‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 120 sur 189 · RÉSULTATS DE CETTE ENQUÊTE CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

RÉSULTATS DE CETTE ENQUÊTE CONCLUSIONS

Le Siècle a toujours été, depuis sa fondation en 1836, un organe zélé des revendications de la liberté de conscience et le défenseur, souvent l’initiateur, des mesures ou des lois ayant pour objet l'émancipation du pouvoir laïque. Son programme est superbement exposé dans un article publié le 20 janvier 1845 à propos du livre de Michelet : le prêtre, la femme et la famille, qui venait de paraître :

Nous avons, disait le Siècle,

séparé la société civile de la société religieuse; nous avons proclamé la liberté de la conscience et l'indépendance de la pensée. Entre les deux autorités qui gouvernaient le monde, il n’y a pas seulement division de pouvoirs, il y a lutte; et les conséquences de cette lutte se font sentir jusque dans l’asile de nos affections, dans le sanctuaire de la famille, qui en demeure troublé.

La société civile a fait sa révolution en France; elle marche à la clarté de la raison publique, qui se manifeste librement, et qui se modifie par ses propres progrès. La société religieuse est restée en arrière, elle se vante d’être immuable, et dit n’obéir qu'à l'autorité.

J.-L. de Lanessan

Au-dessus de la première plane la philosophie, qui a inspiré nos codes, dicté nos constitutions, réglé la pratique administrative; au-dessus de la seconde, s'élève la tradition, espèce de rocher, auquel les croyances sont rattachées par une chaîne qui s’affaiblit en s’allongeant tous les jours.

L'Église forme un État dans l'État ; elle a sa milice qui mine le terrain sous nos pas, quand elle craint de l’envahir à force ouverte; elle a ses sujets qu’elle pousse à la révolte contre l’esprit du siècle. Exclue du gouvernement, elle s’empare de la famille; elle nous dispute l'éducation des hommes ; mais, par notre incurie, autant que par son activité infatigable, l'éducation des femmes lui appartient. De là le trouble qui éclate au foyer domestique.

L'homme et la femme, en s’unissant par les devoirs comme par les affections du ménage, y arrivent de deux pôles opposés. — Comment se comprendraient-ils? Et comment les liens du mariage ne se détendraient-ils pas à la longue quand l'intimité de la pensée ne peut point exister entre les époux ?

En 1849, le 10 juillet, à propos des affaires romaines, que le gouvernement de la Seconde République avait malencontreusement engagées dans le sens de la protection du pouvoir temporel du pape, le Siècle disait :

La question de Rome, telle qu’elle a été conçue et exécutée par le cabinet, est encore plus impie qu'impolitique. On a surtout compromis la religion qui a besoin pour vivre de sentir qu’elle est en dehors des affaires de ce monde.

Après avoir réclamé l’indépendancé du pouvoir civil, il préconisait, fort justement, la limitation de l’Église dans le domaine spirituel. Il était, par conséquent, fidèle à l’idée de la séparation complète des deux pouvoirs.

Le 14 juin 1851, l'archevêque de Paris ayant publié un mandement remarquable par les sentiments libéraux dont il était animé, le Siècle l'en félicite. Il voudrait

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que l'Église nous donnât « toujours de tels enseignements ; le progrès se ferait sans obstacles ; la justice et la fraternité dominant toutes les relations adouciraient la vie du pauvre ».

En 1853, des inquiétudes s’étaient répandues dans les milieux politiques relativement à l’attitude que prendrait le gouvernement impérial au sujet du mariage. Encouragés par les succès que la loi Falloux leur avait assurés et par les marques exagérées de respect que le nouvel Empire prodiguait à l’Église romaine, les ultramontains avaient ouvert une violente campagne contre le mariage civil. La polémique était vive entre l’Univers et le Siècle; une note du Moniteur Officiel ayant aflirmé que rien ne serait changé à la législation sortie de la Révolution, le Siècle prenaït acte de cet engagement dans des termes où se trouvait rappelé son programme de séparation :

Le gouvernement, disait M. Havin,

prend aujourd’hui, vis-à-vis des prétentions cléricales, une attitude ferme et convenable, qui déjouera bien des intrigues. Nous souhaitons qu'il maïintienne aussi, contre les éternels adversaires de tout progrès, les principes de 1789, comme il vient de maintenir les principes civils qui établissent la souveraineté de l'Etat et séparent les choses temporelles des

choses spirituelles.

