises protestantes (1).
Article 11. — Les professeurs de toutes les académies ou séminaires seront nommés par le premier Consul.
Article 12. — Nul ne pourra être élu ministre ou pasteur d'une église de la Confession d'Augsbourg, s'il n'a étudié, pendant un temps déterminé, dans un des séminaires français destinés à l'instruction des ministres de cette Confession, et s'il ne rapporte un certificat en bonne forme constatant son temps d'étude sa capacité et ses bonnes mœurs.
Article 13. — On ne pourra être élu ministre ou pasteur d'une Eglise réformée sans avoir étudié dans le séminaire de Genève, et si on ne rapporte un certificat dans la forme énoncée dans l'article l^i'écédent.
Article M. — Les règlements sur l'administration de la police intérieure des séminaires, sur le nombre et la qualité des professeurs, sur la manière d'enseigner et sur les objets de l'enseignement, ainsi que sur la forme des certificats ou attestations d'étude, de bonne conduite et de capacité, seront approuvés parle Gouvernement.
TITRE II
DES ÉGLISES nÉFORMÉES
Section première. — De l'organisation générale de ces Eglises.
Article 15. — Les Eglises réformées de France auront des pasteurs, des consistoires locaux et des synodes.
Article 16. — Il y aura une Eglise consistoriale pour six mille âmes de la même communion.
Article 17. — Cinq Eglises consistoriales formeront l'arrondissement d'un synode.
Section II. — Des pasteurs et des consistoires locaux
Article 18. — Le consistoire de chaque Eglise sera composé du pasteur ou des pasteurs desservant cette Eglise, et d'anciens ou notables laïques, choisis parmi les citoyens les plus imposés au rôle des contributions directes ; le nombre de ces notables ne pourra être au-dessous de six, ni au-dessus de douze.
Article 19 — Le nombre des ministres ou pasteurs, dans une même Eglise consistoriale, ne pourra être augmenté sans l'autorisation du Gouvernement.
Article 20. — Les consistoires veilleront au maintien de la discipline, à l'administra-
(1) A l'époque où fut promulguée cette loi, Genève faisait partie de la France ; plus tard, une faculté de théologie protestante fut établie à Montauban, une autre à Paris.
tion des biens de l'Eglise et à celle des deniers provenant des aumônes.
Article 21. — Les assemblées des consistoires seront présidées par le pasteur ou par le plus ancien des pasteurs. Un des anciens ou des notables remplira les fonctions de secrétaire.
Article 22. — Les assemblées ordinaires des consistoires continueront à se tenir aux jours marqués par l'usage. Les assemblées extraordinaires ne pourront avoir lieu sans la permission du sous-préfet, ou du maire, en l'absence du sous-préfet.
Article 23. — Tous les deux ans, les anciens du consistoire seront renouvelés par moitié.
A cette époque les anciens en exercice s'adjoindront un nombre égal de citoyens protestants, cbefs de famille, et choisis parmi les plus imposés au rôle des contributions directes de la commune où l'Eglise consistoriale sera située, pour procéder au renouvellement. Les anciens sortant pourront être réélus.
Article 24. — Dans les Eglises où il n'y a point de consistoire actuel, il en sera formé un. Tous les membres seront élus par la réunion des vingtcinq chefs de famille protestants les plus imposés au rôle des contributions directes.
Cette réunion n'aura lieu qu'avec l'autorisation et en la présence du préfet ou du sous-préfet.
Article 25. — Les pasteurs ne pourront être destitués qu'à la charge de présenter les mo-
tifs de la destitution au Gouvernement, qui les approuvera ou les rejettera.
Article 26. — En cas de décès ou de démission volontaire, ou de destitution confirmée d'un pasteur, le consistoire, formé de la manière prescrite par l'article 18, choisira à la pluralité des voix pour le remplacer.
Le titre d'élection sera présenté au premier (Consul par le conseiller d'Etat chargé de toutes les affaires concernant les cultes, pour avoir son approbation.
L'approbation donnée, il ne pourra exercer qu'après avoir j)rêté, entre les mains du préfet, le serment exigé des ministres du culte catholique.
Article 27. — Tous les pasteurs actuellement en exercice sont provisoirement confirmés.
Article 28. — Aucune Eglise ne pourra s'étendre d'un département dans un autre.
Section IIL — Des Synodes.
Article 29. — Chaque synode sera formé du pasteur ou d'un des pasteurs, et d'un ancien ou notable de chaque Eglise.
Article 30. — Les synodes veilleront sur tout ce qui concerne la célébration du culte, l'enseignement de la doctrine et la conduite des affaires ecclésiastiques. Toutes les décisions qui émaneront d'eux, de quelque nature qu'elles soient,^ seront soumises à l'approbation du Gouvernement.
Article 31. — Les synodes
ne pourront s'assembler que lorsqu'on en aura rapporté la permission du Gouvernement.
On donnera connaissance préalable au conseiller d'État chargé de toutes les affaires concernant les cultes (ministre des cultes) des matières qui devront y être traitées.
L'Assemblée sera tenue en présence du préfet ou du souspréfet, et une expédition du procés-verbal des délibérations sera adressée, par le pré-
fet, au conseiller d'État chargé de toutes les alïaii'es concernant les cultes (ministre des cultes), qui, dans le plus court délai, en fera son rapport au Gouvernement.
TITRE III
DE l'organisation DES ÉGLISES DE LA CONFESSION d'aUGS- KOURG.
Abrogé et remplacé par la loi du premier aoi'il 1879 (1)
Au lendemain du (Concordat. — ï.e premier Empire
On aura noté, en lisant les textes qui précèdent, que ni le Concordat ni les Articles organiques ne faisaient mention des congrégations religieuses. C'était admettre implicitement, selon la remarque de M. Debidour (2), que le décret de l'Assemblée législative du 18 août 1792 continuerait à être en vigueur, et que toutes les congrégations demeuraient abolies.
(1) On pourra trouver aux Annexes du volume: « Une Campagne da Siècle : La séparation de rEglise et de l'Etat, » le texte de cette loi ainsi que le texte des décrets du 26 mars 1852, portant la réorganisation des cultes protestants, et du 19 mars 1850, concernant les ouvertures de nouveaux temples, et l'exercice public des cultes non reconnus par l'Etat et l'Avis du Conseil d'Etat sur la légalité du Synode général des Eglises réformées il5 nov. 1873;. On y trouvera également le texte de la loi du 8 février 1821 qui mettait à la charge de l'Etat le traitement des ministres du culte Israélite ainsi que rordonnance du roi (du 25 mai 1844), portant règlement pour l'organisation du culte Israélite.
(2) Ouv. cité, p. 77.
