‹ La séparation des églises et de l'ÉtatChapitre 70 sur 189 · A L'ÉVÊCHÉ D'ÉVREUX · texte numérisé non relu

A L'ÉVÊCHÉ D'ÉVREUX

sieur, en deux mots, Ce que j'en pense; je ne saurais mieux vous traduire ma pensée complète qu'en vous lisant une partie de l’allocution que j'ai prononcée pour répondre au discours du doyen du Chapitre lorsque le clergé était venu me présenter les vœux de nouvelle année :

« Nous ne demandons pas la rupture du Concordat, et même nous en soutenons le besoin : en cela nous nous appuyons sur un siècle de services qu’il a rendus à la France et à l'Église, dans la paix, la stabilité et l’ordre si nécessaires à la vie des sociétés autant qu’au bien des âmes. Mais si, malgré nos prières si ardemment offertes pour que cette épreuve n’atteigne pas l'Église et ne trouble pas la France, malgré les désirs des pontifes qui se refusent à donner asile à de si angoissantes appréhensions et qui ne peuvent se résoudre à croire à la réalisation de si terribles menaces, l’œuvre glorieuse d’un grand capitaine, d’un grand pape et d’une grande nation était brisée pour un temps; vous tous, mes prêtres tendrement aimés en Jésus-Christ, ne craignez pas, nolite timere. Est-ce que le divin Maître n’a pas donné à son Église les paroles de la vie éternelle? Est-ce que la France ne demeure pas, malgré tout, la vieille nation chevaleresque de cœur et de race chrétienne? Est-ce que Dieu n’est pas avec nous? Non, ne craignez pas. »

Voilà, monsieur, très exactement définie, ma pensée. Je dis et je pense qu'il ne faut pas craindre, car l’histoire nous enseigne que l’Église a eu déjà à traverser des crises qui étaient, sinon plus graves, du moins aussi redoutables : si l’on regarde en arrière, on peut constater que l'Église a subi, pendant quatre périodes, des persécutions identiques et plus violentes dans la forme.Ne parlons pas des premiers siècles, c’est-à-dire des persécutions païennes, occuponsnous seulement de l’époque française ; nous voyons d’abord la période de l'invasion des Normands, la période que l’on peut appeler de Jeanne d'Arc, c’est-à-dire de l’envahissement des Anglais, la période dite du protestantisme, et enfin la période de la Révolution. Est-ce que pendant de longues

l'enquête du Siècle

années, à ces moments-là, l'Église n’a pas eu à souffrir des déprédations matérielles, des tortures morales comme aujourd’hui? Les temps ont passé, l'Église a survécu, elle survivra encore cette fois-ci; les hommes qui l’attaquent passeront, et l'Église demeurera.

Loin de moi, cependant, l'intention de vous dire, monsieur, que je ne redoute rien. Certes, je crois, j'espère et je souhaite que la rupture du Concordat n'ait pas lieu. Comme je vous le disais, ce sera non seulement un malheur pour l'État et un malheur pour l'Église, mais ce sera surtout un malheur industriel pour le pays. Vous ne sauriez croire, monsieur, quelle perturbation déjà l’expulsion des congrégations à amenée dans le monde commercial; ce sera bien autre chose si la séparation est votée. Que deviendront alors ces milliers d'ouvriers qui ne vivent que du travail fourni par le clergé: ouvriers pour les ornements sacerdotaux, ouvriers employés aux constructions et aux réfections des édifices du culte, ouvriers fabriquant les objets nécessaires aux autels ou à la célébration de nos cérémonies. Car il faut bien s'attendre à cela. Le jour où la séparation sera votée dans les conditions où l’on veut la voter, tous nos missionnaires cesseront de faire leurs commandes ; et les commandes des missionnaires, répandus sur tous les points du globe, se chiffrent par des millions; c’est par chargements de bateaux entiers que les livraisons se font. Le gouvernement n’a pas encore envisagé cette éventualité; mais le jour où l'Église sera séparée de l'État, les mibaions s’adresseront aux autres pays pour leurs fournitures. Ce sera la réponse du berger à la bergère. Alors, monsieur, que de misères pour notre pays; misères d'autant plus redoutables qu’elles se doubleront de ces haïines que soulèvent toujours les guerres de religion! Et, il ne faut pas se le dissimuler, si la rupturé du Concordat a lieu, c’est une véritable guerre de religion qui débute.

