‹ La séparation des églises et de l'état, précis historique, discours et documentsChapitre 25 sur 36 · DISCOURS DE M. EUGÈNE RÉVEILLAUD · texte numérisé non relu

DISCOURS DE M. EUGÈNE RÉVEILLAUD

Séance du mardi k avril.

M. le Président. — L'ordre du jour appelle la suite de la V<i délibération sur le projet de loi et les diverses propositions de loi concernant la séparation des Eglises et de l'Etat.

.le donne la parole à M. Réveillaud dans la discussion générale.

M. Eugène Réveillaud. — Messieurs, j'ai le très grand et redoutable honneur, que je n'ai pas cherché, de succéder à cette tribune à l'orateur éloquent, à l'homme d'Etat éminent qu'est l'honorable M. Ribot. J'en sens vivement tout le poids. Aussi, pour me justifier d'intervenir dans la discussion générale, alors que plusieurs d'entre vous commencent à estimer que cette discussion a déjà beaucoup duré, que ce débat est presque épuisé {Dénéqaiions au centre), et de prendre la parole après des orateurs aussi qualifiés et aussi éminents que la plupart de ceux que nous avons entendus, j'éprouve le besoin de m'autoriser d'un autre titre que du droit reconnu à chacun de nous d'apporter ici son opinion personnelle dans un débat de première importance pour l'avenir de notre pays, pour les intérêts moraux, politiques et religieux qui sont engagés dans ce grand débat. Ce titre, j'ai pensé le trouver dans ce fait — vous me permettrez de le rappeler — que j'ai été en quelque mesure le promoteur, l'initiateur de la motion par laquelle cette grande idée de la séparation des Eglises et de l'Etat, depuis longtemps agitée dans le vague de manifestations de presse, a pris corps dans

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le Parlement par le projet de loi qui nous est soumis et a été amenée au point de précision et de maturité où nous la voyons aujourd'hui. Je veux faire allusion à mon intervention dans la séance du 20 octobre 1902, alors que cette Chambre était saisie d'une proposition de loi d'un de ses membres, M. Ernest Roche, qui nous demandait, nous sommait presque de faire au pied levé, toutes autres affaires cessantes, la séparation des Eglises et de l'Etat en prononçant l'urgence sur sa proposition. Or, cette proposition m'apparaissait, ainsi qu'à plusieurs de mes collègues des mieux disposés pour le principe de la réforme, comme insuffisamment étudiée et mûrie.

Par exemple, l'article lei décidait que « toutes les Eglises aujourd'hui reconnues et subventionnées étaient séparées de l'Etat » hic et nunc. C'était donc le Concordat suppriméentait;or, un article subséquent — l'article 6 — prononçait qu' « une loi spéciale aurait à déterminer le mode à employer pour la dénonciation du Concordat ». (On rit.)

Laisser la Chambre se prononcer sur l'urgence de •cette proposition, c'était risquer de la faire repousser par la majorité de cette Assemblée et de constituer ainsi une prévention contraire au principe même de la séparation, et cela contre les intentions et les vues de plusieurs d'entre nous qui désiraient que la loi de séparation fût votée dans cette législature même, mais qui se rendaient compte qu'elle ne pouvait l'être qu'à la condition d'avoir été au préalable sérieusement étudiée et préparée. (2Vès bien! très bien! à gauche.)

Pour éviter donc le risque que le rejet probable de l'urgence sur la proposition de M. Ernest Roche ne laissât planer une équivoque sur les dispositions de la «Chambre et ne créât même une présomption défavorable

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au principe qui nous tenait à cœur, je demandai que la proposition Ernest Roche, ainsi que celle de notre collègue M. Dejeante qui avait été déjà déposée, et celle de M. Francis de Pressensé, qui était dès lors annoncée, fussent renvoyées à une grande commission de trente- . trois membres que la Chambre aurait à nommer et qui, saisie de toutes les propositions de même nature, les examinerait au fond, pourrait en provoquer ou en étudier d'autres, pour nous apporter ensuite son rapport avant la jin de la législature.

De ce côté de la Chambre tla droite), on m'interrompit en disant avec une intention d'ironie : « Ce sera un enterrement de première classe ». Je répondis qu'à mon sens c'était au contraire le moyen le plus sûr de faire sortir la thèse séparatiste des limbes de vaines et stériles manifestations purement démonstratives et platoniques, pour la faire entrer dans l'ordre de la vie, pour la placer sur un terrain pratique et lui donner les meilleures chances d'aboutir.

La Ch:iinbre voulut bien, à une imposante majorité, me donnei- raison et voter ma motion. L'événement a justifié mes prévisions puisque, aujourd'hui, grâce aux études de la grande commission par vous élue, grâce à ses travaux réfléchis et sérieux, grâce aussi, il faut le dire, au concours que le Gouvernement a été amené à lui fournir, celte Chambre se voit aujourd'hui saisie d'un projet de loi qui a tout le caractère de maturité, de sagesse, de vues pratiques qui permettra à la majorité de cetle Chambre, acquise, en principe, à la séparation, de la voler et de mener cette grande réforme à bonne fin. (7"/t^,s bien ! très bien ! à gauche.)

Dès sa première séance, en effet, la commission des trente-trois, par 17 voix contre 15, prenait la résolution suivante : « La commission décide qu'il y a lieu de

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séparer les Eglises et l'Etat, et de commencer rexamen des systèmes divers proposés pour remplacer le régime du Concordat. »

La minorité n'a pas refusé son concours à la majorité pour les études, les recherches et les critiques indispensables pour faire un projet qui réglât les points controversés et complexes de cette difficile matière. Aucune obstruction de parti pins n'a retardé les décisions définitives de la commission ; et celle-ci s'est trouvée prête quand les événements extérieurs sont venus précipiter la solution et en démontrer l'urgence.

Elle nous apporte le projet que nous avons devant nous, projet complet, digne du sujet, introduit par un rapport dont on peut déclarer — et je suis d'autant plus à l'aise pour donner cette appréciation que M. Briand n'est pas ici, empêché par une indisposition que nous sommes unanimes à regretter — que c'est un monument considérable de labeur docte et consciencieux. (Très bien! très bien ! à gauche.)

Qu'il me soit donc permis de dire que je m'honore d'avoir eu l'initiative d'une motion qui a eu déjà de tels cilets et est à la veille de nous en donner d'autres, plus féconds et plus grands encore.

Je pourrais invoquer, messieurs, un second titre à votre bienveillance. Je veux parler de la contribution que j'ai pris à tâche d'apporter aux travaux de la commission, en la saisissant, dès le début de ses travaux, d'une proposition de loi qui été signée, conjointement avec moi, par quinze de mes collègues qui siègent de ce côté de la Chambre (la gauche), et que le rapporteur a bien voulu qualifier avec éloge en l'appréciant en ces termes :

« La proposition de M. Réveillaud, présentée le 25 juin 1903, est marquée par un caractère vraiment

libéral, mais tient compte des nécessités et des droits de la société civile.

« Suivant un plan très net, elle garantit la liberté religieuse et n'y marque d'autre limite que celles demandées par l'intérêt public. »

Les paragraphes suivants du rapport résument et indiquent, dans leurs grandes lignes, le sens et le caractère de notre proposition de loi où la commission a pu prendre quelques-unes de ses inspirations, car j'ai eu la satisfaction de retrouver dans les articles de son projet la plupart des intentions du nôtre. Sur trois ou quatre points seulement, des différences séparent les deux rédactions; encore sont-elles secondaires, et non essentielles. Sur un point particulier, le rapporteur de la commission déclare même nous avoir fait un emprunt littéral. Il écrit :

« La proposition de M. Réveillaud contient un article dont le principe a été repris et adopté par la commission.

« Il fixe le maximum des valeurs mobilières placées en titres nominatifs au capital produisant un revenu ne pouvant dépasser la moyenne des sommes dépensées pendant les cinq derniers exercices. »

J'ai repris comme contre-projet noire proposition, ainsi appréciée. C'est vous dire, messieurs, que le projet de la commission, quel qu'en soit le mérite, quel qu'ait été l'effort fait par ses auteurs pour donner satislaction à nos intentions libérales, ne m'a pas paru absolument satisfaisant, n'a pas entièrement répondu à l'idéal que j'avais dans l'esprit en rédigeant ma proposition. Il prête le flanc à des critiques que j'ai l'intention d'exposer. Je m'empresse pourtant d'ajouter que je reconnais l'effort très louable, très consciencieux fait par la commission tout entière pour asseoir ses résolutions sur le terrain de la justice et de la liberté.

Si, après que j'aurai défendu mon contre-projet ou les amendements que j'en puis extraire sur les points où il se différencie des solutions de la commission, la Chambre décide de les repousser, je déclare d'avance que je suis tout prêt à me rallier au projet de la commission et à voter non pas seulement le passage à la discussion des articles, mais encore l'ensemble du projet de loi. (Très bienl très bienl à gauche.)

C'est vous dire que je suis foncièrement, jusqu'aux moelles, un séparatiste convaincu. Je l'ai toujours été. Je l'étais, il y a plus de trente ans déjà, dès mon entrée dans la vie politique. Et quoiqu'il soit peut-être un peu présomptueux de se citer soi-même, je voudrais vous prier de me laisser en fournir la preuve par la citation de quelques passages d'un opuscule que j'ai publié en 1874, sous le titre : Manuel du citoyen. C'était un de ces petits écrits didactiques ayant pour but, suivant le conseil que donnait hier M. Ribot au parti républicain, de propager dans le pays les idées qui nous sont chères et de faire l'éducation de nos concitoyens avant daccompiir l'œuvre législative qui traduit ces idées en réalités.

Un chapitre de ce petit traité était consacré à la séparation des Eglises et de l'Etat.

« Cette question, disais-je, de la séparation des Eglises et de l'Etat est assurément une des plus importantes qu'on puisse soulever et nous n'hésitons pas à la mettre en tête du programme républicain que nous essayons de tracer.

« Nous avons entendu des esprits fort judicieux, très attachés à la République et à la démocratie, se diviser sur cette question, les uns affirmant que nous n'avions qu'à gagner à proclamer le principe de l'indépendance

des Eglises à l'égard de l'Etat, les autres soutenant que cette indépendance nous serait funeste.

« La raison de ces derniers était qu'à tout prendre, l'Etat est d'ordinaire plus libéral que les Eglises, que les besoins de domination qui se rencontrent notamment chez les sectateurs militants du catholicisme (Rires ironiques à droite) trouvent dans la suprématie de l'Etat, consacrée par le Concordat, un frein nécessaire... »

M. Charles Benoist. — C'est vrai.

M. Eugène Réveillaud. — Je ne m'étonne pas de votre adhésion à cette opinion, monsieur Charles Benoist.

M. Charles Benoist. — Mais je l'ai exprimée autrement.

M. Eugène Réveillaud. — « ... que si l'Etat fait, à vrai dire, la part fort belle aux ministres des cultes, en les payant sur son budget, en leur édifiant des temples, des autels et des chaires, il y gagne d'être à l'abri des polémiques et des querelles qui ne manqueraient pas de s'élever contre lui de ces mêmes chaires, s'il leur retirait sa tutelle ; que l'Eglise ayant été de tout temps considérée comme un instrnmentum regni, il importe de ne pas enlever à la République, pour le laisser aux mains d'adversaires, cet instrument utile, et qu'enfin, si la liberté perd de ses droits à maintenir le Concordat, la raison d'Etat y gagnera... »

« D'ailleurs, ajoutent les personnes dont nous reproduisons ici l'opinion, il ne faut pas croire que la suppression du budget des cultes desservirait le clergé en l'appauvrissant... Vous y gagneriez qu'ils crieraient à la persécution, au vol d'un bien qui leur était légitimement dû {Très bien ! très bien ! à droite), et qu'ils atten-

driraient au tableau de leurs prétendues infortunes des cœurs qui sans cela leur seraient restés fermés. »

Vous voyez que j'exprime très nettement une objection qui avait cours, à ce moment déjà, dans une partie de l'opinion républicaine.

« Craignons de voir renaître en France le fanatisme des individus et les haines de secte à secte. L'autorité de l'Etat étendue sur tout cela est notre sauvegarde à nous, libres penseurs, et c'est aussi la meilleure garantie de la paix publique. Ne lâchons pas la proie pour l'ombre et payons la dorure pour maintenir aux mains de l'Etat la chaîne dorée qui nous protège.

« Ainsi raisonnent certains politiques de notre connaissance et nous avouons que quelques-uns de leurs motifs sont faits pour nous émouvoir. Cependant, après réflexion, nous nous prononçons par l'opinion contraire, pour celle qui « lâche la proie » au profit de la liberté.

« Car ce que nous voulons voir surtout dans la question qui nous occupe, c'est ce grand intérêt de la liberté de conscience. Le Concordat, c'est à la fois l'abaissement de l'Etat et l'avilissement de l'Eglise...

« Est-ce dire que l'Etat ne garde pas, dans une certaine mesure, son droit de réglementation, de surveillance, de police? A Dieu ne plaise! L'Etat a ses lois, qu'il ne peut permettre à personne d'enfreindre, pas plus sous prétexte de religion que sous tout autre. L'Etat a ses charges, charge de défendre la propriété, charge de protéger la sécurité des personnes, charge de veiller à l'observance des mœurs. Il ne saurait tolérer des prédications, ni des maximes, ni des religions qui contreviendraient à tout cela. D'accord. Mais en dehors de ce domaine, les opinions lui échappent. L'Etat n'a pas charge d'âmes, et toute ingérence de sa part dans des

matières qui ne relèvent que de la conscience est une usurpation. »

Mon but, en reproduisant ces lignes, n'est pas, uniquement, de prouver que je n'ai pas changé d'opinion depuis trente ans, que je suis resté fidèle aux principes de toute ma vie — beaucoup d'entre nous peuvent se rendre la môme justice; — je veux aussi montrer que ces objections que nous rencontrons aujourd'liui devant nous, qui oht trouvé des interprètes éloquents dans cette discussion en la personne de M. Ribot et, avant lui, de M. Charles Benoist et de quelques autres, étaient dès ce temps-là d'expression courante, et nous étaient opposées par certains républicains qu'on peut qualifier d'opportunistes,j'emploie ce mot dans son meilleur sens.

