‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 35 sur 189 · M. MATTHIEU LELIÈVRE · texte numérisé non relu

M. MATTHIEU LELIÈVRE

menacée, dit-on, comme les autres Églises protestantes, de subir le contre-coup de la loi de séparation. Petite minorité en effet, l’Église méthodiste ne compte en France qu’une quarantaine de communautés, mais cette minorité est vivace, puisqu'elle a plus d’un siècle d'existence et a traversé tous les régimes qui ont gouverné notre pays depuis la première République jusqu’à la troisième, ne demandant aux divers gouvernements qu'un peu de liberté, qu'ils ne lui ont jamais refusée. Chose curieuse, c’est au lendemain du coup d'État du 2 décembre que les méthodistes français, devenant Église autonome, ont eu leur premier synode et depuis lors ces assemblées se sont tenues d’année en année, sans être en rien gênées par le pouvoir. Une seule fois, en 1858, un préfet de l’Empire, voulant faire du zèle, frappa d'interdiction l’un de nos synodes, mais, après informations, il découvrit que nous étions chose trop insignifiante pour qu’on nous honorât des foudres impériales. Nous ne demandions rien, ni grâces, ni faveurs, ni participation au budget. Notre seul vœu était qu'on nous laissät poursuivre en paix notre œuvre d’évangélisation, et ce vœu fut exaucé. Et voilà que nous apprenons que notre sécurité est menacée par les projets de loi qui tendent à séparer prochainement les Églises de l'État. Cette séparation est pour nous une vieille connaissance ; nous la pratiquions lorsque personne n’en parlait, et nous avons plus d’une fois essayé, comme journaliste et comme conférencier, d’en démontrer l'excellence à nos amis des Églises-sœurs qui jouissaient du dangereux privilège d’émarger au budget de l'État. Voici ce que j'écrivais au lendemain de la proclamation de la République : « La République, nous en avons la confiance, proclamera la séparation de l'Église et de l'État, et, en le faisant, elle accomplira une immense révolution pacifique qui est riche de conséquences heureuses pour l'avenir. » J’ajoutais : « Nous voudrions voir l'Église réformée prendre courageusement l'initiative de la rupture. Elle ne devrait pas attendre que l'Etat lui donnât dédaigneusement son congé et devrait lui signifier la résiliation du bail qui la lie à lui. » Ces conseils étaient sans doute plus faciles à donner qu’à suivre; aussi ne furent-ils pas suivis. Toujours est-il que,

l'enquête du Siècle

dès le 6 octobre 1870, le journal de l’Église méthodiste, par la plume de son rédacteur en chef, demandait à la République qui venait de naître la séparation de l’Église et de l'État.

Nous ne nous plaignons pas de voir enfin réaliser cette réforme dont nous avons été de tout temps partisan et que nous demandions il y a trente-quatre ans. Mais nous nous rebiffons en découvrant dans le projet Briand, (mais surtout dans le projet Combes), que ce qui devait être une loi de liberté menace d’être un code de servitude. Nous voulons la liberté pour tous, même pour l’Église romaine, l’ennemie séculaire de toutes les libertés ; que l'État prenne des précautions contre ses envahissements, c’est son droit et son devoir, mais qu'il se garde de tout ce qui ressemblerait à une mesquine persécution.

Quant aux protestants, qui furent de tout temps des amis de la liberté et de la République, il est aussi injuste qu’absurde de les traiter en ennemis et de leur imposer, par amour de l'égalité, une réglementation tatillonne et antilibérale, Le moyen de se faire des ennemis, qu'on ne l’oublie pas, c’est de traiter ses amis en ennemis. Il serait lamentable que les protestants dussent en venir à réclamer la liberté comme sous l’Empire et sous la Restauration. Si la séparation ne signifie pas la liberté, elle est une duperie, et nous ne reconnaissons plus, sous son masque grimaçant, cette liberté nécessaire que tous les esprits libéraux réclamaient avant

Nous approuvons que l’on se montre large dans la question des pensions et indemnités aux ecclésiastiques dépouillés de traitements sur lesquels ils se croyaient endroit de compter. On sait avec quelle largeur M. Gladstone a traité l'Église anglicane d'Irlande, lors du disestablishment. Mais nous sommes en France, et il y aurait quelque naïveté à demander à l'État d’être généreux... Demandons-lui seulement d’être juste et libéral. Les Églises protestantes, j’en suis sûr, renonceraient plutôt aux quelques centaines de francs qu'on offre à leurs pasteurs qu'à leur liberté. Elles diraient volontiers à l’État : Rendez-moi la liberté de m'organiser à ma guise, d'exercer sans entraves le ministère de la charité,

