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CHAPITRE VI La liquidation de l'Union

La révolution du 7 juin avait dissous l'union entre la Suède et la Norvège; mais il restait à la liquider, et à organiser sur de nouvelles bases le régime qui lui succéderait.

Dès la fin de juillet, le Riksdag énonçait dans une adresse au roi reproduisant presque mot pour mot le texte du projet de la commission spéciale les conditions auxquelles il subordonnait son consentement à l'abrogation de l'acte d'Union, et le nouveau président du conseil, M. Lundeberg, l'un des leaders du parti conservateur, allait être chargé d'en obtenir l'exécution * .

L'adresse débute par un aperçu de l'histoire de

1 Le nouveau ministère était un ministère de concentration. En dehors de M. Lundeberg, il comprenait en effet le comte Wachtmeister, renommé pour sa modération et sa prudence, et M. Staaf, l'un des espoirs du libéralisme suédois.

l'union constatant que les réclamations de la Norvège n'ont jamais porté que sur certaines formes des institutions unionelles, et que même sur ces points spéciaux la Suède consentait à faire toutes les concessions compatibles avec le maintien de l'union ; le Riksdag insistait particulièrement sur ce que la Suède, par l'intermédiaire de son gouvernement et de son parlement, avait formellement offert de réaliser l'égalité complète des deux pays aussi bien en matière consulaire que par rapport à l'administration des affaires étrangères. Il ajoutait que la décision du Storthing n'avait pas dissous l'union, que la dissolution ne pouvait s'accomplir qu'avec le consentement du roi de Suède et du Riksdag, et que celui-ci ne serait obtenu que si la Suède obtenait la satisfaction de ses légitimes exigences.

La première de ces exigences, c'était que la Norvège adressât à la Suède une proposition en règle concluant à la dissolution de l'union. Cette demande ne serait reconnue comme exprimant réellement la volonté du peuple norvégien que si ce peuple se prononçait nettement en faveur de la dissolution, soit par de nouvelles élections, soit par un plébiscite. Cette exigence ne souleva aucune objection sérieuse de la part des Norvégiens. Sans doute ceux-ci considéraient la demande d'un plébiscite comme une ingérence des Suédois dans leurs pro-

préâ affaires ; ils pensaient néanmoins que cette cah«sultation nationale serait d'une grande utilité, ett fcê sens qu'elle montrerait auk plus sceptiques que là Norvège était Vraiment unanime, et que l'intransigeance du gouvernement n'était pas, comfliè on le prétendait, le fait d'un groupe de pôlitiéteûs. Àtissi se gardèrent-ils de repousser l'occasion inespérée t[Ufe leur offrait ta Suède d'affirmer solennellement leurs aspirations à l'indépendance S et lé goUverrtément norvégien résolut*»il de procéder dès lé dimanche 13 août à cette grande consultation populaire. Ùh en connaît le résultat : 362.307 suffrages se prononcèrent en faveur du gouvernement, e'ést-fi-diré pour la dissolution de l'union, et 182 seulement Coiltre *. La première condition imposée par la Suède à là Norvège était remplie.

Mais alors allait se poser, aVed une Singulière acuité, le grave problème du règlement déS relations réciproques entre les deux Etats. Beaucoup de N&p-

1 On ne peut expliquer que le Riksdag suédois ait eu l'idée de ce plébiscite autreihent que pour *< sauver la forme », et nièttre son consentement à la séèession & l'abfi dé là Vbldnté nationale du peuple norvégien } car le résultat efe était certain d'avance.

§ Parmi ces derniers se trouvaient d'ailleurs plusieurs des hommes lés plus êminènts de la Norvège* tous éétix qui, sachant s'élever au-dessus des mesquineries de la politique journalière, se rendaient compte que les petits pays ne peuvent subsister qu'à là condition de rester unis.

végiens prétendaient en effet que l'adhésion de la Norvège à l'union ayant été libre, sa sortie devait l'être de même, et l'on put croire un instant que le gouvernement norvégien refuserait de discuter les conditions auxquelles la Suède subordonnait sb reconnaissance de la dissolution. Heureusement il n'en fut rien. Le 22 août, le Storthing résolut d'inviter les pouvoirs suédois à collaborer à la dissolution de l'union par la résiliation, en ce qui convertie la Suède, de l'acte d'union, et autorisa le gouvernement norvégien à engager avec la Suède des négociations au sujet de diverses questions se rattachant à la rupture, notamment les questions envisagées dans la résolution du Riksdag suédois du 27 juillet

