‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 4 sur 189 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

PRÉFACE

une fois surtout, dans une réunion dont vous vous souvenez, je vous ai signalé les complexités et les difficultés du problème. Sans doute la séparation de l’Église et de l'État affranchira seule définitivement et la conscience religieuse et le citoyen libre-penseur, car le régime des concordats implique toujours une influence réciproque de la religion sur la politique et de la politique sur la religion ; mais beaucoup de nos concitoyens semblent redouter qu'après la séparation définitive la démocratie ne retrouve, plus puissantes devant elle, plus agissantes surtout, ces forces ecclésiastiques que brident aujourd’hui dans une certaine mesure le besoin que l'Église a de l'État, la prise qu'a celui-ci sur le clergé par le temporel. Ces craintes sont-elles fondées ? Il est permis de penser que ce qui fait la puissance de l'Église, comme parti militant, c’est sa puissante hiérarchie, et de supposer quefle Concordat assure dans une certaine mesure à cette hiérarchie le concours de l’État. Le jour où l’Église serait séparée de l’État, peut-être serait-elle travaillée par cet esprit de schisme et de sectes auquel semblent vouées les religions abandonnées à elles-mêmes ; on peut encore penser que, dans une société comme la nôtre, où l’on n’aime pas à payer une contribution, facultative ou non, sans contrôler l'emploi de ses deniers, l’élément laïque, l'élément financier, l'élément de libre administration, prendrait le pas sur l'élément ecclésiastique proprement dit; que chaque ministre du culte serait beaucoup plus obligé de compter avec ses paroiïissiens qu'avec son évêque, auquel il obéit passivement aujourd’hui. Si ces prévisions étaient justes, on pourrait espérer de voir, dans un délai plus ou moins long, des associations religieuses moins bien reliées entre elles, el pénétrées peut-être d’un esprit très différent, succéder à cette force redoutable, puissamment concentrée, qui marche aujourd’hui comme un régiment, suivant la parole même d’un prélat. Si telle était la solution de la question, les âmes religieuses, qui n’ont pas besoin de tout dominer pour être vraiment libres, y trouveraient leur compte, aussi bien que les libres-penseurs et la démocratie, qui ne se sentent l’envie de persécuter personne. {Approbalions nombreuses et applaudissements)

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Mais il faut convenir que ce n’est là qu’une vue, presque une prédiction, et que cette vue est loin de sembler partagée par la majorité des Français. Non seulement un très grand nombre de citoyens et, parmi eux, de nos meilleurs amis, craignent que, livrée à elle-même, la grande association catholique ne devienne pour l'État républicain un plus grave péril, mais ils redoutent de blesser par une pareille mesure des usages reçus, avec lesquels la raison de nos concitoyens n’est pas partout prête à rompre, et de compromettre par là, avec la paix religieuse, la sécurité même de la République; ils pensent également que les problèmes accessoires de la séparation de l'Église et de l’État ne sont pas encore assez clairement posés dans les intelligences; /Oui, c’est vrai!) ils pensent enfin voir là de graves embarras au-devant desquels ce n’est pas le moment de courir. Ils disent par surcroît, — et c’est là ce qu’il y a de plus vrai, — que la propagande n’est pas encore suflisamment faite sur cette question. /Oui! oui! — C’est cela!)

Ce sont là, messieurs, de grosses, de sérieuses objections ; la plus grosse, en fait, c’est que la majorité des Français, à l’heure où je vous parle, paraît ne pas vouloir de la séparation de l'Église et de l'État. Cette objection elle-même n’entame pas mes convictions personnelles sur ce point. (Applaudissements)

Notre devoir, sur cette question, demeure celui-ci : défendre énergiquement les droits de la société civile; tenir les ministres du culte écartés de l’école et de la politique. On ne soupçonnera pas de faillir à ce devoir le ministère qui a rendu le Panthéon à sa destination laïque. /Non ! non! Bravos. Double salve d’applaudissements}: «

Si j'ai reproduit, dans cette préface, mon écrit de 1868 comme écrivain de l’opposition et mon discours de 1885 comme président du Conseil; si j'ai reproduit, telles qu’elles furent notées alors, les marques d’adhésion de mes auditeurs, ce n’est pas pour montrer la persistance de mon opinion sur le sujet. C'était d’abord pour reproduire les raisons d’ordre intellectuel et d’or-