Eh bien ! oui, au temps où j'écrivais ces lignes, il y aurait peut-être eu, je le reconnais volontiers, quelque péril à faire la séparation ; j'admets que le pays, au lendemain de la guerre de 1870, sous le régime de l'Assemblée nationale, n'était pas encore prêt pour cette grande réforme. Mais il y a trente ans passés de cela, et depuis lors la réforme a eu le temps de mûrir ; le pays a pu s'instruire et former son jugement; il s'est instruit des causes et des elïets de nos désastres mêmes. Cette fatale guerre de 1870 n'a-t-elle pas été attribuée, avec apparence de raison, à l'ingérence et l'infiuence de l'impératrice, instrument du parti clérical... (Interruptions à droite.)

M. Fabien-Ce sbron. — Personne ne croit plus à cette légende.

M. Eugène Réveillaud. — ... disant à propos de celte guerre : « C'est ma guerre à moi, je la veux. »

M. Charles Benoist. — C'est Bismarck qui l'a voulue ; il l'a faite à son heure et ill'a préparée pendant longtemps.

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M. Arnal. — Rappelez-vous la dépêche d'Ems.

M, Eugène Réveillaud. — Nous avons souffert depuis lors de l'ingérence, de l'influence persistantes du parti clérical dans nos afTaires intérieures et nous l'avons toujours trouvé l'adversaire de la République, de la démocratie et des idées modernes. (Très bienl très bien ! à gauche.)

Gambetta en jugeait bien ainsi : par deux fois, à Lille et à Romans, aux deux extrémités du pays, afin qu'on l'entendît bien, pendant la période néfaste du 16 mai, il signalait le péril, indiquait d'où était venu le mot d'ordre qui avait abouti à renverser le gouvernement populaire de Thiers et à lui substituer le gouvernement du maréchal de Mac-Mahon, le « gouvernement de combat », qu'on a appelé aussi le « gouvernement des curés ». — « Le cléricalisme, disait Gambetta, voilà l'ennemi ».

M. Julien Goiyon. — Il n'a pas dit : « La religion, voilà l'ennemi ».

M. Eugène Réveillaud. — Nous sommes d'accord, et vous verrez tout à l'heure, mon cher collègue, que je distingue très nettement le cléricalisme et la religion. Gambetta n'a visé en effet que le cléricalisme, c'est-àdire, autant qu'on peut définir le mot, l'exploitation de l'idée religieuse, de la religion mise au service des intérêts et des ambitions du clergé. Le cléricalisme aitisi caractérisé, — et si je voulais mieux marquer ma pensée, je dirais : l'ultramontanisme ou mieux encore le jésuistisme, qui en est l'agent, — a toujours été, en effet, contre le progrés républicain, contre le programme de la Révolution; il a toujours représenté en France le parti et les idées contre-révolutionnaires.

Le peuple, qui voulait, lui, l'affermissement de la

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Republique, qui ne voulait pas renoncer aux conquêtes, ni aux principes de 1789, le peuple a bien vu que le parti clérical était constamment prêt à saper l'édifice qu'il voulait construire ou compléter.

Dès lors, par la faute de ce parti et de ses agissements, le pays s'est de plus en plus détaché et du clergé et des congrégations qui faisaient cause commune avec lui et il en e^t arrivé — les dernières élections l'ont assez montré et déjà les élections précédentes l'avaient indiqué — à manifester très nettement son opposition au cléricalisme, à chercher les moyens d'en finir avec son ingérence abusive, et, se disant que le clergé tirait sa force du Concordat, à souhaiter la rupture du lien concordataire qui unissait, qui enchaînait l'Etat à l'Eglise, représentée par un clergé militant, hostile à nos institutions. (Très bicnl très bienl à gauche.)

Pour ne pas* remonter plus loin que les dernières élections, comment oublier cette campagne violente, furieuse, que le parti clérical a menée contre tous les républicains dont on a dénaturé et calomnié les intentions, contre le Gouvernement, représentant la majorité du Parlement et issu de ses suffrages? Vous vous souvenez de ces affiches dans lesquelles le gouvernement de M. Waldeck-Rousseau était qualifié de ministère de l'étranger.

M. le baron de Boissieu. — C'était la vérité.

M. Eugène Réveillaud. — Non, ce n'était pas la vérité, mon cher collègue.

M. le baron Boissieu. — L'affaire Dreyfus l'a prouvé. C'est de l'actualité.

M. le Président. — Messieurs, cette discussion se poursuit dans le calme, et je puis dire, dans la dignité; il faut continuer. (Très bien ! très bien !)

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M. Eugène Réveillaud. — Pour mon compte, c'est une véritable guerre au couteau qui m'a été faite dans l'arrondissement que j'ai l'iionneur de représenter... (Exclamations sur divers bancs à droile.)

M. Braud. — Il en a été partout de même.

M. Eugène Réveillaud. — J'entends dire qu'il en a été partout de même, et ce n'est que troQ vrai.

Cette guerre acharnée, cette campagne de mensonges et de calomnies, qui consistait à nous présenter comme les alliés, les agents même de l'étranger, ne pouvait évidemment qu'indisposer, indigner, exaspérer nos électeurs, ceux qui nous ont donné leur confiance, et accentuer leur éloignement du parti clérical, officine de ces calomnies.

Pour répondre à l'objection qui a été faite par plusieurs orateurs : que le peuple n'a pas été consulté, n'a pas manifesté son sentiment sur la séparation, je dirai, en m'excusant encore de prendre ma circonscription comme exemple, que, dans cette campagne d'accusations calomnieuses dirigée contre moi, on est allé, peut-être parce que je me rattache à la religion protestante et qu'on savait — je n'en avais pas fait mystère dans mes professions de foi — que j'étais partisan de la séparation des Eglises et de l'Etat, on est allé jusqu'à prétendre que si j'étais élu, les églises seraient fermées, ies prêtres chassés de France.

M. le comte de Ponimereu. — On avait raison.

M. Eugène Réveillaud. On avait tort. Mais par votre interruption : « On avait raison I » voyez quel argument vous me fournissez ! Si vraiment le suffrage universel a pu croire, a pu admettre que le succès de ma candidature et de celles de nos collègues qui se plaçaient sur le même terrain que moi impliquait que les églises

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devaient être fermées, que les prêtres devaient en être expulsés, c'est donc que le pays, que tout au moins les parties du pays qui nous ont élus et qui ont donné à nos amis la majorité dans cette Chambre, seraient prêtes pour une séparation plus que radicale, draconienne, pour une solution véritablement révolutionnaire, pour une rupture violente des rapports de l'Etat et du clergé.

M. le comte de Lanjuinais. — C'est qu'on ne l'a pas cru.

M. Eugène Réveillaud. — J'ai du moins le droit de conclure que si nous apportons au pays, ce qui est notre intention, non pas une loi qui irait, comme on nous en accusait faussement, jusqu'à fermer les églises, à empêcher l'exercice du culte, à enlever les temples, les lieux de culte à ceux qui les détiennent actuellement, mais une loi sage ayant pour effet de dénouer pacifiquement le lien concordataire, tout en garantissant la liberté des consciences et des cultes — nos adversaires, qui nous ont accusés d'intentions beaucoup plus violentes, seront mal venus à nous taxer d'intolérance, tandis que nos partisans, nos amis, les républicains hostiles à l'ingérence cléricale et résolus d'en finir avec elle auront lieu d'être satisfaits de nous voir exécuter nos engagements. J'affirme donc que la séparation, cette grande réforme, depuis si longtemps inscrite dans le programme républicain, va changer, avec l'approbation du pays, le régime des rapports de l'Etat et de l'Eglise, J'affirme qu'elle est actuellement, surtout depuis les manifestations que vous savez, de la curie romaine, après la prétention provocatrice du pape d'intervenir dans nos relations étrangères comme dans nos affaires intérieures, — une cause gagnée devant l'opinion

publique, un fruit mûr, assez mûr pour que nous puissions le cueillir. {Très bien ! très bien ! et applaudissements à gauche.)

J'aborde maintenant une question particulière, qui a été soulevée par les discours ou les interruptions de quelques-uns de nos collègues, notamment de MM. Groussau, Denys Cochin et Georges Berger, je veux parler de l'opinion des protestants en général sur la séparation.

On a prétendu — de très bonne foi, j'en suis convaincu — que la majorité des protestants était contraire à cette mesure. J'ai soutenu l'avis contraire sans persuader mes contradicteurs qui ont maintenu leurs dires. Or, vous avez pu lire comme moi, dans le Malin d'avanthier, une déclaration signée de M. Lacheret, pasteur de l'Eglise réformée de Paris, président de la commission permanente du Synode général des Eglises réformées synodales de France. M. Lacheret est certainement l'homme le plus autorisé pour dégager, pour exprimer, sur ce point, l'opinion vraie de la majorité des églises protestantes.

M. Georges Berg-er, — Après M. Jalabert.

M. Eugène Réveillaud. — Laissez-moi dire. Je parle de l'opinion, des corps constitués des Eglises protestantes, non de tel ou tel protestant pris individuellement. D'ailleurs si je voulais parler du peuple protestant, je pourrais faire remarquer que son avis s'est également affirmé par des pétitions; j'en ai déposé moi-même un grand nombre sur le bureau de la Chambre, ainsi que l'a fait, de son côté, mon honorable collègue et ami, M. Albert Le-Roy. Il résulte de la masse de ces pétitions, signées, en certaines régions, par tous ou presque tous les électeurs protestants, que ceux-ci sont favorables,

dans leur grande majorité, à la séparation. Mais je ne parle en ce moment que des organes représentatifs des églises protestantes.

M. Georges Berger. — Permettez-moi une interruption.

M. Eugène Réveillaud. — Très volontiers.

M. Georges Berger. — Il y a d'autres pétitionnaires qui disent tout le contraire. Vous citez M. Lacheret; voudriez-vous citer M. Jalabert, doyen honoraire de la faculté de droit de Nancy?

M. Eugène Réveillaud. - Je connais beaucoup M. Jalabert, qui est mon voisin et ami de Versailles; je sais que lui, personnellement, est contraire à la séparation et partisan du Concordat, mais que voulezvous ? Quelle que soit l'autorité de M. Jalabert, son opinion n'engage que lui et, si vous voulez, ses amis; mais nous parlons en ce moment du sentiment de la majorité des prolestants de France.

Une concession que je puis encore vous faire, Monsieur Berger, c'est que les corps élus dont je vais reproduire les délibéintions représentent les piotestants dits réformés, les protestants qui appartiennent à la vieille Eglise huguenote, tandis que l'Eglise luthérienne, l'Eglise de la confession d'Augsbourg, s'est, au contraire, par ses organes officiels, prononcée plutôt contre la séparation.

M. Georges Berger. — Complètement.

M. Eugène Réveillaud. — Mais il y a une proportion dans ce pays de 760.000 réformés à 60.000 luthériens et si je démontre — et je vais le faire — que les réformés se sont en grande majorité, par les décisions de leurs assemblées électives, par ceux qui ont qualité pour les représenter, prononcés en faveur de la sépa-

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ration, j'aurai fait, je pense, la preuve qui m'a été demandée.

Voici donc ce qu'écrit au Matin M. Lacheret :

« M. Denys Cochin, après M. Groussau, vient d'affirmer à la Chambre que les protestants comme les catholiques sont contre la séparation des Eglises et de l'Etat.

« Ces messieurs ont été mal renseignés.

« Leur affirmation peut s'appliquer à l'Eglise de la confession d'Augsbourg » — voilà pour vous, Monsieur Berger — « mais en ce qui concerne l'Eglise réformée, rien ne permet de dire qu'elle s'est inscrite en faux contre la décision solennelle du synode général de 1872 se déclarant « convaincu que l'Eglise réformée de France est disposée à accepter avec confiance, en ce qui la concerne, la séparation d'avec l'Etat quand les pouvoirs publics la jugeront nécessaire pour tous les cultes. »

M. Lacheret m'a d'ailleurs envoyé une note complémentaire de cette lettre au Matin. Cette note rappelle également l'avis du synode général officieux, représentant les deux tiers du protestantisme réformé qui s'est réuni, il y a deux ans, à Anduze, et qui a pris une délibération conforme à celle du synode national de 1872; elle est ainsi conçue :

« En attendant la séparation de l'Eglise et de l'Etat à laquelle il est tavorable en principe, persuadé que, si cette éventualité se produisait, les fidèles feraient leur devoir; mais, reconnaissant que ce serait une crise grave à traverser... »

A droite. Ah ! ah !

