‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 122 sur 189 · ET · texte numérisé non relu

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en établissant sur les autres congrégations une surveillance étroite, et qui permettrait de les laisser vivre ou de les faire disparaître suivant l'attitude qu’elles auraient. C’est pour cela que le projet primitif attribuait au gouvernement le droit de délivrer lui-même ou de refuser par décret les autorisations que les congrégations seraient obligées de solliciter.

Le jour où la Chambre décida, avec l’assentiment de Waldeck-Rousseau, que les autorisations seraient données par le Parlement et non par le gouvernement, il devint manifeste que les conséquences de la loi seraient, dans Papplication, très différentes de celles qui avaient été prévues par son auteur. Où est la Chambre républicaine qui, la lutte une fois engagée contre les congrégations, voudrait prendre la responsabilité d’en autoriser une seule? Pour moi, je considérai que toutes les congrégations étaient condamnées de fait par le vote qui livrait leur sort à la Chambre. Je n'avais, d’ailleurs, personnellement pas lieu de m’en plaindre, car je crois à la nécessité de la disparition totale de ces sortes d'associations. J’estime qu’on ne pourra jamais empêcher qu’elles restent fidèles à leur origine, à leur principe essentiel, à la raison d’être de leur existence, qui est de constituer les milices de la papauté romaine, milices d'autant plus dangereuses qu’elles sont assez riches pour n'avoir rien à solliciter des pouvoirs publics en dehors de Vautorisation d'exister.

Je serais fort étonné que Waldeck-Rousseau n'ait pas vu très nettement ce que tant d’autres apercevaient dans la loi ainsi transformée et lisaient clairement dtisl’avenir.L’ayant vu, s’il a laissé faire, c’est qu'il s’inclinait, sans doute, devant inéluctable fatalité de l’évolution. Il jugeait utile d’en modérer la marche et faisait, en cela, preuve de sagesse ; mais il ne pouvait espérer qu'il lui serait possible de l'arrêter tout à fait. Je suis même convaincu qu’il ne le désirait pas, car je vois, dans chacun des documents qu’on a publiés, la preuve qu’il considérait comme un devoir pour les républicains de soustraire entièrement l’État à l'influence de l'Église.

I écrit à Millerand : « L’anticléricalisme est une manière

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d’être constante, persévérante et nécessaire aux États ; il doit s'exprimer dans une série indéfinie d'actes. » Il venait de faire un de ces actes, le premier qui fût vraiment décisif depuis la neutralisation de l’École; et il affirmait que celui-là devrait être suivi d’une « série indéfinie » d’autres actes. Ce qu’il voulait, ce qui faisait le fond de sa politique, comme de celle de Gambetta et de Jules Ferry, e’était sérier les actes, c'était qu’on n’épuisât pas toutes les forces du parti républicain sur un seul problème et sur un problème dont la solution est fort délicate, car le seul fait d’en ouvrir la discussion suflit pour troubler le pays jusque dans la profondeur de ses moelles.

Parmi les documents que l’on a publiés, il en est un qui prouve la netteté de sa vision de l'avenir : c’est le projet de discours qu’il avait préparé sur la séparation des Églises et de l'État, Au moment où il l'écrivit, il croyait que l'heure de la Séparation n'avait pas encore sonné; il le disait avec sa précision habituelle ; mais il ne pouvait ignorer que de la question des congrégations naîtrait celle de la Séparation, et il entrevoyait le jour où cette dernière serait réalisée comme dernier terme d’une évolution des esprits vers la sécularisation totale à laquelle lui-même travaillait de toutes ses forces depuis le premier jour où il entra dans la politique.

Tout en défendant le régime du Concordat, en tant que régime considéré par lui comme provisoirement nécessaire, il exprimait, dans son projet de discours, toute sa pensée sur un avenir qu’il souhaitait manifestement de voir se réaliser aussitôt que possible : « Est-ce à dire, écrivait-il, que la société civile doit rester indéfiniment rivée au régime des Concordats ? » et il répondait très nettement : « Je ne le pense pas. La Séparation se fera. » Il la voyait même, avec beaucoup de justesse, s’opérant déjà dans les mœurs et dans les consciences : & Elle se fait, disait-il, par l’action lente et presque invisible du temps sur l’état des esprits, sur Pétat des mœurs, par le progrès insaisissable, mais certain, de L'esprit de discussion, de contrôle, de critique et d'analyse, et par la nécessité même pour le catholicisme d'évoluer vers cette conception plus moderne, qui a déjà ses apôtres, de la

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séparation de la conscience politique et de la conscience religieuse. »

Ces derniers mots n'avaient point été écrits à la légère. Il savait d’une manière certaine qu'une évolution était en train de se produire, dans le clergé, vers des idées plus modernes et plus libérales que celles du Vatican; il avait vu un nombre considérable d'évêques et de prêtres accepter ses idées sur les congrégations; il espérait, non sans raison, que ce mouvement d'opinion s’étendrait, qu'il gagnerait les catholiques non aveuglés par les passions politiques et qu'un jour viendrait où la séparation se ferait pour ainsi dire d'elle-même, comme celle de deux associés dont la communauté des intérêts a cessé et qui, après s'être serré les mains, s’en vont mener tranquillement, chacun de son côté, une paisible existence.

Pour qu’une aussi tranquille évolution eût pu se produire, il aurait fallu que lui-même en provoquât et en surveillàt les phases successives. Sous son habile et prudente direction, les faits auraient peut-être pu se dérouler avec l’harmonie nécessaire pour que le pays n’en fût pas troublé. Le destin ne l’a pas voulu.

Faut-il en conclure que l’évolution provoquée par son initiative va s'arrêter net? Peut-on espérer qu’il soit possible d’y+ mettre un terme brusque? Je ne le pense pas. Depuis le jour où Waldeck-Rousseau préparait le discours sur la Séparation que la mort a immobilisé dans ses cartons, bien des faits se sont déroulés, bien des passions se sont agitées, bien des troubles se sont produits, dont il est impossible à ceux qui lui survivént de ne pas tenir compte.

Sous l'influence de causes trop diverses pour que je veuille les énumérer, les passions se sont échauffées, les partis ont aiguisé leurs armes, le Vatican est sorti de la prudente réserve où il se tenait sous le pontificat de Léon XII, l'Église de France tout entière s’est révoltée contre les lois, les pouvoirs publics et la Constitution, le gouvernement est allé plus loin qu’il ne Pavait prévu au moment de la formation du cabinet de M. Combes, la rupture s’est faite entre la République et la papauté, L'état de

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paix armée que Waldeck-Rousseau avait eu tant de peine à maintenir a été remplacé par un état de guerre violente, qu’il est impossible de laisser se prolonger sans faire courir des risques à l’ordre public et aux institutions républicaines.

Pour remédier à cet état de choses, peut-on encore avoir recours au Concordat? L'expérience des dernières années impose une réponse négative à cette question. Comme toutes les conventions synallagmatiques, le Concordat ne pourrait être un instrument de paix que si les deux parties contractantes apportaient dans son exécution le même esprit de conciliation. Or c’est tout le contraire qui existe. Le Vatican le viole chaque jour depuis longtemps, pousse le clergé de France à des violations ‘incessantes et déclare officiellement qu'il ne veut même pas reconnaître la légalité des Articles organiques, quoiqu'ils fassent partie intégrante de la législation française. La France, de son côté, est manifestement dégoûtée d’une convention dont l'exécution lui coûte quarante millions chaque année, sans qu’elle en puisse voir les profits. Ce n’est plus au Concordat qu'il est possible de demander la fin d’une lutte dont, cependant, tout le monde reconnaît les déplorables effets.

Le parti républicain est donc fatalement acculé à la Séparation ; il se trouve placé, beaucoup plus tôt qu’on ne le pouvait prévoir lorsque Waldeck-Rousseau préparait son discours, en face de la dernière phase de l’évolution dont léminent homme d’État traçait le tableau dans les lignes reproduites ci-dessus. Nous ne pouvons ni supprimer les faits qui nous ont conduits au point où nous sommes, ni rester stationnaires dans un état où le pays tout entier souffre cruellement.

La Séparation est, sans contredit, une opération fort difficile à exécuter. Aucun peuple n’est encore parvenu à réaliser cette « séparation de la conscience politique et de la conscience religieuse » dont parle Waldeck-Rousseau. Partout, dans le monde civilisé, la conscience religieuse domine encore plus ou moins la conscience politique; mais, de ce ue le problème est difficile à résoudre, nous ne devons en conclure ni qu’il est insoluble, ni qu'il en faut abandonner

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la solution. Le génie de notre pays n’est pas au-dessous de la tâche, et ce ne sera pas la première fois que nous aurons précédé le reste du monde dans la voie du progrès.

D'ailleurs, si lon connaît un autre moyen de sortir de lintolérable situation dans laquelle nous sommes, nous serons reconnaissants qu’on nous l'indique. Ce n’est toujours pas celui, sur lequel se rabattent aujourd’hui les conservateurs, qui consiste à renvoyer après les élections de 1906 la solution d’un conflit qi agite le pays et le divise en deux camps ennemis.

S’il est une solution que Waldeck-Rousseau n'aurait pas recommandée, c’est, à coup sûr, celle-là. Il reconnaissait trop l'impérieuse nécessité d’une évolution politique incessante pour croire à la possibilité ou à l'utilité du piétinement sur place.

