Ibid., pp. 272 et
(J u voyage de M. Loubet à Rome, et à propos des évêques de Laval et de Dijon. Nous avons démontré plus haut que ces deux questions délicates furent négociées par le ministère Combes avec des allures provocatrices et brutales, et les tenants du Bloc ne le contestent plus, pour peu qu’ils soient sincères. Dans son allocution consistoriale du 14 novembre 1904, le pape lui-même a répondu à ces accusations. Montrant avec évidence que les Articles Organiques n’étaient pas dans le Concordat et que, d’autre part, l’article 1er de cette convention reconnaît implicitement sa juridiction sur l’épiscopat français, il a prouvé que dans les affaires de Laval et de Dijon, comme d’ailleurs en toute circonstance, l’Église avait fidèlement observé le Concordat. Soutenir le contraire, disait-il, « est aussi éloigné de l’honnêteté que de la vérité » ; et il repoussait ce qu’il appelait « une calomnie honteuse1 ».
Après ces énergiques protestations en faveur du Concordat, que devons-nous penser de M. Combes, continuant à affirmer que le pape désirait la séparation? Que devons-nous penser de M. Briand prenant à son compte « ce mensonge historique » ; et essayant de rejeter sur le Saint-Siège la responsabilité d’une rupture que les Loges avaient voulue depuis longtemps et longuement préparée!
M. Briand défendait donc une mauvaise cause
1. Le texte de cette allocution a été publié par les Qaestiotis actuelles tome LXXVI, p. 131-145.
dans son rapport, et malgré sa réputation d'habile avocat , il n'a trouvé que de piteuses défaites quand il a voulu rejeter sur le Saint-Sicge les responsabilités de cette rupture.
Qu'un pareil attentat ait été commis par les radicaux de la gauche et les socialistes de l'extrêmegauche, il n'y a pas lieu de s’en étonner. Ces fanatiques veulent la mort de l'Église, et pour lui porter des coups décisifs, tous les moyens leur sont bons. M. Briand le leur disait lui-même dans un accès de franchise : « Vous voulez faire une loi qui soit braquée sur V Église comme un revolver ! 1 » et M. Allard était le fidèle interprète des députés francs- maçons et libres-penseurs lorsqu’il déclarait brutalement : « Quelle est la séparation que nous voulons? Ce ne peut être que celle qui amènera la diminution de la malfaisance de l'Église et des religions... Je demande à la gauche de décider que l’Église , danger politique, doit être combattue de toutes les façons. »
Mais les sectaires n’auraient rien pu s'ils n'avaient pas trouvé le concours d’un certain nombre de modérés. Aux applaudissements delà grande majorité de la Chambre, M. Deschanel disait, le 22 octobre 1904 : « La séparation ne pourra être accomplie d'une manière définitive et sans déchirement que par des hommes dégagés de toute passion
d. Journal Officiel, p. 1678.
confessionnelle ou anticonfessionnelle, et ayant, avec l’amour de la pensée libre, l’intelligence et le respect des choses religieuses. » En parlant ainsi, il était l’écho de M. Ribot. Il ajoutait que ni dans le ministère de M. Combes ni dans la majorité de la Chambre il ne voyait les hommes « dégagés de toute passion » qui lui semblaient nécessaires pour une pareille réforme. Quatre mois après, il entrait lui-même dans le clan des sectaires pour faire avec eux la séparation, donnant par son adhésion un vernis d’élégance aux projets dont quelques semaines auparavant, il avait dénoncé la brutalité!
Dans le ministère de M. Combes, M. Rouvier n’avait pas caché son hostilité à la séparation ; devenu à son tour Président du Conseil, il se chargeait de la faire réussir et transformait en projet gouvernemental, le projet du socialiste Briand.
Le ministère Waldeck-Rousseau avait fait des déclarations nettement concordataires. C’était même pour rétablir le Concordat, dans son esprit comme dans sa lettre, qu’il avait prétendu, par la loi des associations, délivrer le clergé séculier de l’influence prépondérante des congrégations. Autant il s’était montré sévère pour les « moines ligueurs » et poulies « ordres mercantiles » autant il avait aflirmé sa sympathie pour le clergé séculier, et opposé aux intrigues des religieux le ministère modeste mais bienfaisant du prêtre de paroisse, du curé de campagne. Les congrégations une fois dispersées, lors-
que le bloc maçonnique se retournait contre le clergé séculier pour le poursuivre à son tour de sa haine, ses meilleurs auxiliaires étaient les anciens ministres du cabinet Waldeck-Rousseau, MM. Caillaux et Leygues, devenus d'acharnés séparatistes !