En ce qui concerne la location des immeubles pour l’exercice du culte, pour l'instant je n’ai encore aucune opinion ni aucun plan arrêté. Il est inutile, du reste, de se préoccuper d’un événement qui peut avoir lieu dans deux ou trois ans ou qui peut ne jamais avoir lieu. Sur ce point, je

A L'ÉVÉCHÉ D'ÉVREUX

réserve ma réponse, qui se résume en ceci : Certainement le pape nous donnera des ordres relativement à ce que nous aurons à faire, je m’y conformerai.

Mais il est, quoi qu'il arrive, une chose certaine. Cette mainmise sur les propriétés du clergé et de l'Église est la violation flagrante d’un contrat, c’est un rapt. Il ne faut pas oublier que, dans sa magnanimité, le pape signataire du Concordat, voulant passer une vaste éponge sur les crimes et les vols de la Révolution, avait consenti à apposer son sceau au bas d’un acte, en vertu duquel, en échange de ce qu’on avait volé, on accordait certaines compensations. Tenez, cela est tellement exact, que, par exemple, à Évreux, l’hôpital est installé dans l’ancien couvent des Ursulines ; la caserne, c’est le couvent des Dominicains ; le palais de justice, c'était le couvent des Franciscains ; la cathédrale, elle a été construite avec des subsides provenant des dons des diocésains et non pas avec les deniers de l'État. A la Révolution, l'État a pris tous ces immeubles. De quel droit ? Et si l’on rompt le Concordat, l'État va-t-il rendre partout, même à Évreux, les immeubles qu'il s’est indûment appropriés ? Il est à craindre qu’il n’en fasse rien. Alors qualifiez vous-même l'acte qui va être commis.

Maintenant, supposons qu’on nous laisse les édifices qui sont nôtres, et qu'on supprime purement le budget des cultes. D’après le projet Briand un évêque, si je ne me trompe, touchera comme émoluments mille deux cents francs par an. S'il lui faut, comme aujourd’hui, payer Jes impôts du palais qu'on lui aura abandonné, comment pourra-t-il y arriver? Ici, par exemple, j'ai à payer environ huit cents francs de contributions ; si l'indemnité que me paie l’État est réduite à mille deux cents francs, que me restera-t-il pour vivre? De toutes façons, que ce soit le projet Briand ou un autre qui soit adopté, nous serons dans la nécessité absolue de quitter nos domiciles actuels. Pour moi, je quitterai sans regret ce palais et les richesses qui peuvent y être; tout cela est assurément bien peu de chose dans la vie.

19 janvier 1905 IX. — A l'évêché de Bayeux (1)

Bayeux, le 17 janvier 1905

Je ne suis pas partisan d'utiliser les services d’un journal pour faire dire ce que j’ai le besoin de dire ; cependant, je n'hésite pas à vous affirmer que nous devons lutter autant contre le projet Combes que contre le projet Briand ; tous deux sont oppresseurs et spoliateurs ; le projet Briand voudrait l'être un peu moins; il ne serait pas plus avantageux ; voilà pourquoi j'estime que nous devons combattre de toutes nos forces le vote de la séparation de l'Église et de l'État. Ce que j'en pense, mon opinion est entièrement formulée dans ma dernière lettre à mon clergé :

«Dans le pays tout entier, c’est à l'établissement même de la religion et à son exercice qu'on va s’attaquer. On annonce le dessein arrêté de rompre le traité de paix conclu, il y a un siècle, entre l'Église et l'État.

« Pour justifier cette rupture, on ose dire que l'Église l’a provoquée et a la première violé le pacte concordataire.

«Il y a quelques semaines, notre Très Saint Père, le Pape Pie X, élevait la voix, et, avec une force et une clarté victorieuses, il repoussait cette accusation. Ses paroles l’ont démontré, l'Église est restée fidèle à ses engagements. Elle a laissé à l'État le libre usage des prérogatives qu'Elle lui avait concédées ; Elle lui a prêté en toute occasion le bienveillant appui qu'Elle avait promis. Si, ‘parfois, Elle n’a pu céder aux exigences du pouvoir civil, c’est que celui-ci prétendait lui imposer des conditions auxquelles Elle n'avait jamais souscrit, incompatibles avec sa doctrine et son autorité divines.

« Non, l'Église n’a point provoqué la rupture, et Elle ne la veut pas. Elle enseigne que, dans toute société bien ordonnée, la puissance spirituelle et la puissance temporelle,

(1) M. Amette.