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dre politique, qui militent en faveur de la séparation, pour rappeler aussi les objections, les scrupules, les craintes, si l’on veut, qui s’élevaient contre elles, je dis dans les rangs républicains. De 1868 à 1885, je l’ai dit, l’état de la question n’avait pas beaucoup changé. Vingt années se sont écoulées de nouveau depuis 1885, et la situation n’avait guère changé davantage ; ni les électeurs, ni les majorités, ni les gouvernements, même les plus avancés, n’avaient osé pousser à la séparation. M. Waldeck-Rousseau avait conclu au maintien du Concordat ; M. Combes aussi à ses débuts. L’exécution de la loi du r° juillet 1907, la loi sur la suppression de l’enseignement congréganiste, avaient bien tendu les rapports entre l'Église et l’État ; elles ne semblaient pas devoir nous conduire à la rupture. Les aventures des évêques de Dijon et de Laval ne paraissaient pas non plus, bien que fortement grossies, devoir amener à cette brusque conclusion. Tout-à-coup éclate la Note pontificale du 28 avril 1904 sur le voyage de M. Loubet en Italie. À cette lueur d’éclair, le peuple français, le pays républicain, ont revu, comme ramassée en un raccourci puissant, toute la politique néfaste où le papisme a entraîné la France depuis plus de cinquante ans : l'expédition de Rome et ses conséquences, — notre isolement de 1870, — la démence des évêques français pétitionnant en 1871, quand l’ennemi campait encore sur notre territoire, en faveur du rétablissement du pouvoir temporel par les armes françaises ; — les pèlerinages provoquants conduits à Rome par nos jésuites ; — la Triple- Alliance nouée par Victor-Emmanuel à Vienne et à Berlin, au lendemain d’une de ces provocations; — le 24 mai; — le 16 mai; — le Sacré-Cœur; — la Boulange;

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— Je Nationalisme ; — les scènes de Reuilly et d'Auteuil, etc., etc.

Tous ces désastres, tous ces périls extérieurs et intérieurs, le voile hypocrite et pieux du « ralliement » les masquait depuis une dizaine d'années ; maïs le voile était déchiré, la nue s’entr’ouvrait, une lumière crue tombait, et sur les naïfs qui avaient célébré « l'esprit nouveau », et sur les conspirateurs, sur les dupes et sur les complices. Plus un coin d’ombre où se cacher.

La rupture des relations avec le Vatican ne suffisait plus. La séparation s’imposait. Elle s’imposait si fort que, même après la chute de M. Combes, un ministère nouveau, dont quelques-uns peut-être caressaient la venue dans l'espoir d’écarter la séparation, se trouve conduit à la pousser du même effort que son prédécesseur.

Le projet est prêt, le rapport est déposé; la discussion est ouverte; malgré les efforts d'opposition et d’obstruction dont nous allons être les spectateurs, il paraît bien difficile que la séparation ne l’emporte pas, au Sénat comme à la Chambre, dans un délai relativement court.

Heureux ceux qui sont jeunes ! Ils verront le développement de la lutte qui s'ouvre; car ce n’est point une fin, c’est un commencement. La papauté me semble arrivée à l’une de ces crises qui marquent sén{histoire : l’hérésie des Albigeois, le schisme d'Orient, la Réforme, la philosophie du dix-huitième siècle. A chacune de ces secousses, elle a su trouver de nouvelles forces pour reconquérir tout ou partie du terrain perdu; car, il ne faut pas se le dissimuler, l’histoire du dix-neuvième siècle est l’histoire de la réaction catholique. Déjà Macaulay pouvait écrire, en 1840, que le pouvoir de l’Église

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sur les cœurs et les esprits était bien plus grand alors qu’au moment où paraissait l'Encyclopédie. Qu’aurait-il dit, au moins de la France, s’il avait vu l'expédition de Rome, la loi de 1850, Les pèlerinages de Lourdes, l’érection du Sacré-Cœur et, pour couronner le tout, une fraction du parti républicain abjurer comme Henri IV ?