I^RÉCTS HISTORIQUE 71
Quoique la publication des Articles organiques, comme annexe et corollaire du Concordat, eût profondément vexé le pape et le parti ultramontain, cependant son légal, tout heureux de voir le catholicisme rétabli en France comme culte officiel, vint chanter à l'église Notre-Dame, le 18 avril 1802, pour célébrer à la fois le Concordat et la paix d'Amiens, un Te Deum solennel auquel assistèrent par ordre, en grand costume, les consuls, les ministres, les membres des grands corps de l'Etat (1).
Ainsi, continue M. Debidour, — la paix paraissait conclue entre le Saint-Siège et la République. Grâce à Bonaparte, le pape avait recouvré une partie de ses Etats ; mais les Articles organiques l'irritaient profondément (2). Le premier consul croyait avoir garrotté l'Eglise de France; il n'avait fait que donner à l'épiscopat sur le bas clergé une autorité que l'ancien régime ne lui avait jamais accordée. En croyant lier l'Eglise, il s'était donc
(1) Beaucoup de généraux supportèrent avec impatience l'obligation de paraître à cette cérémonie. Comme Bonaparte demandait à l'un d'eux, Delmas, si elle n'était pas de son goût : « Oui, lui répondit-il, c'est une belle capucinade. 11 n'j^ manque qu'un million d'bommes qui ont été tués pour détruire ce quevous rétablissez. » Le général fut aussitôt frappé de disgrâce.
(2) La publication des A riicles organiques affligea et irrita vivement le pape, qui craignait que la nation française ne le soupçonnât d'y avoir souscrit. Aussi déclara-t-il en plein consistoire, le 24 mai 1802, que ce règlement de police avait été fait à son insu et que son devoir était d'en demander la révision. Mais Bonaparte feignit de dédaigner cette protestation, et Pie VII n'osa pas, pour le moment, la renouveler.
enchaîné lui-même, et avait préparé l'évolution du clergé qui, de gallican qu'il était jusqu'alors, n'allait pas tarder à devenir ultramontain.
Ce fut, en effet, l'ultramontanisme, qui n'est autre chose que la thèse des jésuites mise en œuvre, qui devait bénéficier le plus, pendant toute la durée du xix'' siècle, de ce contrat du Concordat, accord bâtard entre deux pouvoirs rivaux dont chacun, prétendant, de son côté, à l'absolutisme, essaya de duper et d'engeigner l'autre , sorte de cadenas à double clef mis sur la geôle où les libertés des chrétiens et les libertés du peuple français furent emmurées pendant plus d'un siècle.
Non seulement le gallicanisme et le schisme du clergé constitutionnel y périrent étranglés (1), —
(1) L'un des motifs développés par M. de Mun, le député et académicien ultramontain, de son attachement au Concordat, c'est que, loin d'avoir été une garantie, — comme plusieurs l'ont pensé, sur la foi des Articles organiques, — pour les libertés de l'Eglise gallicane, la conclusion du Concordat ellemême fut justement, dans l'ordre des faits, la plus éclatante négation de ces libertés.
« Que Pie Vil, — écrit-il (contre la Séparation, p. 98) par un acte de sa seule autorité, ait pu reconnaître le pouvoir issu de la Révolution, transformer la constitution de l'Eglise de France, renoncer pour elle, moyennant le salaire de ses prêtres,aux biens dont elle était dépouillée, obtenir la démission de 46évêques, en déposer 36 autres, c'est un fait si énorme, qui établit si manifestement l'autorité disciplinaire du pape, qu'api'és cela on ne voit guère comment elle pourrait s'exercer d'une manière plus absolue. »
D'où il suit que c'est « en vain que Portails, dans l'exposé des motifs de la Convention avec le Saint-Siège, essaya, au nom de ce qu'il appelait « les vrais principes catholiques » de
PHÉCIS HISTORIQUE 73
quelques sièges d'ëvèques où le pape consentit à introniser des membres de l'ancien clergé constitutionnel turent le salaire de cet étranglement, — non seulement le schisme de la « Petite Eglise » où se laissèrent pousser, à la suite d'évêques ou de prêtres réfractaires , quelques catholiques anticoncordataires de certaines régions, fut aussi condamné à l'avortement, mais toutes les possibilités de schisme, c'est-à-dire en somme de fermentation ecclésiastique et de vie religieuse, furent tuées dans l'œuf, pour tout un siècle. Et la France fut vouée pendant ce temps aux entreprises d'assujettissement, aux œuvres de mort et d'infécondité.
Dira-t-on, comme on l'entend ânonner souvent, qu'au moins, et par compensation, le Concordat lui donna les avantages de la paix intérieure, de la paix religieuse pendant toute sa durée ? Qu'on en juge par l'exposé historique suivant que, pour faire bref, nous regrettons de présenter si sec et si incomplet.
Entre le pape et Napoléon Bonaparte, la lutte, on
jeter sur le concordat le manteau gallican. D'où il suit encore que Bonaparte n'y vit pas clair et fut — croj'ant engeigner luimême — engeigné et dupé, alors même, alors surtout qu'il prétendait imposer au pape la déclaration de 1682, et lorsqu'il disait, dans un jour de colère, aux membres du clergé du département de la Dyle : «Je veux la religion de saint Bernard, de Bossuet et de l'Eglise gallicane... Je ne veux pas de la religion des Grégoire VII et des Boniface... qui ont excommunié les empereurs. Quoi qu'on en dise, je crois qu'ils brûlent aux enfers. »
peut le dire, dura autant que la période impériale, et elle ne cessa, sous les régimes subséquents, qu'autant que ces régimes — comme celui de la Restauration et du second Empire — se mirent platementaux pieds du pape et se firent les hommes liges des prétentions ultramontaines.
La question des congrégations fut la première à déchaîner la lutte entre Bonaparte et la papauté. Le Concordat n'en avait rien dit, et la thèse du gouvernement consulaire, puis impérial, était que ce silence équivalait au maintien de leur suppression, puisque, en droit comme en fait, toutes les congrégations religieuses avaient été interdites et supprimées en France par la législation de la Révolution : la thèse de la curie romaine étant au contraire que leur droit à l'existence était impliqué par l'article premier du Concordat déclarant que « la religion catholique, apostolique et romaine sera librement exercée en France... » (1)
(1) C'est la thèse soutenue dans la brochure "publiée par le Vatican — fin 1905 — sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat en Elance. « Sans doute, }- lit-on, le Concordat ne parle pas explicitement des instituts religieux; mais sonarticle premier assure le libre exercice de la religion catholique : la pratique des conseils évangéliques ('?), bien qu'elle ne soit imposée à personne, fait évidemment partie de la religion catholique; il faut donc reconnaître qu'elle est implicitement comprise dans cette garantie. » Cette argumentation ne tient pas compte de la fin de l'article premier : « en se conformant aux règlements de police que le gouvernement jugera nécessaires pour la tranquillité publique » par où est impliqué aussi le droit et même le devoir permanent de la police de dissoudre des congrégations contraires à la fois à la liberté individuelle et à la loi du pays.