Parmi les questions sur lesquelles l'enquête du Siècle a porté plus particulièrement figure celle des édifices du culte. Elle a été traitée, dans tous ses détaiïls, par M. Raoul Allier. Je n’y reviendrai pas ici. Le projet soumis à la Chambre ne comporte, en réalité, que des dispositions provisoires. Il sera facile de les modifier, dans l’avenir, et je suis convaincu qu’elles le seront dans un sens de plus en plus libéral, si les Églises savent se renfermer, après la Séparation, dans le rôle purement confessionnel qui leur convient. RE

Je ferai la même observation au sujet des retraites et des secours à donner aux vieux prêtres, pasteurs ou rabbins et à ceux qui se trouveraient dans le besoin. Ainsi que je le disais dans le Siècle du 3 mars 1904 :

De quoi s'agit-il en somme? De mettre à l’abri du besoin, après la Séparation, tous les prêtres qui sont entrés dans le clergé séculier sur la foi du Concordat. Les plus vieux

seront les plus intéressants, s’ils ne trouvent pas dans l’organisation nouvelle des situations équivalentes ou supérieures

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à celles qu’ils occupent aujourd’hui. L'âge, en effet, n’est: pas tout en cette affaire. Il pourra fort bien arriver qu’un vieux prêtre nait aucun besoïn de secours, parce qu’il sera maintenu dans une cure productive; tandis qu’un autre, beaucoup plus jeune, sera dans le besoin, parce qu’on l'aura placé dans une paroisse pauvre ou peu généreuse. Le système qui tiendra le mieux compte des conditions diverses dans lesquelles chaque prêtre se trouvera placé, de manière à secourir ceux qui en auront réellement besoin, sera évidemment le meilleur, et c’est celui-là que la Chambre adoptera sans doute, quelle qu’en soit l’origine.

En promettant aux jeunes gens qui embrassent la carrière sacerdotale des situations officielles et rémunérées sur le budget de l’État, le gouvernement de la République a contracté envers eux des obligations morales auxquelles il ne saurait se soustraire sans violer les règles les plus élémentaires de l'équité.

Le projet du gouvernement et de la commission tient suffisamment compte de ces obligations pour que la Chambre ne doive pas hésiter à lui donner la consécration de ses votes.

Une autre question très importante est celle des associations cultuelles. Elle à été traïtée, dans les interviews du Siècle, surtout par l’évêque de Quimper, M. Dubillard.

Hostile, comme tous ses collègues, à l’abrogation du Concordat, dont il connaît tous les avantages, il redoute la Séparation à cause des divisions qui lui paraissent devoir se produire à sa suite parmi les catholiques.

Le point de départ des discordes, des schismes même qu'il prévoit, se trouverait dans les associations cultuelles, dont le projet de loi prévoit la constitution et

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‘auxquelles, d’après son article 4, devront être remis, dans le délai d’un an à partir de la promulgation de la loi, «les biens mobiliers et immobiliers appartenant aux menses, fabriques, conseils presbytéraux, consistoires et autres établissements publics du culte, avec | toutes les charges et obligations qui les grèvent ». C’est également à ces associations cultuelles que seront remis, dans des conditions déterminées par le projet de loi, les édifices qui servent aux différents cultes.

Pourquoi, dira-t-on, ne pas remettre les biens et les édifices du culte aux Églises elles-mêmes. Parce que, . répond le bon sens, pour que pareille transmission püût être faite, il faudrait reconnaître officiellement ces Églises, ce qui serait contraire au principe même de la Séparation. Le résultat immédiat et nécessaire de celleci, c’est l'obligation pour les Églises de se constituer en sociétés civiles. Ce sont ces sociétés qui sont visées par le projet de loi; c’est à elles qu’il remet les biens et les édifices des divers cultes.

C’est ce fait inéluctable, conséquence logique et fatale du principe de la Séparation, qui inquiète l’évêque de Quimper : « En ce qui touche l’Église, la Séparation, a-t-il déclaré à notre collaborateur, amènera infailliblement un schisme. » Pourquoi? Parce que, d’après lui, en accordant la liberté aux associations cultuelles, le projet de loi supprimerait «le pouvoir hiérarchique » des évêques et du clergé et « la direction du Saint-Père », ce qui sera &le monde renversé », car, « au lieu de faire partir la voix dirigeante d’en haut, on veut la faire partir d’en bas ».

Il est facile de répondre à l’évêque de Quimper que rien de tout cela n’existe dans le projet de loi sur lequel

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le gouvernement et la commission parlementaire se sont mis d'accord. Respectueux de la liberté, le projet ne dit pas le moins du monde que les évêques et les curés seront tenus à l’écart des associations cultuelles, ne pourront ni les diriger ni en faire inspirer la direction par le. Souverain Pontife. Ces associations se constitueront où et comme il leur plaira, en conformité du droit commun et des conditions spéciales fixées par la nouvelle loi. Rien ne les empêchera de se placer sous la direction des évêques et même du pape, si cela leur convient. Le projet de loi ne détruit donc pas plus la hiérarchie des Églises qu’il ne supprime les relations entretenues aujourd’hui par les fidèles de chaque Église avec leurs pasteurs. C’est à ces derniers qu’il appartiendra de maintenir l'autorité dont ils jouissent sur les adeptes de leur religion. S'ils sont habiles, ils seront respectés et obéis; s'ils ne le sont pas, ils seront abandonnés ou négligés. L'État n’aura point à s’en occuper.

C’est précisément cette neutralité de l’État qui me paraît provoquer les soucis de l’évêque de Quimper et de certains de ses collègues. Ils craignent que les curés ne s’émancipent de leurs évêques, les évêques du pape, et que certains fidèles n’imitent ces exemples d’émancipation : « Prenons une paroisse quelconque, dit M. Dubillard. Si les associations cultuelles doivent se former d’elles-mêmes, proprio motu, les républicains catholiques en feront une; les monarchistes, ne voulant pas accepter celle des républicains, en composeront une autre, et, pour ajouter au gâchis et ennuyer les deux autres, il pourra en surgir une troisième qui n'aura pas d'opinion tranchée... Les républicains ne voudront pas

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du curé choisi par les monarchistes, et réciproquement; y aura-t-il deux, trois curés ? À qui attribuera-t-on les monuments destinés au culte?» Il est possible, il est probable même, dirai-je, que des faits de ce genre se produiront ; mais l’évêque de Quimper oublie qu’ils constitueraient la démonstration la plus forte de la faiblesse du catholicisme dans notre pays.

Le caractère essentiel de l’Église catholique, c’est, en effet, l'autorité absolue de son clergé sur ses fidèles. Le jour où cette autorité serait dédaignée par les catholiques, c’en serait fini du catholicisme. Pie IX en avait conscience lorsqu'il faisait ériger en dogme par le Concile du Vatican l’infaillibilité du Pape. Il avait prévu les schismes que redoute aujourd’hui l’évêque de Quimper ; il pensait en prévenir l'apparition en augmentant d’autant plus le pouvoir pontifical que l’indiscipline ou l’indifférence pénétraïent davantage parmi les pasteurs et les ouailles de son Église. Les faits qui se produiront en France après la Séparation nous diront si le dogme institué par Pie IX est susceptible de rendre à l’Église catholique et romaine les services qu’il en attendait, C’est une question dans laquelle le gouvernement républicain n’a rien à voir.

L'intérêt de la République est que:les prévisions pessimistes de M. Dubillard et de ses collègues soient con-

tredites par les faits ; son intérêt est que la paix des :

consciences soit complète, afin que l’ordre public ne soit pas troublé. Les républicains raisonnables ne feront donc rien pour provoquer les schismes redoutés par l’évêque de Quimper. IL est même probable qu’un très grand nombre d’entre eux, tout en prenant part aux frais de leur religion, ne voudront pas y jouer un rôle

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directeur et se tiendront en dehors, autant que possible, des associations cultuelles.

Si des divisions se produisent parmi les catholiques, dans certains diocèses ou paroisses, je suis convaincu qu’elles seront déterminées beaucoup plus par l'attitude des évêques ou des curés que par celle des républicains. Je m'explique. Ë

La situation faite au clergé catholique par la Séparation sera, sans contredit, très délicate. Comme les ressources des associations cultuelles proviendront en grande partie des gens riches, dont beaucoup sont hostiles à la République, les curés et les évêques seront sollicités de favoriser les opinions politiques des riches donateurs, au détriment de celles des pauvres gens amis de la République et ne disposant, en faveur du culte de leur choïx, que de maigres oboles. Partout où le clergé se laissera entraîner dans les luttes politiques, il se produira inévitablement une division entre les catholiques républicains et les catholiques monarchistes, ainsi que le prévoit M. Dubillard ; mais c’est l'Église qui en sera responsable, soit parce que le pape manquera d’autorité sur ses évêques, ses curés, ou ses fidèles, soit parce qu’il n’aura pas mis dans ses instructions la prudence et la sagesse nécessaires.

Une deuxième raison rendra délicate la situation du clergé, elle est justement signalée par l’évêque de Quimper : « Le clergé, dit-il, perdra son titre ofliciel, droit de préséance dans les cérémonies publiques, et la perte de ce caractère officiel n’est point chose négligeable. » Le clergé, en effet, ne jouira plus, après la Séparation, que de l’autorité morale et de l’influence, dont ses qualités, sa conduite privée, son langage et son alli-

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tude religieuse ou politique le rendront digne. Alors, peut-être, s’apercevra-t-on, dans l'Église catholique, que les évêques ne se sont pas suffisamment préoccupés du recrutement de leurs prêtres.

Soit que le nombre des candidats au sacerdoce ait été diminué par la suppression de certains privilèges, tels que l’exemption du service militaire ou par la diffusion de la science, soit que les évêques aient apporté de la négligence dans le choïx des candidats qui se sont présentés, il n’est pas contestable que la valeur intellectuelle et morale du clergé catholique a beaucoup diminué depuis une cinquantaine d’années. IL n’y a pas de catholique sérieux ni d’évêque ou de prêtre sincère qui n’avoue la réalité de ce fait.

Tant que les prêtres de qualité inférieure, si j'ose dire, dont le nombre va sans cesse en augmentant, sont revêtus du caractère officiel que leur donne le Concordat, ils produisent quelque effet sur les populations et y sont l’objet d’un certain respect. Il n’en sera plus de même après la Séparation, quand ils ne pourront tirer la considération et le respect du public que de leurs vertus et de leur science religieuse.

Là est, à mon avis, la difficulté capitale avec laquelle,

l'Église catholique se trouvera aux prises, le lendemain de la Séparation. Elle devra, sans doute, réduire le nombre de ses prêtres, en les choisissant mieux. En trouvera-t-elle beaucoup réalisant les multiples conditions d'indépendance matérielle, de foi, de prudence, de neutralité politique qui seront indispensables au maintien de sa propre autorité ? Si oui, les associations cultuelles prévues par la loi seront entre ses mains, et nul schisme ne se produira ; si non, elle verra naître les di-

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visions et Les schismes dont la menace l’évêque de Quimper.