Comme suite à cette décision du Storthing, des délégués des deux pays se réunirent, à la fin d'août, dans la petite ville de Karlstad . Ces déléguée étaient pour la Suède : M. Lundeberg, président du Conseil ; le comte Wachtmeister, ministre des Affaires étrangères; M. Hammarskjœld, ministre des Culted, et M. Staaf, ministre sans portefeuille ; et pour la Norvège : M. Michelsen, président du Conseil ; M. Loevland, ministre des Affaires étrangères ; M. Berner, président du Storthing, et M. Vogt, ancien ministre.

Les négociations portèrent surtout sur trois points:

sur la question des fortifications norvégiennes ; sur le droit pour les Lapons suédois de faire paître leurs rennes dans le nord de la Norvège, et sur la sécurité du commerce en transit des produits de l'industrie métallurgique suédoise.

De ces trois questions, la plus importante est sans contredit la première. Les fortifications de la frontière, comme on les appelle en Suède et en Norvège, comprennent quatre groupes d'ouvrages : à l'extrême sud Frederiksten, puis, en remontant vers le nord, Œrje, Urksoug et Kongsvinger ! .

Situées à peu de distance de la frontière, elles constituent, quoi que puissent dire les Norvégiens, une perpétuelle menace contre la Suède. Aussi le Riksdag, qui tenait avant tout à assurer le maintien de la paix entre les deux Etats, avait-il, dans sa résolution du 27 juillet, exigé leur démantèlement, et réclamé en outre qu'un traité interdise à l'avenir d'en ériger de nouvelles. « Le gouvernement devra, peut-on lire dans l'adresse du Riksdag au roi, exiger comme condition de la résiliation de l'acte d'union et de la reconnaissance de la Norvège en tant qu'Etat souverain, la constitution d'une zone s'étendant des deux côtés de la frontière sud des deux

1 Seules les forteresses de Frederiksten et de Kongsvinger sont antérieures à l'union. Celles d'Œrje et d'Urksoug ont été créées en 1895, malgré l'opposition des Suédois.

Etats, et dans les limites de laquelle les fortifications construites en ces dernières années ne pourront être maintenues, ni aucune autre fortification érigée à l'avenir. » La Suède se déclarait donc prête à se lier pour l'avenir au même degré que la Norvège, et à laisser libre de fortifications une zone équivalente à la zone norvégienne. Mais cela ne devait pas suffire aux Norvégiens. Les fortifications élevées dans ces dernières années, disaient-ils, ne sont, pas plus que les anciennes, situées au seuil immédiat de la frontière 4 , et ne peuvent être considérées en aucune façon comme une menace contre la Suède. Leur rôle est de défendre les contrées riches et très peuplées autour de Christiania, et en admettant que dans une guerre future la Suède et la Norvège marchent ensemble, elles seront aussi utiles aux Suédois qu'aux Norvégiens. La zone neutre, qu'offre en compensation la Suède, n'a, au contraire, aucune valeur stratégique, pour l'excellente raison que Stockholm se trouve à six cents kilomètres de la frontière suédo-norvégienne 9 alors que Christiania n'en est éloignée que d'à peine cent kilomètres. En formulant ces prétentions, la Suède a donc voulu

1 II faut remarquer cependant que si Kongsvinger et Urksong sont situées respectivement à soixante-cinq et quarantecinq kilomètres de la frontière, Frederiksten n'en est qu'à vingt-cinq et Œrje à six.

Jordan. 8

exercer un contrôle sur des contrées qui ne lui appartiennent pas et qui sont situées en dehors des frontières de son territoire, absolument comme si la Norvège était un pays vaincu et conquis. Jamais, ajoutaient les délégués norvégiens, le Storthing ne consentirait à une pareille humiliation, à moins cependant que, comme compensation, le cabinet de Stockholm n'acceptât le principe d'un traité d'arbitrage permanent, s'appliquant à tous les conflits qui pourraient surgir entre les deux peuples; dans ce cas, en vue d'assurer le maintien de la paix, le gouvernement norvégien se résignerait au déman r tèlement des forteresses * .