La papauté s’est-elle crue la maîtresse au point d’avoir volontairement provoqué la crise nouvelle? Il semble aujourd’hui qu’il y ait eu chez elle plus d’imprévoyance que de véritable calcul. On a sur ses dispositions actuelles des rapports contradictoires : elle oscillerait de l’intransigeance la plus farouche aux transactions les plus modestes. En fait, elle attend; elle va voir ce que sera la discussion, ce que seront les votes; probablement, elle prépare quelque action souterraine, et c’est là ce sur quoi les républicains feront bien de veiller.

Quant à nos évêques, ils battent l’estrade. A Rennes, on parle de chouannerie; à l’autre bout du territoire, l’évêque de Tarentaise rêve d’une sorte d’inquisition au petit pied; tout cela n’est pas sérieux.

Deux points doivent préoccuper les esprits attentifs :

Je parlais tout à l’heure d’une action souterraine où le papisme doit avoir la main : à la suite d'incidents que la presse catholique cherche à prolonger, il peut essayer de remettre la main sur l’armée et des mesures récentes ou proposées pourraient, de ce côté, lui donner quelque espoir.

Enfin, l’on peut se demander si la séparation de l'Église et de l'État sera bien faite tant que l'École ne sera pas réellement séparée de l’Église et que celle-ci pourra, sous des masques divers, élever les générations

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futures et donner surtout cet enseignement où se forment les cadres de la Société. On assure que, dans certaines administrations, des postes élevés appartiennent à des hommes que leur éducation a dû plutôt incliner à souhaiter le succès de l’Église que celui de la République laïque. Au Sénat, récemment, une campagne était entreprise pour concentrer l’enseignement entre les mains de l’État ou d’'instituteurs agréés par lui; cette campagne échouait devant l'indifférence et même l’opposition du gouvernement ; mais alors, le coup de foudre de la note pontificale du 28 avril 1904 n’avait pas éclaté, le ministère et l’ensemble du parti républicain n’avaient pas pris parti pour la séparation. Aujourd’hui qu’une impérieuse nécessité les a conduits à cette résolution si grave, il est permis de se demander si la République pourra laisser longtemps, au milieu de la France enfin affranchie, cette citadelle de la loi de 1850, de la loi Falloux, d’où le papisme est sorti victorieusement et d’où il pourrait sortir encore pour reprendre tant de positions perdues ?

Je me rappelle avoir dans ma jeunesse habité quelque temps Deïr-el-Nehas, sur les bords du Nil, en un lieu presque désert, auprès du Vieux-Caire.

Je me trouvais là, pour ainsi dire, au carrefour de quatre religions, et lesquelles !

De l’autre côté du fleuve et par dessus l’île des Roses, pleine d’ibis et de tourterelles, j’apercevais de ma fenétre le Sphinx et les trois grandes Pyramides, vestiges écrasants de ce polythéisme que la Grèce devait affinér en lui donnant, après la pérennité de la masse, l’immortalité plus sûre du nombre et de la beauté,

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A quelques pas de ma demeure, le point où la légende veut que Moïse ait été retiré des eaux.

Non loin, les ruines de la mosquée d’'Omar, le conquérant musulman de l'Égypte.

D'un autre côté, l’arbre où l’on assure que, durant sa fuite, la Sainte Famille s’est arrêtée.

J'étais seul, et dans cette solitude, mère de liberté et de sincérité, je me sentais envahi par cette pensée d’Auguste Comte : l'Humanité se compose de plus de morts que de vivants ; je n’éprouvais alors, je n’éprouve encore que du respect pour ces vastes systèmes de théologie et de métaphysique sous lesquels la pensée et Vactivité de nos pères se sont abritées et se sont complu.

Mais, en poursuivant mes voyages, j’ai vu trop souvent, au front ou au pied des monuments élevés par les religions, la trace des guerres qu’elles se sont livrées, du sang qu’elles ont versé, des désordres qu’elles ont causés, des crimes qu’elles ont commis, et j'ai compris pourquoi les hommes cherchent en dehors d'elles et la règle des mœurs et les principes du gouvernement des sociétés, ou, lorsqu'ils leur demandent le réconfort de leur vie intérieure, s’efforcent de les confiner, privées d'armes politiques, dans un domaine purement spirituel.

Henri BRrisson

10 mars 1905.

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