Vie de M. Emery, h, 30G
Les Pères jésuites ont demandé comment la main de Bossuet n'avait pas tremblé en écrivant la défense de cette déclaration, et des écrivains libéraux parlent de sa lâche complaisance; il n'était peut être pas incapable de complaisance ni même d'hypocrisie, mais il n'y a pas lieu d'en parler ici ; si sa main n'a pas tremble c'est que, non seulement il ne faisait que redire ce qu'avaient dit ses plus illustres prédécesseurs, mais encore il travaillait à prévenir un schisme imminent.
Le même Clergé qui adopta les quatre articles manifesta d'une façon non équivoque son orthodoxie en applaudissant, trois ans plus tard, à la révocation de l'édit de Nantes.
Jusqu'au concile du Vatican, on pouvait être catholique sans attribuer aux prétendus successeurs de Pierre une infaillibilité que Paul eût certainement niée s'il en avait entendu parler, et sans croire « l'Eglise obligée d'obéir sitôt qu'il y a une bulle plombée et affichée au champ de Flore ».
Pour compromettre « ces fatales libertés » dont l'abbé Maury ne voulait pas que l'on prononçât le nom, leurs ennemis s'appliquèrent à confondre la doctrine de l'Eglise de France avec le jansénisme. Les jansénistes étaient suspects de s'écarter des théories orthodoxes sur certaines matières mystérieuses. Leurs convulsions, leurs miracles, les
avaient déconsidérés, rendus ridicules. Ils revenr diquaient les franchises gallicanes; on en profita pour assimiler le gallicanisme au jansénisme. Autant vaudrait dire que les jésuites sont libéraux parce qu'il leur arrive d'invoquer la liberté quand ils ne peuvent l'étouffer. L'accusation eut toutefois d'autant plus de succès qu'elle était extrêmement vague 1 . On disait janséniste comme on a dit depuis jacobin et comme on le dit encore 2 .
Qu'est-ce qu'un janséniste?
« Le demander c'est l'être », disait-on à Montlosier. Au risque de recevoir la même réponse, cherchons quelque chose de plus satisfaisant que cette parole, inoffensive en apparence et, au fond, si violente 3 .
Être janséniste c'est avoir une certaine opinion sur la grâce divine, c'est professer ou l'une des propositions attribuées à VAugustinus, ou celles qui furent condamnées par la bulle Unigenitus.
1. « Les questions du jansénisme sont toutes pleines d'équivoques », disait Bayle, dernière note de l'article sur saint Augustin.
2. Grégoire rapporte qu'on associait parfois les épithètes de janséniste et de jacobin pour rendre suspects les amis de la Révolution.
3. On attribue a un des supérieurs de Saint-Sulpice, Tronchon, une autre parole également « sage » : « 11 y a des jansénistes de doctrine et il y en a de parti. Entre ceux-ci, les plus dangereux sont ceux qui déclarent ne prendre aucun parti, mais qui estiment les personnes qui en sont, et qui conseillent ou ne désapprouvent pas assez la lecture de leurs livres ».
Qu'y a-t-il là de commun avec le gallicanisme? Je comprends que l'on parle du jansénisme à propos de Phèdre; si, aux endroits de cette tragédie où l'on se plaît à en montrer l'influence, il y a tout simplement du Sénèque merveilleusement traduit, du moins est-il légitime de remarquer que les sentiments exprimés par Racine sont conformes aux opinions de Port-Royal. Mais j'ai beau lire et relire les articles de 1682, je n'y découvre pas un mot qui ait le moindre rapport avec les opinions de Jansénius ou celles du P. Quesnel.
Dans un cas, il s'agit de discipline, de compétence, de matières ecclésiastiques ; dans l'autre, de théologie, d'articles de foi, de questions religieuses ou morales.
Un des plus célèbres jansénistes, Tévêque de Pamiers, Caulet, soutint en 1677 un siège à extinction « contre l'arsenal gallican du grand roi 1 ».
Bien loin de desservir la religion catholique, apostolique et romaine, le gallicanisme était une sauvegarde pour elle; il contribua certainement à
1. Il semble que cette lutte à outrance fut pour beaucoup dans l'hostilité de Louis XI V contre les jansénistes. Voir Sainte-Beuve, Port-Royal, v, 153. Il dit : « La séparation profonde bien qu'étroite d'apparence » (h, 157 et m, 220), et montre que plusieurs personnages tels que Daguesseau étaient gallicans sans être jansénistes le moins du monde.
détourner la France du protestantisme ; en supposant à ce que le saint-siège fît peser sur elle un joug aussi lourd que dans les autres pays, il la dispensa de rompre avec lui. Le catholicisme demeura la religion nationale parce que les libertés maudites par les ultramontains fournissaient dans une certaine mesure le remède qu'ailleurs on demanda à la réforme. La négation de l'infaillibilité du pape, dont on a fait récemment une hérésie, nous avait préservés de l'hérésie 1 .
Je retrouve dans le gallicanisme cet esprit de modération, ce goût pour la mesure, cette recherche des solutions moyennes et des partis tempérés, qui, malgré des objections graves, m'a toujours paru un des caractères les plus certains, les plus persistants, de notre génie national 2 . Egalement éloignée, en temps ordinaire, de la timidité et de la témérité, la France évite autant qu'il dépend
1. Dans le Christianisme et la Révolution, Quinet avait dit que la déclaration de 1082 explique comment, sans se donner au protestantisme, la France avait échappé au chancre de Rome. Malheureusement il ne s'en est pas souvenu quand il écrivit la Révolution. D'ailleurs il n'avait rien compris à la déclaration; il la présentait comme « une convention étrange », qui « créait une situation nouvelle, déliait le temporel du spirituel, séparait la fortune de la France de celle du catholicisme >».
2. L'effet semhle avoir réagi sur la cause. En sauvegardant la dignité et l'indépendance de notre Église nationale, les traditions gallicanes n'ont-elles pas contribué à fortifier l'esprit, l'humeur, le génie qui les avait enfantées?
d'elle les extrémités. Elle adopta le gallicanisme comme un juste milieu entre l'esclavage et la révolte 1 .
Le plus illustre de nos vieux docteurs, le fameux chancelier de l'Eglise de Paris, qui abandonna l'église pour le cloître et eut l'honneur immérité de passer pour l'auteur de Y Imitation, Gerson, écrivit un traité De auferibilitate papœ; en même temps qu'il en fit adopter la doctrine par les «bons Pères de Constance » , il travaillait à la condamnation de Wicleff et de Jean Hus.
On a remarqué avec justesse que les mêmes autorités qui, au milieu du xvi e siècle, résistaient à l'ultramontanisme, présidaient également à la répression de la Réforme ; les mêmes mains qui incendiaient les temples protestants, repoussaient les jésuites de l'Université de Paris.
« Je veux qu'on sache que je respecte et honore le saint-siège, mais à la vieille gauloise et ainsi qu'ont fait nos ancêtres. Et qui le pratique autrement, je ne l'estime ni bon Français, ni bon catholique. » Ces paroles d'Etienne Pasquier expriment bien les sentiments qui animaient les défenseurs des
1. • Le catholicisme gallican a toujours été occupé à se garantir de quelque chose : c'est ainsi qu'il a rejeté successivement le protestantisme, le jansénisme et le jésuitisme. » (Sainte-Beuve, Port-Royal, iv, 332.)
libertés gallicanes. Ils tinrent tête à Rome pour lui demeurer fidèles, et peut-être leurs adversaires ont-ils, en les combattant, fait un tort grave à la religion qu'ils prétendaient servir.