M. LOUIS LAFON
Une dernière question se poserait : vous me demandez si le projet de la commission me paraît préférable à celui du gouvernement, ou celui-ci à l’autre. Il s’agit de savoir si je préfère êtreétranglé avec un cordon de soie, ou un de chanvre. Je demande le temps de réfléchir. La chose en vaut la peine, au moins pour moi. Et plutôt que d'employer votre temps ou le mien à la discuter, je préfère terminer cette ‘longue épître par une citation de Paul-Louis Courier, vous savez celui qui se faisait dire : « Paul-Louis, les cagots te tueront », et qui n’était pas suspect de tendresse pour eux.
Voici ce qu’il dit, dans sa Gazette du Village, en 1893, et ‘que je crois non moins vrai aujourd’hui qu’alors : « Rien « ne fait tant de tort aux prêtres, que l'appui du gouver- « nement; rien ne les recommande comme la haine du gou- « vernement. »
Ni appui donc, ni haine; mais une entente basée sur le respect mutuel.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments
les plus distingués.
PaAuL DE FÉLICE
25 décembre 1904
M. Louis Lafon, pasteur de l’Église réformée de Montauban, directeur de la Vie Nouvelle :
Montauban, le 7 décembre 1904 Monsieur,
Vous avez bien voulu me demander mon avis au sujet des projets divers de séparation des Églises et de l’État, Le retard involontaire qu'a subi ma OU re me permet de la simplifier et de l’abréger.
En effet, d’une part, les diverses lettres que vous avez publiées, émanant de personnalités éminentes, ont exposé, mieux que je ne saurais le faire, l'opinion unanime des protestants, et je ne puis que m’associer complètement à la critique sévère, qui s’est répétée d’une de ces lettres à Fautre, du projet de loi du gouvernement.
l'enquête du Siècle
Et, d'autre part, l'abandon du projet Briand par la commission, l'adoption par elle du projet Combes et les modifications qu’a consenties à son propre texte le président du conseil des ministres, dans sa dernière entrevue avec M. Briand, ont chängé du tout au tout l’aspect de la question.
Je me bornerai donc à quelques considérations d’ordre général.
Sur le principe lui-même de la séparation, je suis d’accord avec ceux qui la désirent. Et je suis un de ceux qui ont conseillé aux protestants, depuis deux années, d’en prendre pour leurs Églises l'initiative et de rompre euxmêmes pour eux-mêmes le lien concordataire. Je crois que la séparation sera bienfaisante à la fois pour l'État et pour les Églises, à condition qu’elle soit opérée dans un esprit de justice et dans le respect des droits acquis.
Mais il y a deux façons de faire la séparation, ou plutôt, en la faisant, on peut poursuivre deux buts différents : ou bien vouloir laïciser l’État, ou bien vouloir détruire la religion.
Je suis, et tous les Re avec moi, pour la laïcisation complète de l'État. L'État n’a pas, par fonction, à distribuer aux citoyens les vérités ou les erreurs de la religion. Il est sur un autre terrain : ce qu’il distribue, c’est la justice, la liberté, le bien-être. La religion est affaire de conscience, l'affaire de la conscience individuelle. L'État ma qu'à s'abstenir complètement de toute participation et de toute intervention dans le domaine religieux, et il a le droit et le devoir d'exiger en retour des Églises qu’elles ne se mêlent pas de vouloir le dominer, de le’ façonner à leur gré. Je pense que dans cette appréciation du rôle de l'État visà-vis des Églises je suis en communion d'idées avec tous les démocrates et un grand nombre de libres-penseurs euxmêmes.
Mais il en est d’autres qui rêvent de détruire par la loi toute Église et toute religion. Ils nourrissent le rêve criminel et insensé de tous les despotes, qui, toujours, ont voulu régner sur la conscience humaine, et se sont imaginé qu’ils en deviendraient les maîtres par la violence.