Ce n'était pas là d'ailleurs la seule question que les négociateurs de Karlstad eussent à résoudre. Comme seconde condition, le Riksdag avait en effet stipulé « que le droit actuellement reconnu aux Lapons suédois de franchir chaque année la frontière norvégienne avec leurs rennes serait formellement garanti pour l'avenir. » Ce que la Suède exigeait là n'était donc pas quelque chose de nouveau,

1 Le projet do créer une zone neutre entre ta Suède et la Norvège n'est pas nouveau. Déjà, en Î8Î4, les commissaires envoyés à Christiania par les grandes puissances pour faire exécuter le traité de Kiel avaient demandé * que les forts de la frontière fussent remis Liodoises, et que toute

la région située û\i dci fccucc par

troupes n<

mais seulement la confirmation d'un très ancien droit, reconnu depuis longtemps par la Norvège. Chaque année, les Lapons suédois passent l'hiver en Suède, et, la belle saison venue, conduisent leurs troupeaux de rennes sur le versant norvégien des Alpes de la Laponie, seul endroit où leurs rennes rencontrent les pâturages qui leur conviennent. Ces transhumances ont été reconnues légitimes par une suite de traités dont le premier remonte à 1751, et dont le dernier, conclu en 1883, mais renouvelé à diverses reprises, demeure applicable jusqu'en 1907. La Suède demandait leur prorogation, de manière qu'à l'expiration des engagements actuels, en 1906, la Suède ne pût subitement mettre obstacle à l'exercice d'un droit indispensable pour les Lapons suédois, ce qui serait l'occasion d'un conflit très sérieux entre les deux pays *.

Cela était d'autant plus nécessaire que les Norvégiens avaient laissé entendre qu'ils ne se considéreraient plus comme liés parle traité de 1751.

Enfin, le Riksdag demandait « que des dispositions fussent prises pour prévenir toute mesure de nature à mettre obstacle au transit entre les deux

* Déjà, il y a trois cents ans, alors que ces régions du nord étaient loin d'avoir la même valeur qu'aujourd'hui, la Suède avait entrepris contre l'Etat dano-norvégien une guerre dont la question laponne constituait l'une des causes essentielles.

États ou à le rendre exagérément onéreux, à gêner abusivement l'utilisation par les habitants d'un pays de cours d'eau partiellement situés à l'intérieur des frontières de l'autre pays. » Cette demande visait donc deux choses : d'une part le transit par les voies ferrées unissant la Suède à la Norvège, principalement par celle qui, partant de Lulea sur le golfe de Bothnie et aboutissant sur le fjord d'Ofoten à Narvik, permet l'exportation, par ce dernier port, des minerais de Kirunavara et de Luossavara ; d'autre part, le transit par les cours d'eau qui, surtout dans la partie méridionale de la péninsule, rendent possible l'exploitation économique des vastes étendues forestières de la Suède. Les garanties demandées visaient, d'ailleurs, uniquement les élévations de tarif exagérées, les obstacles directs au transit, et laissaient aux deux États une certaine liberté d'action, comme par exemple le droit de modifier les tarifs de transport par voie ferrée sans le consentement du voisin.

Sur tous ces points, les divergences étaient profondes entre les deux pays et l'accord devait être difficile à établir. Commencées le 31 août, interrompues le 8 septembre, reprises le 13, les conférences de Karlstad ne se terminèrent que le 23. Pendant toute leur durée, l'opinion publique norvégienne fit preuve d'une nervosité extrême, et, à

plusieurs reprises, les journaux norvégiens annoncèrent, pour employer l'expression consacrée, que la guerre était « virtuellement » déclarée ! . Fort heureusement il n'en était rien. Mais il faut reconnaître que l'ignorance complète dans laquelle le public était tenu sur la marche des négociations, le ton arrogant de la presse de Stockholm, la présence de 80.000 hommes sous les drapeaux en Suède, la mobilisation avouée ou déguisée des deux côtés 2 , tout cela était de nature à impressionner même un peuple aussi peu impressionnable que le peuple norvégien. Aussi fût-ce avec un soupir de soulagement en même temps qu'avec une joie très réelle que, le 26 septembre, on apprit à Christiania qu'un accord était intervenu sur tous les points 3 *

La convention de Karlstad donnait, en effet, gain de cause à la Norvège sur plusieurs questions. C'est ainsi qu'aux termes de cet accord, les deux États

1 II semble bien, d'ailleurs, d'après les déclarations faites par M. Lôvland à un rédacteur du Temps (28 septembre) qu'on ait été effectivement plusieurs fois très proche de la rupture.

