J. O 2c Séance du 6 avril 1905, pp
SÉPARATION ANTIDÉMOCRATIQUE 257
Est-ce encore une mesure démocratique ?
Il y a des cas, nous le reconnaissons, où meme dans des pays pauvres, le culte pourra subsister. Ce sera dans les communes où est établie quelque riche famille qui prendra presque exclusivement à sa charge l’entretien de l’église. Elle le fera soit par esprit chrétien, soit par conviction politique, les « autorités sociales » se piquant de protéger la religion, soit tout simplement par snobisme, pour ressusciter en quelque sorte à son profit, l’ancien droit de patronat qui mettait, sous l’ancien régime, un certain nombre d’églises sous l’influence de la noblesse. Maintes fois déjà, nous avons entendu des hobereaux de campagne parler avec une certaine importance du jour où les circonstances feront de leur château le principal soutien de la paroisse.
Même en supposant à ces généreux bienfaiteurs les plus pures intentions et la plus exquise délicatesse, on ne peut pas s’empêcher de redouter une pareille éventualité. Dans certaines régions, en Bretagne et en Franche-Comté par exemple, les paysans ont un souci excessif peut-être, en tout cas réel, de leur indépendance et un amour encore plus grand de l’égalité ; les supériorités sociales ont beaucoup de peine à se faire accepter de leur susceptibilité quelque peu ombrageuse. Déjà , ils voient avec une certaine humeur les curés qui fréquentent les châtelains au point de devenir leurs commensaux. Un évêque est assuré de l’impopularité
si. dans ses tournées pastorales, il descend au château plutôt qu’au presbytère. Que sera-ce le jour où payé par le seigneur du lieu, le curé semblera son chapelain, le jour où entretenue par la noblesse du lieu, l’église du village passera pour la chapelle du château. On peut dire qu’alors le clergé perdra toute influence.
D’autre part, ces nobles protecteurs de l’Église sauront- ils jouer toujours ce rôle avec la délicatesse qu’il comporte ? Pour le prêtre qui attendra d’eux sa subsistance, auront-ils le respect qui est du à son caractère sacré ? Ne s’imagineront-ils pas quelquefois qu’il fait partie de leur personnel? N’auront-ils pas la tentation, puisqu’ils paieront, de vouloir régenter la vie religieuse de la paroisse et meme du curé? A l’église, ils se croiront chez eux ; avec un peu d’imagination, ils la considéreront comme un oratoire privé dont ils feront les honneurs à leurs amis, où ils tiendront en respect leurs adversaires. Le curé lui-même saura-t-il préserver, en face de ces patrons laïques, l’indépendance de son ministère, et le cas échéant, leur parler avec une liberté toute apostolique, si tout en subvenant au culte, ils donnent â la paroisse des occasions de scandale? Saura-t-il toujours résister au châtelain qui voudra lui faire embrasser ses querelles personnelles ou politiques? En tout cas, faire dépendre des riches la satisfaction légitime des besoins d’une commune, remettre au gré de leurs