M. Eugène Réveillaud. — Je n'ai jamais contesté ce point. Je reprends : « ...le synode invite les Eglises

à se préoccuper de toutes les mesures qui pourront, en pareil cas, assurer leur existence et leur avenir. »

On a parlé également des consistoires; M. Berger a semblé dire que les consistoires s'étaient prononcés autrement que les synodes. Or voici encore, sur ce point, les renseignements que m'apporte la communication de M. le pasteur Lacheret, qui a puisé ses informations aux sources les plus sûres :

« En 1903 et 1904, les consistoires ont fait connaître leur sentiment dans des délibérations qui ont été transmises au Gouvernement; ces délibérations ont été prises, pour la plupart, soit au lendemain de la proposition de M. Francis de Pressensé, soit après le dépôt du projet de loi de M. Combes. Elles se ressentent des craintes très vives que les protestants éprouvaient alors, particulièrement pour l'état de leur régime presbytérien et synodal. »

M. Julien Goiyon. — Très bien !

M. Eugène Réveillaud. — « Il est d'autant plus remarquable qu'aucune délibération ne se prononce contre le principe même de la séparation des Eglises et de l'Etat, que plusieurs consistoires déclarent ncllement qu'ils sont « favorables au principe de la séparation...» (Coiisistoires de Moncaret et du Vigan); « que le principe de la séparation est la base de la société moderne et également celle des Eglises réformées » (Délibération du consistoire de Jarnac); que « le régime de la séparation est conforme aux traditions de l'Eglise réformée » (Consistoires de Paris, de Crest (Drôme), de la Tremblade (Charente-Intérieure); « qu'il est dans les traditions du protestantisme et des sociétés modernes » (Consistoire de Meaux); « qu'il est le seul régime normal qu'autorise la conscience chrétienne » (Consistoire de Saint-.Ican-du-Gard); enfin (Consistoire de

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Saint-Péray (Ardèche), que «la séparation est conforme aux traditions de l'Eglise réformée de France et qu'il la souhaite vivement. »

« Un seul consistoire, dans ces derniers temps, celui de Dieppe, qui comprend deux églises, trois pasteurs, et une population de 3.500 protestants, a demandé, paraît-il, aux députés de la Seine-Inférieure de « retarder le plus possible une éventualité aussi pleine d'imprévu. »

La conclusion de ce qui précède est évidente; après cette sorte de référendum, organisé dans les Eglises réformées, auprès des corps constitués et autorisés pour parler en leur nom, rien ne permet de dire que l'Eglise réformée de France par ses divers organes se soit inscrite en faux contre la délibération solennelle du synode national de 1870.

M. Georges Berger. — Vous avez parlé de M. Lacheret, voulez-vous me permettre de vous lire ces quelques mots que vient de m'écrire hier une grande autorité protestante. M. Jalabert?

M. Eugène Réveillaud. — Assurément !

M. Georges Berger. — Je vous remercie de me permettre de dire un mot.

Voici ce qu'écrit M. Jalabert :

« M. Réveillaud estime que l'opinion générale des protestants est dans le sens de la séparation; je crois connaître mieux que lui les sentiments de nos coreligionnaires que j'étudie depuis cinquante-neuf ans et je suis convaincu que si on procédait à un référendum, les neuf dixièmes de nos Eglises demanderaient le maintien de l'union, et je crois que ce chiffre serait dépassé. »

J'ajoute que des lectures que vient de faire M. Ré-

veillaud il résulte que le dixième seulement des consistoires de l'Eglise réformée s'est prononcé en faveur du principe de la séparation. Encore est-il vrai de dire que ces consistoires formulent d'expresses réserves en ce qui concerne les dispositions du projet élaboré parla commission. (Applaudissements sur divers bancs.)

M. Eugène Réveillaud. — Je respecte beaucoup, je l'ai dit déjà, la personnalité de M. Jalabert. Je suis convaincu qu'il voit les choses comme il les dit; mais je les vois autrement que lui. Je persiste donc dans mon opinion et j'ajoute que les documents que je viens d'apporter à la tribune permettront à la Chambre de se faire une opinion éclairée et de tirer elle-même la conclusion de ce différend. (Marques d'approbation à gauche. — Interruptions au centre et à droite.)

Il est temps d'ailleurs de mettre fin à ces dialogues et d'élever le débat à des considérations plus générales. Aussi bien me proposé-je de montrer que la séparation des Eglises et de l'Etat n'est pas seulement dans le programme des libres-penseurs, qu'elle doit être aussi dans le vœu des protestants conséquents et logiques, qu'elle doit être dans le vœu des catholiques sincères, pourvu qu'ils ne soient pas ultramontains, et de tous les chrétiens dignes de ce nom.

Messieurs, il me souvient d'avoir entendu, au congrès du parti radical et radical-socialiste qui s'est tenu à Toulouse, l'honorable président de la commission, M. Ferdinand Buisson, qui s'était chargé du rapport sur celte grave question de la séparation, dans une magistrale élude que j'aurais voulu retrouver, mais dont tous ceux qui assistaient au congrès n'auront pas perdu le souvenir, rappeler que la séparation était, non pas seulement « dans le courant du mouvement

général de l'histoire moderne », comme l'a dit M. Charles Benoist, non pas seulement dans la ligne de la Révolution française, en sa dernière législation, mais encore dans la ligne de la grande révolution religieuse qui a été accomplie par le christianisme authentique, par le christianisme primitif.

Les sociétés antiques ont toutes uni jusqu'à les confondre l'idée de l'Etat et l'idée de la religion, comme l'a démontré M. Fustel de Coulanges dans ses belles études sur les civilisations primitives.

« Chaque tribu, chaque gens, chaque famille, écritil, avait son dieu et son patron spécial. Le rituel appartenait au père, qui le transmettait au fils. La famille était une association religieuse. Son chef avait un triple pouvoir, pouvoir religieux, politique et domestique.

« Les associations de tribus, de familles, qui sont devenues des cités, des peuples, sont également des associations religieuses. Chez les Hébreux, comme chez les Péruviens, chez les Grecs comme chez les Romains, qu'il s'agisse de Moïse ou de Numa, l'idée de pouvoir apparaît dans la légende sous la forme d'une dictature religieuse.

« Chaque peuple a ses dieux à lui qui le protègent spécialement et le défendent contre ses ennemis. La divinité des cités ne devait pas être adorée par les étrangers. Il fallait être Athénien pour entrer dans le temple d'Athénée. L'ennemi qui attaquait une ville essayait de la feire abandonner par ses dieux et d'enlever leurs statues : Ulysse dérobe la Pallas des Troyens. Montrer de l'indifférence ou du mépris pour les dieux de la cité, c'est commettre une trahison, le plus grand des crimes de lèse-patrie. De là les pénalités terribles contre le sacrilège. Dans cette forme de civilisation, il

y a unité du pouvoir religieux et politique. Tout César est pontife.' »

Le résumé de cet exposé, c'est que dans la cité antique il fallait avoir la religion de la cité, de l'Etat, ou s'en exiler.

M. Charles Benoist. — C'est la même chose pour le droit.

M. Eugène Réveillaud. — Maints exemples classiques projettent la lumière sur cet état du monde antique, sur l'absolutisme de ces religions exclusives et tyranniques jusqu'à la cruauté. Agamemnon, le roi des rois, obligé de livrer sa fille Iphigénie au couteau du sacrificateur quand l'oracle a demandé ce sacrifice (Interruptions à droite), Socrate condamné à boire la ciguë, les Romains livrant leurs vestales, les Césars souverains pontifes en même temps qu'empereurs, sont des illustrations assez connues, et que je ne fais qu'indiquer, de ce mélange, de cette confusion des deux pouvoirs.

C'est seulement avec la venue du Christ qu'une nouvelle ère va s'ouvrir pour l'humanité. C'est lui qui, le premier, apporte au monde la notion d'une religion en esprit et en vérité, qui n'est pas limitée par des frontières, d'un culte spirituel qui n'est pas localisé dans le temple de Jérusalem ou sur la montagne de Garizim, mais qui, élevant l'adoration du Dieu, père de tous les hommes, au-dessus de toutes les divisions de tribus et de peuples, abaissant, supprimant toutes les barrières devant la fraternité humaine, adresse à tous les hommes de toute race, de toute langue et de toute nation, l'appel à la fraternité humaine qui découle de la paternité divine. A cette conception si nouvelle des rapports de la divinité et des hommes se rattachent dès ce moment l'afiranchissement, les droits des

260 LA SÉI'ARATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

consciences individuelles, la séparation des deux pouvoirs religieux et civil; c'est déjà, dans son germe, la doctrine de la séparation de la religion et de l'Etat.

Je n'ai pas besoin de rappeler l'invitation si connue que Jésus fait à ses disciples de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César, et cette autre parole également bien connue : « Mon roj'aume n'est pas de ce monde. » Ces paroles n'ont pas lardé à produire des conséquences nouvelles; les premières assemblées chrétiennes constituées, selon cet esprit et cet enseignement du Christ, ont eu en efïet ce caractère d'être des assemblées ou «Eglises» libres, volontaires, séparées à la fois du sacerdoce et de l'Etat. Imaginezvous l'apôtre Paul et ses compagnons attendant leur salaire du budget de Néron, ou Pierre attendant de prélever son traitement et celui des disciples auxquels il imposait les mains, sur les sicles du temple de Jérusalem ?

La séparation complète d'avec l'Etat fut donc la première forme de l'existence et du fonctionnement des Eglises, dans cette période du christianisme primitif où l'esprit du Christ, esprit de liberté et de vérité, inspirait ses disciples. Tel fut le régime, en concordance avec cet esprit, inauguré par la religion nouvelle. Aussi peut-on dire que les premières Eglises ont été de petites républiques démocratiques et j'ajouterai même sociales, car elles ont essayé, (comme il arriva dans l'Eglise de Jérusalem au temps de sa première ferveur), un régime d'égalité complète, un communisme élémentaire, en mettant en commun tous les biens des fidèles. Cette phase démocratique a duré pendant les trois premiers siècles de l'ère chrétienne, durant toute cette période héroïque où le sang des martyrs était la semence des convertis.

C'est seulement à partir de Constantin que ce régime a changé; l'Eglise accepte alors ou même recherche la protection et les faveurs de l'empire. Les évoques, surtout ceux des villes capitales comme Rome, sont comblés d'honneurs et de dignités. Pourtant, à cette époque, qui est celle du concile de Nicée, il n'était pas encore question de papauté, d'épiscopat universel. La primauté d'honneur de l'évêque de Rome, qualifié aussi de a patriarche », est limitée, par le sixième canon du concile de Nicée, aux églises suburbicaires, c'est-à-dire aux églises qui étaient dans le ressort du préfet de Rome. Elle est exactement de même ordre et de même nature que la primauté que le concile accorde au patriarche ou évêque d'Alexandrie sur les églises d'Egypte, au patriarche ou évêque d'Antioclie siir les églises des provinces adjacentes de l'Asie. C'est seulement dans les siècles suivants que l'évêque de Rome étend ses prétentions et que la papauté commence à se dresser comme l'héritière du titre et des attributions religieuses des ponlifices maximi qu'avaient été les Césars. Oubliant les préceptes du Christ sur les caractères de la vraie grandeur dans le royaume de Dieu, ils prétendent constituer d'abord un épiscopat universel à leur profit, en attendant de transformer cet épiscopat en une l'oyauté universelle et prépondérante.

Le document dans lequel les prétentions et les ambitions de la papauté ainsi constituée s'affirment peut-être le plus orgueilleusement, c'est la bulle Unam sanclam du pape Boniface VIII. Je n'en lirai qu'un court passage, mais il est de prix, pour démontrer combien nous voilà loin des enseignements du Christ et de l'esprit d'égalité et d'humilité de l'Evangile.

« ...Lun et l'autre glaive » — il s'agit du glaive temporel et du glaive spirituel que le pape prétend détenir

2B2 LA SÉl'AKATlON DKS ÉGLISES ET DE LÉTAT

à la fois — appartiennent en propre à l'Eglise, avec cette différence que l'un doit être exercé pour l'Eglise et l'autre par l'Eglise, celui-ci par la main du prêtre, celui-là par la main des rois et des soldats, mais suivant le bon plaisir et la bonne volonté du prêtre. Mais il faut que de ces deux glaives, l'un soit placé sous l'autre, et l'autorité temporelle doit être soumise à la puissance spirituelle ef, comme intérieure, réduite à reconnaître la supériorité de l'autre.

« En effet, suivant une expression de saint Denis, c'est une loi de la divinité que les choses les plus basses sont, pour les médiates, amenées à l'obéissance des plus hautes. Il n'est donc pas selon l'ordre de l'univers que toutes choses soient égales et immédiates, mais les choses viles doivent être ramenées à l'ordre par les médiates, et les inférieures dominées par les supérieures. Quant à la dignité et à la noblesse de ces puissances respectives, il faut reconnaître que la puissance spirituelle domine la puissance terrestre de la même hauteur que les choses de l'esprit dominent celles de la nature... Quiconque donc résiste à cette puissance ainsi ordonnée, résiste à l'ordre de Dieu luimême, à moins qu'on ne prétende avec Manichée qu'il y a deux principes, opinion que nous jugeons fausse et hérétique, attendu que Moïse n'a pas dit : « Dans les principes (in principiis), mais : dans le principe (in principio), Dieu créa le ciel et la terre. »

« En conséquence, nous disons, déclarons, définissons et prononçons que toute créature humaine est soumise au pontife romain et que celte croyance est nécessaire au salut. '>

M. Charles Benoist. — Méfiez-vous des bullçs de Boniface VIII. Plusieurs sont fausses.

M. Eugène Réveillaud. — Celle-ci est absolument

LA LOI UE SÉl'AKATION 263

authentique, mon cher collègue; elle a été signée à Latran, pendant la tenue du concile de Rome en 1302, et c'est par une application de la doctrine qu'elle énonce que le royaume de France fut transmis de Philippe le Bel au prince Albert d'Autriche. Celte bulle audacieuse fut rejetée par les Etats généraux. Benoît XI la révoqua, ce qui nous rappelle que l'infaillibilité des papes n'avait pas encore été érigée en dogme. Je vous accorde d'ailleurs, monsieur Charles Benoist, que, depuis lors, cette fameuse bulle a été classée parmi les extravagantes.

M. Charles Benoist. — Ne vous en servez donc pas, monsieur Réveillaud.

M. Eugène Réveillaud. — Je m'en sers comme d'un document dont un désaveu posthume n'a pu enlever la valeur.

La France a été à ce moment, et pour son honneur, le terrain des luttes et des résistances contre ces prétentions absorbantes et dominatrices de la papauté. Je n'ai pas besoin d'insister — car vous pouvez vous en référer au rapport si documenté de M. Briand — sur cette période des démêlés du pape avec Philippe le Bel, ni de rappeler la défense énergique de Philippe le Bel, déclarant net, en 1207, qu'il ne tenait sa roj auté que de Dieu seul et affirmant ainsi, de façon catégorique, l'indépendance du pouvoir temporel vis-à-vis de la papauté.

