PRELIMINAIRES
Dans les pages qui précèdent, nous avons voulu donner dans les grandes lignes un aperçu des rapports de l'Eglise romaine et Je l'Etat français depuis les origines jusqu'en 1870.
Nous nous contenterons plus spécialement, dans l'exposé qui va suivre, de montrer les progrès de l'idée anticoncordataire en France dans ces quarante dernières années.
Si nous voulions remonter plus haut, nous aurions à raconter la constitution de plusieurs églises protestantes libres, c'est-à-dire séparées et indépendantes de l'Etat, qui se constituèrent d'abord isolément puis en Union, dans la période de liberté religieuse relative qui va de 1830 à la fin de 1851. « L'indépendance vis-à-vis de l'Etat, duquel on s'interdit de recevoir aucune subvention » figure, en efîet, parmi les principes fondamentaux invoqués par les comités qui les constituèrent. Ces comités étaient composés de chrétiens protestants, tels que Jules Delaborde, Lutteroth, Victor de Hault de Pressensé, son fils Edmond,
104 LA SlÎPAliATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT
Jules Hollard, de Valcourt, J.-J. Keller, Thomas Waddington, les pasteurs Audebez, Grandpierre, Frédéric Monod, Rosseeuw Saint-Hilaire, Agénor de Gasparin, tous fils spirituels du « Réveil religieux » de cette époque ou disciples de Vinet. « Il semble, écrivait Decoppet dans Paris protestant, qu'après la propagande évangélique, Dieu ait donné à ces chrétiens la mission spéciale de répandre, par leur parole et leur exemple, l'idée féconde de l'indépendance de l'Eglise» (1).
Mais, dans le monde politique, cette question de la séparation de l'Eglise et de l'Etat dormit, comme la Belle au Bois du vieux conte, jusqu'au réveil de l'esprit de liberté qui se manifesta en France à partir des élections de 1863. On sait que ces élections envoyèrent au Corps législatif — où, jusque-là, sauf « les Cinq », tous les députés avaient été des créatures de la candidature officielle, — un groupe de 35 opposants, presque tous hommes de grand talent et populaires, qui ne devaient pas tarder à faire des recrues.
Au premier rang de ces hommes de haute valeur, parmi ceux qui siégeaient au banc de l'opposition républicaine, se détachait, aux côtés des Jules Favre, des Ernest Picard, des Eugène Pelletan, etc., la remarquable personnalité de Jules Simon. Ancien professeur agrégé de philosophie et déjà député sous la Législative de 1849,
(1) Voir aussi la brochure : Une Eglise séparée de l'Etat, notice historique sur l'église Taitbout, à Paris, mentionnée dans la bibliographie de notre préface.
Jules Simon mettait au service de son parti ses qualités éminentes d'orateur disert, d'écrivain mordant et caustique, de politique souple et avisé.
La discussion de l'interpellation sur la question romaine, ouverte le 2 décembre 1866 par un magistral discours de Jules Favre, offrit à Jules Simon qui parla le jour suivant, répondant à M. Chesnelong, l'occasion d'un de ces discours où il excellait et qui lui fournissaient, — le résultat du vote d'une énorme majorité de « mamelucks » étant connu d'avance, — l'aubaine de traiter des choses du gouvernement, non pas au point de vue des faits contingents, mais à la lumière sereine des principes et de l'idéal.
C'est ce qu'il fit, dans cette séance du 3 décembre où il examina la question romaine à un tout autre point de vue que ne l'avait fait Jules Favre. Cette question, dominée par celle des concordats, ne pouvait être résolue, selon lui, que par l'abolition du système concordataire, en un mot par la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Cette doctrine de la séparation « n'avait jamais été exposée dans une Chambre française avec cette clarté et cette hauteur (1) »; et s'il est vrai que la France n'était pas encore mûre pour son application, ce discours n'en fut pas moins une de ces manifestations fécondes qui, comme les journées de chaud soleil, font mûrir les semences et préparent les moissons de l'avenir.
C'est à ce titre, et comme une préface, en quel-
(1) Taxile Delord, Histoire d'un second empire, T. V p. 246.
que sorte, de la loi de 1905 sur la séparation, que nous aimons à rééditer ici les principaux passages de ce discours dont s'est délectée notre jeunesse.