En somme, dans le domaine des associations cultuelles, comme dans tous les autres, l'avenir des Églises est entre leurs mains. De l’attitude que chacune aura, résulteront les succès ou les revers que chacune éprouvera.

L'Église catholique commettrait, sans aucun doute, une faute grave et très dangereuse pour son avenir, si elle adoptait pour ses associations cultuelles les projets d'organisation proposés par quelques évêques et sur lesquels l’évêque de Tarentaise, notamment, a insisté d’une façon toute particulière.

M. Lacroix a fort bien vu l’une des difficultés principales avec lesquelles l’Église catholique se trouvera aux prises après la Séparation. IL s’est parfaitement rendu compte qu'après la Séparation, cette Église perdra une partie notable des individus qui sont aujourd’hui ‘ considérés comme ses fidèles, quoiqu’ils ne pratiquent guère son culte et ne croient pas beaucoup à ses dogmes. Le jour où, pour être considéré par l'Église catholique comme un membre réel de cette Église, il faudra s'inscrire dans une association cultuelle, se déclarer officiellement et publiquement catholique et, enfin, participer pour une part plus ou moins considérable aux frais d’un culte qui est le plus pompeux et, par conséquent, le plus coûteux de tous, on verra diminuer sensiblement le nombre des citoyens que l'Église considère aujourd’hui comme des catholiques.

L’évêque de Tarentaise dit fort justement à ce propos :

Les esprits les plus éclairés estiment qu'on a peut-être fait fausse route quand, par une indulgence excessive, nous

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avons fait figurer sur nos registres et regardé comme de vrais fidèles tous ces demi-chrétiens qui, en dehors du baptême, de la première communion et du mariage, auxquels il est encore de bon ton de se soumettre, ne connaissent plus l’Église et demeurent entièrement étrangers à son enseignement, à ses rites, à ses sacrements, en un mot, à toutes les manifestations de la vie catholique. Aussi est-il arrivé que le catholicisme a perdu en solidité et en vigueur ce qu'il paraissait avoir gagné en étendue et en surface. On continuait à se dire et à se croire la majorité ; on parlait toujours des 36 miülions de catholiques français; tandis qu’en réalité, sous l’action d’une presse violente et pamphlétaire, les classes laborieuses désertaient en masse nos églises et que l'élite intellectuelle, la seule qui fasse l'opinion, rejetait nos dogmes comme contraires au progrès de la science et allait grossir les rangs de la libre-pensée.

Nous ne sommes pas étonné de trouver ces lignes sous la plume d’un prélat bien connu pour son intelligence, sa sagacité, sa connaissance parfaite du monde religieux dans lequel son libéralisme lui fait occuper une place à part. IL voit juste, mais son regard ne pénètre peut-être pas encore assez profondément dans la réalité. Ce n’est pas seulement sous l'influence d’ «une presse violente et pampbhlétaire » que « les classes laborieuses ont déserté en masse les églises »; c’est aussi parce qu’elles se sont, depuis treñté ans, instruites et éduquées. Elles imitent, sous l’action de ce qu’elles ont appris, « l'élite intellectuelle » ; elles rejettent, à l'instar de cette dernière, les dogmes du catholicisme « comme contraires au progrès de la science ». N’étant retenus ni par les considérations sociales dont tiennent compte nécessairemént les classes riches et bourgeoises, ni par la pensée des profits que la religion peut rapporter à ces classes, les ouvriers et les paysans se sont toujours

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montrés moins zélés, dans la pratique de la religion, que les bourgeois. On n’a jamais vu les paysans remplir les églises des campagnes, ni les ouvriers encombrer celles des villes. Ils les délaissent davantage depuis qu’ils ont goûté, comme « l'élite intellectuelle », au fruit de la science. Leurs femmes les imiteront bientôt pour le même motif. Il n’est pas douteux que linstituteur nuit au prêtre. Il en a été ainsi à toutes les époques et dans tous les pays. Est-ce que Socrate ne fut pas condamné à mort parce qu'il instruisait les cordonniers et les charpentiers ?

L’évêque de Tarentaise oublie encore une autre cause de l'abandon des églises par les classes laborieuses : je veux parler de la neutralisation de l’École. Dans un pays où l’État est encore vénéré presque autant qu’il l'était par nos ancêtres les Romaiïns, le seul fait d’inscrire dans la loi la neutralité de l’État et de son enseignement en matière de religion devait avoir un retentissement dans l’esprit du peuple. Puisque l'État se désintéressait de la religion, c’est que, évidemment, elle n’avait qu’une importance secondaire. Si l’État croyait et inscrivait dans la loi qu’il est possible d’enseigner la morale sans faire appel aux dogmes et au culte d’aucune religion, c’est que, sans aucun doute, il y avait une morale indépendante des religions et que l’on pouvait être un parfait honnête homme sans se livrer à aucune pratique religieuse, sans adopter la foi d’aucune Église. On alla donc à l’église d'autant moins que l’on allait davantage à l’école neutre. Puis, l'exemple étant contagieux, il arriva que ceux même dont l'instruction avait été faite par l'Église abandonnèrent les églises comme ceux qui avaient été instruits par l’école laïque.

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Il est impossible que l’évêque de Tarentaise ne sache point tout cela. Il n’est pas non plus possible qu’il se fasse illusion sur les résultats que pourront produire les moyens proposés par lui pour lutter contre les causes multiples d’indifférence ou d’hostilité à l’action desquelles le catholicisme est exposé.

Ce qu’il désire, — et nul ne saurait l’en blâmer, — c’est que le clergé puisse, après la Séparation, compter ses fidèles véritables, passer la revue des phalanges qui s’organiseront autour de lui. Toutefois, je crains fort que les moyens auxquels il a recours n’aient pour effet de réduire considérablement FOARES sinon la valeur des dites phalanges.

Pour faire partie des associations Ele de son diocèse, il faudra d’abord déclarer, par écrit, que l’on est Q pour la liberté religieuse, contre la tyrannie de la libre-pensée et des sectes occultes ». La formule est assez vague pour que beaucoup puissent la signer ; cependant, il faudrait savoir exactement ce que veulent dire «liberté religieuse » et «tyrannie de la librepensée ».

La seconde obligation imposée par M. Lacroix aux membres de ses associations cultuelles nous semble préciser la première d’une façon peu avantageuse pour l'Église. Il faudra déclarer si l’on « veut l’enseignement catholique pour soi-même et pour ses enfants ». Est-ce à dire que l’on devra s'engager à faire instruire ses enfants dans les écoles religieuses, toutes les fois que cela sera possible? Je sais que telle est, en effet, la prescription formelle du concile de Trente, considérée, encore aujourd’hui, comme obligatoire pour tous les catholiques. Mais la terre a tourné bien des fois sur elle-même

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depuis le concile de Trente ; les mœurs et les idées de ses habitants se sont singulièrement modifiées. L'Église a cessé d’être considérée comme l’alma mater dispensatrice de toutes connaissances ; elle a été remplacée, dans ce rôle sublime, par l’Université ; il y a une foule de gens, même parmi les catholiques, qui sont convaincus de la supériorité de l’enseignement de l’Université sur celui de l’Église. Il est donc fort probable que, si l'Église prétend, après la Séparation, imposer la doctrine du Concile de Trente, en matière d'instruction, à tous les membres des associations cultuelles, leur nombre en sera singulièrement réduit. ‘

La troisième et quatrième obligation imposées par l’évêque de Tarentaise sont moins graves : il demande aux membres des associations cultuelles de s’engager à faire faire la première communion à leurs enfants et à contribuer de leurs deniers aux frais de leur culte. S’ils sont fermement catholiques, ils n’auront aucune raison à invoquer pour se refuser à signer de pareilles obligations.

La cinquième condition est plus importante. Je suis étonné de la trouver sous la plume d’un évêque dont le libéralisme n’est pas douteux. Les membres des associations cultuelles de son diocèse devront s'engager à « ne jamais se faire représenter, ni dans les assemblées municipales ou départementales, ni dans les assemblées législatives, par des hommes qui seraient les ennemis déclarés de leur foi et de leur religion ». Il y a là une intrusion de la religion dans la politique, dont les conséquences seraient, à coup sûr, très graves, et qui est particulièrement pleine de dangers pour l'Église catholique.

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Si je comprends bien la pensée de l’évêque de Tarentaise, nul catholique ne devrait voter ni pour un protestant, ni pour un juif, ni pour un libre-penseur, encore moins pour un athée ou un matérialiste, car il est impossible que tous ces gens ne soient pas considérés par Les catholiques fervents comme des ennemis de leur foi et de leur religion. J'ai vu manquer l'union de deux libres-penseurs, parce que la mère de l’un d’eux, catholique zélée, ne voulait pas entendre parler d’un mariage civil. Or, son fils était engagé si publiquement dans la philosophie matérialiste et dans les luttes anticléricales qu’il lui était impossible de contracter un mariage religieux. J’ai connu encore une jeune fille pauvre empêchée d’épouser un jeune homme riche qui l’aimait et qu’elle aimait, parce que le futur était franc-maçon. Est-ce que des questions analogues et une foule d’autres encore ne se poseront pas, au moment de chaque élection, devant les catholiques qui auront signé l'engagement exigé par l’évêque de Tarentaise ? Et qui résoudra ces questions ? Évidemment le prêtre, le directeur de la conscience des catholiques, le confesseur pour tout dire. Y a-t-il, dans le diocèse de Tarentaise, beaucoup de catholiques résolus à signer un engagement qui mettrait ainsi en jeu leur conscience religieuse chaque fois qu’ils auraient à déposer dans l’urne un bulletin de voté ?

En résumé, tout ce que l’Église fera pour s'assurer des concours sur lesquels il lui soit possible de compter en toutes circonstances, pour la défense de tous ses intérêts matériels ou religieux, aura pour résultat inévitable de diminuer le nombre des citoyens quiconsentiront à s’enrôler publiquement sous sa croix et sa loi.

Ces citoyens seraient plus rares encore, si l’Église

RÉSULTATS ÆT CONCLUSIONS

tentait d'appliquer, dans tous les diocèses, les mesures de rigueur proposées par l’évêque de Tarentaise.