Ce qu'il suffit de retenir, c'est que le principe de l'indépendance des pouvoirs, civil et religieux, n'a jamais été complètement perdu de vue dans la chrétienté d'Occident, même aux siècles les plus ténébreux du mojen âge ; c'est aussi que les prétentions dominatrices du siège de Rome n'ont jamais été établies sans conteste. Je rappelle au surplus que les

instincts démocratiques des origines du christianisme se perpétuèrent à cette époque du moyen âge et trouvèrent un refuge dans les petites associations des Vaudois ou «Pauvres de Lyon », des Cathares ou Albigeois, des Pauliciens, des Bulgares, des Bonshommes, petites gens, braves chrétiens qui, récitant l'Evangile dans leur langue maternelle, s'inspiraient de ses préceptes et se sentaient unis à Dieu et à leurs frères sans éprouver la nécessité de se laisser conduire ou dominer par un clergé ou par le pape.

Nous arrivons ainsi à l'époque de la Réforme, ce grand mouvement rétormateur du seizième siècle fut assurément, personne ne le niera, un mouvement démocratique, un mouvement de protestation contre les prétentions à la domination de la papauté.

La France a été, à le bien voir, le berceau de cette grande Réforme du seizième siècle, car avant que Luther n'affichât ses thèses audacieuses sur les portes de la cathédrale de Wittemberg, Le Fèvre d'Etaples, près d'ici, dans la vieille Sorbonne, professait au milieu de disciples, parmi lesquels Farel, qui devait être le Réformateur du pays de Montbéliard et de la principauté de Neuchàtel, cette grande doctrine de la justification par la foi, dont on a pu dire qu'elle a été le principe rénovateur, le ferment de la Réforme, la caractéristique du protestanlisme.

La France s'est trouvée un terrain très préparé pour cette semence et, en quelques années, une grande partie de notre peuple, dans toutes les classes de la société, depuis les princes du sang comme les Condé, comme Henri de Navarre, en passant par les simples gentilshommes ou par les bourgeois des villes, par les artistes, comme Bernard Palissy, par les chirurgiens ou les clercs, comme Ambroise Paré, jusqu'aux car-

deurs de laine de Meaux, jusqu'aux paysans du Languedoc, du Dauphiné, du Vivarais, de la Saintonge, du Poitou et de beaucoup d'autres provinces, une grande partie du peuple de France, dis-je, embrassa avec enthousiasme les idées nouvelles.

De cette pénétration des idées, des principes de la Réforme, on vit sortir aussi de nouvelles communautés qui s'organisèrent spontanément, librement, sans autre précédent que celui qu'elles pouvaient chercher dans les Eglises primitives, sur la base de l'élection par les fidèles des pasteurs et conseils d'Eglises, façonnant ainsi le modèle du régime parlementaire qui est devenu celui des Etats modernes.

A ce moment donc, en face de la vieille conception païenne de l'union ou de la confusion des pouvoirs de l'Eglise et de l'Etat, qui s'était reformée, nous l'avons vu, au sein de la catholicité, nous retrouvons la conception chrétienne de leur séparation, non pas complète encore ; car, comme on peut le voir par l'action de Calvin, à Genève, les protestants, sortis à peine du catholicisme, ne se dégagèrent pas tout d'abord de l'idée que le pouvoir civil devait son concours au pouvoir spirituel, ou ecclésiastique. On veut que la cité, pour son bien moral, soit soumise spirituellement aux décisions du consistoire ; mais il faut nous rappeler que ces petites républiques du xw- siècle, comme celles du moyen âge, étaient très étroites, très fermées, très autoritaires ; il n'est pas étonnant que les églises qui s'organisèrent au sein de ces cités gardassent quelque chose de l'empreinte même et de l'esprit de leur milieu.

M. le baron de Boissieu. — Calvin était autoritaire !

M. Eugène Ré veillaud. — Oui, Calvin était autori-

260 LA SÉPARATION DES KGLISES ET DE l'ÉTAT

taire, je viens moi-même de le rappeler; et je reconnais aussi que le consistoire de Genève commit avec lui le crime qui fut la grande tache du protestantisme au seizième siècle, crime que les Genevois sont le spremiers à déplorer, comme le prouve le monument expiatoire élevé récemment à Genève — le crime d'avoir brûlé Michel Servet. — Mais il faut voir là, pour être tout à fait juste, un mauvais reste du catholicisme persécuteur (Exclamations à droite) sur les genoux duquel Calvin avait été élevé ou, si vous l'aimez mieux, un reste de cette vieille erreur de l'antiquité païenne à laquelle, deux siècles plus tard, Jean- Jacques Rousseau sacrifiait encore quand il considérait que Michel Servet « avait été hérétique au dogme de sa profession de foi civile et qu'il avait été justement condamné non comme impie, mais comme insociable et comme incapable d'aimer réellement les lois, la justice et d'immoler au besoin sa vie à son devoir.» « Que si quelqu'un, écrit Jean-Jacques Rousseau, après avoir reconnu ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort. » {Dictionnaire philosophique, à l'article « prêtre »).

M. Georges Grosjean. — On retrouve cette doctrine dans les discours de Robespierre.

M. Eugène Réveillaud. — Parfaitement, mon cher collègue, et non seulement dans les discours de Robespierre qui fut un fidèle disciple de Jean-Jacques, mais dans les actes des constituants ; c'est à cette école qu'ils prirent cette idée de la constitution civile du clergé, rêvant d'une Eglise d'Etat, d'une Eglise constitutionnelle, d'une religion dont l'Etat patronnerait les doctrines et le culte public, en retour du serment prêté à sa constitution, en même temps qu'il subventionnerait son clergé.

LA LOI Dli SÉPARATION 267

Cela changea seulement vers la fin de la Convention, quand les conventionnels furent enfin revenus de l'erreur initiale de la Révolution en matière de culte, par l'impuissance où ils reconnurent qu'aboutissait la manie du pouvoir civil de légiférer sur les affaires religieuses. Mais il fallut encore quelques années pour arriver à cette constatation. Après le clergé cons" titutionnel et assermenté, on avait essaj'é du culte de l'Etre suprême, la Convention proclamant en tête de sa constitution : « Le peuple français reconnaît l'Etre suprême et l'immortalité de l'âme » et enfin, par une dernière aberration qui mit le point final, du culte de la déesse Raison.

M. Prache. — C'est là que nous en sommes.

M. Eugène Réveillaud. ~ Je reviens à la Réforme pour retrouver sous la plume d'un grand poète anglais, l'auteur du Paradis Perdu, qui fut en même temps un grand théologien et un homme d'Etat, le conseiller écouté de Cromwell, cette idée qu'on peut appeler l'idée du monde nouveau, la grande thèse de la liberté qui doit être accordée à toutes les opinions, à tous les cultes. Je veux rapporter ici ce mot profond de John Milton :

M. Julien Goujon (Seine-Inférieure). — II était aveugle.

M. Gabriel Deville. — Cela n'empêche pas de bien parler.

M.EugèneRéveillaud. — «Quand même, dit-il, tous les vents de doctrines seraient déchaînés sur le monde si la vérité est au milieu, nous n'avons rien à craindre. Laissons la vérité et le mensonge se prendre corps à corps; qui a jamais entendu dire que la vérité ait été

268 LA SÉPAHATION DliS ÉGLISES I:T DE l'ÉTAT

défaite, mise à mal, lorsque la rencontre a été loyale sur le terrain de la liberté ? »

Voilà, formulé par cet acte de foi en la liberté, en la puissance de la vérité contre tous ses adversaires, le principe fécond des temps nouveaux, l'idée normale qui doit régler désormais les rapports de l'Etat, des consciences et des Eglises. C'est cette norme, c'est ce principe que nous consacrerons dans cette législature en votant cette grande loi, la plus grande qui ait été délibérée et votée depuis un siècle, cette loi de la séparation du temporel et du spirituel, de l'indépendance réciproque de l'Etat et de l'Eglise (Très bien ! très bien ! à gauche).

Cette doctrine, est, je le répète, conforme au principe chrétien, à la doctrine évangélique, c'est le retour aux enseignements du Christ et des apôtres.

Elle a subi une éclipse du fait des circonstances politiques, des persécutions dirigées contre les réformateurs et contre les réformés, persécutions qui ont obligé les petites républiques comme Genève, la « cité de l'esprit», suivant le mot de Michelet, à devenir de petites citadelles armées, des « rocs » de combat ; et ce n'est pas évidemment dans les temps de guerres civiles et religieuses que les semences de liberté peuvent donner tous leurs fruits.

Nous retrouvons cette doctrine, s'affirmant, après des tâtonnements qui durèrent deux siècles, dans la législation des Etats-Unis d'Amérique, de ces anciennes colonies fondées par des Indépendants, par les persécutés pour cause religieuse, qui avaient quitté l'Angleterre et les Pays-Bas, pour chercher dans le nouveau monde une terre propice à la manifestation de leurs idées particulières. Ils avaient commencé, eux aussi, par être intolérants; mais, répondant à la pen-

sée généreuse de Guillaume Penn, le fondateur de l'Etat de Pensylvanie qui ouvrit son territoire à tous les proscrits, à tous les hommes quel que fût leur culte, ils finirent par comprendre que la pleine liberté devait être le régime des Etats modernes, et vous le savez, messieurs, à partir de 1789 la constitution des Etats- Unis a supprimé les dernières traces de la prédominance de certains cultes exclusifs, et a décidé que « le congrès des Etats-Unis ne pouvait faire aucune loi pour établir une religion ou en introduire le libre exercice. »

Je me rappelle avoir entendu une conférence de M. Edmond de Pressensé, ce grand libéral, comme il a été qualifié à celte tribune (Applaudissements au centre) ; il disait, parlant justement de cette législation des Etats-Unis sur les cultes, sur la religion : « Qu'y a-l-il dans le code des Etats-Unis sur cette question? Une page blanche. Rien que cela, mais tout cela ! »

M. Julien Goujon. — Et les dix-huit articles de la police des cultes?

M. Eugrène Réveillaud. — Cette doctrine a été celle des meilleurs esprits chrétiens dès le commencen)cnt du dix-neuvième siècle.

Elle s'est trouvée formulée surtout et développée très éloquemment dans les pages d'Alexandre Vinet, le grand penseur et le grand écrivain de la Suisse française. Malgré ma crainte de multiplier les citations, vous me permettrez de le laisser parler lui-même ; quand je me trouve d'accord avec des hommes éminents, j'aime mieux vous apporter l'expression de notre pensée sous la forme meilleure qu'ils ont trouvée que sous la forme inférieure que je pourrais lui donner moi-même {Lisez ! lisez /).

270 LA SÉPAHATION DES ÉC.LISES ET DE l'ÉTAT

Voici donc ce qu'écrit Vinet dans son Essai sur les manifestations des convictions religieuses :

« Si l'on vous demande : « Que voulez-vous que la religion devienne sans l'appui de l'Etal ? » nous répondrons simplement: Qu'elle devienne ce qu'elle pourra; qu'elle devienne ce qu'elle doit devenir ; qu'elle vive si elle a de quoi vivre ; qu'elle meure si elle doit mourir ! Elle est venue dans le monde pour prouver que l'esprit est fort plus que la matière, fort sans la matière, fort contre la matière ; je ne dois pas l'empêcher de prouver cela. Si elle ne peut subsister par elle-même, elle n'est pas la vérité ; si elle ne peut vivre que d'artifice, elle n'est elle-même qu'un artifice ; si elle est de Dieu, il lui a été donné^omme à Jésus-Christ, «d'avoir la vie en elle-même » ; il faut qu'elle le montre ; c'est son premier mandat, c'est le sceau indispensable de sa divinité...

« Nous déclarons hautement que, pour ce qui nous concerne, nous céderions de croire au christianisme, du moment que nous ne le croirions pas fort au-dessus de cette épreuve.

« Vous voyez des défections, des abjurations, des temples déserts, des vies sans frein, un peuple sans Dieu ! Il est étrange de parler ainsi quand on croit posséder la religion de Dieu! Où donc est votre foi? Quelle idée vous faites-vous de l'objet même de votre < foi? Si vous croyez véritablement, vous ne craindrez pas que l'air de la liberté et de la sincérité qui est l'élément de la vérité, devienne jamais pour elle un air empoisonné et mortel.

« Ravisez-vous, rassurez-vous ; et surtout gardezvous d'arguer du mal que vous avez fait vous-même et de venir nous dire : « Nous avons, par notre système, rempli l'Eglise de prétendus croyants dont la

religion n'est qu'un préjugé et peut-être une peur ; ils vont nous échapper dès qu'ils seront livrés à euxmêmes et chargés de pourvoir à leur subsistance spirituelle ; aidez-nous à les retenir, tels quels, dans l'Eglise officielle et à remplir cette Eglise de fidèles semblables à eux. » — Non, le mal ne saurait servir de raison au mal ; la vérité, le droit ne se prescrivent pas. »

Vous avez pu lire dans le rapport de l'honorable M. Briand une pensée de Lamennais au temps où il était attaché à l'Eglise catholique, où il professait même des opinions ultramontaines, et qui conclut de la même façon :

« Tous les hommes de religion doivent comprendre qu'elle n'a besoin que d'une seule chose: la liberté; sa force est dans la conscience des peuples, non dans l'appui des gouvernements ; elle redoute de la part de ceux-ci leur dangereuse protection, car le bras qui s'étend pour la défendre s'efforce presque toujours de l'asservir. »

Pour en venir à des auteurs moins solennels, moins sévères et plus modernes qui expriment cependant très justement la même pensée, laissez-moi vous lire un court entrefilet de l'écrivain spirituel qu'est M. Cornély.

11 écrivait, ces jours-ci, dans le Siècle:

« Proclamer que la séparation serait un désastre, c'est proclamer que l'Eglise ne peut pas vivre en France sans l'appui de l'Etat, et que par conséquent les catholiques ne croient pas aux promesses de Jésus- Christ, ni à la vitalité de leur religion.

