Anthyme-Saint-Paul, op. cit
pourvoient dans une large mesure à la continuation de leur œuvre après leur mort. L’évêque frappe ensuite ses chanoines qui, allant souvent au delà de la contribution qui leur est imposée, l’augmentent , à leur tour, par des sacrifices personnels et des legs pieux. Une part est assignée sur les revenus fixes et éventuels de la cathédrale et des paroisses et un contrôle administratif en assure la perception. »
Souvent, c’étaient des moines, des abbés qui étaient eux-mêmes les architectes des églises. Dans un grand nombre de monastères, l’architecture s’enseignait et des religieux, instruits dans cet art, dirigeaient en personne les constructions. Nous en avons des preuves formelles pour les abbayes de Cluny, de Citeaux, de Saint-Sernin de Toulouse, de Saint-Front de Périgueux dont les moines allèrent porter au loin les principes artistiques qu’ils avaient puisés et mis à exécution dans l’intérieur de ces monastères.
Le peuple chrétien contribua lui aussi volontairement à la construction des églises parce qu’il la considérait comme une œuvre de piété particulièrement agréable à Dieu. La chronique du Mont- Saint-Michel nous montre les paysans normands se faisant ouvriers bénévoles et se soumettant avec allégresse aux plus rudes travaux, pour élever la célèbre église de cette abbaye. C’était au chant des psaumes et des cantiques que les matériaux
LA PROPRIÉTÉ DES ÉGLISES D * A P R È S l/HISTOIRE 161
étaient amenés au chantier. Or ce cas n’est pas isole ; c est par centaines rpi’on en trouve de semblables dans les chroniques de ces âges de
foi.
Les riches et les seigneurs apportaient à cette œuvre commune du peuple chrétien le concours <le leui lortune i dotations en terres ou en dîmes, dons de fortes sommes d’argent, legs aux fabriques et aux couvents, paiements de salaires, concessions gratuites de forêts, de carrières et de matériaux de toutes sortes, tels étaient les moyens qu’ils employaient pour contribuer, eux aussi, à l’édification de la maison de Dieu.
Enfin, si cela ne suffisait pas, l’Eglise faisait appel aux populations lointaines; un chanoine ou un moine, délégué par son chapitre ou son couvent, s en allait emportant avec lui une relique insigne qu’il faisait vénérer et au nom de laquelle il demandait l’aumone pour l’église en construction. Pour achever leur cathédrale, les chanoines de Sens promenèrent ainsi dans toute la France des reliques de S. Etienne. Quelquefois aussi ils se contentaient de faire en faveur de leur œuvre ce (pie nous appelons de nos jours des sermons de charité. En 1 203, le chapitre de Clermont voulant achever sa cathédrale, envoya plusieurs de ses chanoines prêcher à travers la France et le pape •Urbain IV leur donna, avec ses encouragements, une lettre de recommandation pour tous les évê-
ques dont ils visiteraient ainsi les diocèses. Enfin, pour stimuler la générosité des fidèles, les papes multiplièrent les indulgences en faveur de ceux qui, de leurs bras ou de leurs biens, aideraient à la construction des églises, « inanus porrexerint adjutrices ». Dès la seconde moitié du xie siècle, une indulgence fut ainsi concédée pour l’église Sainte-Foi de Conques; et dans les siècles suivants, cet usage prit la plus grande extension. C’est par milliers que l’on trouve dans les registres des papes de ces concessions d’indulgences, surtout lorsqu’au xve siècle, il fallut restaurer ou réédifier les églises de France que la guerre de Cent Ans avait dévastées l.
Plus d’une fois, il est vrai, les communes votèrent des subsides pour activer la construction surtout des églises paroissiales dont leur piété devait profiter. Ainsi, en 1413, tandis que les chanoines de Troyes étaient absorbés par la construction de la nef de leur cathédrale, la municipalité prit à sa charge l'édification du clocher et elle fit si bien qu’en moins de quatorze ans, la flèche s’éleva à plus de cent mètres au-dessus du sol. « Mais 1 les crédits sur le budget communal formaient-ils bien le meilleur et le plus clair des
ressources? Certes ils n’ont suffi ni prétendu suf-
1. Anthyme-Saint-Paul. Univers du 30 mars 1905. Cf. aussi la publication du P. Denifle intitulée la Désolation des églises de France pendant la guerre de Cent Ans.
lire à l’exécution d’églises telles que celles de Caudcbcc, de Harfleur, de Pont-de-l’Arche, de Vernon, de Notre-Dame-de-l’Épine à Châlons, de Saint-Nicolas-du-Port à Nancy, de Saint- Jacques de Dieppe, de Saint-Maclou de Rouen, de Saint-Pierre de Caen, de Notre-Dame de Saint-Lô, de Saint-Michel de Bordeaux, de Saint-Michel de Dijon, de la Dalbade de Toulouse, de Saint- Jean de Perpignan, de Saint-Vincent de Carcassonne, des églises parisien¬
nes de Saint-Germain-l’Auxerrois, Saint-Gervais, Saint-Etienne-du-Mont, Saint-Eustache, des sept églises de Troyes 1 refaites, agrandies ou embellies pendant le xvie siècle; et combien d’autres! La participation volontaire et individuelle des fidèles, les dons des paroissiens riches, les quêtes, les souscriptions, les affectations spéciales sur les revenus temporels de la cure et sur ceux du culte étaient toujours la garantie la plus solide et l’élément le plus substantiel du succès de l’entreprise. Il en fut à peu près de même jusqu’à la fin du xviii0 siècle et l’église Saint-Sulpice de Paris, par exemple, n’est parvenue à ce que nous la voyons qu’à l’aide des ressources de cette nature. »
Et pour qui, pour quelle destination les égli-
1. C’est à dessein que dans cette liste l’auteur ne fait figurer que des églises paroissiales, pour bien montrer que n’ayant contribué à leur construction que pour une part minime, les communes seraient mal venues d’en réclamer la propriété.
ses étaient-elles bâties, agrandies, restaurées, reconstruites, pendant douze siècles? Était-ce pour qu’un jour la franc-maçonnerie y tînt ses assemblées secrètes? ou pour que les Universités populaires les fissent servir à leur propagande anti-sociale et anti-religieuse? M. Edgard Monteil osait le prétendre puisque, dans un rapport au Conseil municipal de Paris, il a émis l’idée saugrenue que les cathédrales ont été élevées par la franc-maçonnerie pour servir de lieux de réunion, de plaisir et d’affaires aux populations du Moyen-Age. Mais chacun sait que M. E. Monteil, avant d’entrer dans son asile d’aliénés, a été plus expert dans l’art des fiches que dans la science de l’histoire1.
Ce qui est un peu plus sérieux c’est la théorie de Viollet-le-Duc sur le caractère « laïque » de l’architecture gothique. Égaré, dans les dernières années de sa \rie, par sa passion anticléricale, Viollet-le-Duc a prétendu que construites par des corporations laïques, d’après un idéal laïque, les cathédrales du Moyen-Age furent autant des « maisons du peuple », destinées aux actes de la vie civile et sociale, que des sanctuaires consacrés aux cérémonies liturgiques. Il n’y aurait dès lors qu’un pas à faire pour transformer ces « maisons du peuple » du xiii® siècle en Bourses du T ravail, Universités populaires. Cercles démo-