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CHAPITRE PREMIER La Norvège avant

Lorsqu'on jette un coup d'œil sur la carte de l'Europe septentrionale, la presqu'île Scandinave semble, au premier abord, ne constituer qu'un seul et même pays. Et cependant, de chaque côté du Kjôlen, deux peuples de même origine, de même race, de même religion, vivent l'un à côté de l'autre comme deux frères ennemis, et cela dès la plus haute antiquité. Dès le ix e siècle 1 , les rois de Norvège sont en lutte avec les divers princes qui se partagent ce qui constitue aujourd'hui le royaume de Suède, notamment avec les rois d'Upsal et de Birka. A cette époque cependant, bien que les nom-

1 Les traditionnalistes norvégiens, Bjôrnson en particulier, sont extrêmement fiers de l'ancienneté de leur royaume et ne manquent pas une occasion de la rappeler (F. Drolsum, page 1 ; Nansen, page 1). En 1872, ils ont célébré en grande pompe le millième anniversaire de sa fondation, et, en juillet 1905, un grand meeting tenu à Hamar a décrété que le futur roi devrait porter le nom d'un des anciens rois de Norvège . Le prince Charles se soumit, on le sait ; mais, n'en déplaise aux Norvégiens, les noms de Gustave-Adolphe et de Charles XII sont cependant plus connus du grand public que ceux de Haakon et d'Olaf.

breux petits royaumes dont se composait la Norvège eussent été fondus en une seule monarchie, l'unité nationale n'était pas faite, faute d'un pouvoir central assez fort, faute aussi d'une population suffisamment dense. La Norvège était, dès cette période reculée de son histoire, comme elle l'est encore aujourd'hui, une réunion d'individus aux opinions trop particularistes pour pouvoir s'affirmer fortement au dehors. Lorsque, après la bataille navale du Hafrsford, Harald aux beaux cheveux eut réuni sous son sceptre toute la Norvège, de puissants chefs de clan lui refusèrent obéissance, et, plutôt que de se soumettre, émigrèrent aux Fœrœ et en Islande. Cet exode des familles aristocratiques mit le peuple en rapports plus constants et plus étroits avec la royauté, et accrut sa fidélité aux lois et au pouvoir royal. Aussi, lorsqu'en 1387, la dynastie s'éteignit en la personne du roi Olaf, grâce à l'absence des familles dirigeantes, la Norvège glissa sans difficulté dans une union permanente, d'abord avec le Danemark et la Suède (Union de Kalmar), puis avec le Danemark seul 1 .

Ces trois peuples, qui ne parlaient pas la même

1 L'union des deux pays avait déjà commencé en 1376 lorsque le prince Olaf, fils d'Haakon VI, héritier de la couronne de Norvège, fut élu roi de Danemark; il devint roi de Norvège en 1380, mais mourut en 1387.

langue 4 , qui avaient si longtemps vécu d'une vie différente, ne purent rester bien longtemps unis. Dès 1521, la Suède» sous Gustave Va sa, se détacha des deux autres royaumes, tandis que la Norvège resta jusqu'en 1814 unie au Danemark. Seulement, tandis que les Norvégiens * prétendent que leur pays formait alors un Etat distinct, les Danois d'abord, les Suédois ensuite affirment que ce n'était qu'une province faisant partie intégrante du royaume de Danemark. Entre ces deux prétentions contraires, où est la vérité ? Jusqu'en 1660, il est tout à fait certain que la Norvège constituait un royaume séparé. En effet, dans la Diète danoise de Copenhague, en 1536, la puissante noblesse du Danemark obligea le roi Christian à promettre que, s'il venait à conquérir la Norvège par les armes, elle cesserait d'être un royaume distinct et deviendrait une partie du Danemark ; mais, la Norvège n'ayant pas été conquise, on ne pouvait réellement pas la qualifier de province 3 .

La situation changea lorsque, en 1660, le roi Frédéric III supprima les anciennes franchises et devint

1 Le danois et le norvégien s'écrivent de même, mais la prononciation en est très différente.

1 Cf. Nansen, page 7 (note).

3 Christian III lui-même, dans un traité conclu avec la Suède, un mois seulement après son élection» reconnaissait la situation spéciale de ce pays.

souverain absolu tant en Norvège qu'en Danemark. L'Etat se confondit alors, comme dans les autres pays, avec la personne même du souverain. Sans doute la Norvège est encore un Etat distinct du Danemark, mais elle a le même roi, et ce roi, d'après le droit public du xvn e siècle, peut en disposer à son gré. Aussi bien, les Danois eux-mêmes (Hojer, Scheidt, Kofod Anker) ont toujours reconnu que la Norvège n'était pas une province danoise, mais bien un Etat souverain à l'égal du Danemark : « Je suis le souverain des deux royaumes, disait Christian VI en 1740 4 , le père des deux enfants, je ne ferai tort à personne ; mais l'un ne doit pas demander plus que l'autre. Frères égaux, part égale. » Et, de fait, pendant plus de quatre siècles, ces deux pays vécurent en bonne intelligence, et, en apparence au moins, sur le pied de l'égalité la plus parfaite. La cour de Copenhague était remplie de Norvégiens, qui parvinrent fréquemment jusqu'aux plus hauts emplois, et, si les armées des deux royaumes demeurèrent distinctes, les longues luttes qu'elles soutinrent ensemble contre la Suède, créèrent entre elles des liens d'amitié qui ne sont pas encore rompus aujourd'hui. Dominant, en effet, au sud, la Poméranie et la majeure partie des provinces balti-

1 A l'occasion d'une querelle entre les deux villes de Copenhague et de Christiania.

ques, à l'est, la Finlande, la Suède, qui était alors une puissance de premier rang, devait fatalement chercher à acquérir un pouvoir absolu sur toute la péninsule Scandinave. Ces tentatives échouèrent toujours, grâce à l'union des deux autres pays, et le seul résultat de ces luttes sanglantes fut, pour la Norvège, la perte des trois provinces de Bohuslen, de Jemtelend et de Herjedalen, qu'elle se vit obligée de céder à la Suède par suite de revers éprouvés en Danemark.

Un instant cependant on put croire que la haine d'un ennemi commun allait réconcilier la Suède et la Norvège.

En 1809, en effet, alors que la Suède, qui était en guerre à la fois avec la Russie et la monarchie danonorvégienne, semblait sur le point de succomber, le prince Christian-Auguste, qui commandait l'armée norvégienne, conclut avec son adversaire un armistice, ne voulant pas, disait-il, aider les « barbares 4 » à démembrer la Scandinavie, et grâce à cela, la Suède put conclure avec la Russie une paix honorable 2 . En reconnaissance de l'intervention de Christian-Auguste, la Diète suédoise choisit ce prince

1 Les Norvégiens (ainsi que les Suédois, d'ailleurs) ont le plus grand mépris pour les Russes, qu'ils considèrent comme des Asiatiques.

' Elle dut se résigner cependant à lui laisser la Finlande, entièrement occupée déjà par les troupes russes.

comme successeur du roi Charles VIII, qui n'avait pas d'enfant, et Ton put croire alors que l'union entre les deux pays allait se faire à l'amiable, sans la moindre difficulté. Mais hélas 1 quelques mois plus tard, Christian-Auguste mourait; l'union, à peine ébauchée, se brisait, et, pour la reformer, le maréchal français Barnadotte, que la Diète suédoise avait choisi comme prince royal, allait être obligé de reprendre les traditions de guerres fratricides de la politique suédoise.

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