Ces palinodies ne doivent guère nous étonner ; ces pseudo-modérés appartenaient au bloc ministériel, et ayant tour à tour approuvé les cabinets Waldeck-Rousseau, Combes et Rouvier, il est naturel qu'ils se soient ralliés à ce qui a fait la continuité de ces trois ministères : la guerre à l’Eglise, persécutée dans ses religieux d’abord, dans ses prêtres ensuite.
Mais à côté de ce bloc dont M. Allard représente l’aile gauche, MM. Rouvier et Leygues l’aile droite, il y a un groupe qui prétend défendre contre la secte maçonnique la cause de la liberté. C’est le groupe progressiste qui aime assez à s’appeler libéral, surtout lorsque les circonstances le mettent en concurrence avec V Action libérale. Libéral, il l’est d’ailleurs dans son ensemble et les catholiques n’oublieront jamais les services qu’ont rendus à la liberté religieuse les chefs les plus éminents de ce groupe, MM. Ribot, Aynard, Jules Roche, Charles Renoist et Reauregard.
Malheureusement, les progressistes manquent parfois de discipline parce que leur groupe n’est en somme qu’une fédération de tendances assez différentes, de tempéraments assez variés. Il en est
parmi eux — et c’est le plus grand nombre — qui voient le mal et sont décidés à le combattre de toute leur énergie. Pour eux, l’ennemi c’est la tyrannie jacobine qui confisque au profit des sociétés secrètes les libertés publiques ; c’est le socialisme matérialiste qui prépare légalement la révolution sociale; c’est l’internationalisme qui détruit l’idée de patrie, et achemine rapidement la nation française vers les pires catastrophes. Contre ces fléaux de la société et de la France, ils veulent faire l’union de tous les défenseurs de l’ordre, de la liberté et de la patrie, fussent -ils cléricaux ou soupçonnés de l’être.
Mais il en est d’autres qui malheureusement sont restés fidèles aux formules politiques de leur jeunesse. Ils entendent toujours retentir à leurs oreilles le cri de Gambetta : « le cléricalisme, c’est l’ennemi! » et quoique l’Eglise persécutée soit encore loin du pouvoir, que les congrégations dispersées ne soient pas à la veille de s’emparer du gouvernement, ils continuent à croire au péril clérical. Ils craignent surtout de passer pour cléricaux. Autrefois, il suffisait d’avoir cette tare pour être exclu du parti républicain ; voulant rester républicains, ils l’évitent avec un soin jaloux. Pilate condamnale Juste quand les Juifs l’accusèrent de n’être plus l’ami de César. Ces progressistes voteront contre l’Église toutes les lois qu’on leur demandera, s’ils^doivent éviter à ce prix le soupçon de‘ cléricalisme.
Et puis, ils se rappellent les temps héroïques du 16 mai où sans distinction de nuances, tous les républicains s’unissaient contre les tentatives de la « réaction. » Dans leur aveuglement vraiment étrange, ils gardent, dans des circonstances toutes nouvelles, les vieilles formules et ils continuent à poursuivre l’idéal de 1877 : la « concentration » en un parti unique de toute « la famille républicaine. » Ne sera-ce pas d’ailleurs le jour où elle sera reconstituée qu’ils pourront reprendre le chemin delà préfecture d’où l’exclusivisme du Bloc les écarte, bien malgré eux ; et qu’ils enlèveront aux bureaux des ministères des faveurs et des rubans multicolores pour leurs amis et pour leurs protégés ? Ils redeviendront enfin personnages officiels, c’est tout ce qu’il leur faut!
Ne jamais passer pour clérical, être reçu dans les rangs élargis d’une majorité ministérielle quelconque, tels sont donc les deux articles essentiels de leur programme, tel est l’idéal mesquin d’après lequel ils règlent, en toute circonstance, leur attitude politique!
MM. Combes et Rouvier connurent bien leur état d’âme et ils en jouèrent avec habileté. Dans toutes les discussions qu’il faisait surgir à dessein pour préparer la séparation, M. Combes prenait par la terreur les timides. S’ils lui échappaient dans la plupart des questions où l’allure trop accentuée du Bloc eiïrayait leur âme de bourgeois, du moins
acquis : et sans se rendre le moindre compte du Lut final vers lequel M. Combes les orientait, ils votaient tous les ordres du jour qu’il leur proposait pour la défense de la société civile.