En 1854, exaspéré par le succès que valait au Siècle sa campagne contre les prétendus miracles de La Salette, l'Univers, journal officiel des ultramontains, réclamait du gouvernement impérial la suppression de l'organe anticlérical, sous le prétexte que, « abusant de

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la liberté illimitée qui lui est laissée, disait Veuillot, Le Siècle compromet les droits de la presse. » M. Havin répondait :

Nous continuerons à discuter le miracle de La Salette, son authenticité ; nous verrons qui méritera les censures des pouvoirs publics et des honnêtes gens ; qui a favorisé l’imposture et le mensonge ; qui sert mieux les intérêts d’une religion de vérité et de charité, d'égalité et de liberté.

En 1855, M. Jourdan s'élève contre l’enseignement philosophique donné dans les séminaires et qui combattait le principe de la souveraineté populaire. L'Église, après s’être servie du suffrage universel pour restaurer l'empire, n’aurait point été fâchée de détruire l'instrument de la restauration impériale :

En vérité,

écrit M. Jourdan,

quand on entend les déclamations quotidiennes du parti ultramontain contre les œuvres qui ont honoré, élevé l'esprit humain, et lorsque, d’un autre côté, on s'arrête aux incroyables doctrines dont nous venons de donner une idée, on ne sait à quel sentiment donner place dans son cœur.

A l'abbé Bensa qui, non content de combattre le principe de la souveraineté populaire, réclamait l’interdiction de toute discussion sur les matières religieuses, M. Jourdan disait, restant fidèle aux principes de liberté du Siècle :

Quant à nous, nous persévérons à affirmer la liberté de conscience, l'indépendance de la raison.

Comme, à cette époque, les processions sur la voie publique avaient été transformées par l'Église romaine en autant de manifestations ultramontaines, Le Siècle

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du 16 juin 1855 rappelait le gouvernement impérial à application de l’article 45 de la loi de Germinal an X, et l’invitait « à faire respecter la vraie loi de liberté, qui défend à un culte quelconque de s’emparer du temporel et du moral au détriment de tous les autres ».

Toujours à da même époque, l’évêque de Poitiers ayant publié une brochure violente, dans laquelle Le Siècle était traité d’organe officiel de l'Enfer, M. Jourdan répond :

De même que le clergé ne se lasse pas de poursuivre la domination universelle, nous ne devons pas nous lasser de le combattre. Quiconque a l'honneur de tenir une plume, et ne s'élève pas contre celte prétention opiniâtre, faillit

à son devoir et trahit la cause du progrès, la cause du peuple.

Le 23 janvier 1856, en face de l'expansion du mouvement ultramontain, M. Jourdan écrit :

Puissante ou non, cette bande noire, qui compromet à la fois le clergé et la religion, n’empêchera pas, nous le savons, le progrès; mais elle peut retarder son éclosion, et c’est pour cela que nous devons résister de tous nos efforts à cet envahissement dont nous sommes menacés. C’est à tous ceux qui sentent vivre Dieu en eux et hors d’eux de résister à ce torrent de superstitions, de folles terreurs, de préjugés et de haïnes que l’on voudrait déchaîner contre les sociétés modernes, au nom d’un Dieu de paix, de vérité et d'amour.