« Je suis persuadé que l'Eglise catholique gagnera beaucoup à la séparation. Elle a fait ses preuves, depuis tantôt vingt siècles, de souplesse et d'aptabililé.

^72 LA SÉl'AHATION DES ÉGLISES ET DE L'ÉTAT

Pourquoi, le lendemain de la séparation, qui changera son sort plus dix fois séculaire en France, n'acquerrait-elle pas les organes qui assurent déjà sa puissance et son influence dans d'autres pays ? Pourquoi les catholiques français seraient-ils plus mous, plus inhabiles que les catholiques suisses ou allemands, qui ont trouvé le moyen de vivre et de conquérir non seulement le respect des autres Suisses et des autres Allemands, mais encore une influence quelquefois prépondérante ? Est-ce que les préceptes du Christ sont comme le tabac et les téléphones ; est-ce qu'ils ont besoin du monopole de l'Etat ? (Sourires).

« Non ! non ! Avant dix années d'ici, les amis même incrédules de l'Eglise se féliciteront qu'elle ait été séparée de l'Etat qui l'énervé, qui l'alanguit, qui abaisse le niveau intellectuel de son recrutement.

« D'ailleurs, de deux choses l'une : ou bien elle est d'institution divine, ou bien elle est le produit d'un bluff séculaire et audacieux. Si elle est d'institution divine, elle doit se rire de l'effort des hommes. Dans le cas contraire nous n'avons rien à perdre à sa disparition ! »

On peut s'étonner qu'un écrivain politique humoristique aperçoive si nettement les vérités qui restent cachées pour les chrétiens qui font profession de croire à l'action de Dieu dans le monde et qui sans doute souscrivent à cette grande parole de Pascal : « Le bel état de l'Eglise quand elle ne s'appuie que sur Dieu ! »

Ainsi, par respect des consciences chrétiennes, de l'indépendance de l'Eglise et de l'indépendance de l'Etat, la séparation s'impose.

« Elle s'imposerait, parce que, nous dit Lamennais, l'Eglise veut accomplir ses destinées De quel droit

l'Etat peut-il l'en empêcher? Si ces destinées sont périlleuses pour lui, il saura intervenir, pensent aujourd'hui les partisans de la séparation. »

Je tire cette phrase du rapport de M. Briand...

M. Boutard. — C'est intéressant.

M. Eugène Réveillaud.— ...«Pourquoi l'accomplissement de sa destinée que réclament les catholiques croyants, serait-il périlleux pour l'Etat, si la religion, si les églises qui la représentent sont renfermées par la loi dans leurs limites propres, par exemple si les associations que la loi a créées se renferment dans ce qui sera leurs attributions, dans les limites du culte dont elles auront à assurer l'entretien ? »

Messieurs, j'aborde ce que je pourrais appeler le centre même de mon sujet : la question de la nature, de la force propre et de l'influence de la religion : influence, force, qui peuvent être très grandes et très redoutables, je le reconnais, pour la société civile, mais qui peuvent cependant être contrôlées : c'est ici que le; correctif d'une législation de police des cultes s'impose par la considération que l'Etat a le droit d'édicter aux clergés, aux Eglises, aux associations religieuses, l'obligation de se renfermer dans leurs limites, et de ne pas usurper sur le terrain de la politique. (Très bien ! très bien ! à gauche).

Vous savez, messieurs, que le mot religion vient de religarc, qui veut dire, relier, et vous avez vu ce qu'était le lien religieux dans les républiques et dans les cités antiques, combien il était étroit, combien il était dur et presque impossible à briser. Eh bien ! il y a dans la religion qui procède du Christ ou qui se réclame de son nom, deux conceptions possibles du lien religieux, comme il y à deux sortes de liens pour rattacher les personnes ou les choses entre elles. Il y

a les liens de la violence et de la lorce brutale, comme les nœuds, les cordes, les menottes ou les chaînes ; à cette sorte de liens extérieurs qui enchaînent les hommes malgré eux et les obligent à suivre sans adhésion de la volonté, je comparerai, si vous acceptez ce symbolisme, les rites, les pratiques et les ordonnances des Eglises. Ce sont les liens, tout extérieurs et le plus souvent sans efficacité morale, des cultes qui ont remplacé l'esprit par la lettre et la liberté spirituelle par l'autorité dogmatique ou ecclésiastique.

Mais il est un autre lien, un lien invisible, immatériel, spirituel, et plus fort cependant que toutes les cordes et toutes les chaînes qu'on peut imaginer ; c'est le lien de l'amour (Mouvements divers) dont le chantre gnomique disait « qu'il est plus fort que la mort. »

Eh bien, la religion que le Christ a apportée au monde ne connaît que ce lien-là. C'est une religion de fraternité, une religion d'amour. Dieu y est défini « esprit » et lumière, mais il est également défini « amour. » Et le grand précepte que le Christ a donné à ses disciples, c'est de s'aimer les uns les autres.

M. Meslier. — Ils ne l'ont guère écoulé dans la suite des siècles !

M. Eugène Réveillaud. — J'en conviens. Mais ce n'est pas la faute du Christ si sa religion a été, par la suite, dénaturée et corrompue. Le signe qu'il a donné et auquel on doit reconnaître ses vrais disciples, ce n'est pas le signe de la croix, comme on l'enseigne dans le catéchisme romain, c'est « ce signe : Qu'ils aient de l'amour les uns pour les autres ».

M. Guilloteaux. — On dirait véritablement que nous sommes au prêche aujourd'hui !

M. Eugène Réveillaud. — J'entends une interrup-

tion qui veut être spirituelle et qui me fait croire que son auteur fait plutôt son bréviaire de La Libre Parole, de la Liberté ou de l'Intransigeant que de l'Evangile. (On rit.)

M. Guilloteaux. — Je n'ai nullement l'intention de vous attaquer, monsieur Réveillaud ; je constate seulement que vous feriez un excellent pasteur.

M. Eugène Réveillaud. — Voilà le mot que j'attendais. Sur la foi d'une légende en formation, lancée ou accueillie par les journaux que je viens de citer, vous m'attribuez le titre, d'ailleurs très honorable, de pasteur. Puisque vous le répétez sur la foi d'autrui...

M. Guilloteaux. — C'est une simple figure de rhétorique.

M. Eugène Réveillaud. — ... Laissez-moi démentir [cette qualification. Sans doute si j'étais pasteur, voire théologien, je n'en rougirais pas, me rappelant que dans les assemblées législatives, depuis la grande Constituante, il y a eu tels pasteurs qui ont eu un rôle assez éminent. (Très bien ! très bien ! à gauche) ; je rappellerai le souvenir de Rabaut-Saint-Elienne quifut pasteur à Nîmes, fils du grand pasteur Ua désert Pnul Rabaut, et qui, chargé du rapport pour la reconnaissance de l'état civil et de la liberté des juifs, commença son discours en disant : « Je suis ici le représentant d'un grand peuple. » Ce peuple dont il parlait, c'était le peuple des huguenots, ce peuple persécuté, proscrit pendant plus d'un siècle, dont on avait rasé les temples et sur lequel on avait pensé mettre la pierre tombale de l'étouff'enient définitif.

J'ai vu à Troyes, gravée par le ciseau de Girardon, au-dessous de la statue de Louis XIV, une inscription où, parmi les titres pompeux dont on saluait la gloire

276 LA SÉPARATION UES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

du grand roi, se trouvait celui d'avoir exterminé l'hérésie (extincta hœresis). On pensait l'avoir exterminée en effet; les jésuites y avaient travaillé de leur mieux. Avec leurs procédés ordinaires ils avaient conduit cette campagne de destruction et de mort ; et cependant, à l'aurore de la Révolution, il y avait encore assez de protestants dans cette région de la sénéchaussée de Nîmes pour députer à la Constituante Rabaut-Saint- Etienne qui, nommé peu après président de l'Assemblée, envoyait à son vieux père encore vivant ce message : «Mon père, le président de l'Assemblée nationale est à vos pieds. »

Je pourrais citer aussi le pasteur Atlianase Coquerel qui a illustré cette tribune dans les assemblées de la seconde République, et enfin Edmond de Pressensé dont je rappelais tout à l'heure le souvenir inoubliable pour ceux qui l'ont personnellement connu. Donc, si j'étais pasteur, je répète que je n'en rougirais pas ; sans doute même en serais-je fier ; mais enfin, je dois à la vérité dédire que je suis un simple laïque et c'est à ce titre de Inique que j'ai figuré comme député aux assemblées synodales de l'Eglise protestante. Je suis, si vous voulez, un protestant croyant qui ne craint pas d'affirmer sa foi et d'en rendre témoignage à l'occasion; mais je suis si peu sacerdotal que je chéris l'idée qui aura peut-être des applications dans un avenir prochain, après la séparation que nous allons faire, l'idée d'églises dans lesquelles il n'y aura pas de clergé. L'action d'un clergé n'est pas essentielle, en efTet, à la pratique de la religion surtout chrétienne ; il n'est pas indispensable que le prédicateur de l'Evangile ait été consacré, et, à ce point de vue, je rappellerai à mon interrupteur — cela va peut-être lui paraître énorme — que non seulement les apôtres, pêcheurs du

LA LOI DK SÉI'AUATION 277

lac de Tibériade, ou Paul, tisserand, fabricant de tentes, étaient des laïcs, mais que le Christ lui-même, qu'il fait profession, je pense, d'adorer, était un laïc, car il appartenait à la tribu de Juda et non à la tribu sacerdotale de Lévi. Cette observation que le Christ était un laïc m'amène à dire que si nous sommes en train de laïciser l'Etat, un temps viendra peutêtre où les vrais chrétiens trouveront qu'il y a lieu de laïciser aussi les églises.

M. le lieutenant colonel du Halgouet. — En attendant vous laïcisez le Christ.

M. Eugène Réveillaud. — Je disais, messieurs, quand cette interruption m'a écarté de mon sujet, qu'un Etat moderne, qu'une République démocratique n'a rien à craindre des enseignements d'une religion dont le premier commandement est l'amour de Dieu et le second l'amour du prochain, dont la doctrine demande aux citoyens de s'aimer les uns les autres et d'exercer les uns vis-à-vis des autres les préceptes de bonté, de fraternité et de solidarité.

M. Maurice Binder, ironiquement. — Vous nous le prouvez tous les jours.

M. Eugène Réveillaud, — Nous faisons de notre mieux, mon cher collègue.

Cette religion-là peut être très forte ; car elle tient aux entrailles mêmes de l'humanité.

L'homme a été défini « un animal »... (Mouvements divers.) ... Laissez-moi finir — la définition est de M. Jules Soury — « un animal métaphysicien et religieux ». Tant qu'il restera cet être préoccupé de l'audelà, que l'infini tourmente et qui ne peut vivre sans une foi et sans une espérance immortelle, la question religieuse jouera toujours un rôle très important dans

278 LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET UE LÉTAT

les sociétés humaines ; nous aurons à nous intéresser à son développement, comme il arrive aux Etats-Unis, où l'Etat républicain, qui se désintéresse des Eglises particulières, s'intéresse cependant aux progrès de la religion, ne serait-ce que pour établir des statistiques exactes sur le nombre des Eglises et de -eurs fidèles, chose que nous avons trop négligée chez nous ; car pour le dire en passant, nous n'avons pas eu de recensement des cultes depuis 1872.

Au centre. — C'est vrai. Très bien !

M. Eugène Réveillaud. — Si la religion, comprise et définie comme je l'ai fait, représente une influence morale et sociale énorme et qui n'est pas près de finir, nous avons, nous, républicains, à ménager cette influence en proclamant bien haut que, si nous ne faisons la guerre au cléricalisme — et sur ce point nous ne taisons que nous défendre contre un ennemi mortel de nos institutions — nous entendons du moins être respectueux des idées religieuses et des droits de toutes les consciences.

M. Boutard. — On ne fait pas la guerre au cléricalisme. Le Gouvernement met les moines à la porte et les fait rentrer par la fenêtre ! Ce n'est pas là une guerre, c'est une comédie !

M. Eugène Réveillaud. — Le parti républicain, .loin de confondre la religion avec le cléricalisme et de s'attaquer au sentiment religieux, a donc intérêt à ne pas s'aliéner cette force immense, quoique latente et impondérable. Et si vous me permettez, mes chers collègues, de vous apporter ici une citation nouvelle, et qui vous intéressera, écoutez ces paroles de notre éminent collègue M. Jaurès qui a su rendre éloquemment justice à la légitimité des religions et aux

LA LOI DE SÉl'AKATION 279

puissances de fécondité et de vie qu'elles portent dans leur sein.

« Je n'ai jamais cru, disait-il à la Chambre en 1895, que les grandes religions humaines fussent l'œuvre d'un calcul ou du charlatanisme; elles ont été exploitées dans leur développement par les classes et par les castes ; mais elles sont sorties du fond même de l'humanité, et non seulement elles ont été une phase nécessaire du progrès humain, mais elles restent encore aujourd'hui comme un document incomparable de la nature humaine, et elles contiennent, à mon sens, dans leurs aspirations confuses, des pressentiments prodigieux et des appels à l'avenir qui seront peut-être entendus. ».

La vieille chanson des légendes naïves, dont M. Jaurès nous parlait encore, pourra, dans l'avenir, se chanter sur des airs nouveaux, plus savants, plus en harmonie avec les découvertes, avec les données de la cosmogonie moderne, mais l'humanité, métaphysique et religieuse de nature, voudra toujours entendre cette musique divine de la foi, de l'amour et de l'espérance infinie. (Très bien ! très bien ! sur divers bancs.)

Oui, l'homme cherche et cherchera vraisemblablement toujours, au delà des faits matériels les plus précis, au delà des vérités mathématiques les plus évidentes, une évidence plus haute, une réalité moins contingente que les phénomènes de ce monde matériel.