3 Les Suédois déclaraient que les mouvements de troupes dans le voisinage de la frontière ne constituaient que de simples manœuvres.

3 Les gouvernements anglais, français, allemand et russe avaient fait savoir collectivement, d'une façon amicale mais non officielle, qu'ils désiraient une solution à l'amiable des points en litige entre la Suède et la Norvège.

s'engageaient à faire régler tous les litiges qui ne concerneraient pas leur indépendance, leur intégrité ou leurs intérêts vitaux, suivant la procédure établie par la convention de La Haye 1 . La question de savoir si un différend entre les deux États affecte les intérêts vitaux d'un pays devait être tranchée par la cour arbitrale; mais les différends relatifs à l'interprétation et à l'application du traité qui serait conclu à l'occasion de la dissolution de l'union ne seraient pas jugés par le tribunal de La Haye. La convention d'arbitrage aurait une durée de dix ans à partir du jour de la signature et serait considérée comme renouvelée si aucune des deux parties ne notifiait son désir de la dénoncer deux ans avant la date de l'expiration.

En ce qui concerne la question des Lapons et des rennes, les Suédois avaient dû faire également quelques concessions. Pour des raisons humanitaires, les deux parties s'engageaient à admettre que

1 C'est à tort que l'on a dit que les deux États s'engageaient à renvoyer ces litiges devant la Cour suprême de La Haye. La convention du 29 juillet 1899 n'a, en effet, pas du tout institué une Cour permanente d'arbitrage (quoique l'article 20 de ladite convention en fasse me ntion), mais simplement indiqué la manière dont pourrait être formé un tribunal arbitral chargé du règlement d'un différend entre deux Étals « à défaut de constitution du tribunal arbitral par l'accord immédiat des parties (Cf Convention de La Haye, art, 21), »

les Lapons nomades continuassent à jouir jusqu'en 1917 des privilèges accordés par le traité de 1751 et par la loi de 1883 ; mais ils ne devaient pas, sans l'autorisation des fermiers norvégiens, passer sur le territoire norvégien avant le 15 juin, sauf dans des circonstances climatériques extraordinaires. Là Suède supporterait les dommages qui seraient soumis à un tribunal d'arbitrage. En second lieu, les Lapons nomades ne pourraient pas amener avec leurs troupeaux ceux de sociétés par actions ou de particuliers faisant l'exploitation du renne. Les négociateurs avaient en vue uniquement la préservation des rennes, dévorés en été par les moustiques sur le territoire suédois, et non les intérêts des commerçants dont les animaux causent des déprédations.

En ce qui concerne le trafic entre les deux pays, le protocole stipulait le maintien sur les bases actuelles, pour trente ans, des conventions réglant le transit sur les lacs et les cours d'eau importants. Celles qui règlent le flottage des bois sur les rivières traversant la frontière étaient prorogées de cinquante ans.

Sur d'autres points la Norvège avait dû faire de douloureux sacrifices. C'est ainsi qu'une zone neutre de quinze kilomètres devait être établie de chaque côté de la frontière entre les deux États.