Entendez-le bien, dit M. Lacroix aux futurs membres des associations cultuelles, une fois votre signature donnée, il sera indispensable que vous teniez les engagements que vous aurez pris. Sous peine d’être disqualifiés et retranchés de l'association, vous devrez vous abstenir de tout acte public, de toute démarche extérieure qui serait une violation de votre parole. Au cas où, par peur, par intérêt ou par désir de vengeance, vous commettriez quelque faute de ce genre, le comité directeur de l'association, en vertu des droits qui lui seront conférés par les statuts, vous inviterait à fournir des explications, et, si elles n'étaient pas jugées suffisantes, votre nom serait rayé de la liste des catholiques et vous seriez de tout point assimilés aux hérétiques et aux libres-penseurs, c’est-à-dire à ceux que l’Église ne connaît pas. Du même coup, vous seriez privés de tous les avantages spirituels et temporels qu'impliquent la profession et la qualité de chrétien, et que vous devinez sans qu'il soit nécessaire de les mentionner ici.

Ce que propose l’évêque de Tarentaise, c’est, en somme, la constitution, après la Séparation, d’une Église catholique fermée, come Pétaient les premières communautés chrétiennes. Les conditions d'admission seraient très rigoureuses, et l'exclusion serait suivie d’une partie des conséquences qu’entraînait autrefois l’excommunication.

Il n’est pas douteux qu’une Église catholique constituée de la sorte serait extrêmement forte, très redoutable même pour les pouvoirs publics. Mais la foi estelle encore assez vive, dans notre pays, pour que l’on puisse trouver beaucoup de citoyens résolus à faire céder devant les considérations d’ordre religieux tous

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leurs intérêts matériels et jusqu’à la liberté de leur conduite quotidienne ?

J'engage l’évêque de Tarentaise à porter ses méditations sur ce problème, car, de la solution qui lui sera donnée par l’Église, dépend l'avenir dela religion catholique dans notre pays.

Parmi les interviews du Siècle, celle de l’évêque de Beauvais, M. Douais, mérite une mention spéciale à cause de l’importance de la question traitée par ce prélat. Lorsque notre collaborateur, M. Eric Besnard, lui demanda son avis sur la séparation des Églises et de l'État, l’évêque de Beauvais se montra fort aimable, mais refusa de répondre à la question qui lui était posée. C'était le 21 décembre 1904, à un moment où le ministère de M. Combes était partagé en deux fractions d’égale force : l’une, favorable; l’autre, hostile à la Séparation. L’évêque pensait, sans doute, comme d’autres personnes bien informées, que le ministère ferait tout son possible pour éviter une discussion où ses divergences de vues seraient inévitablement mises en lumière devant la Chambre et le pays. Les représentants de l’Église et les ultramontains croyaient alors qu'ils échapperaient à la Séparation; ils se tenaient, à son sujet, sur une grande réserve, quand ils ne témoignaient pas de leur secret espoir de la voir remettre aux calendes grecques.

L’évêque de Beauvais était dans cet état d'esprit, car il disait : & Il y a quatre mois, le vent semblait devoir nous apporter la séparation des Églises et de l’État. Aujourd’hui, les parlementaires ont l’air de comprendre que, peut-être, il serait imprudent de la faire. Voilà pourquoi je préfère ne rien vous dire sur cette ques-

RÉSULTATS ET CONCLUSIONS

tion. » Depuis le 21 décembre, date où l’évêque de Beauvais tenait ce propos, le vent a changé de nouveau; il s’est remis à soufller du côté de la Séparation, et il a soufilé si fort que le gouvernement tout entier est porté vers elle, avec la majorité républicaine de la Chambre, subitement augmentée depuis l’arrivée au pouvoir du nouveau cabinet.

En présence de cette situation nouvelle, l’évêque de Beauvais, imitant l’exemple de beaucoup de ses confrères, s’est décidé à parler. Il a compris qu’il n’était plus possible d’écarter la question qui lui avait été posée par le Siècle; il s’est longuement expliqué dans une lettre rendue publique. Après avoir tenté d'établir que l’État est intéressé comme l’Église au maintien du Concordat, il laisse percer la crainte, fort légitime, que le parti républicain et le gouvernement ne partagent pas son avis sur ce premier point, et il aborde, non sans hardiesse, le problème de l’abrogation du Concordat, en se plaçant à un point de vue qu’il est intéressant de signaler. « Une question d’ordre supérieur et d’honnéteté publique, dit-il, domine cette matière : c’est le respect des contrats. »

Il voit dans le Concordat un « contrat synallagmatique, contenant des obligations réciproques » et d’une nature telle que, « en justice, le pape ne peut être mis systématiquement à l'écart de la Séparation ». D’après lui, « il faut l’entente pour la préparer et la réaliser. IL est indispensable que le pape Pie X y donne son assentiment, de même que la signature du pape Pie VII fut indispensable pour rendre valable l'acte de 1802 ».

D’après cette théorie, l'État serait indéfiniment lié à l'Église romaine par le Concordat et ne pourrait rompre

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ses liens qu'avec le consentement du chef de cette Église. L’évêque de Beauvais ne craint pas d’ajouter que, si l’État s’avisait d’abroger le Concordat sans s’être mis d'accord avec l'Église, le devoir du clergé français serait de s’insurger contre la loi qui aurait prononcé l’abrogation :

Si, aujourd’hui, dit-il, nous nous sentons chez nous dans nos églises, c’est parce que la signature du pape nous y a introduits, nous y maintient. Que la signature du pape manque à la Séparation, nous la regarderons comme illégi-

time et violente, et nous ne sortirons pas de nos églises, où la même autorité nous retiendra.

Il est d’abord permis de faire observer à l’évêque de Beauvais que l’on ne songe pas le moins du monde à le faire sortir de ses églises. Le projet de loi du gouvernement lui en assure la jouissance gratuite pour deux ans, la jouissance en location pendant dix autres années avant que les communes ou l'État puissent faire valoir leurs droits de propriété. Il est, de plus, bien certain que, si les évêques et leurs subordonnés, ou leurs ouaïlles, n’abusent pas de la liberté pour se mêler aux luttes politiques et combattre la République, tout le monde sera d'accord, après ces douze premières années, pour les laisser jouir en paix églises dont les libre-penseurs n’auraïent que faire.

L’évèque de Beauvais, insistant sur la qualité de contrat synallagmatique attribuée par lui au Concordat, ajoute :

Que si l'État décide tout tout seul, arrange tout tout seul et nous impose les clauses de son arbitraire intéressé, la liquidation engendrera chaque jour les plus vifs dissentiments. Nous la subirons; nous ne l’accepterons pas.

RÉSULTATS ET CONCLUSIONS

On peut répondre que l’Église n’a jamais « accepté » non plus les Articles organiques annexés au Concordat, quoiqu'’ils fassent partie intégrante de la loi du 18 germinal an X ; et que ce refus d'acceptation n’a mis aucun obstacle à l’exécution desdits Articles chaque fois que le gouvernement de la France à jugé nécessaire de les appliquer. Il en sera de même pour la loi qui prononcera l’abrogation des Articles organiques et du Concordat, et ordonnera la séparation des Églises d'avec l'État. Les évêques et leurs curés ne sont pas faits d’une autre étoffe que les autres Français : ils sont tenus, comme tout le monde, de s’incliner devant les lois que le peuple de France juge bon de se donner. |

L’évêque répond qu’en opérant la Séparation sans le concours du pape, les représentants du peuple violeront les principes les plus essentiels de la justice, feront acte de pur arbitraire. C’est ce qu’il importe d’examiner.

Il y a dans le Concordat deux parties bien distinctes : l’une, que l'autorité civile aurait pu traiter seule, en 1801 ; l’autre, pour laquelle l'accord avec le pape était nécessaire.

Si le premier consul n'avait pas eu d’autre but que de rétablir l’entière liberté du culte catholique, il lui aurait suffi de prendre des mesures pour que sa pratique pût être exercée sans entraves, pour qu'il pût user sans restriction des édifices religieux, pour que, en un mot, il füt traité comme les autres et respecté, même par ceux, très nombreux alors, qui s'étaient séparés de

- toute religion.

L'état des esprits était tel, en France, au début du

dix-neuvième siècle, que la seule promesse de la liberté

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suffisait pour provoquer l'enthousiasme des prêtres qui s'étaient refusés à prêter le serment exigé de l’Église constitutionnelle. En 1799, les prêtres non assermentés du Doubs, de la Haute-Saône et du Jura, détenus à lîle de Ré, écrivent à Bonaparte : « Nous vous promettons d’être fidèles à la République fondée sur les trois bases de la liberté, de l'égalité et du système représentatif. » Deux aps plus tard, les églises, partout rendues au culte, étaient librement fréquentées par tous les prêtres et par tous leurs fidèles. Aussi, beaucoup de gens sages conseillaient-ils à Bonaparte de rester indifférent en face des questions religieuses et de ne les traiter que par la liberté.

Pour cela, nulle entente avec le pape n’était nécessaire. La séparation des Églises et de l’État, opérée par la Révolution avec d’inévitables brutalités, pouvait d'autant plus facilement être rendue populaire, que les catholiques et leurs pasteurs avaient davantage été éprouvés par les tourmentes révolutionnaires.

Une politique aussi sage ne convenait pas à l’homme qui, sur les ruines de la Révolution, voulait édifier le trône des Césars. Un historien du Concordat, qui connaissait bien l’Église, car il fut préfet des archives du Vatican, Augustin Theiner, appréciait avec justesse l’œuvre de 1801, lorsqu'il écrivait au sujet du premier Consul : « Il comprenaït trop bien que, sans Dieu et sans religion, la force matérielle est impuissante pour gouverner les hommes et surtout les empires... C’est donc sur la religion qu’il veut construire le nouvel édifice social de la France, afin de fermer ainsi l’abîme des révolutions et d’enchaïner les factions... Deux Églises établies en France s’offrent à lui ; l'Église constitution-

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nelle et l’Église catholique, et il n’hésite pas à se déclarer en faveur de la dernière. »

Pourquoi ? Bonaparte le disait lui-même aux curés de Milan, le 5 juin 1800 : parce que « la religion catholique, apostolique et romaine est la seule qui puisse procurer un bonheur véritable à une société bien ordonnée, et affermir les bases d’un bon gouvernement ». Il dévoilait avec plus de netteté encore ses pensées secrêtes, lorsqu'il introduisait dans le Concordat luimême cet article 6, en vertu duquel les évêques devaient, « avant d’entrer en fonctions, prêter directement, entre les mains du premier Consul, le serment » par lequel ils s’engageaient non seulement à être fidèles à la Constitution, mais encore à « faire savoir au gouvernement » tout ce qui, dans leur diocèse, pourrait être « tramé au préjudice de l'État », c’est-à-dire contre le pouvoir césarien dont Bonaparte s’apprêtait à s’emparer.