Le 27 mai 1904, P extrême-gauche et Y Action libérale interpellaient le gouvernement deM. Combes sur le rappel de notre ambassadeur au Vatican. La note pontificale dont on s’indignait n’était qu’un prétexte; c’était, — nous le savons maintenant — le premier acte de la séparation qui se jouait. Mais il suffit à M. Combes de tonner contre l’ultramontanisme, pour rallier immédiatement le centre à sa politique. Mal inspiré ce jour-là, M. Ribot tomba dans le piège, et il engagea ses amis à voter l’ordre du jour approuvant le rappel de notre ambassadeur. « Mes amis et moi nous voterons cet ordre du jour, disait-il, parce que nous voulons montrer que nous sommes aussi jaloux que personne des droits, de l’indépendance de notre pays et que nous mettons la meme conviction à défendre l’indépendance de la société politique que nous en avons mis à défendre, quand nous le jugions nécessaire, les idées libérales. » Ces paroles lui valurent les applaudissements d’une partie du Bloc, heureuse d’avoir fait, pour une fois, une dupe de la taille de M. Ribot.
Tout le centre progressiste vota à la suite de son chef et, par 420 voix contre 90, la Chambre
adopta Tordre du jour Bienvenu-Martin, Sarrien, Étienne et Jaurès ainsi conçu : « La Chambre, approuvant le gouvernement d’avoir rappelé notre ambassadeur auprès du Vatican... passe à Tordre du jour. » Ce furent donc les progressistes qui en cette occasion ouvrirent largement la porte à la séparation en portant, à coté du Bloc et sous la direction de M. Combes, un coup mortel au Concordat.
Six mois plus tard, le second acte de la rupture se jouait; à la suite des affaires de Dijon et de Laval, le nonce avait été congédié et la rupture des relations diplomatiques entre la France et le Saint-Siège étaitcomplète. Le 21 et le 22 octobre 1904, M. Combes en rendait compte à la Chambre, en répondant à plusieurs interpellations. M. Ribot s’était ressaisi et dans un magnifique discours, il dégageait sa responsabilité de la politique de M. Combes. Mais l’affaire était déjà trop avancée. Par 318 voix contre 230, la Chambre approuvait cette deuxième étape de la politique séparatiste. Un certain nombre de progressistes s’étaient abstenus!
Quelques semaines après, le ministère Combes s’effondrait sous le mépris public et M. Rouvier lui succédait. En réalité le nouveau cabinet ne désavouait rien de la politique antireligieuse de l’ancien. II. avait soin déplacer aux Cultes M. Bienvenu-Martin, un franc-maçon protestant, qui
avait signé tous les ordres du jour séparatistes et n’acceptait ce portefeuille que pour faire voter la séparation. Des francs-maçons de marque occupaient plusieurs ministères et l’un des délégués du Grand Orient au Parlement, le F.*. Dubief, était ministre du commerce. Dans son programme de gouvernement M. Rouvier inscrivait la séparation en demandant pour cette réforme un tour de faveur. Qu’importait tout cela? on ne s’attaquait qu’à l’Eglise et à la liberté! Le groupe progressiste se ralliait à M. Rouvier et lui promettait, par la bouche de son président, M. Thierry, son concours le plus dévoué; dans leurs circonscriptions, les députés qui le composaient annonçaient de grands changements et faisaient dire par leurs agents et leurs journaux que « l’air devenant respirable, » on pouvait enfin être ministériel.
Le 10 février, la gauche exigeait la mise à l’ordre du jour de la discussion sur la séparation; appuyée par le nouveau cabinet, cette proposition était faiblement combattue par le centre; enfin par 380 voix contre 111, la Chambre votait Tordre du jour suivant 1 : « La Chambre, constatant que l’attitude du Vatican a rendu nécessaire la sé-
paration des Eglises et de l’Etat, et comptant sur le gouvernement pour en faire aboutir le vote im-
1. Nous donnons en appendice le détail de ce scrutin, en soulignant les noms des progressistes qui ont voté dans cette circonstance décisive avec le Bloc.
médiatement après le budget et la loi militaire, passe à l’ordre du jour. » La majorité du groupe progressiste avait trahi la cause de la justice et de la liberté, soit en s’abstenant, soit en votant avec le Bloc.
Ainsi, dans les trois actes solennels qui ont précédé la discussion de la séparation, un certain nombre de progressistes, par inintelligence ou par respect humain, se sont faits les complices de la majorité ministérielle, et ont préparé les voies à une séparation dont, en réalité, ils ne voulaient pas.
Ils ont une lourde responsabilité dans l’attentat qu’a commis la Chambre contre la majesté désarmée du Saint-Siège!