Les nouvelles fortifications devaient être mises hors d'usage, c'est-à-dire vraisemblablement comblées de terre et de sable. Ce travail serait surveillé par trois officiers étrangers. Quant aux forts de Kongsvinger, ils ne devraient pas recevoir une garnison supérieure à trois cents hommes. Les forteresses seraient supprimées dans la zone neutre et la construction de nouvelles forteresses y était également interdite. Devaient en conséquence être supprimés à l'intérieur de la zone les groupes fortifiés norvégiens suivants : Frederiksten avec le fort Gyldenlœve, Overbjerget, Veden et Hjelm-Rollen, Oberje avec Hrohsund, de même que Urtkog et Umgsrud. Les fortifications susdites devaient être supprimées dans l'espace de huit mois. Cependant les anciens ouvrages de défense de Frederiksten, Gyldenlœve et Overbjerget seraient conservés, sans garder toutefois le caractère de forteresse. En cas de litige au sujet de l'exécution des articles ayant trait aux zones neutres et aux fortifications, si les négociations diplomatiques n'aboutissaient pas, le différend serait soumis à trois arbitres, un suédois, un norvégien, et un troisième choisi par les deux premiers. Si ceux-ci ne s'entendaient pas sur ce choix, le tiers arbitre serait désigné par le Président de la République suisse, ou, subsidiairement, suivant le mode fixé par les deux derniers paragraphes de l'article

32 de la convention de La Haye du 29 juillet 1899. Ces prescriptions seront, néanmoins, inapplicables au cas où les États se prêteraient mutuellement appui contre un ennemi commun. Elles demeureront inapplicables à l'un des deux États en ce qui concerne sa zone neutre, s'il se trouvait impliqué dans une guerre avec une tierce puissance, et aussi à l'autre État dans la mesure où il s'agirait pour lui de faire respecter sa neutralité.

Somme toute, cet arrangement était d'une harmonie parfaite et d'une heureuse modération. Les Norvégiens avaient compris qu'il convenait de tenir compte à la Suède de la réserve qu'elle avait observée et du sang-froid qu'elle avait gardé au lendemain de la rupture, à l'heure même où sa fierté blessée devait l'inviter à recourir à la force. Les Suédois , de leur côté , tout en maintenant le principe de leurs exigences sur les trois questions des forteresses, de l'arbitrage et des Lapons, acceptaient, pour l'application, des solutions transactionnelleSi II n'y avait donc, à vrai dire, à Karlstad, ni vainqueurs ni vaincus. Aussi ni le gouvernement suédois, ni le gouvernement norvégien ne rencontrèrent-ils d'opposition sérieuse pour faire ratifier la convention par leurs parlements respectifs. Réuni le 2 octobre, le Riksdag renvoya le projet à une commission qui l'approuva (11 octobre), puis le vota

lui-même à la quasi-unanimité le 16. A Christiania, le débat fut un peu plus mouvementé. A la joie du premier jour avait succédé chez quelques Norvégiens une certaine irritation contre les ministres, auxquels ils reprochaient leurs concessions. Six membres de la commission contre douze se prononcèrent pour le rejet de la convention. Celle-ci n'en fut pas moins adoptée, le 11 octobre, à une très grande majorité (101 voix contre 16). La Norvège était désormais libre.

Comment allait-elle user de sa liberté? On se rappelle que le 7 juin, le Storthing avait chargé les ministres d'exercer provisoirement le pouvoir conféré au roi dans la constitution et dans les lois, en attendant qu'un prince de la maison de Suède soit autorisé à accepter le trône de Norvège. Mais le roi Oscar n'avait pas daigné répondre. C'est seulement le 24 octobre qu'il fit savoir au Storthing qu'il déclinait la couronne de Norvège pour un de ses fils, arguant que jamais un Bernadotte ne pourrait régner en Norvège sans être accusé à chaque instant de chercher son mot d'ordre à Stockholm.

Dans ces conditions, qu'allait faire la Norvège?

Allait-elle envoyer des émissaires à travers l'Europe à la recherche d'un nouveau roi, où allait-elle, suivant en cela les conseils que lui prodiguait M. Bjôrnstierne-Bjôrnson, proclamer la République? 1 Sur cette grave question le peuple, le Storthing, le ministère norvégien lui-même étaient divisés. C'est qu'en effet si les goûts, les mœurs, les tendances des Norvégiens les poussaient à la République, leur intérêt les engageait à conserver la monarchie. Beaucoup d'entre eux se disaient qu'après tout la présence d'un roi ne les avait pas empêchés, depuis 1814, d'abolir la noblesse, d'introduire le principe des sessions parlementaires annuelles, la responsabilité ministérielle, le jury, l'impôt sur le revenu, le suffrage universel, toute cette série de transformations plus ou moins radicales qui ont fait de la Norvège monarchique l'État le plus démocratique du continent. Changer un régime éprouvé qui n'avait, en somme, de monarchique que le nom, pour un régime qui se plierait peut-être mal aux mœurs politiques du pays, qui donnerait en tous cas lieu à des compétitions incessantes autour du pouvoir, leur paraissait dangereux pour un État aussi jeune et dont la situation économique était aussi lamen-

