I. — Les protestants
Premier septembre 1904
Un « pasteur » (1) :
Paris, le 30 octobre 1904
Monsieur le directeur,
Le projet de loi que M. le président du Conseil a soumis hier à la commission de séparation des Églises et de l'État est appelé à susciter de nombreuses réflexions. Il en est qu’il faut faire entendre sans délai. Je prends la liberté de vous en exposer quelques-unes, vous priant de leur donner la grande publicité de votre journal.
Avant d'entrer en matière, je tiens à déclarer que je suis, avec la gauche républicaine, partisan de la séparation des Églises et de l’État et même d’une séparation prochaine. Il faut toutefois que ce grand acte soit réalisé conformément à la raison et au bon droit. Or, il est telles dispositions du projet gouvernemental qui heurtent l’une et l’autre. Je me borne à signaler l’article 8, in fine, dont il semble bien que le gouvernement n'ait pas prévu toute la portée. Sinon, M. Combes aurait-il pu prononcer les paroles que lui prêtent les notes oflicieuses et d’après lesquelles il a voulu écarter tout ce qui aurait été de nature à inquiéter l'opinion publique ?
D’après cet article 8, les unions d'associations religieuses
(1) C’est cette lettre, publiée sous ce titre « les protestants et le projet du gouvernement », qui a été l’occasion de l'enquête.
l'enquête du Siècle
ne pourraient dépasser les limites d’un département. Quel but poursuit-on en s’éloignant ainsi du droit commun en matière d'associations et en proposant une aussi grave modification au texte provisoirement rédigé ?
Il est difficile de croire qu’on ait songé par là à atteindre l'Église catholique dans son unité ecclésiastique et financière. Cette unité, elle la réalisera toujours à Rome. C’est là que réside pour elle le pouvoir; c’est là que, dans tous les cas, peuvent être centralisés les fonds de réserve; c’est de là que partiront par des voies secrètes, qu'aucun gouvernement ne connaîtra jamais, les ordres et, s’il le faut, les subsides. Ne serait-il pas plus sage, aussi bien que plus libéral, de favoriser la fédération des associations catholiques françaises sur le territoire même de la France? La caisse centrale de cette fédération ne serait-elle pas moins redoutable à Paris qu'à Rome? Elle n'offrirait même aucun danger si, placée sous le contrôle permanent de l’État, elle devait, selon le système ingénieux de la commission, ne dépenser ses revenus que pour des œuvres strictement religieuses, et ne capitaliser qu'une somme limitée d’après ses dépenses. Ainsi se créerait l'autonomie de l’Église française et il est diflicile de la considérer autrement que comme un bien.
Ajoutons enfin qu’au point de vue ecclésiastique l’Église catholique est déjà, par le fait, morcelée en France et centralisée au dehors (en ce sens que ses prélats sont indépendants les uns des autres, mais relèvent tous du Vatican), et qu'au point de vue financier ses unions départementales compteront assez de fidèles et des fidèles assez riches pour faire vivre toutes les paroisses. Les.esprits libéraux s’en réjouissent d’ailleurs, pour le maintien de la paix au lendemain de la séparation.
L'article 8 n’a donc qu'une bien mince signification pour l'Église romaine. En revanche, il porte le coup le plus cruel aux autres associations religieuses; pour l'Église réformée de France, à laquelle j’appartiens, il l’atteint en plein cœur.
La loi qui réglera la séparation, pour être libérale, moins que cela, pour être juste, ne doit modifier en aucune manière l’organisation ecclésiastique que les diverses Églises