Il est évident que de pareilles ambitions ne pouvaient être réalisées sans une entente complète avec La papauté, entente dont la première clause devait être la suppression de l’Église constitutionnelle et son remplacement par l’Église romaine; et dont la seconde clause était, de toute nécessité, la reconstitution d’un clergé officiel, grassement payé par l’État, nommé par l’État, placé sous la dépendance de l’État. Les avantages que cette entente procurait à l’Église romaine étaient trop considérables pour que le pape ne les payât pas des quelques prérogatives que l'État s’arrogeait. Une fois la convention signée, le pape pourrait toujours tenter de reprendre ce qu’il aurait abandonné.

Les deux signataires du Concordat n'étant pas de

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meilleure foi l’un que l’autre, il était inévitable qu’ils se querellassent dès que l’on passerait à l'exécution de l'acte au bas duquel ils avaient mis leur signature. C’est, en effet, ce qui se produisit. J’ai à peine besoin de le rappeler.

Le Concordat ne fut, en somme, qu’une œuvre per: sonnelle, signée par Bonaparte dans un but d’ambition personnelle, et qui ne saurait lier la France à perpétuité. Violé, tour à tour, depuis cent ans, par le pouvoir civil et par la papauté, il était fatalement appelé à disparaître Le jour où le peuple se serait débarrassé des gouvernements dans l'intérêt desquels il avaït été conclu.

L’évêque de Beauvais fait preuve d’un singulier oubli de l’histoire, lorsqu'il présente le Concordat comme un contrat synallagmatique qui lierait le peuple de France à perpétuité. C’est exactement comme s’il affirmait qu’en prêtant serment à Napoléon III les représentants du pays avaient lié la France pour toujours au second Empire. Le Concordat n’a été, comme ce serment, qu’un acte politique. Il suffira d’un acte politique pour le faire disparaître, comme il a sufli d’un acte politique pour substituer au second Empire la République dont nous jouissons depuis trente-quatre ans.

Ce qui est vrai pour le Concordat, l’est aussi pour le budget des cultes. L’évêque de Beauvais reconnaît que, dans notre pays, «le service du culte a pris le caractère d’un service public ». Le fait est indiscutable; il a des conséquences qui n'auraient pas dû échapper à la sagacité de M. Douais. Si le service du culte est un service public, il est évident que les pouvoirs publics ont le droit de le supprimer comme tout autre service. C’est ce qu'ils vont faire par la séparation des Églises et

RÉSULTATS ET CONCLUSIONS

de l'État. L'évêque de Beauvais méconnaît cette vérité, affirmée par lui-même, lorsqu'il écrit : « Que le gouvernement supprime, en agissant seul, le budget des cultes, il passera pour spoliateur. La liquidation lui sera reprochée.: elle se retournera contre lui; il en pâtira. Nous la subirons parce qu’elle est la force; mais nous réclamerons sans cesse, parce que nous serons dans le droit. »

L'Église aurait le droit de protester si, du jour au lendemain, l’État privait de leurs ressources les prêtres ou évêques dont elle va supprimer «le service public » ; car il les a encouragés à embrasser la carrière sacerdotale en leur promettant des traitements ; mais ce n’est point ainsi que l’État va se comporter. Près de la moitié du budget des cultes sera conservée pendant des années, pour éviter qu'aucun membre du clergé séculier souffre de la Séparation dans ses intérêts matériels. Que peuvent demander de plus les évêques et les curés dont l’État juge à propos de supprimer ce que l’évêque de Beauvais appelle lui-même le « service public » ?

L’évêque de Beauvais veut, il est vrai, voir dans le budget des cultes institué par le Concordat une sorte de compensation pour les biens de l’Église que la Révolution avait confisqués ; mais cette vue est mexacte. Les biens de l’ancienne Église avaient des destinations qui n’existent plus. C’est l'Église qui, sous la monarchie, avait à sa charge, en grande partie, l’assistance publique et l'instruction du peuple. Ces services sont, aujourd’hui, passés entre les mains de l’État, des communes ou des départements.

La seule charge qui incombe à l’Église est celle de

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son culte; n'est-il point naturel que ses fidèles en fassent les fraïs, comme les protestants et les juifs feront ceux de leurs cultes particuliers?

En résumé, la Séparation ne lèse aucun des droits de l'Église ; elle se borne à substituer un régime de liberté à celui que le despotisme césarien et l’absolutisme romain avaient imposé à la France dans un simple but d'intérêt et d’ambition.

Le Concordat, acte purement politique d’un César, sera détruit par un acte également politique des représentants d’un peuple rentré en jouissance de ses droits et en possession de ses libertés.

L'interview que l’évêque de Séez a bien voulu accorder au collaborateur du Siècle prend place naturelle- “ment à côté de celle de l’évêque de Beauvais, en raison de la question qui y est traitée.

L’évêque de Séez ne s’est jamais vanté de libéralisme, comme son collègue de Tarentaise. Il fut l’initiateur de la protestation que 74 évêques adressèrent à la Chambre des députés contre la loi qui refusait l’autorisation d'exister aux congrégations enseignantes, commerçantes et contemplatives. |

Ses observations sont intéressantes, parce qu’elles coptiennent un exposé aussi net que loyal de la doctrine historique de l’Église catholique. S'il ne veut pas de la Séparation, c’est parce que, à son avis, « du côté de l’Église, elle n’est pas possible », et il donne ses raisons :

L'Église, dit-il, a des droits imprescriptibles sur l’homme aussi bien que sur la société. Elle les tient de Dieu, et personne ne peut les lui enlever. Que des circonstances particulières lui permettent, l’obligent même à en céder

RÉSULTATS ET CONCLUSIONS

quelques parcelles pour le plus grand bien, elle le fera volontiers. Puissance suprême dans les questions religieuses et dans celles qui, par leur nature, participent à la fois de l’ordre moral et matériel, elle traite de gré à gré avec les pouvoirs établis. Toutefois l'État ne peut pas la regarder comme quantité négligeable; il ne doit pas l’ignorer. Elle est l’autorité de Dieu sur la terre, et cette autorité doit s'exercer sur les âmes qui relèvent de son domaine, sur les corps dans toutes les questions qui se rapportent à la conscience, sur toutes les questions sociales qui touchent au domaine de lesprit.

A l'appui de cette doctrine, qui est, il faut bien le reconnaître, la pure doctrine catholique, l'évêque de Séez fait appel à l’histoire el même à celle des temps modernes. Il rappelle qu'aux États-Unis « le christianisme est véritablement la religion nationale », ex il ajoute, en citant Claudio Janet :

Loin d’être confiné par la loi ou les préjugés dans le domaine de la conscience privée et du foyer domestique, il est resté, au moins jusqu'à nos jours, la première des institutions publiques. Et les faits prouvent la vérité de ces paroles. La Constitution de presque tous les États s'ouvre par une aflirmation de foi chrétienne, le repos du dimanche est imposé, le blasphème est puni par la loi. Le mariage religieux y produit des effets civils; les fêtes nationales, les expositions, les sessions de congrès s'ouvrent toujours par la prière. Les associations religieuses, paroisses où congrégalions, y jouissent de la personnalité civile et peuvent, bien plus librement qu’en France, accroître, tmansmettre, administrer leurs biens. Ces biens sont exempits de taxes, et tout membre d’une association religieuse qui refuse de payer les cotisations fixées par les règlements de son Église, peut y être obligé par le magistrat si, publiquement et dans les délais voulus, il ne s’est pas retiré en donnant sa démission. Les ministres des cultes ne sont pas astreints au service militaire. Tel est le régime américain.

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L'évêque de Séez aurait pu ajouter que; dans tous les pays protestants ou catholiques, la religion est liée d’une façon plus ou moins intime à l’État. Il aurait pu rappeler qu'en Russie le tsar est à la fois autocrate politique et souverain pontife, chef absolu de l'État et de la religion, et convaincu, suivant les termes d’un rescril récent, que « la nation russe lui a été confiée par Dieu ». M. Bardel aurait pu nous montrer l’empereur d'Allemagne faisant lui-même la prière publique à bord de son yacht, et s’élevant, dans une lettre mémorable, contre ceux qui osent mettre en doute la divinité du Christ. Rien ne l’empêchait de citer les prêches que faisait Gladstone dans le temple de son village et les ordonnances par lesquelles, tous les ans, le président de la République des États-Unis et celui de la République suisse ordonnent des prières publiques. I pouvait encore noter que les souverains d'Angleterre sont sacrés : chefs de l'Église anglicane, en même temps que rois de la Grande-Bretagne, tout comme les Sultans de Constantinople sont, par leur accession au trône, transformés en représentants souverains et quasi-divins du prophète. Il eût été encore dans la vérité en signalant le caractère religieux dont étaient revêtus les Consuls de la Rome républicaine eten rappelant que des temples étaient dressés aux empereurs romains de leur vivant (fiomae et Augusto) en attendant que le Sénat les proclamât dieux. Pourquoi n’a-t-il point ajouté que les rois d'Égypte étaient tout à fait dieux et se rendaient à eux-mêmes les honneurs divins dans des temples, dont ils étaient à la fois les grands-prêtres et les divinités ? De toutes ces vérités historiques, il ne pourrait conclure, s’il était un simple philosophe et non l’évêque d’une

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religion, qu'une seule chose : c’est qu'il fut un temps et qu'il est encore des peuples où la religion et l’État, les souverains et les pontifes sont confondus. De ce que cela fut et est encore, la logique nous oblige-t-elle à déduire qu’il en devra être de même toujours et partout ?