1 Cf. Lettre de Bjôrnstierne-Bjôrnson à YÉcho de Paris du 20 juin.

table * . La monarchie leur semblait plus propre que la république à garantir la paix intérieure, et surtout elle leur paraissait préférable au point de vue de la paix extérieure. Aussi bien des gens et des plus sages à Christiania étaient-ils des adversaires résolus de la république : ils s'inquiétaient en songeant au trouble que ne manquerait pas de provoquer une modification constitutionnelle dans un pays qui n'avait jamais songé, en détrônant Oscar II, à faire une manifestation républicaine, mais uniquement à affirmer sa souveraineté dans le monde, et désiraient avant tout que leur pays acquière une « situation internationale », des amitiés étrangères qui donnent un essor à leur industrie, un développement à leurs affaires. On éviterait ainsi la possibilité même d'intrigues ultérieures de la part de puissances malintentionnées vis-à-vis de la Norvège et qui pourraient essayer de peser sur sa

1 Depuis quelques années, la Norvège traverse une crise économique des plus graves. A Christiania, le quart des magasins est fermé, un autre quart porte l'affiche : « Liquidation pour cessation du commerce » ou « Vente forcée ». Des milliers d'appartements à louer sont vides. Il y a quelques années, la navigation rapportait des monceaux d'or aux Norvégiens : il y eut alors une véritable folie de dépenses . Mais, en 1899, un véritable krach éclata, ébranlant jusqu'aux affaires qui paraissaient les plus solides. Depuis lors, plus de ressources, plus de commerce, plus de travail; à leur place une misère indescriptible.

volonté au cas où l'expérience républicaine serait d'une réalisation difficile *.

Malheureusement, si les membres du ministère étaient en grande majorité partisans de la monarchie, ils étaient profondément divisés sur la procédure à suivre pour l'établir. Les uns, s'appuyant sur l'article 48 de la Constitution de 1814, estimaient que la déposition du roi équivalait à la mort du souverain et à l'absence d'héritier, et demandaient la nomination immédiate d'une nouvelle dynastie par le Storthing. D'autres préconisaient la dissolution du Storthing et sa réélection en qualité d'Assemblée constituante; d'autres enfin, comme M. Lôvland, opinaient pour le renvoi de la question aux élections de 1906. Il en résultait un flottement et un malaise général à la faveur desquels les partisans de la république essayaient de faire prévaloir leurs vues. Peu nombreux au lendemain du 7 juin, ils gagnaient du terrain de jour en jour, et l'on pouvait prévoir le moment où ils contrebalanceraient l'ancienne majorité monarchique. Dès lors, avec deux partis égaux en nombre et en influence, il serait bien difficile d'avoir la paix, soit dans la monarchie, soit dans la république.

1 Beaucoup de Suédois désiraient l'établissement de la république, précisément parce qu'ils pensaient que ce serait pour la Norvège une cause d'affaiblissement et de ruine.

Pour éviter ce résultat déplorable, M. Michelsen résolut de brusquer les choses. C'est le 27 octobre que le roi Oscar avait fait connaître officiellement qu'il renonçait au trône de Norvège, et qu'il refusait de l'accepter pour un membre de sa famille. Dès le lendemain, M. Lôvland demandait au Storthing l'autorisation « d'entamer des négociations avec le prince Charles de Danemark pour l'inviter à accepter son élection comme roi de Norvège, si le peuple norvégien approuvait la décision du Storthing et du cabinet par un plébiscite semblable à celui du 13 août. » Inutile de dire d'ailleurs que le gouvernement norvégien ne demandait l'autorisation d'« entamer » ces négociations qu'après s'être assuré par des démarches officieuses qu'elles aboutiraient à un heureux résultat. Depuis longtemps en effet le refus du roi Oscar était escompté, et M. Michelsen, ferme partisan du maintien de la monarchie en Norvège, s'était préoccupé de lui trouver un successeur. Bien des noms avaient été mis en avant. On avait parlé du prince de Connaught ; d'un prince Nicolas de Grèce qui, par sa femme, grande-duchesse russe, assurerait le triomphe de la diplomatie russe ; du prince Eitel de Prusse, succès des menées allemandes ; mais le fait même que ces grandes puissances étaient intéressées au succès de l'une ou l'autre de ces candidatures devait les faire écarter.