PKÉCIS HISTORIQUE 75
Suivant sa propre thèse, le premier consul abolit les congrégations dans les territoires les plus récemment annexés à la France ; il recommanda anx pouvoirs locaux de veiller à ce qu'elles ne pussent se reconstituer ; il décréta la dissolution de toutes les associations formées sans autorisation, « sous prétexte de religion ^), particulièrement celle des Pères de la foi, qui n'était que la Société des jésuites ressuscitée sous un nouveau masque. (Décret du 3 messidor an XII (22 juin 1804). « Je ne veux pas de Pères de la Foi, écrivait-il à Fouché, ministre de la police, encore moins qu'ils se mêlent de l'instruction publique pour empoisonner la jeunesse par leurs ridicules principes ultramontains ». (1)
Cette proscription des jésuites et des autres congrégations, — sauf rinstitut des Frères des Ecoles chrétiennes et quelques congrégations hospitalières de femmes qui furent, par tolérance, autorisés — n'empêcha pas le pape Pie VII de venir à Paris sacrer le nouvel empereur, avec l'espoir d'obtenir, par sa complaisance momentanée, l'abolition des Articles organiques, la reconnaissance officielle du culte catholique comme culte dominant en France, et enfin le retour des légations qui avaient été prises au domaine des Etats de l'Eglise.
N'ayant rien obtenu de ce qu'il désirait, il revint à Rome, l'àme ulcérée, plein de honte et de remords. El, pour comble d'opprobre, un ultramontain royaliste intransigeant, Joseph de Maistre,
(1) Debidour. Abrégé cité, p. 79.
ib LA SEPARATION DES KGLISES ET DE L ETAT
furieux de son attitude abaissée et servile en face de l'empereur, se chargea, sans souci de son caractère pontifical, de lui administrer les étrivières : « Les forfaits d'un Alexandre Borgia, écrivait-il, sont moins révoltants que cette hideuse apostasie de son faible successeur... Je voudrais de tout mon cœur que le malheureux pontife s'en allât à Saint- Domingue pour sacrer Dessalines. Quand une fois un homme de son rang et de son caractère oublie à ce point l'un et l'autre, ce qu'on doit souhaiter ensuite, c'est qu'il achève de se dégrader jusqu'à n'être plus qu'un polichinelle sans conséquence.» (i)
Pendant quelques années, et, pour préciser, tant qu'il fut dans sa période de succès et de gloire, l'empereur traita, en effet, le pape, les évêques et le clergé catholique comme de simples man nequins à son service. « Il n'y a rien, disait-il, que je ne puisse faire avec mes gendarmes et mes prêtres. » Et, en effet, certains évêques servaient d'auxiliaires à la police. Tous, par leurs mandements rigoureusement soumis à la censure préalable du ministre des cultes, s'attachaient à forti-
(1) O monsieur de Mun, quel langage ! vous que choquent si fort quelques expressions un peu vives appliquées à Pie X par M. Combes ou par M. Briand !... Joseph de Maistre traitant un « saint père » de « polichinelle » !... Il est vrai que l'infaillibilité des papes n'avait pas encore été solennellement proclamée par un concile. Mais ni M. Briand ni M. Combes ne croient à ce dogme-là, et Joseph de Maistre faisait profession d'y croire avant la lettre. Quelle inconséquence peut être celle des ultramontains quand ils sont, comme il arrive, ultra-montés !
PRÉCIS UISTOKIQUE 77
fier l'amour du prince dans le cœur des sujets. Ceux qui tentaient de résister étaient du reste mis hors d'état de mal faire ; on les embastillait, sans jugement, dans quelque prison d'Etat. Enfin Napoléon faisait rédiger un catéchisme impérial, approuvé par le Saint-Siège, et dont il rendit l'usage obligatoire par un décret du 4 avril 1806. La soumission la plus abjecte à ses volontés devenait le premier devoir des Français. (1)
Cependant le mannequin pontifical se rebifTa et se prit à regimber, surtout lorsque, au cours de sa lutte contre l'Autriche et la Russie coalisées, Napoléon s'empara sans façon de la place d'Ancône, qu'il jugeait nécessaire à ses projets militaires et qui appartenait aux Etats de l'Eglise. A la protestation du pape, Napoléon répondit en menaçant d'enlever à la papauté tout le reste de ses Etats. « Peut-être, écrivait-il, le temps n'est-il pas éloigné où je ne reconnaîtrai le pape que comme évêque de Rome, comme égal et au même rang que les évêques de mes Etats. » A une offre dernière qu'il lui fit de traiter, à des conditions d'ailleurs assez dures, Pie VII répondit qu'il « ne pouvait en aucune manière adhérer à un traité attentatoire à la liberté et à l'indépendance de sa souveraineté. » Puis, bravant l'Empereur, il nomma, en dehors du pouvoir civil, plusieurs évêques, et profita de cette nomination pour énumérer les
(1) Voir les citations de ce catéchisme dans Debidour, ouvr. cité, p. 81.
griefs qu'il avait contre Napoléon. Il ajoutait : « Sed dispicimiis (mais nous méprisons) ».
La bataille s'engagea et Napoléon, qui avait la main lourde, s'empara de Rome, mit garnison au château Saint-Ange où le drapeau îrançais fut arboré au mois de mai 1809. Pie VII lui répondit par l'excommunication ; mais, — ce qui prouve que le xix" siècle n'était plus le moyen-âge, — le pape n'osa pas désigner l'empereur sous son nom et lança l'excommunication contre le « nouvel Achab », le 10 juin 1809. La réponse de Napoléon ne se fit pas attendre. Le pape fut fait prisonnier, emmené à Savone, puis à Fontainebleau et il resta cinq ans en captivité. (1)
En 1811, Napoléon convoqua un concile de 95 évoques, espérant leur en imposer et les avoir dans la main. Au contraire, les évoques commencèrent par prêter serment suivant la formule du concile de Trente, et ce serment était un vœu d'obéissance au pape. L'empereur vit bientôt qu'il n'obtiendrait pas gain de cause ; et il dut dissoudre, selon son expression, cette « Convention de dévots ». Un certain nombre d'évêques, voire de cardinaux, furent jetés en prison, pour la plupart envoyés au fort de Vincennes ; et, à la Restauration, on trouva 500 prêtres dans les prisons d'Etat, enfermés depuis celte époque. (1)
(1) La Séparation, etc. Conférence faite à St-Jean-d'Angély le 7 mai 1905, sous la présidence de M. Ad. Carnot, de l'Institut, par M. Yves Guyot, ancien ministre. P. 5.
(1) Abrégé de Debidour, p. 100.