L’autocratie a été pendant longtemps la seule forme gouvernementale connue des hommes ; elle existe encore dans un certain nombre de pays ; cela prouvet-il qu’elle soit la seule forme possible de gouvernement ? N’a-t-on pas vu des peuples se révolter pour la détruire ? Ne saït-on pas qu’en ce moment même, non loin de nous, des révolutions se préparent dans le but de la faire disparaître ? Il en est de même de l'union des États et des religions que l’évêque de Séez représente à ses fidèles comme la solution inéluctable du problème des rapports des Églises et des gouvernements. L’humanité a cru pendant de nombreux siècles que cette union était indispensable ; elle commence à en douter; il est même des pays où elle ne le croit plus du tout et où les peuples en sont venus à penser que leur sort serait meilleur, que leur vie serait moins troublée, si les gouvernements ne se mêlaient pas plus des dogmes et des cultes que les prêtres ne se mêleraient de Ia conduite des affaires, de la défense des intérêts matériels et de la confection ou de l’exécution des lois.

L'Église se vante, depuis dix-huit siècles, d’avoir révélé à l'humanité l’idée de la séparation du temporel d’avec le spirituel, de ce qui est dû à César d’avec ce qui est dû à Dieu ; l’évêque de Séez ne voit-il pas que la séparation des Églises et de l'État est la conclusion logique, inévitable de l’idée que le christianisme se glorifie d’avoir apportée dans le monde ?

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L'évêque de Séez affirme, il est vrai, qu’en séparant l'Église de l’État la loi ferait une œuvre hostile à la religion et d’où sortirait, avec la destruction du catholicisme, la disparition de toute justice et de toute morale. Ces:assertions méritent d’être examinées de près.

Sur le premier point, l’évêque de Séez écrit :

La séparation de l'Église et de l'État équivaut, pour l'État, à une déclaration officielle d’athéisme aussi bien pratique que spéculatif. L'État ne connaît plus la religion; l'État élabore ses lois, dirige la société, établit ses programmes d'enseignement, distribue, par des milliers de bouches, la nourriture de l'intelligence à toute la jeunesse française, mais la religion est soigneusement éloignée, écartée sans merci de ce travail qui contribue à la formation dun peuple.

Il y a, dans les lignes ci-dessus, une erreur qu’il importe de dissiper, car elle est présentée sous une forme qui la rend apte à tromper les esprits simplistes, dont le nombre est si grand parmi nos compatriotes. De ce que l'État se sépare des Églises, écarte les questions religieuses de son enseignement ofliciel et ne tient compte, dans ses lois, que des intérêls matériels des citoyens, l’évêque de Séez en conclut qu'il fait « déclaration d’athéisme ». Ce serait vrai, si l'Etat formulait dans ses lois ou dans son enseignement une philosophie matérialiste, s’il condamnait, sous une forme quelconque, les croyances religieuses, ou s’il traitait les catholiques, les juifs, les protestants, les musulmans moins bien que les libres-penseurs et les athées. Mais chacun sait qu'il n'en est absolument rien. N’a-t-on pas vu des librespenseurs, voire des athées, combattre certains ministres et les renverser parce qu’ils concluaient de la religiosité

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de tels ou tels officiers à leur hostilité envers la République ? N’y a-t-il pas des circulaires ministérielles prescrivant de la façon la plus formelle aux instituteurs de favoriser l’enseignement religieux que la plupart des familles font donner à leurs enfants par les prêtres, les pasteurs ou les rabbins? La loi scolaire, elle-même, n’a-t-elle pas prescrit qu'un jour de congé serait accordé chaque semaine aux enfants de toutes les écoles, afin qu'ils puissent suivre les leçons du catéchisme ou de tout autre enseignement religieux ?

Non, l'État, en se séparant des Églises, ne fait pas « déclaration d'athéisme »; il proclame simplement sa neutralité en matière religieuse. Et, s’il agit de la sorte, c’est parce qu’il respecte également toutes les religions et veut qu’elles soient respectées par tous les citoyens.

Pour que l'État en arrive à cette conception de ses devoirs, il a fallu que beaucoup de temps se soit écoulé et que de grands progrès sociaux, en même temps que scientifiques, aient été réalisés. Nous voilà loin de l’époque où la cité et empereur étaient honorés dans le même temple et où lon perdait sa qualité de citoyen en s’abstenant, sans motif valable, d'assister au banquet annuel offert en l'honneur du dieu-État. Cela nous éloigne aussi de l’époque où l'Église chrétienne s'arrogeait le droit de distribuer et d’ôter les couronnes, provoquait une croisade contre les Albigeois, parce qu'ils s’avisaient de ne pas croire à tout le symbole du Concile de Nicée et de ne pas s’incliner sous l’absolutisme pontifical ; loin aussi du temps où le christianisme dictait à la justice civile des jugements et faisait brûler par les bourreaux de l'État les hérétiques, les juifs ou les impies.

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Sous l'influence du progrès de la science et des mœurs, les idées du peuple français sur tous ces points se sont notablement modifiées. Jadis il réclamait le supplice des infidèles ; aujourd’hui, il entend que chacun honore son dieu à sa façon, s’il croit bon d’en reconnaître un, et ne pratique aucune religion, s’il juge préférable de n’en point avoir. La loi qui effectuera la séparation des Égliseset de l'État ne fera que consacrer ces idées de tolérance et de liberté. Les Églises n’auraient le droit de se plaindre que si, après la Séparation, les protestants troublaient le culte des catholiques, les juifs ou les catholiques celui des protestants, et les librespenseurs celui des diverses religions. Or, sans parler des dispositions spéciales contenues dans la loi de Séparation, il y a, dans notre Code pénal, des articles plus que suffisants pour punir de pareils attentats contre la liberté de conscience et la libre pratique des religions. ,

L’évêque de Séez tente encore de justifier la prétendue nécessité de l'union de l'État et de l’Église, en afirmant qu’il ne saurait exister de justice en dehors de la religion :

La loi, dit-il, a pour fondement la justice ; non pas une justice temporaire, passagère, soumig au caprice des assemblées nationales, jouet si souvent de la passion aveugle ou des intérêts de parti. On sait trop ce que devient une justice semblable. La loi a pour fondement la justice éternelle, qui domine l’homme, règle ses droits, lui prescrit ses devoirs et garantit loute liberté légitime contre les appétits et les convoitises. Or, cette justice, où la trouvezvous, sinon dans la religion ? Qui l’inspirera, qui la gardera toujours saine, pure, sans alliage, sinon la religion ? Venue de Dieu, comme la justice elle-même, la religion en est la

> dr

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gardienne contre les passions des hommes et leurs propres entraînements.

Sur ce point encore, le langage de l’évêque de Séez est entièrement conforme à la doctrine chrétienne; mais qui ne sait combien cette doctrine est condamnée par les faits ? Faut-il rappeler quelles variations la justice soi-disant « venue de Dieu » a subies au cours des siècles, sous l'influence du christianisme lui-même? N'est-ce point au nom de cette justice que catholiques et protestants se sont condamnés réciproquement à l'exil, à la confiscation, à la mort? que les Églises ont béni tour à tour les roïs et les républiques, les faiseurs de révolution et les fauteurs de coup d’État? N'est-ce point cette justice qui fit boire la ciguë à Socrate, crucifia Jésus, brûla Jean Huss et Michel Servet? Etm’est-ce point la justice « venue des hommes » qui a rendu plus humaine, peu à peu, lentement, au prix d'efforts inouïs, la justice « venue de Dieu? » Les erreurs et les vices de toutes les justices, sans en excepter celles des religions, sont trop profondément gravés dans les pages de l’histoire de tous les peuples, pour que l’on puisse encore admettre qu’il en existe une seule à l’abri des imperfections déterminées par les passions ou les intérêts qui agitent le cœur des hommes. Que l’évêque de Séez nous aide à faire de bonnes lois et à rendre la justice plus juste, il servira mieux la cause de l'humanité qu’en essayant de nous effrayer par le spectre des injustices auxquelles il suppose que la France serait condamnée le jour où les Églises auront été séparées de l'État.

Sur le dernier point, celui de la morale, l’évêque de Séez ne manque pas d’invoquer, à l'appui de la doctrine

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de l’Église catholique, les paroles prononcées à la tribune de la Chambre par M. Combes :

Que l’on s'adresse, dit-il, à la volonté, au caractère, au cœur, à ce qui constitue avant toutl’homme moral, comment ‘le former sans faire intervenir la religion ? Parlera-t-on de morale en excluant la religion ? Mais de quelle morale? On Va dit du haut de la tribune française, et la parole a eu d'assez puissants échos dans le pays : « En dehors de la religion, la morale manque de fondement. » Sous ce rapport comme sous bien d’autres, les ennemis de la religion sont condamnés où à la stérilité et à l'impuissance, où au tribut nécessaire envers la religion qu'ils proscrivent, car celte base morale est indispensable à la vie. Sans elle, l’enseignement prépare des générations livrées à tous les instincts des passions, sans frein contre elles-mêmes, soumises aux entraînements les plus périlleux et certainement les plus funestes pour la société dont elles feront partie. Sans religion, on construit des personnalités égoïstes, indisciphinées et dépourvues des vertus sur lesquelles reposent la société, la famille, aussi bien que lPindividu.

Que l’évêque de Séez invoque, à l'appui de sa thèse, l'opinion du chef du gouvernement qui s’est le premier prononcé en faveur de la Séparation, c’est, à coup sûr, un acte de bonne guerre, mais ce n’est point un argument décisif, car il n’y a pas d'homme au monde dont l'opinion personnelle ait la moindre valeur lorsque les faits la contredisent. Or, tous les fàfts de l’histoire humaine contredisent la thèse de l’évêque et de M. Combes : tous montrent Pévolution de la moralité individuelle et sociale s’effectuant en dehors et indépendamment des religions, au point que certaines époques remarquables par l’exaltation religieuse des peuples le furent aussi par la corruption des mœurs. Est-ce que, dans notre pays, la démoralisation du clergé lui-même ne fut point

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particulierement Handaleuse au moyen-âge, c’est-à-dire dans le témps'où l'Église atteignait l'apogée de sa puisance spirituelle et temporelle ?