Jamais l'Europe n'aurait consenti à installer à Christiania un prince anglais, allemand ou russe ; un Scandinave au contraire devait plaire à la Norvège et agréer à l'Europe. Aussi envisagea-t-on très vite â Christiania la possibilité de la candidature .du prince Charles de Danemark, le fils de l'héritier du trône. Gendre du roi d'Angleterre, neveu du roi de Suède, le prince Charles pouvait compter sur Pappui de la plupart des familles souveraines de l'Europe, et il était assuré à l'avance des sympathies du peuple norvégien. Les envoyés officieux du gouvernement norvégien, MM. de Wedel-Jarlsberg et Fritjof Nansen, eurent donc aisément raison des scrupules du roi Christian, qui craignait de mécontenter Oscar II en laissant son petit-fils monter sur le trône de Norvège 1 . A dater de ce moment, la monarchie norvégienne était fondée. Malgré l'opposition des députés Konow et Castberg, qui défendirent vigoureusement le principe républicain, la proposition de M. Lôvland, tendant à l'élection au trône du prince Charles de Danemark, à la condition que le peuple, consulté par voie de plébiscite, y donne son

1 Vers le milieu du mois d'octobre, le cabinet de Stockholm fit savoir officieusement au gouvernement danois qu'il n'avait pas d'objection à formuler contre le choix du prince Charles.

assentiment, fut adoptée, le 28 octobre, par 87 voix contre 29 { .

Le plébiscite eut lieu le dimanche 12 novembre. Il donna le résultat que l'on pouvait prévoir : près * des quatre cinquièmes des voix se prononcèrent en faveur de l'élection au trône du prince Charles de Danemark (254.898 contre 68.262). On pouvait craindre néanmoins qu'en présence d'une opposition aussi considérable, la tâche du nouveau souverain ne fût bien difficile. Heureusement, l'attitude conciliante du chef du parti républicain, Konow, dans la séance du Storlhing où fut discuté l'apanage royal, montra bientôt qu'il n'en serait rien ; et quand le 25 novembre le roi Haakon VII fit son entrée dans la capitale de la Norvège, il y reçut l'accueil enthousiaste du peuple de Christiania tout entier, qui saluait en lui le premier roi vraiment national que la Norvège eût possédé depuis cinq siècles. Pour la seconde fois les Norvégiens donnaient l'exemple d'une union que bien des peuples en Europe pourraient ajuste titre envier.

Il fallait maintenant que la Norvège fît reconnaître

Dans ces 87 voix ne sont pas comptées celles des ministres, qui n'ont pas en Norvège droit de vote au Parlement, bien qu'ils assistent aux délibérations. Or, à l'exception de M. Gunnar Knudsen, ministre des Finances, tous les membres du cabinet étaient partisans de la monarchie. M. Gunnar Knudsen donna sa démission à la suite du vote du Storthing.

par les Puissances étrangères sa situation d'Etat absolument indépendant. Il ne pouvait être question d'obtenir cette reconnaissance tant que les négociations continuaient entre les deux pays, et que l'on ne savait pas si la crise finirait par une guerre ou trouverait une solution pacifique. Mais immédiatement après la signature des traités de Karlstad, le 28 octobre, le ministre norvégien des Affaires étrangères fit savoir aux gouvernements étrangers que la Norvège désirait entrer en rapports officiels avec eux. Les jours suivants des réponses favorables arrivèrent, la plupart accompagnées de félicitations aimables, et elles étaient suivies, peu de temps après, de la nomination des envoyés de plusieurs États à Christiania *.

1 Jamais la reconnaissance d'un nouvel Etat n'avait été obtenue aussi facilement. C'est que, depuis longtemps déjà, la Suède etla Norvège constituaient, sinon deux Etats distincts, au moins deux groupements politiques ayant une très large autonomie.

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