Au risque d'abuser encore de votre patience (Par/es ! parlez !), je voudrais vous apporter encore l'opinion d'un des plus grands savants de notre temps, de Louis Pasteur. Vous savez combien Pasteur apportait de conscience dans l'observation des faits et des lois. On aurait pu attendre de lui qu'il glorifiât uniquement les

280 LA SÉl'AltAïlON DKS ÉGLISES ET DE LÉTAT

réalités de la nature matérielle ; or il est justement de ceux qui ont affirmé et célébré le plus éloquemment et de la façon la plus raisonnable le monde surnaturel, j'entends le monde invisible et moral, le monde de l'audelà :

« En chacun de nous, dit-il, il y a deux hommes, le savant, celui qui fait table rase, qui, par l'observation, l'expérimentation, le raisonnement, veut s'élever à la connaissance plus exacte de la nature, 1 1 puis l'homme de sentiment, l'homme de foi ou de doute, l'homme qui pleure ses enfants qui ne sont plus et qui croit qu'il les reverra.

« L'espérance humaine, poussée par une force invincible, ne cesse jamais de demander : Qu'y a-t-il au delà ? Veut-il s'arrêter, soit dans le temps, soit dans l'espace ? Comme l'endroit auquel il s'arrête n'est qu'une grandeur finie, plus grande seulement que celle qui a précédé, à peine commence-t-il à l'envisager querevient l'implacable question, et il ne peut faire taire ce cri de son âme. Il ne sert de rien de répondre : « au delà ce sont des espaces, des temps, des grandeurs sans limite. » Nul ne comprend ce langage. Celui qui proclame 1 infini — et personne ne peut y échapper — accumule dans cette affirmation plus de surnaturel qu'il n'y en a dans toutes les religions réunies.

« Tant que le mystère de l'infini pèsera sur la pensée humaine, des- temples seront élevés et, quelle que soit la divinité à laquelle on les consacre, vous verrez des hommes agenouillés. »

Je demande d'ailleurs à ceux qui pensent à combattre et qui voudraient bannir la religion de l'Etat, de la société...

M. Maurice Binder. — Ce sont vos amis politiques qui tiennent ce langage.

M. Eugène Réveillaud. — Monsieur Binder, mes amis politiques prouvent en ce moment même, par l'accueil qu'ils font à cet exposé de mes idées, même s'ils ne les partagent pas, qu'ils savent être respectueux de la sincérité de mes convictions ; c'est un hommage à leur rendre. Ils savent et je ne le leur ai jamais caché...

M. Maurice Binder. — Ils sont désespérés de vos citations !

M. Eugène Réveillaud. — Je souhaite que vous partagiez, je ne dirai pas le respect qu'ils me témoignent à cet égard, mais tout au moins le sentiment qu'ils ont de ma parfaite sincérité ..

M. Maurice Binder. — Je ne l'ai jamais mise en doute !

M. Eugène Réveillaud. — Je vous en remercie et je ne vous demande plus que de vouloir bien m'écouter sans m'interrompre.

Je demande, disais-je, à ceux qui se font un monsre de la religion, parce qu'ils l'ont jugée sur les superstitions qui en sont la caricature, s'ils consentiraient à bannir de la République le grand poète, le grand républicain, le grand lutteur de la pensée, le grand préparateur des jours meilleurs que fut Victor Hugo, qui a terminé son testament philosophique en disant : « Je demande une prière à toutes les âmes ; je crois en Dieu. »

La citation que je veux faire de lui sera courte, elle mettra quelques perles de poésie sur le fond gris de nos débats :

28i LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

Un souffle épure notre fange, Le monde est à Dieu, je le sens ; Toute fleur est une louange Et tout parfum est un encens.

La nuit, on croit sentir Dieu même Penché sur l'homme palpitant, La terre prie et le ciel aime Quelqu'un parle et quelqu'un entend.

M. Maurice Allard. — C'est essentiellement la doctrine panthéiste ! Cela n'a rien à voir avec votre Dieu l (Interruptions à droite et au centre).

M. Eugène Réveillaud. — Mon cher monsieur Allard, quand ce serait du panthéisme, je ne vous apprendrai pas que le panthéisme est au fond du bouddhisme, ce qui n'empêche pas le bouddhisme d'être une religion, la religion de 400 millions d'habitants de notre planète. Or quand je parlais de religion tout à l'heure, quand je disais la force du sentiment religieux et l'intérêt que nous avons, nous républicains, à compter avec ce sentiment, à le ménager dans nos lois et dans nos rapports sociaux, je ne parlais pas de tel ou tel symbole religieux en particulier : déiste, panthéiste, chrétien d'esprit ou chrétien seulement de nom. Sans me prononcer ici sur le point de savoir par quelles transformations le sentiment religieux peut passer dans l'avenir, ni quelle sera, dans les siècles futurs, la forme définitive des religions de l'humanité, je disais simplement que l'humanité se rattacherait toujours, dans sa masse, voire dans son élite, comme le montrent les grands noms contemporains que je viens de citer, à quelque concept religieux...

M. Maurice Allard. — Philosophique !

M. Eugène Réveillaud. — Je dis qu'aux crcdos ou aux dogmes anciens, s'ils viennent à disparaître, épuisés, succéderont toujours de nouveaux symboles, des concepts nouveaux, jeunes de vie et de fécondité, et que, par conséquent, ce serait une naïveté de penser bannir la religion de l'Etat futur aussi bien que le sentiment religieux de l'àme humaine. (Applaudissements au centre, à droite et sur divers bancs à gauche. — Rumeurs à l'extrême gauche.)

Gomme la nature, comme toutes choses, la religion évolue. Lamartine disait au prêtre de son temps :

Fais-nous ton Dieu plus grand si tu veux qu'on l'adore !

Notre idée de Dieu est certainement plus large, plus grande que ne l'était celle que se faisaient de lui nos aïeux.

Nos petits-fils, nos arrière-neveux, dans les associations de culte qu'ils fonderont, auront peut-être à agrandir encore, à élargir cette idée; ils auront sans doute à dépouiller, à débarrasser l'idée chrétienne elle-même de beaucoup de mousses, de lierre, de gui, de plantes parasites qui sont venues à travers les siècles se semer ou se greffer sur l'arbre, bientôt vingt fois séculaire, de la religion de Jésus-Christ.

C'est possible, mais ce que j'affirme de toutes les fibres de ma conviction, c'est que toute l'humanité de l'avenir jusqu'à la fin de ses destinées, comme toute l'humanité du passé, aura toujours en elle une foi, un idéal, des aspirations supérieures aux vulgaires réalités d'ici-bas. Je crois qu'elle ne sera jamais athée, monsieur Allard, mais qu'elle sera toujours religieuse, sous une forme quelconcjue, ou grossière ou épurée. (Très bien ! très bien ! à droite et au centre. — Interruptions à l'extrême gauche.)

284 LA SÉI'A DATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

M. Maurice AUard. — C'est une affirmation personnelle.

M. Meslier. — Qu'en savez-vous, monsieur Réveillaud ? Qui vous donne le droit de 'faire cette affirmation ?

M. le Président. — Tout orateur a ce droit.

M. Maurice Binder. — J'avais raison, monsieur Ré veillaud, de vous dire que vos doctrines déplaisaient à vos amis.

A V extrême' gauche . — Votre religion est philosophique.

M. Eug"ène Réveillaud. — Vous êtes beaucoup plus croyant que vous ne le pensez vous-même, monsieur Allard, (Très bien ! très bien ! à droite et au centre. — Exclamations à l'extrême gauche.) Je vous mets au défi de sortir de vous-même, de faire une affirmation relative au monde phénoménal ; je vous défie de parler de biologie ou d'une science naturelle quelconque sans commencer — comme l'avoue M. Letourneau au début de son traité sur la Biologie — par faire ou par sousentendre un acte de foi au témoignage de vos sens, (Applaudissements au centre et à droite.)

Vous croyez à la matière, c'est entendu ; pourquoi m'interdiriez-vous de croire à l'esprit qui anime la matière ?..

M. Maurice Allard. — Vous confondez religion et philosophie, monsieur Réveillaud. La religion n'est que la caricature de la philosophie. (Mouvements divers.)

M. Eugène Réveillaud. — Certaines religions, je vous le concède.

M. Maurice Allard. — La religion n'a rien à voir avec l'infini ; elle solutionne le problème de l'infini par une facétie. (Exclamations à droite.)

M. Eugène Réveillaud. — Vous croyez à la force et à la matière, disais-je, vous croyez au monde extérieur et phénoménal. Laissez-moi vous dire que votre foi s'arrête ainsi à l'écorce, à l'apparence, à ce qu'on pourrait appeler la fécule qui entoure le germe de vie et ne sait p;is voir la sève dans l'écorce, la vie dans le germe et, — sous les apparences, les formes extérieures et passagères, — les réalités profondes, substantielles, éternelles, de l'esprit, (Applaudissements à droite, au centre et sur divers bancs à gauche. \

M. Maurice Allard. — N'interprétez pas une pensée philosophique, nous ne pouvons pas la discuter ici.

M. le Président. — L'orateur a le droit de dire toute sa pensée.

M. Eugène Réveillaud. — Je m'empresse de reconnaître, avec vous, monsieur Allard, que ce n'est pas ici le lieu de prolonger ce dialogue et j'ajoute que si vous voulez que nous ayons sur ce point — car je crois à votre parfaite sincérité comme vous croyez aussi à la mienne — que nous ayons dans une autre enceinte...

M. Hémon. — Vous voulez dire dans un autre monde !

M. Eugène Réveillaud. — ... une conférence contradictoire...

M. Mulac. — Pourquoi, ailleurs?

Sur plusieurs bancs. — Non ! non ! ici I

M Eugène Réveillaud. — ... je me tiendrai à votre entière disposition. (Très bienl très bien !)

M. le baron de Boissieu. — Ce sera un nouveau colloque de Poissy.

M. Eugène Réveillaud. — Le colloque de Poissy

^86 LA SÉPAliATION DES ÉGUSlîS ET DK l'KTAT

fut fort intéressant et les sujets qu'on y aborda ne sont pas encore épuisés (Très bien ! très bien !)

Sur divers bancs. — Reposez-vous !

M. le Président. — Si la Chambre 3' consent, la séance sera suspendue pendant quelques minutes pour permettre à l'orateur de se reposer. (Assentiment.)

(La séance, suspendue à quatre heures moins vingt minutes, est reprise à quatre heures moins cinq).

M. le Président. — La séance est reprise.

La parole est à M. Réveillaud pour continuer son <liscours.

M. Eug-ène Réveillaud. — Messieurs, j'ai parlé de la religion en général en montrant qu'elle n'est pas, en soi, contraire à l'esprit qui est celui de notre devise républicaine : « Liberté, Egalité, Fraternité », puisqu'on peut dire même que cette devise a été tirée de l'Evangile et qu'elle a été celle du christianisme avant de devenir la devise de la franc-maçonnerie et de la République.

Mais si la religion, conçue comme union des hommes entre eux, comme union des hommes avec Dieu, ne peut être considérée comme une force hostile à la démocratie, s'il peut être, au contraire, très souhaitable que la démocratie s'assure le concours de l'influence utile et excellente que cette force peut exercer, la question se précise maintenant en ce que nous sommes en France non pas en présence d'une religion idéale, de la religion chrétienne telle qu'elle émane de l'Evangile du Christ, que Renan a appelé « un principe inépuisable de renaissances morales » et qui est aussi un principe de réforme et de renaissance sociale, mais en présence d'un état particulier du christianisme, en face d'une Eglise qui s'appelle catholique, par où elle affirme

sa prétention d'être universelle, prétention qui ne se justifie d'ailleurs pas dans les faits, puisque tout le nord et l'orient de l'Europe, toute l'Asie et toutes les puissances de l'Amérique du Nord, du moins tous les Etats- Unis d'Amérique, l'Australie et l'Afrique du sud échappent à cette catholicité. Chez nous, quoique une très grande partie, la majorité probablement des Français, soit virtuellement détachée d'elle, cette Eglise n'en prétend pas moins être une religion d'Etat et édifie cette prétention sur son passé, sur son union séculaire avec l'Eta*. et sur le fait du Concordat qui lui a rendu la plupart de ses privilèges de l'ancien régime, sous prétexte qu'elle était « la religion de la majorité des Français ».

Il est donc naturel que j'envisage la question des rapports de l'Etat républicain avec cette religion particulière.

M. Deschanel, dans son beau discours qui a inauguré cette discussion, nous parlait des 98 p. 100 des catholiques qui sont en France.

Si ces catholiques étaient des catholiques suivant le catéchisme romain, suivant le Sjllabus, suivant ks prétentions d'un clergé pénétré d'ultramontanisme, dégallicanisé sous l'influence des jésuites, il serait bien inutile d'essayer de faire la séparation de l'Etat et de l'Eglise ! Nous ne pourrions pas briser la chaîne de notre servitude. Oui ! Si les 98 p. 100 des catholiques qui sont en France étaient des catholiques romains, ultramontains, faisant profession d'être subordonnés à l'autorité du pontife qui siège à Rome, je le répète, il serait inutile de proclamer la liberté religieuse : nous serions asservis pour l'éternité, (Mouvements divers.)

Mais, pour faire ce calcul, pour établir cette proportion, je remarque qu'il faut compter comme catholiques

288 LA SÉPAMATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

les neuf dixièmes des députés qui siègent dans cette Cliambre ; mon interrupteur de tout à l'heure, l'honorable M. AUard, qui probablement a été baptisé, et aussi M. Dejeante, et je puis bien dire : presque tous ceux qui sont ici et la presque totalité de leurs électeurs. {Interruptions à droite.)

La vérité, c'est que le catholicisme romain, marqué de l'empreinte du Gesu de Rome, n est que la religion .d'une petite minorité de Français.

Seulement, cette petite minorité, grâce à l'action des jésuites..