À L'ÉVÊCIÉ DE BAYEUX

souveraines chacune en son domaine, doivent s’accorder et s'unir pour le grand bien des peuples. Elle n’oublie pas que, si cet accord est partout nécessaire, il l’est surtout dans un pays comme le nôtre, catholique par ses origines, par ses traditions, par son tempérament national, par sa mission providentielle. Pour maintenir cette union, l'Église est prête à tous les sacrifices, hormis ceux qui compromettraient la vérité, la justice et le salut des âmes.

« Donc, si la séparation se fait, elle se fera malgré l'Église, et si elle se fait comme on la propose, elle se fera contre l'Église.

« Deux mots, en effet, peuvent résumer les projets à l’ordre du jour : spoliation et oppression.

« On veut supprimer le budget des cultes, c’est-à-dire principalement les modestes indemnités servies par l’État aux ministres de la religion. Lorsqu’au début de la grande Révolution, l’État s’empara des biens considérables donnés à l'Église par les générations passées, il s’engagea formellement à pourvoir à la subsistance du clergé. A ce: prix seulement, le chef de l'Église, en signant le Concordat, consentit à ne pas troubler dans leur possession les détenteurs de ces biens. N'importe : cette dette sacrée, plusieurs fois souscrite par la signature de la France, on est prêt à la renier ; cette obligation de stricte justice, condition de la paix de beaucoup de consciences, on prétend s’y soustraire.

« Ce n’est pas tout. Les édifices consacrés au culte, nos splendides cathédrales, nos innombrables églises, bâties par la foi de nos pères et conservées par celle de leurs descendants, on veut nous les ravir ou ne nous laisser qu’à titre onéreux et précaire l’usage de ces maisons de Dieu qui sont aussi les nôtres.

« Si encore elle devait être libre, l'Église ainsi dépouillée! Avec la liberté, la pauvreté de Bethléem ne nous effraierait pas, pour notre Dieu ni pour nous. Mais on médite de nous enchaïîner non moins que de nous appauvrir. On propose de multiplier les entraves, munies de sanctions pénales, à lexercice du culte divin, au ministère de la sainte parole, à l'organisation durable des services religieux.

« Ce n’est pas à vous qu'il est besoin de montrer quel

l'enquête du Siècle malheur ce serait qu’un tel état de choses, pour la France plus encore que pour l'Église.

«L'Église a d’infaillibles promesses d’immortalité. Le passé lui est garant de l'avenir : comme le Christ qu’elle continue ici-bas, Elle peut être persécutée, mais non vaincue ; Elle puise même dans la persécution une vitalité nouvelle.

« La France n’a pas les mêmes assurances. Si la religion est opprimée parmi nous, c’en sera fait de la paixau-dedans. Les consciences catholiques, —'et grâce à Dieu elles sont encore en grand nombre, — ne se lasseront pas de revendiquer leurs droits : de là, des luttes, des agitations sans fin, bientôt peut-être la persécution violente. D’autre part, en beaucoup de lieux, le clergé ne pourra plus assurer régulièrement le service du culte, l'instruction religieuse, l’administration des sacrements : bien des âmes périront et on ne tardera pas à voir à quels désordres est en proie un peuple sans foi et sans Dieu.

«Notre influence au dehors ne souffrirait pas moins dela séparation projetée. A l’heure présente, de toutes les nations des deux mondes, la France serait la seule à se mettre en hostilité avec l'Église et à répudier toute religion; ce n’est pas là ce qui lui garderait la sympathie de ses alliés, l’estime et le respect de ses rivaux.

«Tous ces maux nous menacent à brève échéance, mais ils peuvent encore être conjurés ; ils le seraient sûrement si tous les Français soucieux du bon droit et de la paix publique savaient faire entendre leur voix. Il leur appartient de dire bien haut à nos législateurs que la séparation de l'Église et de l’État, accomplie au détriment de la justice et de la liberté, serait un attentat contre la patrie non moins que contre la religion, une cause de trouble et de ruine pour le pays, une violence faite aux vrais sentiments de la grande majorité de la nation, »

— Voilà, monsieur, ce queje penseet, à vos interrogations, je ne pourrais que répéter ce que je viens de vous lire.

— Serait-il indiscret, monseigneur, de vous demander ce que vous pensez de la nouvelle loi sur les inhumations ?

— Cest une spoliation de plus, et cela au détriment des

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