SYRIE
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cette nature. Sous le régime du suffrage universel surtout, il ne saurait y avoir dans notre pays que des services qui peuvent être supprimés et des serviteurs qui peuvent être congédiés. Tout ce que l’on peut dire, c’est que si la Nation supprime un service et congédie des serviteurs, sans motifs qui leur soient personnels, elle sera chargée, dans une certaine mesure, d'assurer leur sort d’une façon provisoire et individuelle, de manière soit à leur faciliter la transition à un nouvel état, soit à les empêcher de finir leurs jours dans le dénuement; on peut faire valoir, en leur faveur, qu'il y a un engagement; mais ce sont là des engagements limités à une certaine catégorie de personnes, qui s’éteignent avec chacun des individus intéressés, qui prêtent à l’interprétation et à l'arbitrage, suivant le mérite ou le démérite de chacun d'eux, suivant leur situation personnelle et la durée des services qu'ils ont rendus, selon enfin que l’ordre de choses détruit leur conférait ou non l’inamovibilité. Ils ont pu légitimement croire à la permanence de cet ordre de choses; mais elle ne leur était point garantie, ils n’y avaient aucun droit. Aussi, quelle distance entre l’idée de cette liquidation, plus humaine encore que juridique, de certaines situations individuelles, et cette prétention que l'Église aurait éternellement droit, pour ses lévites, à la manne du budget! Quelle différence entre cette série de mesures équitables, applicables dans certains cas, et la comparaison des ministres des cultes avec les rentiers de l’État, pourvus d'un titre qui mentionne le prêt par eux fait et qu’ils peuvent aliéner à des tiers!
Voilà donc la question déblayée de ces ridicules aflirmations. La religion peut, sans iniquité, devenir un service privé. L’équité commande même qu’elle devienne un service privé : le régime des concordats comporte toujours en effet une influence réciproque de la religion sur la politique et de la politique sur la religion. C’est là ce que repousse la raison moderne.
La religion, en effet, n'ayant pas d'autre objet que la recherche de l’origine et de la fin des choses, ne peut donner, des questions qu’elle embrasse, que des solutions hypothétiques. Or, la première condition de toutes les sciences, des
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sciences morales et politiques comme des autres, est la possibilité d'arriver à la détermination de lois générales acceptables par tous les esprits. Les croyances religieuses ne peuvent donc être ni l’origine ni l’objet de la loi civile, il est impossible de leur attacher, soit passivement, soit activement, l’idée d'obligation. La société politique ef les associations religieuses doivent, par cette raison, être indépendantes. Le citoyen prétend avec justesse ne pas être obligé dans la vie civile par une hypothèse théologique, et le croyant répugne non moins raisonnablement à être réglementé par l'État dans sa foi, dans sa manière d’honorer Dieu et de choisir ses ministres. Celui-ci voudrait introduire le système électif dans la nomination des évêques ; mais, quoi ! si les fidèles préfèrent le mode discrétionnaire ? Et réciproquement.
Tout concordat blesse et le droit politique et la liberté religieuse. Il fait de la religion une institution publique, une subdivision du pouvoir ; il légifère sur les choses de la conscience. Il impose aux incrédules des obligations diverses que les croyants seuls doivent pouvoir s'imposer ou ne pas s'imposer à leur gré. Il livre l’État à l'Église et l'Église à l’État, suivant les circonstances. Il ouvre les codes à des pénalités spéciales qui entravent la discussion philosophique. Il cimente, au détriment de la liberté, l’union des deux pouvoirs, ou bien il organise entre eux une lutte, tantôt sourde, tantôt éclatante, toujours funeste. Il justifie la puissance temporelle du pape ; car la dépossession du Saint-Père n’est qu'un épisode particulier de l'indépendance réciproque du temporel et du spirituel. La séparation de l'Église et de V'État peut seule consommer la ruine du droit divin, affranchir la conscience de tout pouvoir extérieur et le citoyen de toute autorité non consentie. Elle doit être le premier principe du parti libéral.
Du parti libéral, pouvais-je écrire il y a trente-sept ans ; et, en effet, je citais comme partisan de la sépa-
ration M. Edmond de Pressensé; M. Édouard de Laboulaye, que ses écrits mettaient alors à la tête du
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parti libéral, s’était prononcé aussi pour la sécularisation complète dé l’État. Il semble aujourd’hui que les libéraux, ou du moins ceux qui prennent ce nom, n’en soient plus. Cinquante-cinq années de fonctionnement de la loi Falloux et surtout dix ou douze ans de pratique de la politique du « ralliement » les ont jetés de l'autre côté. Auront-ils la force de revenir à leurs premières amours, qui furent les nôtres? On ne sait. Ils ne savent. [ls grognent, ils boudent; ils écrivent « souvenirs et regrets ». Leur oreiïlle est encore charmée par les toasts du cardinal Lavigerie et la Marseillaise des Pères Blancs. Cette rhétorique lénifiante, cette musique héroïque jusqu’à eux, mais devenue laxative grâce à ces moines, leur ont-elles pour jamais fait perdre le goût des breuvages d'antan? Ils pleurent Léon XIII. Ah! disent-ils, en voilà un qui n’aurait jamais écrit la Note pontificale du 28 avril 1904 !