PRÉCIS UISTORIQUE 19
Voilà comment Napoléon entendait l'application du Concordat. Et voilà comment ce régime devait donner à la France, selon l'expression consacrée, la paix religieuse !
Sous la Restauration
La Restauration fut saluée de tous les vœux du clergé, et dès que les Bourbons furent rentrés en France, sous la protection des baïonnettes étrangères, le « parti prêtre », comme on disait alors, afficha immédiatement son espoir de soumettre la France entière à sa domination. Interrompu par les Cent Jours, le travail de la « Congrégation » jésuitique reprit de plus belle après Waterloo et le second retour des Bourbons. Ce fut l'époque de la Terreur blanche. « On vit la France occupée et mise à sac par un million d'étrangers ; ses généraux proscrits, jugés, fusillés ; les patriotes massacrés ; l'assassinat et le pillage déchaînés au nom du roi ; la délation partout ; cent mille suspects incarcérés. Dans le Midi surtout, les ultras purent impunément, pendant plusieurs mois, mettre à mort les protestants, outrager ou maltraiter leurs femmes, piller leurs propriétés. Presque partout les évêques, loin de prêcher la paix, attisaient la discorde par des mandements furieux, où ils dénonçaient à la vindicte publique non seulement les amis de la Révolution, mais
80 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET UE, l'ÉTAT
les simples acquéreurs de biens nationaux. » (1) Touiours la paix Concordataire !
Pourtant, malgré les lois de réaction votées par la Chambre introuvable, malgré les Congrégations partout reconstituées, et la main-mise sur l'Etat de la Congrégation suprême, celle des jésuites, malgré l'abolition du divorce, comme contraire à la doctrine catholique, (18 mai 1816) ; malgré la fondation de dix-huit nouveaux évêcliés et d'un nombre immense de séminaires, de couvents et d'établissements d'éducation jésuitique; malgré la multiplication des Missions sur tous les points du territoire, qui aboutissaient à planter partout des croix de mission, et — suivant le mot d'un député d'alors, M. de Keratry — : « à propager l'idolâtrie du cordicolisme (le culte du Sacré-Cœur) et à charger d'honnêtes gens de scapulaires, de rosaires et d'amulettes reçus en première main des jésuites »; malgré les coups portés à l'Université et la guerre déclarée à la philosophie et à l'hérésie; malgré le rétablissement de la censure et les lois sur la presse permettant au gouvernement de suspendre ou de supprimer les journaux qui manqueraient « au respect dû à la religion de l'Etat » ; malgré la « loi du sacrilège » qui punissait non seulement de mort, mais de la peine des parricides celui qui aurait profané des vases sacrés ou des hosties(!!), le «parti prêtre» se plaignait toujours. Il lui manquait encore le droit de supprimer les cultes dissidents, de persécuter les hérétiques ; or,
(1) Conférence d'Yves Guyot, p. 6.
le clergé romain, suivant une juste remarque, « du moment qu'il ne domine ni n'opprime les autres cultes, considère qu'il ne jouit pas de la liberté. » (1)
Le pape Pie VIII, monté sur la prétendue chaire de Saint-Pierre en février 1829, avait débuté par une encyclique sévère contre l'esprit moderne où il se prononçait hautement contre la tolérance, la liberté des cultes, le mariage civU et l'enseignement laïque. Le ministère Polignac se préparait à mettre au service de ces anathèmes le pouvoir royal et l'épée de la France : et, pour commencer, il faisait signer par le roi Charles X ces fameuses ordonnances qui prononçaient la dissolution de la Chambre des députés, supprimaient la liberté de la presse et modifiaient arbitrairement la loi électorale. Mais c'en était trop, et, d'un rude coup d'épaule, le peuple de Paris, dans les « trois glorieuses » journées de Juillet 1830, fit sauter le trône et le gouvernement des Bourbons.
Sous le gouvernement de Louis-Pliilippe
Sorte de régime intermédiaire, bâtard, entre la royauté et le gouvernement populaire, la monarchie de Louis Philippe, pendant les 18 ans de son règne, eut toujours, vis-à-vis du clergé et sur la question ecclésiastique, une position assez peu dé-
(1) Yves Guyot. Conférence citée, p. 7.
cidée et nette. Au début, le gouvernement parut vouloir s'appuyer sur la bourgeoisie voltairienne, qui avait applaudi aux chansons de Déranger contre les « hommes noirs ». Il déclara publiquement qu'il « ne faisait pas le signe de la croix » ; il désaffecta le Panthéon et le rendit au culte laïque des « grands hommes»; il fit enlever les emblèmes religieux des tribunaux. Certains prélats furent conspués ; après le sac de l'archevêché par la foule i^février 1831), quelques couvents et séminaires furent fermés momentanément; quelques croix de mission abattues ; mais à cela se bornèrent les représailles de la Révolution de Juillet contre le « parti prêtre ». Celui-ci était déjà, sous la main des jésuites et des ultramontains, trop fortement organisé pour s'inquiéter beaucoup des tentatives d'indépendance d'un pouvoir qui, au fond, voulant avant tout la paix des esprits, était décidé à ménager les plus intransigeants des hommes d'Eglise. C'est ainsi que les Chambres maintinrent les évêchés non concordataires créés par la Restauration ; et, si la Chambre des députés se prononça en faveur du rétablissement du divorce, la Chambre des pairs ne ratifia pas ce vote.
Le gallicanisme perdait chaque jour du terrain au sein du clergé ; et, lorsque Dupin publia son Manuel de droit ecclésiastique, expression de la conception d'une Eglise gallicane, la réponse lui vint sous la forme d'une adhésion de 60 évêques à
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la thèse ultiamontaine de l'archevêque de Lyon, M. de Donald. (Ij
Parmi les champions les plus en vue de la cause catholique, figurait alors un jeune ecclésiastique détalent, l'abbé Lamennais, l'auteur d'un éloquent pamphlet contre l'indifférence en matière de religion. Dans V Avenir, journal qu'il avait fondé, et où il avait pour collaborateurs Lacordaire et Montalembert, il soutenait aventureusement la cause de la réconciliation de la démocratie et de l'Eglise, et ne demandait pour celle-ci que la liberté, concluant même, au nom de l'esprit chrétien, à la séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Le pape Grégoire XVI, successeur de Pie VIII, après quelques hésitations, se prononça contre le champion de la liberté religieuse. Par une encyclique du 15 avril 1832, il réprouvait solennellement, comme perverses et funestes à la religion, les doctrines de Lamennais. Il niait qu'aucune « nouveauté » fût désirable dans l'Eglise qui, d'après lui, « étant divine, était parfaite ». 11 flétrissait « l'indifFérentisme », c'est-à-dire « l'opinion d'après laquelle on pourrait acquérir le salut éternel par quelque profession de foi que ce fût, pourvu que les mœurs fussent droites et honnêtes.» Et il ajoutait : « De cette source infecte de l'indifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire : qu'il faut assurer ou garantir à qui que ce soit la liberté de conscience ». Enfin, il proscrivait, en propres termes, avec là liberté de
(1) Yves Giiyot. Confér. citée, p. 7.
conscience, toutes les conquêtes de la Révolution, la liberté politique, la liberté de la presse — car l'Eglise a le droit d'ordonner la censure des livres et d'empêcher la diffusion des mauvaises doctrines, — la liberté d'association, — car « elle n'aboutit qu'à exciter des troubles contre le bien de l'Eglise et à détruire l'autorité la plus respectable.»