M. Dèche. — Il n'y en a plus depuis 1827.

M. Eug-ène Réveillaud. — Croyez-vous?... grâce à leur action dans le clergé — car ils sont arrivés à anéantirle gallicanisme pendantle dix-neuvième siècle...

M. Meslier. — Très bien ! C'est vrai.

M.Eugène Réveillaud. — ... comme ils avaient espéré anéantir le protestantisme et le jansénisme au dix-septième et au dix-huitième siècles, cette petite minorité très habile, enthousiaste et rusée à la fois, comme Michelet l'aécrità propos de Loyola, est arrivée à chasser l'esprit gallican de l'Eglise de France et à substituer partout son enseignement, sa doctrine, à la doctrine des libertés de l'Eglise gallicane. Comme Tartufe, dans la comédie de Molière, les jésuites sont arrivés à une heure, dans notre histoire, où ils ont dit : « La maison est à moi, je le ferai connaître ». Ils l'ont fait connaître, en effet, s'installant en maîtres dans le domaine de l'église de France et prenant la direction de tout le mouvement clérical, antirépublicain, dans ce pays.

Quand je dis : antirépublicain, il faut s'entendre, car, à un moment, après avoir inspiré toutes les manœu-

vres, toutes les batailles de la réaction, ils se sont avisés qu'ils avaient peut-être fait fausse route et, constatant la fermeté du suffrage universel, la force avec laquelle le suflrage universel affirmait, dans toutes ses consultations, sa volonté de maintenir la République en France, ils ont alors, suivant le mot de Charles Dupuy, changé leur fusil d'épaule ; et ce sont eux qui ont inspiré ce qu'on a appelé la manœuvre du ralliement.

M. Charles Benoist. — C'est absolument inexact, monsieur Réveillaud. J'ai bien connu ce que vous appelez la manœuvre du ralliement. Permettez-moi de vous dire que la politique de Léon XIII n'a pas eu du tout l'origine que vous lui attribuez.

M. Eugène Réveillaud. — Vous savez, monsieur Charles Benoist, qu'à Rome on distingue entre le pape blanc, qui est là pour la façade, ad pompam et reprtesentalionem, et le pape noir, le général des jésuites, qui est le véritable inspirateur, le vrai moteur de toute la politique romaine.

M. Dèche. — Où avez-vous pris cela ? 11 faudrait des preuves pour dire des choses semblables.

M. Charles Benoist. — Dans l'aSaire du ralliement, le pape noir, s'il existe, n'a été absolument pour rien. Tout a été voulu, mené et fait par le pape blanc tout seul.

M. Meslier. — Cela nous suffit ; cette affaire ne le regardait pas.

M. Charruyer. — Comment le savez-vous, monsieur Henoist?

M. Charles Benoist. — Parce que j'étais à Rome à ce moment-là, et que j'avais des moj'^ens de le savoir.

M. Maurice Allard. — Vous n'alliez pas au Vatican ?

M. Charles Benoist. — Je vous demande pardon, j'allais beaucoup au Vatican.

M. Meslier. — Vous allez vous compromettre.

M. Charles Benoist. — Je suis alors tout compromis. Mais c'est une vérité historique que je tiens à établir : les jésuites n'ont été pour rien dans le ralliement.

M. Eugène Réveillaud. — Je crois que la thèse de M. Charles Benoist est contraire à la réalité secrète des faits. En tout cas, M. Charles Benoist ne peut pas contester que le gallicanisme a été exterminé en France. M. Ribot parlait de l'indépendance que le clergé de France avait conquise. Je trouve que là où il parlait d'indépendance, il faudrait parler de mort ; car là, comme partout où ils passent, les jésuites ont fait la mort. Si je ne craignais de prolonger ce débat, je pourrais apporter ici les véhémentes dénonciatiens de Michelet ; mais elles sont dans vos mémoires et je crois qu'il est inutile que j'insiste.

Oui, c'est l'évidence même, le jésuitisme est un principe de mort, aussi bien pour les Eglises que pour les peuples. 11 maintient seulement ce qu'on pourrait appeler : l'écorce, l'apparence formelle, l'organisation extérieure, le rite, l'organisme de l'Eglise, mais il étouffe l'esprit, qui est la vie.

Heureusement, cette contagion jésuitique, qui est un principe de mort, n'a pas encore gagné, contaminé et corrompu tous les catholiques de France ; et s'il n'y a plus de catholiques gallicans dans le clergé, il y en a encore, et beaucoup, dans les masses profondes de notre* pays, parmi ces 98 p. 100 de catholiques, qui le sont parla grâce de leur baptême. Ce sont ceux-là que Littré appelait — l'expression a été rappelée par M. Ribot dans

son discours d'hier — les « catholiques du suffrage universel ».

Voici comment il définissait ce catholicisme selon le SHffrage universel, dans sa revue, la Philosophie positive, de septembre 1879 :

« Sans entrer dans le détail des signes qui le caractérisent, je me borne à un seul, parce qu'il a déjà une grande portée et qu'il possède une complète notoriété, je veux parler des élections qui nomment les membres de la Chambre des députés, les conseils généraux et les municipalités.

« Sur ce terrain, le catholicisme selon le suffrage universel met de côté toutes les distinctions de religion et de doctrine entre les candidats et il ne se souvient que de leurs opinions politiques : il se porte indifféremment sur des catholiques, sur des protestants, sur des juifs, sur des libres penseurs, pourvu qu'ils satisfassent à un certain programme, qui varie sans doute selon les circonstances, mais qui pourtant a toujours un fond identique, celui de respecter les conditions essentielles de la vie moderne, telle que l'a faite la Révolution.

« En revanche, il exclut presque absolument tout ce qui est clérical, ultramontain, jésuite, en d'autres termes tout ce qui professe une hostilité implacable contre l'établissement du régime laïque au sein de l'Etat... Dans l'église, devant la chaire, au confessionnal, à la première communion, au sacrement du mariage, à l'extrême-onction du lit de mort, il accepte chrétiennement l'autorité de ceux qui distribuent la parole de Dieu. Hors de là, il n'a plus aucun préjugé contre les dissidents, contre les hérétiques, contre les incrédules, et il leur confie, s'il les juge d'ailleurs dignes de confiance, ses plus chers intérêts temporels. Je livre ce

cas remarquable aux méditations des intolérants de toutes les catégories. »

J'ai tenu à refaire cette constatation que nous sommes en présence d'un pays qui n'est pas, quoi qu'on en dise, soumis dans sa conscience aux dogmes de l'église de Rome, aux dogmes qui ont trouvé leur formulaire dans le Syllabus. C'est pourquoi nous pouvons, sans trop nous inquiéter, envisager cette grande révolution de la séparation des Eglises et de l'Etat, cette rupture du lien concordataire qui établit autour de l'Eglise catholique, autrefois gallicane mais devenue romaine, comme une sorte de barrière protectrice, de haie tutélaire.

Si vous me permettez une image, je vous rappellerai ce vieux chêne de la forêt de Fontainebleau, que beaucoup d'entre vous ont pu voir, et qu'on appelle « le Pharamond ». Cet arbre vénérable, doyen de la forêt, a été non seulement entouré d'une grille, mais encore recouvert d'une sorte de carapace en zinc pour le protéger contre la pluie, contre lès tempêtes qui pourraient le faire tomber en poussière.

Pour moi, le Concordat est cette carapace, cette armature de zinc ou de fer qui a protégé le vieil arbre vermoulu, au point de vue spirituel, contre la poussée des jeunes tiges et surgeons qui, s'ils avaient pris leur libre croissance et leur plein développement, seraient entrés en concurrence — c'est la lutte pour l'existence — et auraient probablement achevé de tarir la sève du vieil arbre. {Très bien ! très bien ! à gauche).

Avec le régime de la séparation, nous pouvons et nous devons envisager qu'il se produira des mouvements religieux dont nous pouvons à peine nous faire une idée et qui seront, dans leurs fins et dans leurs

tendances, contraires à l'Eglise romaine, contraires aux enseignements du Gesu.

Il s'est produit à l'étranger beaucoup de mouvements de réveil ; nous en avons vu en Angleterre, au pays de Galles ; il 5' a eu aux Etats-Unis d'Amérique, ce qu'on a appelé les Camp meetings. En Autriche, en Bohême, c'est le mouvement los von Rom (hors de Rome !) qui se développe en ce moment même. Un mouvement analogue eût pu se produire aussi en France...

M. le comte de Lanjmnais. — C'était un mouvement politique.

M. Eugène Réveillaud. — ... mais on doit constater que notre pays a été, au contraire, pendant toute la durée du dix-neuvième siècle, frappé de stérilité, qu'il n'a rien produit au point de vue religieux. Il faut attribuer cette stérilité, cette impuissance à l'action du Concordat qui a été desséchante. C'est par le Concordat qu'ont été étouffés tous les essais de schisme, tous les mouvements qui ont essayé de se produire, depuis le schisme de la « Petite Eglise » et le schisme de l'abbé Chatel jusqu'au schisme du père Hyacinthe. {Sourires à droite.)

M. Dèche. — Ils n'ont pas eu beaucoup de succès.

M. Eugène Réveillaud. — Vous souriez, mais je maintiens qu'à la suite de la proclamation de l'infaillibilité du pape, une réforme religieuse, un schisme se serait certainement produit en France, comme il s'est produit en Suisse, en Hollande, en Allemagne, s'il n'y avait pas eu justement la barrière, la clôture du Concordat.

M. Dèche. — En Suisse, le schisme n'a pas duré. M. Eugène Réveillaud. — Il dure encore, et à Genève, à Neuchâtel, à Berne, dans beaucoup d'autres

villes, vous pouvez assister à un culte catholique national qui n'a plus rien à faire avec Rome.

Un homme qui a honoré le Parlement, le catholicisme libéral et le parti conservateur, Montalembert, écrivait, le 7 novembre 1869, la lettre suivante adressée au professeur Dœllinger, de Munich :

« Très dier ami, je vous jure que si j'entrevoyais un moyen quelconque pour moi, simple laïque, d'être admis au Concile, rien ne m'arrêterait.

« Tout misérable que je suis, j'essayerais de me traîner jusqu'à Rome, dussé-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne dusse point obtenir la parole ; mais j'irais, ne fût-ce que pour protester par ma présence, par le triste et intrépide regard dont parle Bossuet, contre les bassesses qui vont se produire et qui risquent de triompher.

« Vous admirez sans doute beaucoup l'évêque d'Orléans, mais vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français ; cela dépasse tout ce qu'on aurait pu s'imaginer aux jours de ma jeunesse, au temps de Frayssinous ou de Lamennais. Le pauvre Mgr Maret, pour avoir exposé des idées très modérées dans un langage plein d'urbanité et de charité, est traité publiquement dans les journaux soi-disant religieux d'hérésiarque et d'apostat par le dernier de nos curés ! De tous les mystères que présente en si grand nombre l'histoire de l'Eglise, je n'en connais pas qui égale ou dépasse cette transformation si prompte et si complète de la France catholique en une basse-cour de l'anticamera du Vatican. J'en serais encore plus désespéré qu'humilié, si comme partout, dans les régions illuminées par la foi, la miséricorde et l'espérance ne se laissaient entrevoir à travers les ténèbres . »

Quand des hommes comme Montalembert, comme le P. Gratry, comme Mgr Darboy, l'archevêque de Paris, quand Dupanloup lui-même ont porté ou transmis à Rome des paroles de protestation contre ce dogme nouveau de rinfaillibilité contre lequel s'était toujours élevée l'Eglise gallicane ; quand on sait que des hommes de foi et de talent comme eux ont dû subir ensuite, quand il a été promulgué, |la pression de ce nouveau dogme, ont dû lui donner une adhésion du bout des lèvres, — contre leur conscience, on peut le croire, — il est bien permis de se demander si, sous un autre régime que le régime concordataire — qui empêchait toute gestation d'idées religieuses nouvelles, toute manifestation d'un culte dissident, en dehors du moule des trois ou quatre Eglises officielles qu'autorisait le Concordat, — il ne se serait pas produit à ce moment-là un mouvement semblable à celui du vieux catholicisme allemand ou suisse que je rappelais tout à l'heure.

La vérité, c'est que, sous ce régime bâtard et étouffant du Concordat, des hommes de talent, des chrétiens vivants, des prédicateurs éminents, comme le Père Hyacinthe, se sont vu refuser par Jules Simon lui-même le droit de donner des conférences religieuses.

Le P. Hyacinthe lui-même, ie le répète, en 1877 — j'ai ici le document — se vit refuser successivement par MM. de Marcére et Jules Simon le droit de faire à Paris des conférences sur « des sujets de morale et de doctrine chrétienne ». Jules Simon lui répondit, après un mois de réflexion, « qu'il ne saurait lui appartenir de permettre ce qui paraissait devoir constituer un véritable enseignement religieux, en dehors des conditions auxquelles un enseignement de cette nature

est soumis par la loi lorsqu'il s'exerce publiquement. » Et il invita l'ex-P, Hyacinthe à se borner à des sujets de rnorale !

Voilà où nous en étions, où nous en sommes encore d'après la loi sur les cultes, à l'heure qu'il est ! Tel a été le régime de la France pendant tout le dix-neuvième siècle. J'ai ici des dossiers dont je vous épargne la lecture et qui prouvent que ce n'est que par tolérance et par une tolérance précaire que les Eglises libres ont pu se constituer sur différents points de France. D'autres ont été naguère encore momentanément interdites. Encore une fois, en dehors des cultes officiels classés par le Concordat, nous n'avons pas eu — l'aveu est humiliant pour la France — pendant tout le dix-neuvième siècle et jusqu'à ce jour, la véritable liberté religieuse, la vraie égalité des cultes. La question qui se pose est : si, dans cette ère nouvelle, qui sera enfin celle de la liberté, au lendemain de la séparation, il ne se fera pas un travail qui sera à la fois le travail de dislocation de cette Eglise romaine, de cette Eglise catholique qui a subi, pour son dam, le joug de Tultramontanisme, et le travail de poussée de nouveaux cultes, de nouvelles organisations religieuses qui briseront ce moule de l'unité factice sous lequel, comme sous une chape de plomb, l'avenir religieux et aussi l'avenir politique de notre pays pourraient être écrasés. (Très bien ! très bien ! à gauche).

