‹ La séparation et les électionsChapitre 30 sur 146 · N F G A T 1 0 N DU B E S 0 I N RELIGIEUX · texte numérisé non relu

N F G A T 1 0 N DU B E S 0 I N RELIGIEUX

aux frais de l’État des services publics qui ne profitent qu’à une minorité souvent infime?

La dotation de l’assistance publique a une importance considérable dans les budgets des communes, des départements et de la nation; et chacun de nous l’alimente de ses contributions. Et cependant, e est le petit nombre qui va se faire soigner à l’hôpital, qui profite de l’assistance médicale, qui laisse aux orphelinats officiels le soin de ses enfants. Quelle dérision cependant si, se drapant dans leur richesse, les privilégiés de la fortune s’écriaient (( qui veut les hôpitaux les paie! Il n’y a guère de chances que nous y entrions un jour. Pourquoi nous en fait-on payer l’entretien? Nos enfants ne seront jamais à la charge de l’État; pourquoi devrions-nous contribuer à la vie des orphelinats ? »

Depuis la Révolution, la nation s’est chargée de 1 instruction de la jeunesse, et tour à tour on a constitué, souvent à grands frais, les trois ordres d’enseignement. De nos jours, l’école primaire a pris une grande extension qui s’est traduite par des dépenses considérables, surtout depuis que l’enseignement a été proclamé gratuit et obligatoire. Mais les célibataires ou les ménages sans enfants ne pourraient-ils pas, d’après le même raisonnement, protester contre une pareille tendance et dire : « Qui a des enfants à élever, paie leur éducation et leur instruction; de quel droit

nous

fait-on contribuer d’office à la formation intellectuelle et morale d’enfants qui ne sont pas à

nous?»

Depuis une vingtaine d’années ce n est un mystère pour personne que la neutralité de l’école est un vain mot. On a renoncé bien vite à la neutralité politique et sous prétexte d’enseignement civique, l’instituteur doit faire aimer la République, et avec elle ses fondateurs. Entrez dans une école : à la place du crucifix, vous verrez, a coté du buste de la République, les portraits de Yictor Hugo, de Gambetta, de Jules Ferry. Maintenant, c’est la neutralité religieuse qui est ouvertement violée par des maîtres résolument hostiles au catholicisme et à toute pensée surnaturelle. Le législateur lui-meme a si bien compris que l’école publique était 1 œuvre et l’arme d’un parti, qu’en 1886 il a proclamé la liberté de l’enseignement primaire et déclaré que quiconque ne voudrait pas pour ses enfants de 1 école publique, pourrait les faire élever a ses frais dans des écoles privées. Mais a-t-on pour cela déchargé des dépenses de l’ecole officielle ceux qui, n’en voulant pas, s’imposaient de nouveaux sacrifices pour fonder des écoles chrétiennes ? ^Nullement . le catholique chez nous doit payer, avec l’école de son choix que l’État ne subventionne jamais, une école publique expressément fondée pour combattre dans l’âme des enfants, toutes ses croyances, faire aimer ce qu’il déteste, et détester ce qu’il aime.

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L’Etat moderne a des prétentions esthétiques. Il veut protéger les arts. Aux frais de tous les contribuables, il achète aux Salons des tableaux, il réunit dans les musees des collections chèrement acquises. Il multiplie les écoles où Renseignement artistique est donné à la jeunesse et où se prépare lentement l’éclosion des talents et des génies. Il alloue des subventions aux théâtres qui représentent les chefs-d’œuvre de notre littérature, et parfois aussi ses pires productions. Les danseuses de

I Opei a émargent a son budget avec les ténors, les basses et les barytons de nos grandes scènes lyriques. Et ce que fait l’Etat, les villes le répètent chez elles, en consacrant aux beaux-arts une part de plus en plus grande de leurs dépenses. Mais n est-ce pas une infime minorité qui profite de cette protection officielle donnée aux beaux arts?

II ^ <l 011 France plus de vingt millions de campagnards qui habitent leurs fermes et leurs villages et ne vont guère en ville que pour les marchés et les foires. Quels sont parmi eux ceux qui vont aux Salons, aux musées, aux théâtres? Quels sont ceux qui envoient leurs enfants aux écoles de peinture, de sculpture, d architecture ou de musique? Quels sont ceux qui ont pu admirer à Paris les exercices chorégraphiques des danseuses de l’Opéra? Et cependant , ils paient pour tout cela.

La raison en est bien simple. C’est que, en vertu de la loi de solidarité chacun doit contribuer aux

charges communes sans trop se demander dans quelle mesure il en tirera un profit personnel. Il n’y aurait pas de société, il n’y aurait pas de nation si chacun ne voulait participer qu’aux seules dépenses dont il serait appelé à éprouver lui-même l’évidente utilité.