A ce manifeste, qui le condamnait sans le nommer, Lamennais, après s'être soumis tout d'abord, ne tarda pas à répondre avec éclat en publiant les Paroles d'un croyant, réquisitoire ardent contre les rois, apologie du droit populaire, appel à toutes les nationalités opprimées. Le pape riposta aussitôt par une encyclique plus violente que la première. « L'auteur, disait le pontife, veut faire établir par la violence la liberté des opinions, de discours et de conscience;... dans les transports de sa fureur, il provoque les peuples à se réunir et à s'associer de toutes les parties du monde... » Le livre, mis à l'index, était représenté comme une œuvre satanique et le grand écrivain comme un fauteur d'anarchie (25 juin 1834). Cette fois, c'était la rupture définitive. Lamennais, blessé au cœur, abandonné par ses anciens amis, mit dès lors sans réserve son grand génie au service du peuple et de l'humanité. (1)
La loi sur l'instruction primaire, qui établissait dans tout le royaume des écoles primaires dont les maîtres devaient être instruits dans des écoles normales d'instituteurs aurait été la meilleure digue
(1) Debidour, oiivr. cité, p. 119.
PRÉCIS UISTOHIQUE 85
contre le retour et l'envahissement de l'esprit clérical en France. Malheureusement le ministre Guizot, qui attacha son nom à cette loi, quoique personnellement protestant, considérait le catholicisme comme a une grande école de respect », et non seulement donnait aux prêtres l'accès de toutes les écoles publiques, mais il permettait aux écoles privées, c'est-à-dire le plus souvent congréganistes, la libre concurrence avec les écoles communales.
Le monopole de l'Université sur l'enseignement secondaire et supérieur était dès lors vigoureusement battu en brèche par tout le parti catholique. Les défenseurs des droits de l'Etat, devant les provocations renouvelées de leurs adversaires, résolurent de passer de la défensive à l'offensive ; ils s'attaquèrent donc aux congrégations qui s'étaient illégalement reconstituées en France et notamment à la plus dangereuse et impopulaire de toutes, celle des jésuites. Cousin, à la Chambre des pairs, Thiers, à la Chambre des députés, rappelèrent au gouvernement que les lois contre ces associations illicites étaient toujours en vigueur.
« L'Etat, déclara Thiers dans une interpellation (séances des 2 et 3 mai 1845), ne peut pas souffrir qu'il y ait un Etat dans l'Etat, qu-'il y ait des congrégations dont il n'eût pas la surveillance, sur lesquelles il n'exercerait pas la faculté d'autorisation ou de dissolution... Ces principes n'ont pas seulement été reconnus et proclamés par les arrêts du Parlement et les édils royaux ; la Cour royale
86 LA SÉPAHATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT
de Paris, en 1826, a reconnu et déclaré qu'ils étaient en pleine vigueur. Et quand, un peu plus tard, le comte de Montlosier a porté cette question devant la Chambre des pairs, cette Chambre, après un discours énergique de M. le baron Pasquier, a renvoyé la pétition de M. de Montlosier aux ministres pour faire exécuter les lois de l'Etat.,. Avant tout, nous voulons que les lois du pays s'exécutent et que l'esprit sage et modéré de la Révolution française triomphe de ses ennemis. »
Pour conclure, danslaséancedu3mai,M. Thiers proposait et la Chambre adoptait, à la presque unanimité, un ordre du jour motivé ainsi conçu :
« La Chambre, se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'Etat, passe à l'ordre du jour. »
Le vote était précédé de cette explication précise, préalablement donnée par M. Thiers, de la façon la plus catégorique, et adoptée par le banc des ministres et par la majorité : « // est bien entendu que nous reconnaissons que les lois sont applicables, et que leur application est devenue nécessaire, et que, quel que soit le résultat des négociations (alors entamées avec la Cour de Rome), elles seront exécutées. » (Moniteur du 4 mai 1845 (1).
Le gouvernement, pressé par la Chambre et par l'opinion, s'échappa par la tangente. De ses négociations avec le pape sortit une satisfaction tout à
(1) Citation empruntée à Ch. Sauvestre : Les Jésuites, Dentu
l'RÉClS HISTORIQUE 87
tait illusoire, le pape répondant qu'il ne pouvait adresser d'ordres à la Compagnie, mais qu'il lui faisait conseiller par quelques cardinaux de se prêter aux désirs de Louis-Philippe et de ses ministres. Si bien que, le 6 juillet, le Moniteur publiait triomphalement la note suivante :
« Le gouvernement du roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé M. de Rossi a atteint son but. La congrégation des jésuites cesse d'exister en France et va se disperser d'elle-même ; ses maisons seront fermées et ses noviciats dissous. »
Or, pour la forme, trois maisons professes et deux noviciats furent dissous ; mais les religieux qui les remplissaient furent répartis entre les maisons et les noviciats conservés. Là se borna cette « exécution des lois » qui fut terminée vers la fin de 1845. En réalité, le gouvernement avait sauvé les jésuites.
La République de 1848
Sous la seconde République, proclamée à la suite de cette révolution du 24 février qu'on a appelée « la révolution du mépris », les rapports entre l'Etat et le clergé catholique furent d'abord des plus cordiaux. La plupart des catholiques, à commencer par les plus ultramontains, ayant été plutôt du parti de l'opposition, sous « l'usurpateur » Louis-Philippe, cette entente entre eux et
88 LA SÉJ'ARATIOxM DES ÉGLISKS I:T DE l'ÉTAT
les républicains, leurs émules dans l'opposition, parut d'abord assez naturelle. Dans toutes les communes, les prêtres furent conviés et se prêtèrent à bénir les « arbres de liberté ». Le Christ, qu'ils professaient d'adorer comme leur Dieu, n'était-il pas tenu par les démocrates les plus avancés pour « le premier des républicains » ou même des « socialistes » ? De fervents républicains, comme Bûchez et Arnaud (de l'Ariège) rêvaient d'une réconciliation impossible entre l'Eglise de Rome et la liberté, et, illusion naïve ! comptaient sur Pie IX pour y présider. Hippolyte Carnot, ministre de l'Instruction publique et des Cultes, conviait tous les prêtres, « enfants de la grande famille française, à défendre l'intérêt de la patrie, intimement lié à celui de la religion. » (1).
