‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 64 sur 189 · A L'ÉVÊCHÉ D'AMIENS · texte numérisé non relu

A L'ÉVÊCHÉ D'AMIENS

Enfin, la persécution elle-même passera; si l’on a fait la séparation on reviendra bientôt à un Concordat, car il faudra en revenir là, et avec cette différence que cette fois le Concordat ne sera ni proposé ni discuté par un Napoléon sortant de faire trembler l'Europe. Le pape d’alors sera donc beaucoup plus à l'aise pour défendre les intérêts de son clergé, et soyez certain que le pape qui signerait ce nouveau Concordat n’accorderait pas les privilèges qui, en 1802, ont été accordés au grand vainqueur. Nous n’en sommes pas là. Il y a quatre mois, le vent semblait devoir nous apporter la séparation des Églises et de l'État. Aujourd’hui les parlementaires ont l'air de comprendre que peut-être il serait imprudent de le faire.

Voilà pourquoi je préfère ne rien vous dire sur cette question. Quand la séparation sera votée, si elle l’est, revenez me voir, à ce moment je vous dirai ce que je ferai dans mon diocèse.

22 décembre 1904 IV. — A l'évêché d'Amiens (1)

Amiens, le 20 décembre 1904

— C'est une question très délicate; enfin, je vous répondrai malgré cela. Tout d’abord je vous dirai que je suis nettement concordataire. Le Concordat sous lequel nous vivons, n’est pas le premier sous lequel nous ayons vécu. Fera-t-on la séparation de l’Église et de l’État ou, au coniraire, sauvera-t-on le Concordat? Je n’en sais rien; mon désir serait que celui-ci fût maintenu. Nous sommes un pays de concordats, ne l’oubliez pas, et on ne refait pas en trois heures, dans une Chambre de députés, par le vote d’une loi, l’esprit et les habitudes d’un pays. Le peuple est habitué, depuis des siècles, à voir consacrée l’union des pouvoirs religieux avec les pouvoirs gouvernementaux ; croyez-vous que du jour au lendemain cette séparation qui

(1) M. Dizieu.

l'enquête du Siècle

sera un fait, qui sera une loi, se fera dans l'esprit simpliste du peuple ? Non, n'est-ce pas? Alors quel but poursuit-on sous ce prétexte de la séparation des Églises et de l’État ? On veut tout simplement abolir le sentiment religieux en France. Eh bien, cela, on n’y arrivera jamais. Dans les villes où l’ouvrier a des occupations, des distractions, où son horizon est borné par l’usine ou par la chambre familiale, on pourra peut-être parvenir à endormir chez lui l’idée religieuse; mais, dans les campagnes, où le paysan, traînant sa charrue, se trouve seul des journées, entières, au milieu de la grande nature, en face d’elle et de ses merveilles, de cette nature qui crie partout l’existence de son Créateur, imaginez-vous qu'on pourra l'empêcher de penser, de réfléchir, et alors de croire ? Si la séparation est votée, le paysan, je le sais, se dira qu’il a à choisir entre le gouvernement qui dispense des faveurs, et l'Église, qui ne lui donne que des consolations; il choisira peut-être extérieurement le gouvernement, dans son for intérieur il gardera intacts ses sentiments religieux. Il ira officiellement au cabaret, mais à la première occasion, sitôt qu’on lui entr’ouvrira une porte lui permettant de revenir à l’église, il s’y précipitera, et, bien mieux, si la porte n’est qu’entr’ouverte, il la poussera pour l’ouvrir toute grande; et cela parce que le sentiment religieux naît avec l’homme, parce qu'il est indestructible, et que c’est folie de vouloir l’annihiler.

On a créé des sociétés de gymnastique, des sociétés musicales pour distraire le paysan, et peut-être aussi pour léloigner de l’église et de la religion; on n’y est pas parvenu. La séparation des Églises et ge V'État me sera pas plus heureuse. J'ajouterai que si elle offre des inconvénients pour l'Église, elle en offre de bien plus sérieux pour le gouvernement, il le constatera à l’user. Nous, nous souffrirons, c’est entendu, mais nous sommes prêts à souffrir. L'État, lui, souffrira, et avec cette différence, c’est qu'il n’est pas prêt à souffrir, qu'il ne veut pas souffrir!

Au point de vue pratique, j'avoue que je considère sans frayeur le côté matériel de la question, mais je ne considère pas de même le côté moral. Comme me le disait un ancien ministre : « Vous êtes une force morale avec laquelle il

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