Le devoir du gouvernement consiste toutefois à donner une attention spéciale aux nécessités sociales qui intéressent le plus grand nombre. Or qui contesterait, même à notre époque, l’universelle importance du besoin religieux? Beaucoup de Français, il est vrai, s’en disent affranchis; ils vivent hors de l’Église, à l’écart de ses cérémonies et de ses pratiques. Et cependant la plupart d entre eux ont recours à elle, au moins dans les circonstances les plus graves de leur vie, quand ils se marient pour solliciter la bénédiction nuptiale, lorsqu’ils ont des enfants pour les faire baptiser et plus tard pour les préparer à la première communion; quand leurs proches sont mortellement atteints, pour leur procurer les derniers sacrements et des funérailles chrétiennes ; enfin quand ils sont à leur lit de mort pour recevoir, eux aussi, les consolations suprêmes delà religion. Rares, bien rares • sont, même dans le monde des ennemis de l’Eglise, les familles où il n’y a ni baptêmes, ni premières communions, où les enterrements sont civils comme les mariages. D’ailleurs, grâce à Dieu, la France ne se compose pas encore uniquement d incroyants

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et d’indifférents! Il y a des pays entiers qui sont restés iidèles aux pratiques séculaires du catholicisme et qui, même quand ils votent pour des anticléricaux, sont profondément attachés aux choses religieuses.

C’est donc la masse des Français qui a encore besoin de la religion. Et c’est à la satisfaction de ce

besoin universel que l’État se refuserait 1 Pour la petite coterie des abonnés de 1 Opéra on subventionnerait l’Académie nationale de musique, et pour les millions d’habitants qui peuplent nos campagnes, on ne ferait rien en faveur des églises!

Dans ces questions-là, nous dit-on, il ne faut pas s’en tenir au nombre. Un classement doit être établi parmi ces besoins sociaux que l’État a pour mission de satisfaire. Il en est que nul ne contestera; ce n’est pas en un temps où la science transforme le monde, en multipliant la puissance de l’homme, en éloignant la maladie, en retardant la mort, en

adoucissant les conditions matérielles de l’existence, en libérant de plus en plus l’humanité des forces naturelles qui l’opprimaient, qu‘on pourrait nier son utilité et refuser (les subventions aux laboratoires et aux bibliothèques où elle se prépare, aux chaires où elle s’enseigne. Quant aux arts, ils sont la fleur de l’humanité; leur épanouissement est nécessaire à toute civilisation, leurs chefs-d’œuvre procurent les plus .nobles jouissances et ils ont pour qui sait les comprendre, une haute valeur

éducatrice et morale. Ne pas les apprécier, serait retourner à la barbarie.

La religion au contraire a une utilité de plus en plus restreinte. La morale se passe d’elle, les esprits délicats échappent à son action et ceux qui lui restent attachés par je ne sais quel atavisme cultuel, suivent une habitude séculaire beaucoup plus que leur conviction raisonnée; c’est le joug de la tradition qui pèse sur eux, tandis que leur intelligence reste engourdie. Leur besoin religieux est donc un vestige du passé, une nécessité de plus en plus factice qui doit peu à peu faire place aux splendeurs de la vérité rationnelle et de la jouissance esthétique.

Voilà ce qui a été écrit en de nombreux articles, ce qui s’enseigne dans les loges maçonniques et les congrès de libres-penseurs, ce qui a été à maintes reprises répété à la tribune de la Chambre pendant la discussion de la séparation.

Notre intention n’est pas de discuter la valeur de la science ou de l’esthétique, encore moins de contester que l’une et l’autre puissent avoir une influence bienfaisante sur la marche de l’humanité et la vie intellectuelle et morale des individus. Supposons même un moment qu’elles doivent supplanter un jour la religion jusqu’à la faire complètement disparaître. Il s’agit seulement de se demander si nous en sommes déjà là, et si dès maintenant l’idée religieuse est sans influence non seulement sur

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certains esprits distingués, mais même sur la foule, sur les ignorants. II s’agit de savoir s’il n’y a pas encore dans l’âme humaine des sentiments que seule la religion est capable de promouvoir et d’alimenter, et si, dans la vie de chacun de nous, il n’y a pas toujours des circonstances où seule elle peut apporter à notre âme les joies, les consolations, les espérances qui lui sont nécessaires. Il s’agit enfin de savoir si, pour la grande masse de nos contemporains, elle n’est pas restée la vraie jouissance éducatrice, la gardienne toujours respectée de la morale individuelle et sociale. C’est ce que reconnaissait M. Deschanel, dans le discours du 21 octobre 1904 où il donnait son adhésion au principe de la séparation : « A côté de l’Église, considérée en tant que gouvernement, en tant que puissance politique, il y a des millions d’hommes et de femmes qui ne savent pas un mot du Sy llabus, qui n’ont jamais lu l’Encyclique Quanta cura , qui en sont encore tout simplement à l’Évangile et qui prient comme leurs pères ont prié1. »

Qu importerait dèslorspour la question qui nous occupe que ce besoin religieux soit appelé à disparaître dans un avenir plus ou moins lointain? 11 suflit que pour le moment il soit éprouvé, profondément, par des multitudes de personnes, un grand nombre d’hommes, la presque totalité des femmes

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