M. MATTIMEU LELIÈVRE

de conserver les temples que j'ai construits de mes deniers, de réunir mes synodes.. et reprenez vos cent écus ! Ce n’est pas la première fois qu’une Église protestante rompt avec l'État. Cela s’est vu en Écosse comme en Suisse, et toujours la libéralité des fidèles a pourvu aux besoins des pasteurs.

Ce qui paraît inacceptable, c’est la main-mise de l’État sur les temples et presbytères des Églises protestantes, toutes les fois qu’il aura contribué (lui ou la commune) pour une part quelconque à la construction. Quoi! voici un édifice qui a coûté cent mille francs, sur lesquels l'État ou la commune ont versé cinq ou dix mille francs, et il faudra que Église qui a fourni tout le reste se laisse dépouiller du tout! Ce qui serait un acte de malhonnèêteté insigne de la part d’un particulier ne saurait être équitable et légitime de la part de l'État. Que l'État, s’il veut pratiquer le summum Jus, demande à être remboursé (par annuités, par exemple) de sa contribution, mais qu’il ne se livre pas à des confiscations qui rappelleraient trop aux protestants celles de Louis XIV.

Quant à nous, Églises indépendantes, qui n’avons jamais reçu un sou de l’État, ni pour le traitement de nos pasteurs, ni pour la construction de nos chapelles, nous demandons qu’on nous laisse en paix. N’étant pas unis à l'État, nous n'avons pas à en être séparés. Nous ne sommes pas difficiles, nous demandons la liberté comme sous l’Empire, quoique nous eussions de plus hautes ambitions pour la République. Nos quarante Églises ont une organisation synodale et une caisse centrale sans lesquelles elles ne pourraient pas vivre un an. Il serait vraiment indigne de la grande République française, parce qu’elle a des ennuis avec Rome, de tracasser de petites Églises, qui ont l’honneur de pratiquer la séparation, dont d’autres ont tant de peine à trouver la formule.

Agréez, monsieur le rédacteur, mes vifs remerciements pour l'honneur que vous m'avez fait en me demandant mon avis, et l'expression de mes sentiments très distingués.

Marremeu LELIèvRre, Pasteur à Paris

A PO à

l'enquête du Siècle 7 décembre 1904

M. Charles Gide, professeur à la Faculté de droit de Paris, vice-président de l'Association protestante pour l'étude des questions sociales :

Paris, 29 novembre 1904 Monsieur,

A votre première question: « Quels sont les droits et libertés que tout projet de loi doit garantir aux Églises en général », je voudrais pouvoir répondre, comme l’ont fait d’autres de vos correspondants : Le droit commun.

Malheureusement, il n’y a pas en France de droit commun en matière d'association : il y a un droit spécial d’association pour les mutualistes, un autre pour les syndiqués, un autre pour les établissements d'utilité publique, ete. Quant à la loi, soi-disant générale, sur le droit d'association, de 1907, le législateur l’a faite tout exprès telle que les associations religieuses ne pussent s’en servir. Il faut donc aussi une loi spéciale pour ces associations qui s'appellent des Églises, et c’est là le mal.

Étant donnée cette fâcheuse nécessité d’une loi spéciale, il faut du moins que cette loi garantisse à toules les Églises, grandes ou petites, à celles déjà vieilles comme à celles qui pourraient naître, ce minimum de droits qui consiste non seulement dans l’exercice du culte, mais dans la faculté d'enseigner et de propager leur foi.

I1 le faut, parce que, si la loi n’accorde pas ce minimum, les Églises le prendront tout de même et aucun moyen de coercition ne pourra l'empêcher.

D'ailleurs, cette liberté de propagande est indispensable à l'État lui-même, je veux dire à l’État laïque et républicain, car elle constitue la garantie la plus efficace, la seule efficace, contre la domination exclusive d’une Église unique, particulièrement contre la domination de celte Église qu'il redoute et qui, elle, pourrait au besoin se passer de la liberté de propagande, parce qu’elle a déjà pour adhérents, au moins nominalement, presque tous les Français.

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