M. PAUL DE FÉLICE
M. Paul de Félice, pasteur de Rs réformée d.
Montmorency :
3 décembre 1904
Monsieur le directeur du Siècle,
Avant de répondre, monsieur, au questionnaire sur les projets de séparation des Églises et de l’État que vous avez bien voulu m'envoyer, je voudrais présenter quelques brèves observations générales.
En lisant ces projets, j'ai été frappé de la méfiance, de l’hostilité même dont ils témoignent vis-à-vis des Églises. On dirait qu’il s’agit d’une revanche à prendre. Je ne crois pas que ce soit de bonne politique; c’est le moyen de ne jamais en finir.
En second lieu, on y trouve une éclatante méconnaissance, . je ne dis pas seulement de certaines exigences de la conscience religieuse, mais, je le crois du moins, du vrai état d'âme du peuple français. Tant que la séparation reste dans le domaine théorique, cela va encore. Quand on en viendra au fait, il y aura de désagréables surprises. Là encore, j'ose signaler une faute politique. On ne semble pas avoir pensé, en haut lieu, à rendre la séparation plus acceptable, Je relève encore, dans les divers projets que j'ai lus, un oubli manifeste des minorités, de leur situation spéciale, et des conditions spéciales aussi qu'il serait équitable de leur faire. Étant donné le but général poursuivi, c’est encore plus une faute que le reste.
Enfin, — et pour m'en tenir à ces seuls points, — je croyais bonnement qu’il était de principe admis que les lois nouvelles ne disposaient que de l'avenir. Or, cette législation nouvelle est constamment rétroactive.
En résumé donc, et avant d'aborder le détail, j'ai cette impression qu'il ne faudrait pas tant modifier, atténuer ou supprimer tels ou tels articles que changer l’esprit même de ces divers projets. On dirait, parfois, une déclaration de guerre, au lieu d’un essai d’équitable entente,
J’en viens maintenant, monsieur, au détail et dois vous
l'enquête du Siècle
prier d’abord de me permettre de répondre à ma manière à vos questions, sans m’astreindre à suivre servilement le questionnaire, ou répéter les questions, ou répondre à toutes. Je veux aller droit au fond.
I. J’estime que toutes les Églises doivent avoir, sous la réserve du respect des droits et de la liberté d'autrui, le droit et la liberté de professer leur foi et leur culte, d’appliquer leur discipline ecclésiastique, et de faire œuvre de prosélytisme comme elles l’entendent. Je ne vois pas pourquoi on leur refuserait ce qu’on ne refuse pas aux partis politiques. Dès lors, puisque la discipline ecclésiastique des Églises réformées de France comporte des synodes régionaux et des synodes nationaux, et que d’ailleurs le nombre si restreint des réformés et leur dissémination rendent ces synodes si nécessaires, qu'il faudrait les créer, s'ils n’existaient pas; dès lors, dis-je, j'estime que l’article 8 du projet du gouvernement est attentatoire au droit et à la liberté de cette minorité, qu’il compromet son existence même et doit être, en conséquence, supprimé. Et, du reste, monsieur, je ne puis comprendre qu’on entrave ce qui tend à donner à une Église, aux diverses Églises, un caractère vraiment national, strictement national.
‘ IT. La question des biens ecclésiastiques est plus complexe. Le passé a montré qu'il pouvait y avoir de redoutables abus, sinon chez nous, protestants, qui ne croyons pas au salut par les œuvres, du moins ailleurs. Sans cela, je dirais : pourquoi M. X... pourrait-il, s’il lui plaît, donner des millions pour un établissement charitable, ou d'instruction, ou tout autre, et M. Z... se verrait-il interdire de doter son Église? Mais, encore une fois, je comprends certaines précautions. Seulement, je crois que la méthode la meilleure et la plus sûre n’est pas de restreindre, mais de concéder, le plus possible. Que l'État supprime toute subvention, — je reviens tout à l’heure à la question de « transition », — d'accord! Mais que, parce qu’il est le plus fort, il rogne toujours plus les ressources que pourront réunir les Églises, je ne saurais le trouver équitable. Or, monsieur, on dirait qu’il veut les faire mourir de faim. Pour moi, je compren-