L'Assemblée constituante, nommée sur ces entrefaites, compta sur ses bancs une majorité de républicains sincères, chez qui beaucoup de naïveté et d'inexpérience s'unissait à la foi catholique. Dans l'Assemblée législative qui vint ensuite (mai 1849), nommée sous la poussée de la réaction qu'avaient provoquée à la fois l'impôt des 45 centimes et la propagande socialiste qui avait apeuré le pays, la majorité se trouva cléricale et réactionnaire, et la minorité composée de républicains plus ou moins exaltés, dont beaucoup se posaient en « Montagnards » ou en « socialistes «. Des libéraux, autrefois vollairiens comme Thiers, jetés dans les bras de l'Eglise par la crainte des «partageux», faisaient
(1) Debidour, p. 130.
cause commune avec les « catholiques avant tout» que dirigeait Montalembert.
Une énorme majorité avait déjà donné, le 10 décembre 1848, la présidence de la République à Louis-Napoléon Bonaparte, et un ministère réactionnaire avait été formé par lui, sous la présidence d'Odilon Barrot, qui avait été sous Louis-Philippe le principal orateur de la gauche dynastique ; mais l'âme du gouvernement, ce fut le comte de Falloux, catholique plus encore que royaliste, qui attacha son nom à la loi la plus cléricale sur l'instruction publique qu'ait connue le xix" siècle.
L'expédition de Rome, décidée par le gouvernement du nouveau président, qui dès lors cherchait, comme son oncle, à mettre l'Eglise dans son jeu pour favoriser ses projets d'usurpation, fut, au point de vue français comme au point de vue républicain, l'un des plus monstrueux attentats qui put souiller notre seconde République.
Pie IX, qui s'était vu obligé, au mois de mars 1848, à donner une Constitution au peuple romain mais qui, après avoir prodigué à ses sujets les promesses les plus libérales, les avait toutes trahies l'une après l'autre, s'était vu contraint de s'enfuir de Rome (le 23 octobre) et la « République romaine » avait été proclamée après sa fuite. Or, sous prétexte que « la France , gouvernement catholique, devait défendre la liberté du Saint- Siège, laquelle est indispensable à la liberté des catholiques » [Montalemlîert], les évèques et tous les cléricaux de France n'eurent de cesse qu'ils
n'eussent tourné contre la Révolution romaine les armes de la France, en dépit de l'article 5 de la Constitution de 1848, déclarant que « la République française n'emploie jamais ses forces contre la liberté d'un peuple. »
En vain tous les vrais républicains démontraient, avec Edgar Quinet, qu'il était «impossible à la République française de comprimer par la menace la Révolution romaine, car c'était attenter, dans son principe, à la nationalité italienne et frapper du môme coup la Révolution du 24 février » ; en vain, passant à l'action, Ledru- Rollin et d'autres républicains imprudents, considérant que l'article 6 de la Constitution était violé, faisaient l'insurrection de juin ; ils ne réussissaient qu'à fournir des armes nouvelles à la réaction, qui s'obstinait d'autant plus dans son dessein d'intervention militaire. Le 3 juillet 1849, le général Oudinot, commandant des troupes d'occupation, entrait dans Rome, que les troupes républicaines, commandées par Garibaldi, venaient d'évacuer.
Le pouvoir temporel du pape fut alors rétabli ; et devenu, sous l'influence du cardinal Antonelli, le plus fougueux des absolutistes. Pie IX dirigea une réaction dont la violence inquiéta Louis-Napoléon lui-même. Le 17 août, celui-ci écrivit une lettre, dite « Lettre à Edgar Ney » dans laquelle il disait que « le concours des armées françaises devait être considéré comme celui dçs armées révolutionnaires faisant le tour de l'Europe, qui partout
PKÉCIS JllSTOltlOUK 91
avaient laissé sur leur passage la haine de la féodalité et des germes de liberté ». C'était un peu tard pour protester. En fait, l'avertissement présidentiel ne servit à rien qu'à amener sur les lèvres de Pie IX la promesse d'insignifiantes réformes ; «l'obscurantisme, l'inquisition, le mépris de l'esprit moderne continuèrent à régner à Rome, et l'armée de la République française couvrait de son drapeau cette résurrection des vieilles servitudes ! » (Debidour).
Cimentée par le sang des républicains romains, l'alliance de Louis-Napoléon avec le parti clérical devait, malgré quelques dissentiments passagers, préparer et rendre possible le coup d'Etat du 2 décembre 1851.
Le coup fait, les prêtres chantèrent leurs Te Deiim les plus enthousiastes en l'honneur du criminel qui l'avait accompli ; ce qui devait amener Victor Hugo à dire, dans les Châtiments, s'adressant à l'archevêque Sibour, « vieux prêtre infâme » :
Prêtre, ta messe, écho des feux de peloton
Est une chose impie :
Derrière toi, les bras fixés sous le menton,
Rit la Mort accroupie...
Archevêque, on a pris pour bâtir ton autel
Les dalles de la Morgue...
Le second Empire
Les débuts du régime sorti du crime du 2 décembre furent d'abord acclamés parle parti clérical.
Louis Veuillot, papiste jusqu'au cynisme, disait du gouvernement sorti du coup d'Elat : « C'est un don de la Providence ». Et encore : « Depuis le 2 décembre, il y a en France un gouvernement et une armée, une tête et un bras. A l'abri de cette double force toute poitrine honnête respire, tout désir espère. . L'iniquité tremble devant la justice. »
Louis -Napoléon, reconnaissant, prodigua les dons et les faveurs aux églises, augmenta le budget des cultes, rendit le Panthéon aux prêtres, « épura » l'Université en enlevant leur chaire aux professeurs mal cotés auprès des jésuites : les Michelet, les Quinet, les Cliallemel-Lacour, les Emile Deschanel; il permit aux communautés et congrégations de femmes d'obtenir, par simple décret, la reconnaissance légale qui ne pouvait jusqu'alors leur être accordée que par une loi ; et, pendant la période dictatoriale de son règne, de 1852 à 1860, il n'autorisa pas moins de 982 établissements congréganistes !
En vertu de la nouvelle Constitution, les cardinaux français siégeaient de droit au Sénat; et c'est dans une séance de cette assemblée que l'un de ces cardinaux, M. de Bonnechose, l'archevêque de Rouen, devait dire un jour de son clergé : « Mon clergé marche comme un régiment ». Il est vrai que le Sénat impérial marchait comme l'archevêque et n'était pas moins enrégimenté ni domestiqué!