Peut-être; mais elle a été écrite, cette malheureuse note sur le voyage de M. le Président de la République en Italie. Elle à frappé en plein visage la nation française dans la personne de son premier magistrat. Je disais plus haut que, dans cette affaire, tout avait changé, sauf les arguments de raison. Eh bien, c’est la Note, la fameuse note, l’irréparable note, qui a tout changé, qui a fait de la séparation, thèse doctrinale, une nécessité impérieuse.
Tout à l’heure, je me permettais de reproduire ce que j'écrivais sur cette thèse, en 1868, sous l’empire, comme écrivain de l’opposition républicaine, à trente ans.
Vingt années plus tard, en 1885, à cinquante ans, me voilà président du Conseil, ministre de la justice, avec la grosse affaire du Tonkin sur le dos. Je sens que je ne
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puis pas faire la séparation; mais je ne veux pas laisser périmer ce postulat au parti libéral et républicain, et je m'en explique en ces termes, le 8 septembre, devant les électeurs parisiens :
La politique religieuse, disais-je,
n’est pas une des moindres difficultés de l'heure présente. Nous avons vu en France, et hors de France, les politiques les plus puissants et les esprits les plus résolus vaciller dans leur conduite sur cette question. C’est qu'ici l’on se heurte à des complications, à des préjugés, à des usages, /mar-, ques d'approbation) et qu’enfin, que surtout l’on risque de rencontrer devant soi ou tout au moins de se donner l’apparence de rencontrer la conscience humaïne et de se heurter ainsi à ce qu'il y a de plus délicat, de plus incoërcible au monde. /Très bien ! très bien !} Disons-le pourtant, et disons-le bien haut, ce n’est là, ce ne peut jamais être qu’une apparence. Le respect de la conscience religieuse est le premier principe de la Révolution française; ‘c’est en partie de ce principe qu’elle est née, et son malheur a été précisément d’avoir à lutter contre le pouvoir de l'Église, c’est-à-dire contre le plus grand oppresseur de consciences que les siècles aient connus. {Vifs applaudissements) La religion en tant que religion, la religion n’est pas en cause; elle n'y a jamais été, /Non! non!) Quoi que l'avenir réserve à l'humanité, quel que soit l'empire que la science doive prendre sur les âmes, et quels que soient les progrès de cet empire, l’homme politique doit prendre les choses telles qu’elles sont au moment où il agit.
La science circonscrit ses investigations au cercle des faits positifs ; arrivera-t-il un jour où l’âme humaine acceptera les mêmes limites, où l'imagination et le sentiment, moins provoqués par ce que les réalités de la vie offrent de douloureux et souvent de contradictoire, cesseront de chercher au delà de la mort de nouvelles perspectives, des consolations, que sais-je ? Toujours est-il que le nombre est grand
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encore de ceux qui ne peuvent pas supporter le doute sur les questions d’origine et de fin et que la foi personnelle subsiste, non seulement comme un sentiment respectable devant lequel il faut s’incliner, mais qu’encore elle està son tour, un fait, un fait positif, et que ne saurait considérer comme une quantité négligeable la sagesse des gouvernements. {C’est vrai ! Très bien!)
Aussi bien n'est-ce pas là ce qui fait la difficulté, mais l'existence des sociétés religieuses et notamment de la plus puissante de toutes, de l’Église catholique. L'Église, autrefois, gouvernait et réglait de haut toutes choses ; rien n’échappait à son empire: ni le for intérieur, ni le for extérieur, ni la règle des mœurs, ni l'éducation, ni l’instruction publique, ni, pourrait-on dire, les sciences ellesmêmes. Depuis, que de choses ont été sécularisées, laïcisées comme on dit aujourd’hui, et qui, jadis et naguères, étaient dans le domaine de l’Église ! La séparation de l’Église et de l'État, ou plutôt la séparation des intérêts religieux et des intérêts politiques, de la pensée théologique et des affaires civiles, cette séparation s’accomplit tous les jours dans l’école, dans l’administration, partout. Ce qui demeure, c’est un parti politique qui, sous le nom de religion, disposant de grandes influences, crie à la persécution toutes les fois qu’on lui enlève un moyen de persécuter autrui ou que l’on restitue à la société civile un de ses droits /applaudissements répétés) et qui donne à la fois une cohésion et une direction à toutes les rancunes, à tous les regrets ligués contre la démocratie, contre la République. Que ce parti ait trop souvent trouvé des instruments dans les chefs ou dans les membres du clergé, que ceux-€i $e soient faits Les agents des résistances que rencontrait la volonté nationale, c’est ce que l’on ne saurait nier. Nombre d’esprits espèrent couper court à cet état de choses en opérant tout d’un coup la séparation de l'Église et de l’État, et en supprimant le budget des cultes.
Ce serait le terme de cette évolution qui sécularise toutes choses autour de nous ; nous l’avons dit bien des fois entre nous, soit dans nos entretiens électoraux, soit dans nos conférences spéciales sur le sujet; mais bien des fois aussi,