La lutte que le Siècle menait contre les ambitions illégitimes de l’Église ne lui faisait pas oublier son libéralisme. Le 18 mai 1856, prenant la défense des intérêts du bas clergé très opprimé par les évêques, M. Jourdan écrit :

Le clergé de second ordre est dans une situation matérielle et morale qui est incompatible avec la dignité et l’in-

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dépendance de ses membres, incompatible surtout avec l'esprit de la religion chrétienne. D’une part, la vie et l’honneur des simples prêtres sont livrés à l’arbitraire épiscopal, contre lequel aucune garantie ne les protège; de l’autre, ils reçoivent des émoluments insuffisants. C’est une discussion sérieuse que Le Siècle provoque sur ces deux points.

En 1857, l'empire est débordé par le mouvement clérical qu’il avait si imprudemment encouragé et vis-à-vis duquel Napoléon III s'était jusqu'alors senti impuissant ; car, lui devant le pouvoir, il craignait de le perdre en lui résistant. Mais les excès du clergé étaient devenus tels que le gouvernement impérial dut prendre des mesures répressives. Le Conseil d'État ayant rendu un arrêt contre l’évêque de Moulins, M. Havin écrit, le 7 avril, dans le Siècle :

Le parti qui prétendait mettre l’Église au-dessus de l’État, au-dessus des lois, reçoit une première leçon qui a d'autant

plus de gravité qu’elle émane d’un pouvoir qui, depuis son avènement, avait beaucoup accordé au clergé et à l'Eglise.

Tandis que le clergé séculier parlait en maître aux pouvoirs publics, les congrégations se multipliaient et prenaient une importance inconnue jusqu'alors. La tolérance, pour ne pas dire la protection, dont elles étaient l'objet de la part du gouvernement impérial, paraissait d'autant plus singulière que les assôciations politiques étaient absolument interdites. Cette situation inspire à M. Léon Plée, le 9 décembre 1864, les réflexions suivanles :

Certes, nous n’aimons pas les couvents, ces asiles séculaires de la fainéantise, des petites passions et des petites intrigues. Nous voyons chaque année avec douleur monter le chiffre des biens de mainmorte. Si nous n’étions pas

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aussi partisans du droit d'association, nous concevrions qu’on les supprimât. On refuse aux citoyens le droit de se réunir pour s'occuper d'élections. La loi doit être égale pour tous. Pourquoi permettre à des associations religieuses de faire concurrence aux pauvres en attirant à elles les ressources de l’Assistance Publique ? D'un autre côté, ce que font ces associations est souvent si odieux que l’œil de la société ne saurait trop en sonder les mystères.

Dans ces lignes, l’'éminentrédacteur du Siècle posait, on le voit, la double question qui devait être résolue par Waldeck-Rousseau, trente-six ans plus tard : institution de la liberté des associations, limitation des abus commis par les congrégations, d’où sortira tôt ou tard la suppression totale de ces sortes d’associations, où l’homme ne se réunit à ses semblables que pour violer tous les principes de sa propre liberté et travailler à la destruction des libertés de tous les autres hommes.

La publication de l’'Encyclique de Pie IX connue sous le titre de Quanta cura, et à la suite de laquelle étaient formulés les anathèmes du Syllabus, (1) provoque un

(1) Voir aux Annexes le texte complet de Pencyclique Quanta eura.

Dans le Syllabus, ou « Résumé des principales erreurs de notre temps », nous nous bornons à relever ici les propositions que Église romaine condamne comme portant atteinte aux prétendus pouvoirs qu’elle s’attribue dans les Etats modernes.

On sait que, pour comprendre exactement le sens des propositions du Syllabus, il faut ajouter devant chacune d’elles les mots : & y a erreur à dire que :

XIX. L'Église nest pas une vraie et parfaite société pleinement libre, elle ne jouit pas de ses droits propres et constants que lui a conférés son divin fondateur ; mais il appartient au pouvoir civil de définir quels sont les droits romains de l’Église et les limites dans lesquelles elle peut les exercer.

XX. La puissance ecclésiastique ne doit pas exercer son autorité sans la permission et l’assentiment du gouvernement civil.

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