A L'ÉVÊCHÉ D'AMIENS
faut compter. » Alors pourquoi le gouvernement, au lieu de compter avec cette force morale, veut-il la supprimer et s’en priver ? Certes, je suis d'avis que le clergé ne doit pas faire de politique et que la politique est détestable dans l'Église. Mais la séparation des Églises et de l’État ne va-telle pas à l’encontre de ce que je dis? Ne va-t-elle pas, si elle est votée, obliger le clergé à faire de la politique malgré lui, tandis que maintenant, qu'est-ce que nous voulons ? Le bien moral du pays. Ne pensez-vous pas qu’en supprimant le sentiment religieux chez un peuple on supprime du même coup le sentiment moral, et, forcément, le sentiment patriotique ? Or que peut-on nous reprocher ? De vouloir des citoyens religieux, c’est-à-dire moraux et aimant la patrie ? Est-ce un crime ? Évidemment non : voilà pourquoi on ferait mieux de garder le Concordat qui nous permet de nous consacrer à cette mission sans songer à autre chose.
Quant au projet Combes, ou au projet Briand, je les trouve aussi antilibéraux l'un yue l’autre, et il ne peut en être autrement ; avec l’esprit qui domine en ce moment, il est impossible qu’on puisse songer à faire la séparation des Églises et de l’État dans un but de pacification et de libéralisme ; ce qui surgit de toutes les propositions actuelles, c'est l'hostilité absolue contre le clergé et la religion. Ne demandons donc pas aux hommes d’être meilleurs qu’ils ne peuvent l'être, et tenons compte du courant qui les entraîne. La séparation des Églises et de l'État ne peut être faite en ce moment avec justice. Si elle est faite, elle sera faite contre nous. Gardons donc le Concordat.
En ce qui concerne la question des immeubles ayant appartenu au culte, je vous demande là-dessus de faire mes réserves. Sur ce point, selon ce qui sera voté, j’agirai conformément aux ordres que nous communiquera certainement le Saint-Père, qui nous dira si nous devons ou si nous ne devons pas louer à l’État les églises vouées aux cérémonies du culte.
Pour moi, mes sympathies me feraient pencher pour la négative. En effet, en droit, on peut proclamer que par deslination les églises appartiennent au culte, donc à la religion. Qu'’elles aient été construites avec les libéralités des
l'enquête du Siècle
fidèles ou avec les deniers de l’État, elles ont été édifiées dans un but : Servir au culte. De quel droit veut-on les soustraire à leur destination ? De quel droit veut-on obliger les prêtres à louer ce qui leur appartient autant par destination que. par prescription ? Le code civil veut, en effet, qu'au bout de trente ans l’immeuble appartienne à celui qui l’a occupé publiquement, paisiblement et en jouit en bon père de famille. Est-ce qu'il n’y a pas plus de trente ans que l'Église jouit paisiblement, publiquement et en bon père de famille des immeubles consacrés au culte ? Voilà pourquoi je dis qu’autant par destination que par prescription, ces immeubles sont nôtres, et que nous les prendre, c’est nous dépouiller de ce qui nous appartient.
Si on le fait, le Saint-Père nous donnera ses instructions, nous lui obéirons, et s’il faut dire la messe dans des granges, nous la dirons ; mais qui sail si nous pourrons la dire, car il faudra, paraît-il, une autorisation nécessaire pour célébrer les cérémonies du culte dans tel ou tel immeuble, et si nous refusons de louer les monuments qu’on voudra nous imposer, on sera bien capable de nous refuser l'autorisation de célébrer nos cérémonies autre part.
Quoi qu'il en soit, je suis sûr que l'Église sortira plus forte de toutes ces tribulations et que l'État en sera amoindri. Pour nous, c’est une période à traverser, rien qu'une période qui sera plus courte qu’on ne le suppose. L'Église sait souffrir et briller en souffrant.
24 décembre 1904 Sets V. — A l'évêché d'Arras (1)
Arras, le 21 décembre 1904
— Le projet Combes, mais il est impraticable; il est rempli d’entraves, on n'y lit que les mots amendes, prison, défenses. Le projet Briand, lui, est un peu moins mauvais. Que ce soit l’un ou l’autre qui soit voté, ce n’en sera pas moins le divorce entre le gouvernement et l'Église, et cette
(1) M. Villiez.
À L'ARCHEVÉCHÉ DE CAMBRAI
désunion est profondément regrettable. Encore, si l’on voulait laisser la liberté à l'Église comme en Amérique ou en Australie, la séparation pourrait avoir lieu sans violence; hélas ! ce n’est pas cela que l’on cherche, et les conséquences de la rupture brutale du contrat qui nous lie à l'État seront grosses, pour ne pas dire irréparables. D'abord, en toute équité, si l’on dénonce le Concordat, qui est un conirat comme tous les contrats synallagmatiques, chacune des parties contractantes doit reprendre, en même temps que sa liberté, ce qui lui appartenait avant la signature. Ce qui nous appartenait, c'étaient tous les biens que le clergé possédait avant le Concordat; du jour où le gouvernement déchire le Concordat, il doit logiquement nous en faire la restitution, quitte à reprendre pour lui les presbytères et les églises qu’il a fait construire depuis un siècle, ou à nous les céder; mais dénoncer le Concordat et garder les immeubles qui étaient nôtres avant la conclusion de ce modus vivendi adopté et signé par l’empereur, c’est, je crois, s'approprier le bien d'autrui.
La France, quoi qu'on en dise, est un pays profondément catholique, et je doute qu’elle accepte bénévolement cette violation des principes de justice. Quant à espérer que nous pourrons assumer les charges écrasantes de la location, et surtout de l'entretien des édifices consacrés au culte, c’est une utopie. Vouloir nous obliger à louer nos Églises, c’est vouloir notre ruine et nous ne pourrons y consentir. Pour moi, monsieur, je souhaite que la sagesse éclaire les esprits et les rende meilleurs.
26 décembre 1904