Ce bon accord entre l'empire et le clergé, entre
l'empereur et la papauté, fut plus d'une fois troublé par des querelles de ménage; comme lorsque Louis-Napoléon, copiste de Napoléon P"", ayant demandé à Pie IX de faire ce qu'avait fait Pie VII, de venir le sacrer à Paris, le pape lui répondit en exigeant, comme récompense, l'abrogation des Articles organiques et la suppression du mariage civil : ce qui fit tomber les négociations.
L'entente cordiale entre l'empereur et Victor- Emmanuel, cette entente qui, allant jusqu'à la guerre avec l'Autriche (1859), devait préparer l'indépendance et l'unité de l'Italie moderne, fut même, pour le pjirti ultramontain, un véritable coup de foudre, malgré le soin que l'empereur avait pris de déclarer que « le pouvoir du Saint- Père ne serait pas ébranlé ». Les dithyrambes des cléricaux, ce jour-là, se changèrent en blâmes et presque en malédictions. L'évéque d'Orléans, Dupanloup, protesta violemment « contre les attentats dont N. S. P. le pape et le S. S. apostolique étaient menacés et frappés. » Montalembert, dans un article véhément, assimilait Napoléon III à Ponce Pilate.
La querelle, montant en degré, s'alluma entre le pape et l'empereur eux-mêmes, surtout lorsque, comme conséquence des événements déchaînés en Italie, le pape eut perdu, avec l'Ombrie et les Marches, une partie de ses Etats. Accusant Napoléon III d'être l'auteur de tous ses malheurs, Pie IX attaqua violemment « celui qui avait feint d'être son protecteur ». « Maintenant, ajoutait-il, il nous
94 LA SÉPAHATION DES ÉGLISES Eï DE l'ÉTAÏ
est difficile de savoir si nous sommes protégés par des amis ou mis en prison par des ennemis. Petrus est in vinculis. » L'empereur, piqué au vif par ces reproches, faisait publier par le comte de La Guéronnière une brochure, La France, Rome el l'Italie, charge à fond de train contre la papauté et contre le parti clérical « qui transformait de sublimes textes de l'Evangile en sophismes de son ambition et taisait de la charité un piège tendu aux âmes généreuses ».
Mais Napoléon III était bien trop irrésolu pour aller jusqu'au bout de cette politique. Ballotté entre l'influence de sa femme, l'impératrice Eugénie, créature et instrument des jésuites auprès de sa personne, et les conseils de son cousin, le prince Napoléon, qui déclarait, en plein Sénat, que « nous méconnaissions chez les Romains le principe qui nous régissait en F'rance, c'est-à-dire la souveraineté nationale et le sufTrage universel », l'empereur, oubliant que «donner et retenir ne vaut », essayait de retenir d'une main les Italiens qu'il déchaînait de l'autre, et ne réussissait qu'à perdre la reconnaissance de Victor-Emmanuel et à éloigner de lui les Italiens sans ramener le pape et les cléricaux.
En somme, comme l'a clairement démontré M. Yves Guyot, malgré ce conflit avec Napoléon III sur la question de l'indépendance italienne, dans l'aff'aire de la guerre de Crimée comme de l'expédition du Mexique, et à Mentana comme à Sedan, notre pays a subi les conséquences de la politique
PRÉCIS lUSTOlUQUE 95
détestable qui, par le Concordat, a lié la France à la papauté ; et c'est vraiment « la papauté qui a gouverné toute notre politique intérieure de 1849 jusqu'à 1904 (1). »
Mentana et Sedan
De la brochure de M. Yves Guyot que nous avons citée nous tirerons le passage suivant relatif à cette phase critique de notre histoire nationale qui précéda la guerre franco-allemande :
« Napoléon III avait signé (avec le nouveau roj'aume d'Italie) la convention du 15 septembre 1864, par laquelle il s'engageait à évacuer Rome avant deux ans. En réalité celte convention fut violée par l'organisation de la Légion d'Antibes qui permettait au pape de recruter des soldats dans les troupes françaises. Le général Dumont l'inspectait et le général d'Aurelle de Paladines la commandait. Des bandes de Garibaldiens répondirent en traversant la frontière de l'Etat pontificals. Sous la pression de l'impératrice, Napoléon fit une seconde expédition de Rome, avec deux divisions françaises sous les ordres du général de Failly. En collaboration avec les troupes pontificale, elles engagèrent contre les Garibaldiens la bataille de Mentana, à l'occasion de laquelle le général de Failly télégraphiait : « Les chassepots
(1) Conférence de Saint-.Iean-d'Angély déjà citée.
ont fait merveille » (3 novembre 1867). C'est à la suite de cette bataille que le ministre Rouher disait au Corps législatif que « la France ne permettrait jamais à l'Italie d'aller à Rome, jamais, jamais ! » (1)
« Quelques mois plus tard, le prince héritier de Prusse faisait un voyage à Florence et, par répercussion, il était reçu par de chaleureuses acclamations. Pourtant les hommes d'Etat italiens, Victor- Emmanuel, Menabrea, Minghetti.Visconti-Venosta considéraient que l'Italie devait rester l'alliée de la France. De même, le premier ministre autrichien, M. de Beust, pensait quel'Autrichenepourrait prendre sa revanche de Sadowa qu'en s'alliant à ces deux puissances. En juin 1869, il fit des propositions fermes à la France et à l'Italie, posant comme condition que la France laisserait Rome à Victor-Emmanuel. On prépara à ce moment la fameuse loi des Garanties. L'empereur était fort indécis, tantôt acceptant, tantôt repoussant les offres de l'Autriche. L'année précédente du reste, en janvier 1868, la reine d'Espagne Isabelle avait déclaré qu'elle avait promis 40.000 hommes à la France si Napoléon III voulait rétablir le pouvoir temporel du pape. Ces déclarations produisirent une émotion intense en Italie et dans toute l'Europe. Quelques mois après, la reine Isabelle
(1) C'est dans ces circonstances que Jules Simon prononçait à la tribune du Corps législatif, le 3 décembre 1867, le discours sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat qu'on trouvera reproduit plus loin.
était chassée d'Espagne ; c'était (par l'incident de la candidature à ce trône vacant d'un prince de Hohenzoliern) le prodrome de la guerre de 1870.
« Il faut appeler l'attention sur un point. On a répété ce mot de l'impératrice Eugénie : « C'est ma guerre à moi ! » Elle ne parlait pas seulement comme la mère du prince héritier, elle parlait surtout comme une catholique espagnole. Quand elle disait :« C'est ma guerre à moi,» elle entendait dire que c'était cette guerre qui devait empêcher l'évacuation de Rome par les troupes françaises. Elle était poussée par les jésuites qui, par une singulière illusion, s'attendant à voir la France victorieuse, croyaient au rétablissement de l'Empire dictatorial qui allait briser toute convention avec l'Italie et imposer à Victor-Emmanuel le respect du pouvoir temporel du pape.