: Du reste, qui donc propose d'interdire l'enseignement &es morales religieuses”? Est-ce que, après la séparation des Églises et de l'État, les portes des églises, des templés, des synagogues, des mosquées ne resteront pas ouvertes, en vertu même de Ja loi, devant tous ceux, grands ou petits, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, qui voudront les franchir pour aller ‘entendre la parole des orateurs sacrés et des instructeurs religieux”? Est-ce que les prêtres, les rabbins, les ‘pasteurs ne pourront pas librement porter leurs leçons dans toutes les familles qui les voudront bien accueillir ? Est-ce que, en un mot, la Séparation ne consacre pas toutes les libertés individuelles dont les membres d’une religion quelconque ont joui jusqu’à ce jour ?

Aussi nous est-il impossible de comprendre que lPévêque de Séez et certains de ses confrères nous menacent de se révolter contre la loi qui opérera bientôt la séparation de Jeur Église d'avec l'État, S'ils ne veulent que la Hberté, nous la ‘leur. donnerons entière; et l'opinion publique nous approuvera; s'ils a de maintenir des privilèges dont ils n’ont usé que contre la République, ils se briseront devant les résistances de cette même opinion et ils ruineront de leurs propres mains Ia religion dont ils veulent imposer l’abselutisme à un pays qui ne rêve plus que de liberté.

Après avoir examiné et discuté les problèmes soulevés par les personnages religieux qui ont bien voulu donner leur concours à l'enquête du Siècle, il me paraît intéressant de jeter un regard d'ensemble sur l’état d'esprit

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dans lequel se trouvent les différentes Églises, au moment où la Chambre se prépare à discuter la séparation des Églises et de l'État.

Parmi les Églises qui se partagent ladhésion des Français, il en est deux, celle des protestants et celle des israélites qui s’inclinent, sinon avec joie, du moins avec philosophie devant la réforme qui va être accomplie. Ayant déjà la coutume de faire face à leurs besoins cultuels par les subventions de leurs fidèles, ces deux Églises sont à peu près sans inquiétude au sujet des ressources dont elles disposeront après la Séparation. Elles sont, du reste, habituées à faire peu de dépenses de luxe, n’ont qu’un personnel limité de pasteurs ou de rabbins, comptent un nombre considérable de membres à la fois riches et sincèrement religieux. La Séparation n’a, par conséquent, rien qui, au point de vue matériel, puisse les inquiéter.

Il en est de même au point de vue spirituel. Comme toutes les religions en minorité, le protestantisme et le judaïsme ne connaissent, le premier surtout, qu’une proportion restreinte d’indifférents. Les gens qui vont à la synagogue ou au temple sont presque tous des croyants zélés et qui tiennent à honneur de faire étalage de leur zèle aux yeux des autres groupements religieux. Du reste, les cérémonies de leur culte sont ki peu attrayantes, qu'ils s’empresseraient de les fuir s’ils n’y étaient pas attirés par la foi. |

Au point de vue politique, protestants et juifs n’ont jamais donné lieu à aucune plainte sérieuse de la part des républicains. Peu favorisés par la monarchie et l'empire, ils ont accueilli avec faveur la République, parce qu’ils comptaient sur elle pour instaurer la liberté

RÉSULTATS ET CONCLUSIONS

de conscience en son intégrité. La Séparation faisant disparaître l’autorité que le catholicisme tirait de son influence sur les pouvoirs publics, ils ne peuvent que la voir d’un œil indulgent, sinon satisfait. Peut-être même l'Église protestante espère-t-elle tirer quelque profit des dissensions qui se produiront inévitablement dans la société catholique, des schismes plus où moins importants que provoqueront les divergences d'opinion des prêtres au sujet de certains dogmes et des conflits qui éclateront entre les associations cultuelles. Il y a, en effet, des régions de la France, le sud-ouest et le sudest, par exemple, où le protestantisme a fait quelques gains depuis une quinzaine d’années. Il en pourra faire d’autres, plus importants, après la séparation des Églises et de l'État. Il suffit, d’ailleurs, que ses fidèles en aient l’espoir pour que la Séparation ne leur déplaise pas trop.

La situation faite à l’Église catholique par la Séparation est, évidemment, moins favorable. C’est elle qui en subira toutes les conséquences ; c’est en elle que se feront sentir tous ses effets. Habituée à parler en souveraine à l’État, depuis de nombreux siècles, organisée en gouvernement beaucoup plus qu’en société religieuse, agissant et parlant au nom de la grande majorité des Français, elle a toujours eu la prétention de jouer dans l'État le rôle d’un véritable État, mais d’un État qui, pendant le cours presque entier de son histoire, est allé prendre à Rome les directions qu’il imposait au pouvoir laïque.

Bien rares et bien courts ont été les moments où les évêques et prêtres de France se sont souvenus qu'ils appartenaient à une Église dont:le véritable intérêt

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était de se montrer avant tout nationale. Ils n’ont été gallicans qu'aux heures où ils avaient besoin de la protection du pouvoir civil contre les abus ou la cupidité du souverain pontificat. Ils ont été romains tant qu'ils ont trouvé dans le Vatican un protecteur et un soutien contre l’autorité des pouvoirs civils. Car si la papauté chercha toujours à dominer les États, il serait injuste de ne pas reconnaître que la plupart des gouvernements, se sont efforcés d'utiliser l’Église au profit de leurs ambitions.

Il en est résulté que, même aux heures de son histoire où elle dut subir l'autorité du pouvoir civil, l'Église ca= tholique a traité avec ce dernier de puissance à puissance.

Le Concordat de 1801 n'a pas d’autre source que celle des ambitions parallèles d’un pouvoir civil qui était alors aux mains d’un ambitieux et d'un pouvoir pontifical dont le détenteur se montra politique fort habile.

Le préambule du Concordat porte la marque écla-

tante des ambitions rivales d’où il naquit :

Le gouvernement de la République, y est-il affirmé, reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de la grande majorité des citoyens français. Sa Sainleté reconnaît également que cette même religion a retiré, et attend encore en ce moment, te plus grand bien et le plus grand éclat de l'établissement du culte catholique en France el de la profession particulière qu'en font les consuls de la République.

A la lecture de ces lignes, un ignorant pourrait croire qu'au moment où le Concordat fut signé, le culte catholique n'existait plus en France, avait été supprimé au point que l’on se trouvât dans la nécessité de procéder

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à son « établissement ». Or, rien n’est plus faux. Depuis deux ans déjà, la plus grande tolérance était accordée par le gouvernement de la République à la pratique du culte, même pour les prêtres et évêques qui n'avaient pas voulu se plier aux exigences de la loi. On n’exigeait plus ni des curés ni des évêques aucun serment ; on se contentait d’une déclaration de fidélité au régime républicain. (1) Toutes les églises avaient été rouvertes, et chacun les fréquentait à sa guise. Il n’y avait donc pas lieu de procéder à « l'établissement du culte catholique ». Et ce n’est point de cela qu'il s’agit dans les pourparlers qui précédèrent le Concordat.

Ce que le pape voulait, c'était que la religion « catholique, apostolique et romaine », fût restaurée, autant

(1), C'est par ces mesures libérales que Bonaparte commença de gagner les suffrages des catholiques et du clergé. Le 7 nivôse an VIII (28 décembre 1799), il adressait aux habitants de l’ouest une proclamation qui,.se.terminail par ces mots : € Les ministres dun Dieu de paix seront les premiers promoteurs de la réconciliation et de la concorde ; qu'ils parlent au cœur le langage qu'ils apprirent à l’école de leur maître ; qu’ils aillent dans les temples, qui se rouvrent pour eux, offrir avec leurs concitoyens le sacrifice qui expiera les crimes de la guerre et le sang qu’elle à fait verser. » Cette proclamation était envoyée par Bonaparte à Berthier avec une lettre où il lui disait : « Les habitants auront le libre exercice du culte; les églises non vendués seront mises à la disposition des communes; les prêtres ne seront lenus de prêter d’autres serments que celui de fidélité à 2 Constitution ; les prêtres diront la messe quand ils le voudront. ; / 4

A côté de ces avantages se RAA indication du service attendu, en même temps que l'annonce d'avantages nouveaux si le premier Consul était satisfait de la façon dont ce service serail rendu : « Le général Hédouville, écrivait Bonaparte, laissera espérer aux prêtres que, lorsque le gouvernement sera sûr qu'ils n ‘emploient leur influence que pour. 1& consolider, et qu'ils sont fidèles'aux principes de l'Evangile, qui leur prescrit de ne vu à se mêler des affaires temporelles, il pourra alors faire davantage pour eux. » L'auteur du coup d'Etat de Brumaire préparail son accession à lempire. 11 ne donnait à l'Eglise la liberté que pour en recevoir laulocratie. ,

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que les mœurs le permettaient, dans la situation d'Église officielle dont elle jouissait avant la Révolution. Ce que Bonaparte voulait, de son côté, c’est que cette restauration préparât le rétablissement du trône renversé par la Révolution, C’est cet accord de l’Église avec Bonaparte qui est consigné dans le préambule du Concordat. On n’osait pas dire tout ce que les deux signataires désiraient, mais on le laissait entendre aussi formellement que possible. En déclarant que la religion catholique est celle de «la grande majorité des citoyens français » et en affirmant «la profession particulière qu’en font les consuls de Ia République », le Concordat donnait à cette religion une place prépondérante parmi celles qui se partagent la foi des Français. Il la proclamait presque la religion officielle de la France.

Elle le devint tout à fait, par la force des choses, sous la monarchie de droit divin qui succéda au premier Empire ; elle l’a été presque constamment, en fait, pendant le dix-neuvième siècle. C’est elle qui a inspiré la majeure partie de notre politique étrangère et qui est responsable de la plupart des fautes que nous avons commises dans nos relations avec les grandes puissances européennes. C’est elle aussi qui a dominé notre politique intérieure jusqu'à ces dernièrès années ; c’est sur elle que pèse la lourde responsabilité des divisions profondes déterminées dans notre pays par le régime d'enseignement qu’elle imposa, comme condition de son concours, à l’auteur du coup d'État d’où sortit le -second Empire.