M. Deschanel paraissait, l'autre jour, traiter légèrement la question des schismes possibles ; il disait que ces questions-là étaient en réalité bien secondaires, que nous avions mieux à faire, au vingtième siècle, que de nous intéresser à ces querelles confessionnelles et de nous préoccuper de schismes ou de réformes religieuses.

Je voudrais sur ce point — ce sera ma dernière citation — vous apporter l'opinion du grand penseur et du grand historien, du vaillant républicain, (car il connut l'exil pour sa foi politique), que fut Edgar Quinet. Cette citation me paraît fort justement caractériser l'état d'esprit de ces élégants sceptiques de notre temps qui refusent aux questions religieuses jusqu'à cette mesure d'attention qu'on donne à tant de bagatelles oiseuses, mais qui sont par cela même de purs jouets dans la main du directeur jésuite qui confesse leurs femmes et dicte le catéchisme à leurs enfants.

« L'esprit romain, écrit-il, a si bien épuisé, dépensé, tari en nous les sources de la crédulité qu'il nous est désormais impossible de croire à autre chose qu'à ce que nous avons vu. Nous obéirons parce que nous avons obéi, nous assisterons à telle cérémonie parce que c'est la coutume. Nous ferons à l'occasion tel signe, tel geste, parce que d'autres les ont faits avant nous. Nous accepterons la foi ancienne, parce qu'elle est une habitude, une convenance. Mais que le miracle spontané de la parole nouvelle jaillisse de nos poitrines, que notre argile desséchée se réveille et entantela vie, c'est là ce qu'il est difficile d'imaginer. .

« Il est risible — disent quelques libéraux — de supposer que la France puisse changer de religion. Ce serait supposer que la religion est prise au sérieux, et, entre nous, nous avons trop d'esprit pour cela. » Ne pourrait-on pas leur répondre : « Vous avez raison de prendre souci du ridicule ; cela semble être le fondement de votre profession de foi. Mais si c'est là votre grande affaire, ne craignez-vous pas, à la fin, qu'il y ait quelque ridicule à prendre partout en main la défense de tous les droits et à ne pouvoir en établir aucun parmi vous ; à convoiter ardemment la liberté

et à embrasser assidûment la servitude ? Ne craignezvous pas que cela aussi puisse prêter à rire au monde ? »

Cependant, Quinet insiste sur l'opinion que nous ne pourrons jamais détruire les vieilles formes de religion, lors même qu'elles sont arrivées à cette période dogmatique, où l'on peut dire qu'elles touchent à leur fin, si nous ne les remplaçons pas par quelque chose de meilleur, par une religion plus épurée.

M. Lucien Millevoye. — Laquelle ?

M. Eugène Réveillaud. — Dans l'ordre religieux comme dans l'ordre politique on ne détruit que ce que l'on remplace. C'est la thèse qu'il a soutenue en mainte page de ses ouvrages et notamment dans son livre magistral sur la Révolution.

« Les révolutionnaires, écrit-il à propos de la guerre de Vendée, n'obtiennent un triomphe apparent qu'en renonçant à leurs propres idées pour se plier à celles de leurs adversaires ; ce qui semble indiquer que le catholicisme n'aurait pu être vaincu que par une autre forme du christianisme. La Révolution n'aurait pu entamer l'ancienne religion qu'en lui opposant une autre foi positive. »

Ce fut d'ailleurs l'idée qui, un moment, traversa l'esprit de Bonaparte; il se posa à lui-même la question de savoir s'il n'opposerait pas le protestantisme au catholicisme romain contre lequel protestaient à ce moment — vous avez en tendu la citation de Mme de Staël — les hommes qui l'entouraient, les législateurs du Tribunat, du Corps législatif, du Sénat, ses généraux même, et s'il ne rétablirait pas en France, s'il n'appuierait pas du moins le rétablissement du protestantisme préférablement au catholicisme : « J'avais le choix», — dit-il, dans un passage du Mémorial de

Sainte-Hélène qui précède immédiatement la citation que nous a lue l'autre jour M. Barthou, — « j'avais le choix à ce moment — c'est-à-dire en 1801 — entre le catholicisme et le protestantisme, et la France m'aurait plus volontiers suivi si j'avais embrassé le protestantisme... (Exclamations à droite).

A droite. Il s'est bien gardé de le faire.

M. Eugène Réveillaud. — C'est Napoléon qui parle, messieurs ; si vous le voulez, inscrivez- vous en faux contre son opinion 1

« ... Le courant des idées me poussait alors dans cette direction. »

M. Maurice AUard. — Savez-vous ce que M. de Narbonne a dit alors à Napoléon ? Il lui a dit qu'il n'y avait pas en France assez de religion pour en faire deux ! (Mouvements divers).

M. Eugène Réveillaud. — Je suis très heureux de votre interruption. Elle explique pourquoi la France, hélas ! est restée, pendant tout le dix-neuvième siècle et jusqu'à ces dernières années, la terre d'élection, d'adoption et d'envahissement des congrégations. Il n'y avait pas assez de religion vraie en France pour se défendre contre la propagation envahissante des superstitions malsaines et abêtissantes. Permettezmoi de dire que cette question m'angoisse aussi de savoir s'il y a aujourd'hui assez de religion en France pour en faire plusieurs.

Il est certain qu'après la tourmente de la Révolution il n'y avait pas beaucoup d'esprit religieux en France.

M. Maurice Allard. — Il y en a encore moins aujourd'hui.

M. Eugène Réveillaud. — C'est une question con troversable. Nous l'examinerons.

300 LA SÉPAHATION DES ÉGLISES ET DE l'ÉTAT

Mais si je m'applaudis de ce fait que la réforme religieuse, que le protestantisme n'a pas été favorisé par l'intervention, par la puissance de Bonaparte, je crois pourtant, comme il l'a dit, que la France l'aurait plus volontiers suivi s'il avait embrassé le protestantisme. Combien de nos compatriotes, catholiques de nom, sont en effet protestants sans le savoir !

J'espère qu'une nouvelle réforme libératrice de Rome pourra s'accomplir uniour dans notre pays où, quoi qu'on dise, il y a encore des germes de foi qui ne demandent qu'à pousser et à donner des fruits de vie. Oui, j'espère que cette réforme religieuse se fera, car elle est absolument nécessaire si nous voulons nous débarrasser du catholicisme, de la religion du Syllabus. En tout cas, on peut dire que le sort, que l'avenir de la loi de séparation que nous allons faire dépendra de la réponse qui sera faite par les événements à cette question.

M. Maurice Sibille. — Nous républicains, nous n'avons pas à favoriser telle ou telle religion ; nous n'avons qu'à garantir la liberté à tous les citoyens, quelles que soient leurs croyances ! (Applaudissements au eenlre et sur plusieurs bancs à gauche).

M. Maurice Allard. — M. Réveillaud veut nous faire changer de religion. Nous, nous ne voulons pas plus de la religion catholique que de la religion protestante. (Applaudissements à l'extrême gauche).

M. Eugène Réveillaud. — Que vous le vouliez ou non, vous ne pourrez pas empêcher, quand vous aurez proclamé la liberté, de voir pousser et se multiplier, comme fruits de cette liberté, les schismes et les réformes.

Je répète que cela est tout à fait souhaitable dans

l'intérêt de nos institutions. La République serait menacée avant qu'il soit longtemps si elle trouvait en face d'elle, comme une forteresse inébranlable, cette unité du catholicisme romain à jamais consolidée.

J'avais annoncé la fin de mes citations, mais il en est pourtant une dernière que je tiens à faire. Je l'emprunte à Renan. Avec la fine clairvoyance et l'esprit d'analyse que personne ne lui contestera, il a fort bien vu et indiqué que les schismes se multipliant au sein des églises d'autorité sont la meilleure garantie : de la liberté et de l'indépendance civiles. Parlant des empereurs romains et en particulier des Antonins, il montre que les persécutions légales auxquelles ils se sont prêtés ont fortifié l'Eglise catholique alors en formation plutôt qu'elles ne l'ont affaiblie et voici ce qu'il déclare au sujet de cette politique des Antonins {Mouvements divers au centre). Si je lis cet extrait, c'est pour en tirer une conclusion pratique que je vous recommande et qui sera à sa place quand nous aurons à discuter sur le régime des associations religieuses.

Renan donc écrit :

« La persécution à l'état permanent, tel est le résumé de l'ère qui s'ouvre pour le christianisme. On a pensé qu'il y eut un édit spécial ainsi conçu : Non licel esse christianos, mais cela n'est point nécessaire à supposer. Les chrétiens étaient, par le seul fait de leur existence, en contravention avec la loi sur les associations.

« ... A leur forte préférence pour le culte national, se joignait, chez les grands empereurs du deuxième siècle, la crainte des hétéries, cœtus illiciti, ou associations susceptibles de devenir des factions dans les villes.

« Un simple corps de pompiers était suspect. Même

les associations ad suslinendam tenuiorium înopiam ne sont permises qu'aux villes qui ont, à cet égard, des chartes particulières. Combien il eût mieux valu laisser les associations libres !

« ... Ces associations aspiraient à naître de toutes parts; l'Etat fut pour elles plein d'injustice et de dureté. 11 voulait le repos à tout prix, mais le repos, quand l'autorité le fonde sur la suppression des efforts privés, est plus préjudiciable à une société que les troubles mêmes auxquels on prétend obvier par le sacrifice de toute liberté...

« Certes, d'après nos idées, Trajan, Marc-Aurèle eussent mieux fait d'être tout à fait libéraux, de concéder pleinement le droit d'association, de reconnaître les corporations comme capables de posséder, sauf en cas de schisme, à partager les propriétés de la corporation entre les membres en proportion du nombre des adhérents de chaque parti. »

M. Charles Bos. — C'est la loi des associations de 1901 !

M. Eugène Réveillaud. — Nous retrouverons cette question, monsieur Bos, et votre observation sera à sa place, en efi'et, quand nous viendrons à la discussion des articles.

« Ce dernier point eût suffi pour écarter tous les dangers. Les corporations sans lien avec l'Etat ne sont jamais bien redoutables à l'Etat, quand l'Etat reste réellement neutre, quand l'Etat ne se fait pas juge des dénominations, et, dans les procès qu'on porte devant lui pour la possession des biens, observe la règle de partager le capital social au prorata du nombre. »

C'est une indication qu'on peut donner à la Commission de séparation.

M. Gayraud. — Vous pourriez citer là-dessus l'empereur Aurélien.

M. Eugène Réveillaud. — Vous le citerez, mon cher collègue.

« De la sorte, toutes les associations dangereuses pour la paix du monde sont facilement dissoutes, la division les réduira en poussière ; l'autorité de l'Etat peut seule faire cesser les schismes dans les corps |de ce genre ; la neutralité de l'Etat les rend incurables. Le système libéral est le plus sûr dissolvant des associations trop puissantes. »

J'ai confiance, moi aussi, messieurs, dans la liberté, et je suis persuadé que la solution la plus libérale possible du grand problème qui est posé devant nous sera la meilleure solution qu'il nous faudra choisir, de préférence aux autres qui se présenteraient sous le couvert d'une législation draconienne, avec la pensée de répondre aux attaques du parti clérical par une politique de combat.

Dans les amendements que j'ai proposés, dans la proposition de loi que j'ai présentée et dont j'aurai l'occasion de développer dans quelques jours l'esprit et les articles, je demande que la liberté la plus grande soit laissée aux associations du culte, que la transition soit ménagée du régime actuel au régime qui suivra la séparation. C'est pourquoi je suis d'avis de laisser aux Eglises qui sont en possession la jouissance des édifices du culte moyennant un loyer purement fictif et symbolique. (Mouuements divers). Je crois que nous devons nous adresser aux Eglises avec des pensées d'apaisement, l'olivier de paix à la main. Si à ces intentions de paix, à ces avances de conciliation, le parti militant de l'Eglise répond par la guerre, s'il continue les campagnes d'attaques et de calomnies qu'il a dirigées dans

le passé contre les républicains, nos successeurs ou nous-mêmes, si nous vivons encore, pourrons faire des lois de police des cultes susceptibles de nous protéger, (Exclamations au centre et à droite).

Mais à chaque jour suffit sa peine. Pour le moment j'affirme qu'il est de l'intérêt du parti républicain de donner à la loi que nous allons faire un caractère foncièrement libéral, large et généreux.

Dans ces condition, nous n'aurons rien à craindre : le pays approuvera la loi que nous allons faire ; et cette loi de séparation, qui sera l'entrée dans une ère nouvelle, la préface d'un régime nouveau, dont j'attends, pour ma part, une libre et féconde éclosion des idées religieuses dans le meilleur sens du mot, ce régime-là sera...

M. le marquis de Rosanbo... un régime de guerre civile !

M. Eugène Réveillaud... non, pas un régime de guerre civile, mais un régime d'apaisement et d'aff'ranchissement à la fois. Il ne tiendra qu'à vous, messieurs de la droite, de répondre à nos avances de paix par une attitude de paix qui vaudra mieux d'ailleurs, pour vos idées mêmes, que cette attitude de bataille qui ne vous a jamais réussi. Ainsi cette grande réforme depuis si longtemps désirable, s'accomplira, j'en ai la conviction, à l'honneur de cette législature...

M. le marquis de Rosanbo. — Ce sera pour cette législature un signe d'intamie ! (Exclamations et bruit.)

M. Eugène Réveillaud. ... pour le bien de notre pays, pour l'indépendance réciproque des Eglises et de l'Etat, pour l'affermissement de la République, pour la grandeur et l'honneur de notre patrie républicaine. {Applaudissements à gauche.)

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