(( Le 15 juillet, la guerre franco-allemande était déclarée. Or, voici ce qui se passa, d'après les correspondances puisées au ministère des Affaires étrangères par M. Emile Bourgeois et publiées dans son Manuel d'Histoire diplomatique. Melternich, au nom de l'Autriche, et Vimercati, vieil agent de Cavour auprès de Napoléon, dirent à l'empereur qu'il devait accepter les propositions de juin 1869 et que l'Autriche et l'Italie étaient prêtes à marcher avec la France contre la Prusse . Napoléon refusa, et, — chose singulière, qui peut paraître ridicule, mais qui n'en existe pas moins ! — il proposa à l'Italie de lui donner le Trentin ou Tyrol italien (à prendre à l'Autriche !) à la place
98 LA SÉPAIiATlON DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT
de Rome qu'elle demandait. C'était une étrange manière d'amener l'Autriche à nous aider contre la Prusse !
« Les événements se pressent, et la correspondance devient extraordinaire. M. de Beust insiste quand même pour que la France accepte sa proposition. Au nom de la catholique Autriche, l'archiduc Albert prépare la mobilisation. Mais le comte de Grammont, notre ministre des Affaires étrangères dans le cabinet Emile Ollivier, tout en déclarant lui-même qu'il nous fallait à tout prix le concours de l'Italie et de l'Autriche, répond à ces avances : « Non, la France ne défendra pas son honneur sur le Rhin, pour compromettre son honneur sur le Tibre. » Nous avions aussi en Autriche un ambassadeur des plus bizarres, un prince de La Tour d'Auvergne qui avait contribué à rétablir le pape à Rome et qdi, en parlant des négociations que poursuivait l'Autriche en 1870, disait : « C'est un sentiment de révolte et de répulsion que nous inspire la conduite du comte de Beust. » Ainsi, notre ambassadeur était révolté et indigné de voir l'Autriche nous proposer son appui dans un moment aussi critique, tout simplement parce qu'il nous fallait abandonner Rome à l'Italie !... M. de Beust répondait aux catholiques effarouchés : « Mieux vaut le gouvernement italien à Rome que les Garibaldiens.» Mais Napoléon, lui, s'entêtait ; et, le 3 août, après avoir reçu la visite de Vimercati, il écrivait à l'impératrice : « Je ne cède pas sur Rome. » Cette lettre justifie le pro-
pos que l'on attribue à l'impératrice Eugénie : « Mieux vaut les Prussiens à Montmartre que les Piémontais à Rome ! » (1).
« Il fallut les défaites de Wœrth et de Forbach pour que Napoléon finît par céder aux instances du prince Jérôme. Le 19 août, il l'envoyait à Florence, mais il était trop tard. Les Italiens lui répondirent : « Le sang de Mentana crie vengeance » car, selon l'expression de l'auteur de la grande et impartiale Histoire de V Unité italienne, Bolton King, « la chaîne qui relie Mentana à Sedan était forgée». En réalité, le premier anneau de cette chaîne avait été forgé le jour où les Français avaient rétabli à Rome le pouvoir temporel du pape.
« Le 4 septembre, lendemain de Sedan, voyait la chute du trône impérial et la proclamation de la République.
« Le 20 septembre, les Italiens entraient dans la capitale de l'Italie et, au lieu de l'occuper comme
(1) Chose inouïe ! Cette politique criminellement anti-française qui, pour satisfaire le pape et les ultramontains de tout pays, sacrifiait la France et la jetait, sans alliés, dans une guerre non préparée, la livrant d'avance à la défaite, à l'invasion et à la ruine, a trouvé, cette année même (1906), un défenseur en la personne de M. Emile Ollivier, l'homme « au cœur léger ». Dans la polémique de presse à laquelle de nouvelles révélations confirmant les renseignements de M. Emile Bourgeois, ont donné lieu, il est intervenu pour écrire qu'à son sens, la France était liée à maintenir le pape à Rome et que Napoléon III se fi'it déshonoré en abandonnant sa cause, attendu que le pape avait accepté d'être « le parrain du prince impérial » !!! En quelles mains notre pauvre pays était-il tombé I
conséquence logique de la guerre de 1859, avec l'appui de la France, c'était à l'abri des victoires prussiennes que Victor-Emmanuel prenait possession de Rome (1).
Ainsi le régime concordataire, impliquant des rapports étroits, l'entente en vue du support mutuel de la dictature impériale et de la papauté romaine, aboutissait à l'efTopdrement parallèle et presque contemporain de l'empire napoléonien — hélas ! entraînant dans sa chute la France vaincue et meurtrie, — et du pouvoir temporel des papes avec leur souveraineté sur la « Ville » qu'ils disaient « éternelle » et que Victor-Emmanuel, après sa mainmise sur elle, allait déclarer « intangible ». Double et terrible salaire, — pour la nation française, de l'abdication lamentable qui lui avait fait ratifier, par trois plébiscites, le coup d'Etat du 2 décembre et l'attentat criminel contre sa propre souveraineté ; — pour le pontificat romain, de l'orgueil insensé, de cet orgueil qui, selon l'Ecriture, (( va au devant de l'écrasement », — qui avait amené le vieillard Pie IX, instrument aveugle des jésuites, à faire décréter par un concile de prélats asservis et de théologiens dégénérés, l'abdication
(1) « Ils y apportaient en même temps la loi des garanties qu'ils avaient préparée au moment des pourparlers de 1869. Cette loi déclare la personne du pape inviolable, punit les attaques faites contre lui au même dej:;ré que les attaques faites contre le roi. Elle lui garantit la libre jouissance du palais du Vatican et du Latran qu'elle place hors de la juridiction de l'Etat, etc. (Yyes Guy o.', Co/i/'e'rence citée, pp. 16 à 19.)
PHÉCIS HISTORIQUE 101
définitive de l'Eglise des conciles et l'infaillibilité des évêques de Rome (1).
(1) Voici le texte du canon relatif à l'infaillibilité voté le 13 juillet 1870, et adopté par 451 voix contre 88 sur 601 votants : « Le pontife romain, lorsqu'il parle ex cathedra, c'est-à-dire lorsque, remplissant l'office de pasteur et docteur de tous les chrétiens en vertu de sa suprême autorité apostolique, il définit qu'une doctrine touchant la foi et les mœurs doit être crue par toute l'Eglise, jouit pleinement de cette infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Eglise tût pourvue en définissant la iloctrine touchant la foi et les mœurs ; et par conséquent ces définitions du pontife romain, par elles seules et non pas en vertu du consentement de l'Flglise, sont irréformables historiquement et dogmatiquement. »
Du reste une institution qui repose sur des bases de mensonge, comme la papauté, pouvait-elle aboutir à un autre couronnement qu'à une doctrine de mensonge, comme l'intaillibilité d'un homme?