Grâce à la situation privilégiée officielle qui lui avait été faite par le Concordat, l'Église catholique a échappé,

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depuis un siècle, à toutes les luttes auxquelles la liberté et la libre concurrence avec les autres religions l'auraient exposée. La masse du peuple va toujours à ceux qu'elle croit être les plus nombreux et les plus puissants, À plus forte raison est-elle peu disposée à changer d'opinions ou de croyances quand tout lui prouve que ses propres opinions et croyances sont celles du grand nombre et du gouvernement. Cette raison capitale, jointe à l’austérité des autres cultes, — austérité qui ne convient guère à l’esprit païen de nos populations, — a mis le catholicisme à l'abri des atteintes du protestantisme. Il est naturel qu'il tienne à conserver un régime qui lui a procuré un si grand avantage et qu'il se montre fermement attaché au Concordat. Cependant, le régime du Concordat devait nécessairement prendre fin le jour où le peuple lui-même deviendraiït le détenteur de la puissance gouvernementale. De même qu'il avait brisé les pouvoirs civils autocratiques, il devait secouer le joug de la puissance religieuse. Ne savait-il pas que tout le long de son histoire les deux pouvoirs s'étaient constamment ligués pour le dominer ? N’avait-il pas conscience que pour se débarrasser définitivement de l’autocratie civile, il était tenu de détruire l’absolutisme religieux ? N’est-il pas apparu clairement à tous les hommes expérimentés, dès le premier jour où la troisième République a été fondée dans notre pays, que son existence aurait pour indispensable corollaire l'émancipation absolue du gouvernement civil et la rupture de tous les liens dans lesquels il est, depuis tant de siècles, enlacé par l'Église catholique ? Celle-ci ne s’y est point trompée : tous les eflorts qu'elle à faits pour détruire Ia République, tous les

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concours qu’elle a donnés aux adversaires du régime ‘républicain témoignent de la vue très juste qu’elle a eue .de l'avenir qui lui était réservé par ce régime. Lorsqu'elle s’alliait aux boulangistes césariens, lorsqu'elle .accourait au secours des nationalistes, héritiers du .boulangisme, lorsqu'elle lançait ses Assomptionnistes .avec leurs Croix, ses jésuites avec leurs collèges, .ses frères avec leurs écoles, à l'assaut des institutions démocratiques, c'est l'échéance en face de laquelle:la papauté se trouve aujourd’hui placée, qu’elle essayÿait de reculer ou dont elle tentait d'empêcher la venue. Elle l'aurait pu encore, peut-être, pendant quelques années, si elle avait eu à sa tête un papepolitique comme Léon XIII, et non religieux comme Pie X. Aujourd’hui, plus rien ne peut empêcher les destins de s’accomplir.

: L'Église catholique sera bientôt. séparée de l’État, comme les autres ; en perdant son caractère officiel, sa situation prépondérante, le prestige qu'elle tirait de ses rapports publics avec le gouvernement, elle cessera d’être ce qu'elle fut toujours, en notre pays, un pouvoir redoutable et redouté. Elle ne sera plus que lorganisme représentatif d’une religion respectée, mais enfermée dans les limites de son culte et n'ayant plus qu’une autorité morale subordonnée à la conduite qu’elle tiendra.

On ne saurait s'élonner que l'Église catholique regretlte la situation privilégiée qui lui avait été faite par Je Concordat.

Les évêques, en particulier, ont un autre puissant motif d'y tenir. .Appuyés sur l'autorité de l'État, ils sont devenus, dans leur diocèse, autant de petits monarques presque absolus, souvent durs pour leurs prêtres, tou-

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jours obéis, adulés et dotés d’amples revenus. Or, la Séparation menace, à la fois, leur autorité et leur fortune. En admettant qu'ils fassent volontiers le sacrifice de celle-ci, ils sont remplis d'inquiétude à l’idée que ieurs prêtres et leurs fidèles pourront s’émanciper de leur autorité spirituelle et matérielle et y seront poussés par l’orgueil inhérent à tout esprit humain.

Il suffit d’avoir causé avec quelques curés pour savoir combien le pouvoir des évêques parait lourd à un assez grand nombre d’entre eux. Il est, d’ailleurs, impossible qu’il en soit autrement : pour être prêtre, on n’en est pas moins homme, ni moins porté à se montrer sévère pour les chefs sous la dépendance desquels on est placé. Tel curé qui se croit apte à remplir les postes les plus élevés se lamente d’être confiné dans des paroisses de peu d'importance, où il ne trouve pas le moyen de faire valoir les hautes qualités dont il se croit doué. Tel autre ne pardonne pas à son évêque de se montrer sévère pour les fredaines qu'il lui arrive de commettre et lui en tient d'autant plus rigueur qu'il est au courant des fautes de son chef. Tel prêtre voudrait qu’on lui accordât plus d'indépendance dans les études d’exégèse auxquelles il se livre ; tel autre eritique la manière dont son évêque entend la conduite du confesseur et apprécie la casuistique du confessionnal. Combien en est-il d'assez modestes et d'assez dociles pour s’incliner, sans aucune réflexion, devant tous ordres, avis ou jugements de leur chef hiérarchique?

Les évêques n’ignorent point l’existence de ces sentiments ; ils se demandent s'ils ne se manifesteront pas plus hautement qu'aujourd'hui lorsque les curés pour-

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ront s’appuyer sur les associations cultuelles de leurs paroisses, tandis qu’eux-mêmes auront perdu le concours des pouvoirs publics. C’est cette crainte qui inspirait l’évêque de Quimper, lorsqu'il disait, tout récemment, à un journaliste : « Je suis persuadé, convaincu, presque certain, qu'au lendemain de la promulgation de la loi, le pape, par une manifestation solennelle, réprouvera d’une manière absolue la constitution d’associations cultuelles, dont l’existence serait une méconnaissance absolue de la discipline ecclésiastique et de la hiérarchie spirituelle. » En d’autres termes, M. Dubillard pense que le pape interdira toute association cultuelle qui se formerait en dehors de l'autorité des évêques et du pape lui-même. S'il agit de la sorte, le pape fera, sans aucun doute, preuve de sagacité : il pourra, par ce moyen, mettre un frein aux désirs d’émancipation de certains prêtres et même de certains évêques; mais ne compromettra-t-il pas l’avenir pour assurer le présent ?

La question grave en présence de laquelle va se trouver la papauté, après la Séparation, c’est celle de la démocratisation de l’Église catholique. Déjà, il est aux prises avec ce problème en Italie; il le verra se poser plus gravement encore dans notre pays, en raison des progrès déjà réalisés par toutes les fractions de notre peuple dans la voie démocratique. Dès le jour où les catholiques paieront directement leurs curés, ils voudront exercer une influence sur leur nomination. Comment les évêques pourront-ils s'y opposer ? Celui qui tent les cordons de la bourse n'est-il pas toujours très fort au regard de celui qui en dépense le contenu ? Puis, les évêques eux-mêmes n’auront-ils pas le désir de

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prendre part à la nomination de leurs collègues ? Ne se trouvera-t-il pas un nombre important de catholiques pour réclamer la destruction du régime de monarchie absolue sous lequel vit aujourd’hui l'Église romaine, en France, et le retour à lorganisation démocratique de l'Église primitive?

En présence de ce mouvement d’opinion, qu'il est impossible de ne pas prévoir, que fera la papauté? Adoptera-t-elle le régime qui est institué déjà, avec son consentement, aux États-Unis, et qui aboutit à une réelle démocratisation de l’Église catholique de ce pays? Voudra-t-elle, au contraire, maintenir l’organisation monarchique qui existe actuellement en France? Dans le premier cas, le catholicisme pourra se maintenir encore pendant un temps plus ou moins long, tout en perdant peu à peu son absolutisme spirituel. Dans le second, il n’est pas douteux que son existence soit gravement compromise. Son sort est donc entre les mains de Pie X, ne serait-ce qu’à ce seul point de vue.

Il en est d’autres non moins importants. La Séparation est née des fautes politiques commises, depuis la fondation de la République, par l'Église de France. Elle est devenue inévitable le jour où Pie X s’est mêlé de notre politique extérieure et où il a pris parti, en France même, pour les évêques rebelles contre le gouvernement de la République. La Séparation elle-même aboutirait fatalement à la ruine rapide du catholicisme dans notre pays, si l'Église ne se montrait pas plus prudente en politique, dans l'avenir, qu’elle ne la été dans le passé.

Ce n’est pas seulement des luttes politiques proprement dites qu’elle devra s’abstenir, c’est aussi de toute

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action qui pourrait être considérée comme connexe à la politique. Je fais surtout allusion à l’enseignement. L'Église devra se rendre un compte exact de l’état dans lequel se trouve, aujourd’hui, le problème de linstruction primaire. Elle devra se dire que si elle fait mine de s'emparer de l’enseignement libre, il se produira fatalement dans le parti républicain des résistances contre ses prétentions. Déjà, les évêques et les curés ont commis une faute grave en s’emparant de la direction des sociétés civiles qui se sont formées en vue de la reconstitution des écoles congréganistes. Leur faute apparaïtra plus grave après la Séparation, car on ne manquera pas de voir dans leur conduite un témoignage d’hostilité à l'égard de la neutralité scolaire, devenue, depuis vingt-quatre ans, l’un des principes essentiels du régime républicain.

Enseignement clérical et ultramontanisme sont deux termes presque synonymes. Or, les catholiques eux-mêmes se sont, en majeure partie, détachés des doctrines ultramontaines. Qui donc oserait parler aujourd'hui du rétablissement du pouvoir temporel des papes? Créé par les congrégations qui sont de véritables milices pontificales, l'enseignement libre religieux n'a pu échapper aux doctrines ujtramontaines que la grande majorité des Krançais condamne. S'il se montrait désormais le soutien et le propagateur de cet enseignement, le clergé français ne saurait échapper à l'accusation de travailler au profit de Rome contre la France. Il perdrait la religion par les moyens mêmes dont il ferait usage pour la défendre.

En résumé, les craintes de divers ordres émises par les évêques en ce qui concerne les suites de la Sépara-

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k tion, seraient légitimes si l’Église de France se montrait incapable d’être avant tout française, de se démocratiser, de se tenir d’une manière absolue en dehors de la politique et de tout ce qui y touche.

La Séparation est une œuvre de liberté; elle offre tous les avantages et les inconvénients des œuvres de liberté. L'Église catholique va montrer, après vingt siècles de régime absolutiste et despotique, si elle sait faire usage de la liberté.

J.-L. De LANESSAN

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